L’oiseau bleu.

Ça a débuté hier soir. J’avais un stylo en main et une feuille blanche posée sur la table. J’avais envie. J’avais envie d’écrire, ou de dessiner l’oiseau bleu du voleur d’orange de Bécaud, pas du gougnafier richissime, celui-là je n’en ai jamais attendu le moindre chant qui puisse me réveiller à l’aube par son pépiement harmonieux, même s’il m’invite à me lever à l’aube pour aller bosser pour des prunes, quatre saisons sur quatre. Donc, face à moi-même, j’ai regardé la feuille : 80 grammes au mètre carré, voire plus. Fine et prometteuse comme une logorrhée silencieuse qui atteindrait son apothéose de signes et de ratures vers minuit. D’habitude en une telle situation, celle qui m’imagine chef d’orchestre dès que j’ai une baguette (donc un stylo) en main, c’est du Berlioz. La symphonie fantastique des mots qui se coordonnent parfaitement dans mon esprit, jouent et se régalent de la cacophonie ou de l’hermétisme de mes pensées. Je cours dans la montagne en cherchant l’oiseau bleu, délaissant l’orange fibreuse internautique et les réseaux sociaux. Je vole. D’une idée à l’autre. Je plume. Je bats des ailes et le papier blanc peu à peu se transforme, donne naissance à des histoires des dessins.

Mais hier soir rien n’est venu rejoindre mon imaginaire. La page blanche est restée blanche comme la robe blanche du cheval d’Henri IV. Comme la nuit durant laquelle je n’ai pas fermé l’œil. L’orange m’avait-elle volé l’inspiration, les gens m’avaient-ils vu au travers des fenêtres dont je ne clos jamais les volets, ou de tristes marchands de vents connectés croisés la veille sur le boulevard des Algorithmes m’avaient-ils ciblé, je ne sais. L’orange était devenue mécanique, et l’oiseau bleu virtuel. Bref, j’étais devenu un imbécile malheureux, comme le sont les gens à qui l’on promet une vie meilleure dans le pire des mondes : celui qui n’a rien à dire, rien à écrire, rien à dessiner. Le stylo n’a plus d’encre, la mine du crayon est dans une des poches de vêtements suspendus dans la salle des pendus de Liège, ancienne mine de charbon devenue un musée, ailleurs les gosses dessinent la guerre, leurs mains ne tremblent pas, ils sont trop jeunes pour comprendre pourquoi les parents parlent de nuits blanches. L’oiseau bleu sur l’écran raconte si l’on s’y penche quelques images illusoires, qui fabriquent souvent des histoires factices, des symphonies fantastiques pleines de fausses notes ; alors le crayon tombe à terre lorsque l’aube point, qui colore de rouge le papier resté seul sur la table : blanc-seing paraphé avec le sang d’une orange machiavélique qu’un oiseau bleu viendra picorer, boulevard des Algorithmes.

26 04 2022

AK

Les mardis de la poésie : Giuseppe Ungaretti (1888-1970)

Merci à ce blog(en italien) qui m’a « redirigé » vers Ungaretti : https://viaungarettidue.wordpress.com/2022/04/01/conoscevo-aprile/

