L’enveloppe (6)

L’enveloppe (6)(texte brut)

Fin chapitre précédent :

« Nous rejoignîmes la voiture, réconciliés en partie. Elle trouva la Modus riquiqui mais confortable. J’avais prévu de promener Leïla dans les collines magnifiques plantées d’ifs millénaires (ou presque), de terres brunes pentues, mais j’optais pour San Gimignano. Je réservais deux chambres à l’hôtel Belsoggiorno (c’étaient les dernières), viccolo San Giovanni. Le soir nous dînerions en remontant la via San Giovanni jusqu’à la piazza della Cisterna. A une ou deux décennies près, cette aventure aurait pu être amoureuse, si la guerre d’Algérie et mes blessures ne m’avaient pas contraint à ne jamais épouser ni une cause, ni une femme, par peur de perdre par l’une toutes les autres.

Le lendemain, nous descendrions à Massa Maritima, déposer Leïla et sa petite valise. J’emballerai mes doutes dans un paquet cadeau : « bonne chance ! » Puis je remonterai tranquillement en France retrouver mon jardin, ma boîte à lettres et le facteur grognon. Dans la soirée j’irai recueillir Sidonie chez Manuella, peut-être mangerons-nous ensemble un poulet fermier dont une partie sera offerte à la minette. C’est fou comme l’esprit se promène dans les virages en épingles à cheveux des routes de Toscane. »

°°°°°°°°°°°°°

Les choses se passèrent telles que je les avais envisagées. Leïla était calme, agréable, parfumée comme un oiseau toucouleurs et la soirée dans l’Osteria Enoteca « I quattro Gatti »(mais chut ! Sidonie pourrait l’entendre depuis chez Manuella) marqua une pause dans mon esprit. Cependant, j’avais du mal à regarder cette femme mûre comme étant ma fille. Plusieurs éléments entretenaient mon doute. Sans doute ma culture personnelle ancrait-elle en moi l’image de Carmen, cette andalouse rebelle, costaude à la bouche lippue, gironde à souhait, une fleur tatouée sur l’entremichon qui n’attend que le baiser de Don José, et moi, après quelques verres de vin rosé, je commençais à jouer les Escamillo dans ma tête. Pauvre vieux, entouré de cents tours en ruine, diavolo cornuto le nez plongé dans d’ancestrales senteurs, je doutais du présent et de cette fleur andalouse qui se disait être ma fille.

Nous regagnâmes l’hôtel en louvoyant et ce 3 juillet au matin nous retrouva dans la salle où était servi le petit-déjeuner. De nouveau le contraste m’apparut : Leïla n’avait pas ce teint clair, ces cheveux roux et ces yeux bleus profonds que l’on trouve en Kabylie, cette contrée qui luttait pour sa propre identité, et c’en était même le parfait contraire. Mais il me fallait retrouver la logique de ma venue en Italie. Arrivé le 29 juin, avec ce contrat informel de passer une semaine d’absence de mon domicile, contrat négocié avec Manuella, qui commençait à s’attacher à Sidonie, la chatte isabelle, minette qui en même temps passait son impatience à revoir sa maîtresse en tentant de décrocher le lustre de la reine d’Angleterre pendu dans son séjour, et ce petit déjeuner qui devait clore mon expédition italienne. Ma feuille de route arrivait presque à son terme : accompagner Leïla à son hôtel de Massa Maritima (avec piscine en contrebas), y déposer sa valise, nous dire quelques mots d’adieu et basta.

Nous retournâmes dans la rue principale pour engranger des souvenirs de notre passage, histoire d’apprivoiser un moment familial commun. Boutiques de maroquinerie, vente de produits locaux, galeries d’art, vins et liqueurs, cartes postales, Pinocchio en bois articulés, tissus et flammes des Palio de Sienne, bref toutes les souricières des rues commerçantes de toutes les villes touristiques.