Poème tiré du site : http://www.barapoemes.net/archives/2017/05/13/35279130.html

Les fleuves

Je m’appuie à un arbre mutilé

Abandonné dans cette combe

Qui a la langueur

D’un cirque

Avant ou après le spectacle

Et je regarde 

Le passage paisible

Des nuages sur la lune

Ce matin je me suis étendu

Dans l’urne de l’eau

Et comme une relique 

J’ai reposé

L’Isonzo en coulant

Me polissait

Comme un de ses galets

J’ai ramassé

Mes os

Et m’en suis allé

Comme un acrobate

Sur l’eau

Je me suis accroupi

Près de mes habits

Sales de guerre

Et comme un bédouin

Je me suis prosterné pour recevoir

Le soleil

Voici l’Isonzo

Et mieux ici

Je me suis reconnu

Fibre docile 

De l’univers

Mon supplice

C’est quand

Je ne me crois pas

En harmonie

Mais ces occultes

Mains

Qui me pétrissent

M’offrent

La rare

Félicité

J’ai repassé

Les époques

De ma vie

Voici

Mes fleuves

Celui-ci est le Serchio

C’est à lui qu’ont puisé

Deux mille années peut-être

De mon peuple campagnard

Et mon père et ma mère

Celui-ci c’est le Nil

Qui m’a vu

Naître et grandir

Et brûler d’ingénuité

Dans l’étendue de ses plaines

Celle-là est la Seine

Dans ses eaux troubles

S’est refait mon mélange

Et je me suis connu

Ceux-là sont mes fleuves

Comptés dans l’Isonzo

Et c’est là ma nostalgie

Qui dans chaque être

M’apparaît

A cette heure qu’il fait nuit

Que ma vie me paraît

Une corolle

De ténèbres

Cotici, 16 août 1916

Traduit de l’italien par Jean Lescure

In, Giuseppe Ungaretti : « Vie d’un homme : Poésie 1914-1970 »   

Editions Gallimard (Poésie), 1981

Où la lumière

Comme alouette ondoyante
Au vent gai sur les prés jeunes,
Viens, mes bras te savent légère.

Nous oublierons ici-bas
Et le mal et le ciel,
Mon sang trop rapide à la guerre,
Les pas d’ombres qui se souviennent
En des rougeurs d’aubes nouvelles.

Où la lumière n’émeut plus de feuilles,
Soucis et songes débardés sur d’autres rives,
Où le soir s’est posé,
Viens, je te porterai
Aux collines dorées.

L’heure stable, délivrés de l’âge,
Dans son halo perdu,
Sera notre lit.

© Giuseppe UNGARETTI
Extrait du recueil Sentiment du temps, traduit par Philippe Jaccottet

Poème tiré du site : http://www.poetika17.com/poemes

Biographie : https://fr.wikipedia.org/wiki/Giuseppe_Ungaretti

Faudra-t-il demain voter Bolloré ?

Comme il n’est pas possible de parler politique électorale aujourd’hui, y compris pour les particuliers sous peine d’amende et de coups de poings, en attendant le verdict de vingt heures, je vais compulser la revue peinarde qui compte pour satisfaire l’attente . C’est un magazine (national mais avec des pages régionales) joint le samedi à la Presse quotidienne locale qui contient plein de trucs, recettes, mots croisés, horoscope et publicités diverses roboratives. Mais, et surtout, le programme télé pour les sept jours à venir. Ignorant si je survivrai à ce dimanche présidentiel, j’ausculte les pages comme un patient dans la salle d’attente d’un spécialiste en neuro-psychiatrie, pages dans lesquelles mon avenir audio-visuel est déjà tracé pour sept jours de survie.

En fait, j’ai peur, non de savoir le résultat final du duel . c’est une peur ancestrale de la dégénérescence de l’espace télévisuel, une crainte de ce que LE TNT a livré à LA TNT.

Dans les années 80 il y eut l’explosion des radios libres, puis quelques antennes à râteau diffusèrent des images. La spontanéité et la passion des ondes correspondaient à une liberté jusque là censurée. Depuis, le temps a rasé ces moments, que même les émissions sur les chaînes publiques entretenaient (cf Jean Yanne, Jacques Martin, Collaro et compagnie, voire les Shadocks, le Petit Rapporteur regardez « Rembobina » sur la 5 le dimanche pour (re)voir cette liberté de l’époque). Bref, j’ouvre la page dimanche 24 avril 2022 du magazine de 75 pages, hors couv’). Programme non électoral :

TF1 et France 2 : élections (bla bli bla bla des « spécialistes ».

France 3 : Brokenwood, série (New Zealand)

France 5 : les routes de l’impossible, bon ! Entre la Bolivie et le Malawi, entre l’une et l’autre (qui a voté pour qui, à 22h40, le sort sera réglé : « La mort en face »

M6 : Pirates des Caraïbes (vu cent fois, mais pas chère la boîte de crabes sponsorisée par Johnny Depp)

Arte : un nanar (EU 2003)

C8 : un film de 1967, pour les vieux adeptes de Blier et Blanche. Puis « les bidasses vont en guerre » (1974). Vu par certains résidents des EHPAD trente fois d’affilée.

W9 : « Les 20 tubes de cocaïne préférées des drogués (de 21h05 à après 0h50)

TMC : « les Tuches », deux chefs-d’œuvre de l’humour franchouillard (jusqu’à 0h45).

En vrac, page 2 (titres):

white house down (EU 2013)

vidéosurveillance les images choc

second tour de l’élection présidentielle

deux hommes tout nus

chicago fire (EU 2019, saison sept)

sudney fox l’aventurière (EU 2001)

new york section criminelle (EU 2009 saison 8)

fléchettes premier league

kaamelott (mis à part)

faites entrer l’accusé

chercheurs d’opale

candice renoir (2015 saison 3)

BFM CNEWS LCI France Info

go fast

instinct de survie (EU 2016)

Downton abbey (GD 2012)

Les experts (EU 2001).

Tout ça pour en arriver à quoi, me direz-vous. C’est une bonne question. Comme je suis devenu un vieux con à force de n’en n’être plus un jeune, cette déliquescence me révulse. Comment peut-on abrutir les gens, notamment les plus jeunes (s’il en reste devant la télé) avec des émissions stupides, effarantes ou vulgaires en prime time (W9, NRJ12, voire C8 qui occupe toute la soirée, Bolloré oblige).

Il existe encore de bonnes émissions…sur les chaînes publiques. Et certains voudraient les privatiser. Ok, on ne parle pas de politique, juste de connerie.

Le scrutin forcément certains l’auront dans le scrotum. Ça me chatouille aussi.

24 04 2022

AK

« Entre ciel et terre », Jon Kalman Stefansson: ouvrez vos esgourdes et souquez ferme !

Prendre le temps d’écouter (29 minutes par épisode) ce « récit » magnifiquement raconté. Par exemple :

(ÉPISODE 6) :

https://www.franceculture.fr/emissions/fictions-le-feuilleton/entre-ciel-et-terre-de-jon-kalman-stefansson-0

Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre…

ÉPISODES, LISTE COMPLETE :

Pour suivre l’ensemble depuis le départ :

https://www.franceculture.fr/emissions/fictions-le-feuilleton/entre-ciel-et-terre-de-jon-kalman-stefansson-15-nous-sommes-presque-uniquement-constitues-de

La vraie histoire de Guillaume Tell

Quand le soir tombe et que mûrissent les pommes, je pense à Guillaume Tell. Le bougre, ancien mercenaire, a bien vieilli depuis ce mois de novembre 1307. A l’époque, il devînt héros national de la Suisse, ainsi que narré dans les livres d’Histoire :

« Selon la tradition, Guillaume Tell aurait été obligé de viser avec son arbalète une pomme placée sur la tête de son fils.

Le bailli (gouverneur) Hermann Gessler décide de vérifier la loyauté de son peuple en faisant hisser son chapeau au bout d’une perche sur la place publique d’Altdorf, en exigeant que chacun saluât son couvre-chef aux couleurs de l’Autriche.

L’ancien mercenaire, Guillaume Tell, passa plusieurs fois devant le poteau sans faire le geste exigé…
Pour le punir, Gessler lui ordonne de percer d’un carreau d’arbalète une pomme posée sur la tête de son fils 
Walter.

Tell s’exécute et atteind le fruit sans toucher l’enfant.

Figure probablement légendaire, l’archer demeure pour tous les Suisses le héros national par excellence. » (source : Guillaume Tell avant la RTS)

Depuis, les glaciers de la belle Helvétie ont fondu, et le récit que la légende a construite de ce pauvre Guillaume est révolue. En effet, le héros est devenu miraud et quelque peu sénile, comme en atteste une équipe de scientifiques éminents ayant pu, au travers du métavers, retracer cette page de l’Histoire dans la réalité de l’époque.