A dix heures trente pétantes nous montâmes dans la Modus direction Massa Maritima. Je mis du gas-oil sur la piazzale Martiri Di Montemaggio et prîmes la direction de Volterra, puis de Pomarance, et nous rencontrâmes les premiers tuyaux fumants à Larderello, qui couraient le long des routes, grimpaient les collines, fumées échappées de l’univers du film Brazil, centre géothermique notoire et pourtant inquiétant. Ce petit coin de Toscane a pour nom les collines métallifères. Les routes y tourniquent comme les tuyaux des parieurs de courses de chevaux, ceux du prochain Palio, le 16 août 2011, quand les contrade, après avoir fait bénir leur cheval, arrivent sur la piazza del Campo noire de monde.

Nous arrivâmes à dix sept heures à Massa Maritima, et n’eûmes pas de souci à trouver l’hôtel , situé sur la route principale, la R439, à l’entrée de la ville.

Leïla avait mis un chemisier blanc, léger, mais gardé sa jupe et ses sandales éculées. Durant ce trajet, nous parlâmes peu. Le paysage écrivait nos pensées. Nous avions des histoires différentes qui, quelque part, nous laissaient l’un et l’autre indifférents. J’avais mille questions à lui poser, qui puissent justifier notre parenté, et celles-ci qui m’agaçaient : « pourquoi as-tu ce mince collier en or autour du cou, vrai ou faux, où voici deux jours pendait entre tes seins la main de Fatima, et qu’aujourd’hui je constate que tu y as ajouté une croix ?  Demain, ce sera un colifichet vaudou ? Cherches-tu un moyen de faire en sorte que je tombe amoureux de toi, ou cherches-tu plutôt à m’éliminer de ta quête ? Tu es de ces femmes aux poitrines en béton que l’on voudrait aimer en écrivant par des baisers Berlin 1989. C’est idiot. En 1989, tu avais à peine 29 ans. La justice ne t’as saisie et condamnée qu’un an et demi après. Pour quelles raisons ? Et qui es-tu vraiment, Leïla ? »

Voilà bien les questions sans réponse que je n’ai pas osé lui poser. Cette histoire m’était tellement étrange depuis le début ! Une lettre écrite sur l’enveloppe, sans courrier à l’intérieur, cette adresse carcérale, ce courrier administratif reçu, me demandant d’assumer une paternité à la fois absurde et pathétique. Et cette femme sans sourire, qui sortait de prison comme des amants qui rompent sortent du lit conjugal, en deux mots je n’avais qu’une envie, me retrouver chez moi le plus vite possible.

A la réception, on nous demanda de remplir une fiche. Simple formalité nous déclara l’employé. Nous recevons ici, à tarifs très attractifs, des gens qui sortent de prison, me dit-il dans un français plus littéraire que les putain con bâtard etc qui finissent dans des dictionnaires que personne ne lisent. C’est par un coup d’œil furtif, pour envelopper ma vision sur l’espace qu’offraient le confort et l’ameublement de cet hôtel que je vis Gianni, accoudé à la balustrade du premier étage. Il me salua d’un geste de la main, mais ne descendit pas. Sa présence devait être dans une démarche thérapeutique quant aux libérées et à leur suivi.

Rien de particulier. Pas de réaction agressive. Bon comportement. Nous vous tenons au courant, sachant que votre fille doit pointer durant un ou deux trimestres gratuitement au registre des libérées sous conditions (etc etc).

Putain ! Je pouvais enfin rentrer chez moi, avec des cargaisons de doutes, et aussi pesants soient-ils, je n’avais qu’un désir immédiat : retrouver ma paix d’avant cette histoire. Mais était-ce possible ?

30 05 2021

AK

Chanson évadée d’un canot de migrants (1998)

Manu Chao voyagera près de huit ans entre MexiqueSénégal et Brésil2. De cette errance, nait Clandestino, qui marque la renaissance du chanteur. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Manu_Chao)

Wikipédia : « Les paroles de Clandestino sont le récit à la première personne d’un immigrant clandestin sans-papiers, seul, l’âme en peine, condamné à courir pour fuir l’autorité car il est hors-la-loi, parti vers le Nord à la recherche d’un travail en laissant toute sa vie derrière lui entre Ceuta (possession espagnole en Afrique du Nord) et Gibraltar (possession britannique en Europe) pour se retrouver perdu au cœur de « la grande Babylone » (note : « Babylone » une notion des rastas qui désigne l’Occident corrompu et décadent, le système répressif et toute forme d’autorité oppressive.), tel un fantôme errant ou une raie dans la mer (note : celles-ci y vivent cachées dans le fond).
Il est juste appelé « le clandestin » (et non pas par son nom, devenant un anonyme), comme d’autres étrangers (l’algérien, le péruvien, le bolivien, etc.).
Il est rejeté par la société comme tout ce qui est illégal (la marijuana, etc.).
Dans la chanson le nom de l’ancien groupe de Manu Chao, la Mano Negra est évoqué (dont le sens est rendu en français par « travail au noir« ). »