Les recherches internationales et les rapports divulgués permirent de noter quelques aspects que nul ne peut, à ce jour, nier. Les voici résumés :

D’une part, l’arbalète de Tell était parfaite, taillée dans les meilleurs bois du canton de Vaud, la flèche (ou carreau, ou trait) fine et lustrée à la cire d’abeille des meilleurs alpages. Aucun scientifique n’est revenu là-dessus, et nul pot de vin n’a été versé sous la table, il n’y en n’avait nul besoin. Sauf qu’en 1307, les mercenaires (ceux qui vivaient à Bâle) buvaient comme des trous. Et Guillaume faisait partie de cette engeance. Parti courir la gueuse dans le canton d’Uri, il fut pris en flagrant délit de débauche dans le presbytère de l’église d’Altdorf en compagnie de la femme d’Hermann Gessler, dont tous savaient dans le comté qu’elle appréciait l’odeur du sable chaud des légionnaires et des arbalétriers renommés, tel Guillaume Tell et pas ces loufiats d’Untel et de Télautre, venus plumer les riches autrichiens avec de faux chapeaux tyroliens.

Par malheur, Guillaume avait un fils, Walter, qui venait d’avoir dix huit ans et que son père, pour le protéger des mauvaises langues vernaculaires des Grisons, du Tessin et du Valais, avait vivement conseillé de porter les prénoms de Paulo, Romuald et Wilfrid selon les cantons qu’il traverserait. Malheureusement, lors d’une votation, la carte d’identité du gamin (Walter Paulo Tell) souleva le doute du contrôleur. Guillaume et son fils furent arrêtés sur le champ.

Les archives metaversées au dossier des explorateurs de cette affaire permirent de découvrir avec stupéfaction que dans la petite ville d’Altdorf, outre la famille Gessler, régnait également la famille Nestlé et ses affidés italiens, les Buitoni, natifs de Bellinzona. La population, dans ce canton d’Uri, était pauvre et les citoyens, au passage des nantis, faisaient chapeau bas, espérant pour la plupart une aumône tombant dedans. Cela ne plaisait pas à Guillaume Tell, ni à son fils, qui ne se nourrissaient que de couenne de porc et de pommes de terre crues. Mais Gessler avait surpris sa femme en compagnie de ce conquérant fantasque de Guillaume. Il se devait de venger son honneur, lui qui paradait dans les rues avec son chapeau en plumes d’Autriche. Or, quelle belle revanche que de provoquer le vieil arbalétrier en lui intimant l’ordre de viser et tirer sur une pomme splendide de Martigny placée sur la tête de son fils, s’il voulait devenir une légende vivante, au même titre que le sont les petits suisses Zermatt et les barres de chocolat Lindt. Guillaume accepta. Il n’avait pas le choix : Nestlé ne laissa disponible qu’une pomme fripée, le reste étant transformé en compote pour bébés.

C’est ainsi que le drame arriva.

Malgré son arbalète fabriquée et usinée dans les meilleurs ateliers du royaume, Guillaume ce soir-là but encore comme un trou. Au matin, alors qu’il s’apprêtait à remplir sa tache de libérateur populaire, que son fils, droit comme un i eut mis la pomme talée au sommet de son crâne, la vision de Guillaume se brouilla. Et le carreau alla se planter dans la pomme d’Adam de Walter, qui ne fit pas le poids. Du moins, c’est ainsi que les argonautes du métavers ont décrit les faits, que le narrateur en chair et en os vient de vous raconter.

18 04 2022

AK

Les mardis de la poésie : Francis Carco (1886-1958)

François Carcopino-Tusoli, dit Francis Carco, est un écrivain, poète, journaliste et auteur de chansons français d’origine corse. Il était connu aussi sous le pseudonyme de Jean d’Aiguières.