(traduit grâce au site https://www.lacoccinelle.net/)

Clandestino (Clandestin)

(Estribillo)
(Refrain)
Solo voy con mi pena
Je vais seul avec ma peine
Sola va mi condena
Seule va ma condamnation
Correr es mi destino
Courir est mon destin
Para burlar la ley
Pour me moquer de la loi
Perdido en el corazon
Perdu au cœur
De la grande babylon
De la grande Babylon
Me dicen el clandestino
On me dit le clandestin
Por no llevar papel
Car je n’ai pas de papiers

En una ciudad del norte
Dans une ville du nord
Yo me fui a trabajar
J’étais parti travailler
Mi vida la deje
Ma vie je l’ai laissé
Entre Ceuta y Gibraltar
Entre Ceuta et Gibraltar
Soy una raya en el mar
Je suis un trait sur la mer
Fantasma en la ciudad
Fantôme dans la ville
Mi vida va prohibida
Ma vie est interdite
Dice la autoridad
Disent les autorités

(Estribillo)
(Refrain)

Mano Negra clandestina
Mano Negra clandestine (1)
Peruano clandestino
Péruvien clandestin
Africano clandestino
Africain clandestin
Marijuana ilegal
Marijuana illégale

(Estribillo)
(Refrain)

Argelino clandestino
Algérien clandestin
Nigeriano clandestino
Nigérian clandestin
Boliviano clandestino
Bolivien clandestin
Mano Negra ilegal
Mano Negra illégale

L’enveloppe (5)

L’enveloppe 5

(fin de l’épisode 4 les petits lapins)

« Que tout cela ne soit en fait que de la zoubia, de la merde. Cette idée me traversa en même temps qu’un chat manqua se faire écraser par une voiture de la Guardia Civile, véhicule autorisé dans cette rue piétonne. Buon Diou , j’ai pas appelé Manuella, qui garde Sidonie. Je le dis à Leïla.

– »Excuse-moi, je dois passer un coup de fil à une amie qui nourrit Sidonie, la minette d’une voisine partie en vacances dans le Péloponnèse.

– »Je t’en prio, fa ! » Elle se reprit : « je t »en prie, fais ! » et me sourit pour la deuxième fois, rajoutant «  je t’avais prévenu, j’ai perdu beaucoup de mots et de grammaire de la langue française, ici. »

Spontanément, je lui répondis :

« – Et Yasmina, ta mère, t’as-t-elle appris un peu l’arabe ? Tu as passé une partie de ta jeunesse en Algérie avec elle, je crois ? »

Elle me fusilla alors du regard, de ces yeux noirs qui sont, sous la douceur profonde des cils, d’invisibles baïonnettes capables de transpercer les cœurs.

Ce fut dans cette fulgurance que naquit mon premier doute. »

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

Le déjeuner se déroula dans une ambiance pesante. Nous parlâmes vaguement du temps, des touristes qui envahissaient Volterra, n’abordant aucun des sujets qui me tracassaient. Leïla semblait ailleurs, ne m’adressant que de furtifs regards, mais je ne pouvais qu’imaginer que sa sortie de prison très récente naviguait encore dans son esprit. Et puis, l’avais-je vexée en évoquant sa mère ou en téléphonant à Manuella, comme si Sidonie avait plus d’importance qu’elle. Avait-elle cette fragilité mentale qui faisait qu’elle, Leïla, méritait plus de soins qu’un chat ? Quoi qu’il en soit, nous quittâmes le restaurant vers quinze heures et redescendîmes la via Minzoni vers le parking Poggetto où était garée ma Modus.

Alors que nous bifurquions vers la via Firenzuola pour rejoindre le véhicule, une voix nous héla :

 « -Ah, Bellezza, come stai ? »

Leïla se retourna vivement et courut vers l’homme. Un type élégant comme le sont les italiens et les sapeurs du Congo Brazzaville. Grand, svelte, la cinquantaine aux tempes grisonnantes, rasé de près.

« -Hi ! Gianni ! » s’exclama-t-elle dans un large sourire.

Qui était cet homme sorti tout droit de mon nihilisme, je l’ignorais. Leïla me renseignerait certainement. Valise à la main, j’attendis à distance que leur discussion cessa. Placé devant une boutique de souvenirs, je passais ainsi vingt minutes à regarder entrer et sortir les touristes, et au travers de la vitrine, m’amusais à deviner les objets qu’ils achetaient en souvenir. Si quelques Pinocchio en bois articulé faisaient la joie des enfants, les achats des adultes se concentraient sur de petites statuettes de l’ombra della sera, figure emblématique de l’art Étrusque, que les asiatiques quant à eux achetaient en modèle grandeur d’homme (la statuette mesurant 57,5cm dans sa forme originelle).

Leur conversation s’acheva et Leïla revînt vers moi. Je n’eus pas besoin de la questionner, sa bouche parla toute seule. Il y avait un goût de violette dans ses intonations. Elle me résuma pourquoi elle était si contente :

« Gianni était dans les années 80 un avocat qui plaidait la cause de gens comme moi au barreau de Milan. Puis il a été sanctionné pour complicité et à son tour incarcéré dans le sud de l’Italie, à Matera je crois, un bled où le Christ s’est arrêté, Eboli peut-être. Il a refait sa vie comme il a pu, a travaillé comme géomètre dans la banlieue de Rome, puis a migré ici, en Toscane, où il est devenu visiteur de prison. C’est lui qui m’a accompagné ces cinq dernières années de détention. Il vient de me rappeler, vu qu’il ne l’a jamais oubliée, la règle des libérations conditionnelles qui ont cours dans le pays. Ce rappel à la loi, on me l’a martelé depuis six mois dans l’établissement pénitencier, pour soi-disant faciliter ma sortie et éviter la récidive. Gianni me l’a encore rappelée, mais cette fois-ci au grand air libre et magnifique de ce début juillet. « Tu devras aller pointer une fois par mois durant un semestre à Sienne, peut-être à Florence, pour ensuite aller où tu voudras. Mais il faut t’y tenir, ma fille, sinon tu n’en sortiras jamais. » Puis il m’a donné l’adresse d’un petit hôtel confortable à Massa Maritima (il y a même une piscine) où ils font des prix très bas pour les anciennes taulardes, à condition de ne pas y séjourner plus de deux mois, sinon c’est plein tarif. Et puis deux mois, c’est déjà un bon début pour se faire oublier des autorités. Avec les élections qui approchent.

« – Mais ton Gianni, il t’a demandé qui j’étais ?

« -Bien sûr, je lui ai dit que tu étais mon père. Mais il en sait plus long sur toi que toi sur lui, c’est évident, non ? Pendant cinq ans on a parlé ensemble de tout de rien et du reste, pendant que toi tu ignoras qui j’étais car alors je n’exista pas, pardon papa, tu ignorais qui j’étais car je n’existais pas. Bon, je m’améliore, question français, non ? »

Nous rejoignîmes la voiture, réconciliés en partie. Elle trouva la Modus riquiqui mais confortable. J’avais prévu de promener Leïla dans les collines magnifiques plantées d’ifs centenaires (ou presque), de terres brunes pentues, mais j’optais pour San Gimignano. Je réservais deux chambres à l’hôtel Belsoggiorno (c’étaient les dernières), viccolo San Giovanni. Le soir nous dînerions en remontant la via San Giovanni jusqu’à la piazza della Cisterna. A une ou deux décennies près, cette aventure aurait pu être amoureuse, si la guerre d’Algérie et mes blessures ne m’avaient contraint à ne jamais épouser ni une cause, ni une femme, par peur de perdre par l’une toutes les autres.