Francis Carco passe ses dix premières années en Nouvelle-Calédonie, où son père travaille comme Inspecteur des Domaines de l’État. Chaque jour, il voit passer, sous les fenêtres de la maison familiale de la rue de la République, les bagnards enchaînés en partance pour l’île de Nou. Il restera marqué toute sa vie par ces images qui lui donneront le Goût du Malheur. Son père est nommé en Métropole. Francis réside alors avec sa famille à Châtillon-sur-Seine. Confronté à l’autoritarisme et à la violence paternelle, il se réfugie dans la poésie, où s’exprime sa révolte intérieure.

Bonjour, Paris !

C’est toujours la même chanson,
O mon amour, que je fredonne :
Tout ce que j’ai, je te le donne,
Nos cœurs battent à l’unisson.

Sur les quais, le long de la Seine,
À Montmartre, près des moulins,
Mes souvenirs entrent en scène :
Bonjour, Paris des assassins !
Bonjour, Paris des midinettes,
Des filles, des mauvais garçons,
Des clochards et des bals-musettes !
Si je te dois d’être poète,
C’est sur un air d’accordéon.

Francis Carco

(tiré du site : https://epigramme.fr/)

Il pleut

Il pleut – c’est merveilleux. Je t’aime.

Nous resterons à la maison :

Rien ne nous plaît plus que nous-mêmes

Par ce temps d’arrière-saison.

Il pleut. Les taxis vont et viennent.

On voit rouler les autobus

Et les remorqueurs sur la Seine

Font un bruit …qu’on ne s’entend plus.

C’est merveilleux : il pleut. J’écoute

La pluie dont le crépitement

Heurte la vitre goutte à goutte …

Et tu me souris tendrement.

Je t’aime. Oh ! ce bruit d’eau qui pleure,

Qui sanglote comme un adieu.

Tu vas me quitter tout à l’heure :

On dirait qu’il pleut dans tes yeux.

(tiré du site : https://talent.paperblog.fr/)

Adieu


Si l’humble cabaret, noirci

Par la pluie et le vent d’automne,

M’accueille, tu n’es plus ici…

Je souffre et l’amour m’abandonne

Je souffre affreusement.
Le jour
Où tu partis, j’appris à rire.
J’ai depuis pleuré, sans amour,
Et vécu tristement ma vie.

Au moins, garde le souvenir,
Garde mon cœur, berce ma peine !
Chéris cette tendresse ancienne
Qui voulut, blessée, en finir.

Je rirai contre une autre épaule,
D’autres baisers me suffiront.
Je les marquerai de mes dents.
Mais tu resteras la plus belle…

(tiré du site : https://www.poemes.co/)

Biographie : https://fr.wikipedia.org/wiki/Francis_Carco

Lundi férié, l’occasion d’une petite visite à Nino…

Pâques et pas que toi, ou presque!

Soyons joyeux, ou essayons de l’être. Ce matin les cloches sont revenues de Rome et aucun de nos chemins n’est parvenu à y trouver la paix. Les jardins fleurissent et les œufs que les enfants convoitent jonchent les jardins. Pourtant les nains les cachent. Nul n’ignore qui ils sont mais même les oiseaux s’en méfient. Un passereau m’a raconté qu’ils en faisaient des bombes, rien que pour faire peur aux garnements qui n’écoutaient ni ne récitaient leur leçon par cœur : « notre Nation est la plus forte d’entre toutes les Nations ! ». Aux dernières nouvelles le Pope et le Pape ont téléphoné à Dieu, mais comme c’est Pâques la ligne est occupée.

Soyons gais, les œufs en chocolat sont retirés des hypermarchés et les enfants goberont les œufs de poules en perçant un orifice avec l’aiguille de couture de leurs mères, pas celle du tricot qu’il faudra usiner pour l’hiver prochain dans tous les foyers, avant la pénurie de gaz. Le cours de la laine a augmenté de vingt cinq pour cent et les tricoteuses qui savent encore pratiquer cet art demandent d’ores et déjà un salaire exorbitant. Même si leurs flatulences abondent dans le réchauffement climatique. Les pets feront de belles lumières dans l’âtre des cheminées.