Le lendemain, nous descendrions à Massa Maritima, déposer Leïla et sa petite valise. J’emballerai mes doutes dans un paquet cadeau : « bonne chance ! » Puis je remonterai tranquillement en France retrouver mon jardin, ma boîte à lettres et le facteur grognon. Dans la soirée j’irai recueillir Sidonie chez Manuella, peut-être mangerons-nous ensemble un poulet fermier dont une partie sera offerte à la minette. C’est fou comme l’esprit se promène dans les virages en épingles à cheveux des routes de Toscane.

26 05 2021

AK

Pentecôte

PENTECOTE

Le progrès a enfin dépassé la religion. Si hier on pouvait lire dans les journaux ceci :

« Comme les juifs, les chrétiens célèbrent la Pentecôte cinquante jours après Pâques. C’est un jour marqué par l’acte de naissance des deux religions : les juifs commémorent le jour où Moïse reçoit les dix commandements, les chrétiens celui où les disciples de Jésus reçoivent l’Esprit saint, qui les pousse à annoncer que le Christ est vivant. »,

nul ne peut ignorer désormais qu’Elon (Elohim) Musk a pris la place de tous les dieux qui soumettaient les peuples à leur propres volontés.

En effet, tel Pygmalion volant le feu à Zeus, il a su allumer par de modernes flammes les fusées qui seront nos champs d’Ialou du Paradis martien, voire d’ étoiles plus lointaines où l’on cultivera les jardins d’Eden comme le furent ceux de Babylone,(avant qu’elle déconne).

On peut donc admettre que pour ce faire, la présence des dieux était une pure illusion des hommes, soumis à l’esclavage de ces Tout-Puissants aux rhétoriques commerciales : « gagnez le Paradis en érigeant des pyramides », « Enchantez les champs de coton en chantant le Blues et le Gospel, et les portes du divin Maëstro s’ouvriront à vous, sans masque ni gel hydro-alcoolique ». Ainsi chacun, du plus pauvre, du plus crédule au plus généreux mécène regardait les saintes flammes se déposer sur la tronche cramoisie des apôtres, ivres morts d’avoir liquidé les saintes fioles de sang du Christ et du kérosène issu des entrailles de la terre et des gaz de schiste qui feraient naître quelques siècles plus tard un enfant mentalement décérébré et physiquement amorphe que l’on nommerait Climat.

Pendant ce temps le petit Mahomet attendait son pote Allah en rêvant de devenir pro-fête (ainsi avait-il compris phonétiquement ce mot). Il écrivait de belles sourates et griffonnait de drôles de signes qui, un peu plus d’un siècle plus tard, seraient repris par Al-Khwârizmî (780-850), le « père de l’algèbre », un savant de Bagdad, originaire du Khwârizm (comme son nom l’indique), une région d’Asie Centrale. Entre temps, un peu partout, les plus filous comprirent que pour asseoir leur confort, puis leur puissance vis-à-vis des autres petits malins du même acabit, il existait une méthode simple pour assurer leur règne : la guerre. Or, si un peuple est heureux, tous les peuples s’harmonisent entre eux et vivent en paix. Donc il fallut trouver comment séparer la paix d’entre les hommes d’avec celle d’entre les rois. De fins stratèges trouvèrent la solution : inoculez au peuple la religion. Pour elle, une fois que chaque population sera persuadée que le Paradis n’est plus sur terre mais dans l’au-delà, elle se battra pour vous, pour agrandir votre royaume enchanté, oubliant le leur qui deviendra si ridicule à leurs propres yeux que vos guerriers partiront fleur à la cuirasse tuer ceux dont le dieu est en apparence, sous sa carapace, différent, ou ceux que l’on nomme les mécréants, ces êtres qui se contentent de vivre les pieds dans leurs sabots.

L’Humanité passa plusieurs siècles à s’entre-tuer, entre Croisades, Inquisition, Sunnites, Chiites, Ashkénazes, Moabites, Chrétiens d’Orient, Catholiques, Protestants (…), massacres dans toutes les régions du monde Occidental et Moyen Oriental ; où étaient passées les langues babéliennes qui unissaient malgré leurs dialectes différents les peuples dans leur construction d’une tour universelle, leurs échanges de savoirs et de cohabitations pacifiques ? Qu’en reste-il ? des ruines! De la pauvreté ici de la misère là et de la famine un peu plus loin. Des galettes d’argile que mâchent les enfants haïtiens après les ouragans, la faim, les pillages, le racisme, la violence et la corruption étatique. Voilà peut-être ce que croire en un dieu suppose. Mais c’est aussi un support aux grandes détresses, quand les milliardaires convoitent plus l’espace que la vie terrestre. Alors, que fument les fusées, l’enfer brûle le globe terrestre et les larmes des humains ne suffiront pas à éteindre cet incendie : Pentecôte…