Soyons heureux, il suffit que nous fermions les yeux sur l’Avenir pour que des génies innovent, entre le Métavers et l’envoi de sculptures aérodynamiques sur la Lune, entre le Bitcoin et le Roublard, tout un monde nouveau qui oublie l’Humain, ou le rende esclave, car ignorant, mais de quelle ignorance ? Celle de comprendre que l’Homme n’existe plus, que l’Intelligence Artifialise la vie, que la mégalomanie de quelques pseudo-empereurs nous anéanti, tranquillement, factuellement. Dans peu d’années les hommes et les femmes assouviront leurs désirs avec des robots et ils croiront faire l’amour à des êtres charnels, puis ils feront l’amour pour assurer la production d’enfants sans jeunesse ni souvenir, lavés par le Grand Cerveau qui ne boit que de l’eau divine et ne fume pas pour entretenir ses connexions somme toute fragiles.

Soyons généreux, oublions qui nous étions au profit de ceux qui nous inculquent les lois de notre devenir, de l’aventure pseudo-humaine. Dans l’Homme tout est bon, comme dans le cochon. Parfois, j’ai envie de changer de religion…Devenir animiste, caresser les arbres pour en écouter les avis, l’intime sève. Hier, avant que les cloches reviennent de Rome, le vieux châtaigner m’a dit : « si tu pouvais enlever le lierre qui s’enroule autour de mon tronc et me chatouille l’écorce, finit par m’irriter, je te donnerai en échange quelques belles châtaignes , grosses et goûteuses ! »

Du coup, je n’ai rien fait, n’étant pas apte au combat. Je suis allé tripoter le figuier, sur lequel le lierre grimpait également. Il avait des branches partout. L’une d’elles m’a caressé les fesses. Son verdict fut simple : en septembre, nous ferons un bilan sur ta capacité à nous rejoindre, si c’est négatif, nous te pendrons par ton outil de reproduction. J’en suis resté chocolat. Puis je me suis enfui dans le jardin, grimaçant devant les nains qui planquaient les œufs. En me voyant arriver tous ont ri. Leur chef a même dit : « regardez mes amis, voilà bien les hommes ! Ils ne savent même pas que les arbres vivent plus longtemps que les cloches ! Allons, les gars, faisons vite, les gamins vont arriver ! »

26 04 2022

AK

Bakounine, Marcel et Lucette

A force de lécher les murs sa langue devînt râpeuse et peu à peu il perdit le goût de vivre, comme il avait perdu ses dents vingt ans plus tôt en attrapant un scorbut tropical, quand il possédait encore la jeunesse pour conquérir le monde. Mais Bakounine, le camarade vitamine, ne lui avait légué qu’une chanson de Ferré et des rimes en forme de rideau de fer. Il avait, quand ces lignes furent écrites, quarante ans, et travaillait dans un restaurant comme aide-cuisinier polyvalent. Ainsi passait-il de la râpe à carottes et choux rouges à celle des fromages, emmenthal et parmesan. Une vie difficile, certes, mais qui lui avait permis, à force de petites économies, de se payer un dentier en solide matériau que ni le gel d’hiver ne brisait ni la canicule d’été ne fondait.

Il vivait seul, au sixième étage d’un immeuble hausmannien avec ascenseur grimpant jusqu’au troisième palier, ne croisant personne dans la cage d’escalier, ce qui était logique vus ses horaires de travail. Cependant, quand il faisait des heures supplémentaires en fin de semaine il lui arrivait de croiser Lucette, dont il savait qu’elle tapinait sur le boulevard des Capucins avec Chochotte, une petite chienne Chihuahua, qui facilitait l’accroche avec les clients. Marcel, tel était son prénom, l’avait croisée un soir qu’elle était en pleine discussion avec un bourgeois en mal d’amour. Il avait ri sous cape quand le clampin avait demandé à Lucette « combien ce petit chien, derrière la vitrine ? »

Le monde est petit, raconte-on, mais le désir est un vaste océan. La solitude soulève souvent les voiles du voyage et Marcel dans son petit logis se mit à palper la vigueur de son mât. Il naviguait en solitaire certes mais ses draps soulevaient des tempêtes et s’il n’avait plus le goût des murs naissait en lui la cire mielleuse des bottes féminines. Il fantasmait. Il était de plus en plus dans le cirage. Le cuir n’est pas encore la chair, mais il en est le parfum évocateur songeait-il.

Cette nuit-là, Marcel quitta le restaurant très tard. Venait de s’y dérouler un repas de cardinaux venus des quatre horizons et le pape assis en bout de table leur fit l’oraison. Dans la cage d’escalier il entendit un remue ménage inhabituel. Le Chihuahua de Lucette venait d’être assassiné par un client. Une rigole bleutée coulait sur le palier du quatrième. Tout le monde sait que ces chiens de luxe ont une couleur sanguine différente des chiens de rue et Marcel, en enjambant la tache qui atteignait la rambarde de l’escalier, eut la vision mystique de Lucette en peignoir, le rimmel dégoulinant sur ses joues rosées, la poitrine pimpante mais les tétons mous comme des savonnettes, dans ce genre de métier c’est normal, mais surtout il vit Lucette en pleurs se jetant dans ses bras. Il n’osa pas sécher ses larmes avec sa langue râpeuse, se contentant pour immédiat viatique de lui administrer dans l’oreille un rap d’Oli et Bigflo. Il la serrait si fort qu’il crut, à un instant, tenir entre ses bras Chihuahua Pearl et être le lieutenant Blueberry de sa jeunesse. En fait, il bandait. Peut-être un choc post-traumatique après la soirée des curés, mais rien n’était moins sûr.

Le corps brûlant de Lucette, Chochotte le clebs écrabouillé et le client parti sans payer, sans parler de ce cirage biomorphique qui enduisait les bottes de la Belle, et cette extrême fatigue dont on remplit les rêves quand on ne sait plus quoi inventer qui palpe le réel, toute cette maladresse qui finit par se retrouver chaque année le premier novembre dans les jardins plantés de chrysanthèmes, oh non, par pitié, Lucette ! Marcel glissa dans l’autre oreille « mais viens donc au sixième étage avec moi, je te montrerai tous mes albums de Blueberry,(dédicacés par Giraud et Charlier, of course) nous cueillerons des myrtilles sur les collines de tes hanches, tous les jours même le dimanche.

Lucette répondit gentiment : « il y a des saisons pour les myrtilles. T’aurais pas plutôt une petite arrière-pensée, celle de m’envoyer au bastringue dans un port au sud de la Méditerranée, genre Tanger ou Mellila ? » Marcel n’était pas un intellectuel, et le scorbut qu’il avait attrapé en navigant sous les tropiques, oublié de son copain Bakounine, que savait-il du colloque de Tanger, de W,Burroughs et Brian Gisyn, personne ne s’en souvient alors pourquoi lui, Marcel, qui jette le chien dans la cage d’escalier, prend Lucette sous les épaules et la monte jusqu’au palier du sixième étage, épuisé (Lucette pèse soixante dix huit kilos). Au moment de trouver la clé fourrée dans la poche de son pantalon, il sent que ce con de Bakounine lui a volée. Il lui a volé toute sa jeunesse, ses dents, ses quarante ans et maintenant, sur le seuil offert d’une nuit d’amour, il n’a plus de clé. Le Chihuahua l’a peut-être avalée, ou Giraud et Charlier. Alors, bernique l’amour avec Lucette ? Que nenni ! La clé, il y songe soudain : voici deux décennies qu’il l’avait planquée sous le paillasson. Le paillasson de sa langue…Alléluia, septième ciel, promission d’escalope avec une belle salade, contrepets acceptés avec une corde de rappel à l’indécence, Marcel, Marcel Bakounine est big flot et au lit ! et Chihuahua est une perle rare de bande dessinée. Ah, Lucette ! Ma chambre est un bateau ivre et ma langue n’est pas de bois, juste une lime pour affûter tes ongles de tigresse avec lesquels tu pourras me strier les reins lors de nos ébats passionnés. Lucette sécha ses larmes, et laissa choir au sol son peignoir en faux satin. Elle dit alors à Marcel « ce que c’est beau ce que tu me racontes, c’est d’un romantisme fou. Je veux bien monter sur ton bateau, mais c’est deux cents euros payables d’avance. »

16 04 2022

AK

dessin d’illustration du texte Tomi Ungerer

Les mardis de la poésie : Pablo Neruda (1904-1973)

Poème tiré du site : https://www.poemes.co/

Il meurt lentement

Il meurt lentement
celui qui ne voyage pas,
celui qui ne lit pas,
celui qui n’écoute pas de musique,
celui qui ne sait pas trouver
grâce à ses yeux.Il meurt lentement
celui qui détruit son amour-propre,
celui qui ne se laisse jamais aider.

Il meurt lentement
celui qui devient esclave de l’habitude
refaisant tous les jours les mêmes chemins,
celui qui ne change jamais de repère,
Ne se risque jamais à changer la couleur
de ses vêtements
Ou qui ne parle jamais à un inconnuIl meurt lentement
celui qui évite la passion
et son tourbillon d’émotions
celles qui redonnent la lumière dans les yeux
et réparent les coeurs blessés

Il meurt lentement
celui qui ne change pas de cap
lorsqu’il est malheureux
au travail ou en amour,
celui qui ne prend pas de risques
pour réaliser ses rêves,
celui qui, pas une seule fois dans sa vie,
n’a fui les conseils sensés.

Vis maintenant!
Risque-toi aujourd’hui!
Agis tout de suite!
Ne te laisse pas mourir lentement!
Ne te prive pas d’être heureux.

Biographie:https://fr.wikipedia.org/wiki/Pablo_Neruda

Extrait : « 

De 1910 à 1920, il fréquente le lycée pour garçons de Temuco au Chili. À treize ans, il publie ses premiers poèmes et textes en prose.

À partir de 1921, il étudie le français et la littérature française à Santiago et la pédagogie. Il aurait choisi son nom de plume après la lecture des Les Contes de Mala Strana (cs) de l’écrivain et poète tchèque du xixe siècle Jan Neruda (le patronyme Neruda signifie en tchèque « pas de la famille »). Une autre hypothèse est qu’il a pu choisir son pseudonyme d’après un personnage figurant dans un des romans de Conan Doyle, notamment Une étude en rouge (A Study in Scarlett) où apparaît le nom de Neruda (chapitre 4, « Je veux aller au concert de Hallé, cet après-midi, pour entendre Norman Neruda. »1). Voulant devenir professeur de français, il se fait très rapidement une renommée avec ses publications et des récitals de poésie.

À dix-neuf ans, il publie son premier livre, Crépusculaire (Crepusculario). Suit, un an plus tard, Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée2 (Veinte poemas de amor y una canción desesperada).

NÉ POUR NAÎTRE

PAR PABLO NERUDA

L’homme était bon, sûr
Avec sa fourche et sa charrue.
Il n’eut même pas le temps
De rêver pendant qu’il dormait.

Il fut laborieusement pauvre,
Il valait un seul cheval.

Son fils est aujourd’hui très orgueilleux
Et vaut plusieurs automobiles.

Il part avec une bouche de ministre,
Il se promène très sûr de lui
Il a oublié son père campagnard
Et il s’est découvert des ancêtres,
Il pense comme un gros journal,
Il gagne jour et nuit:
Il est important quand il dort.

Les fils du fils sont nombreux
Et se sont mariés il y a longtemps,
Ils ne font rien mais ils dévorent
Ils valent des milliards de souris.

Les fils du fils du fils
Comment vont-ils trouver le monde?
Seront-ils bons ou seront-ils méchants?
Vaudront-ils des mouches ou vaudront-ils du blé?

Toi tu ne veux pas me répondre.

Mais les questions ne meurent pas.

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