23 05 2021

AK

L’enveloppe (4)

L’enveloppe 4

Durant tout ce voyage, au volant de ma Modus, je me suis demandé à quoi,

à qui cette femme pouvait ressembler. J’étais très dubitatif sur l’ aspect de son visage, de sa corpulence, un indice qui puisse me ramener à ma jeunesse, aux traits significatifs qui marquent comme un fer brûlant la ressemblance , l’appartenance d’un être à tel autre, de la même origine génétique. En fait, j’avais peur. Peur de reconnaître cette enfant anonyme qui était désormais devenue femme, et n’anoblissait pas ma vieillesse d’un jour lui avoir donné vie malgré moi, quelques décennies auparavant. Il existe toujours, et à n’importe quel âge, un sentiment de vengeance chez les enfants qui n’ont pas connu leur père, vengeance qui se traduit souvent par la cruauté des mots, et ce savant mélange entre l’absence et l’oubli qui instruit la haine de celles et ceux qui ne savent pas. A ce niveau-là, nous étions tous deux à égalité. Amour et haine sur le même ring.

°°°°°°°°°°°°

J’ai garé la Modus au pied des murailles qui enserrent la ville, sur le parking Poggetto, puis ai remonté la via Minzoni, pour atteindre la piazza dei Priori. J’avais encore une heure et demie à patienter. J’ai commandé deux expresso avant de monter par le jardin public jusqu’à la forteresse, en soufflant comme un âne. Je n’étais plus ce jeune homme qui combattait pour des prunes dans cette guerre d’indépendance, juste un vieux type qui se sentait perdu, au dernier chapitre de sa vie. La levée d’écrou s’effectuerait aux douze coups de midi. Au son d’une cloche, signal permettant aux geôliers d’ouvrir la lourde porte, et aux prisonniers de se rendre au réfectoire. A onze heures trente, je signais les papiers autorisant la sortie de Leïla, puis je sortis à l’extérieur de la forteresse, fumant cigarette sur cigarette, à la fois ravi et anxieux de voir apparaître pour de bon cette inconnue qui se disait ma fille, remisant à plus tard ce qu’il adviendrait de notre relation a priori familiale. Quand la cloche sonna. C’était l’heure de vérité, celle des prétoires où soit on condamne, soit on acquitte. Ce jour-là, on acquittait. La porte s’ouvrit et Leïla apparut. Elle avait en main une petite valise, comme celle que tenait Jeanne Moreau dans  « les valseuses » de Bertrand Blier. Ce fut le seul point commun entre elles qui me vînt à l’esprit. Leïla avait bien plus de ressemblances physiques avec la Carmen de Bizet : des cheveux noirs remontés en chignon, des hanches rondes mais fermes, et du haut de son mètre soixante cinq un visage marqué de lèvres purpurines absentes de sourire. Il semblait à première vue que sa sortie de vingt ans de réclusion présentait plus de détresse que d’enthousiasme. Je ne vis en elle aucune ressemblance avec moi, et n’eus pas cette fulgurance à laquelle je m’attendais inconsciemment de revoir mon passé ressurgir en quelques flashes de mémoire au travers de cette femme. Je lui tendis la main.

« -Bonjour à toi dans le monde libre Leïla. Je suis Jean, ton père.

-Bonjour Jean. Je suis Leïla. J’ai un peu perdu l’usage du français dans cette taule, il faut m’excuser.

-On fera avec. »

Elle sourit. Cela me réconforta. Nous gagnâmes sans discuter le bas du jardin public en suivant la via del Castello, puis nous nous installâmes au soleil à la terrasse d’un café de la Piazza dei Priori, où je commandais deux birre alla spina. Le regard de Leïla fit un lent et étrange panoramique sur les bâtiments qui cerclaient la place, hôtel de ville, syndicat d’initiative, commissariat, et son œil s’arrêta quelques secondes sur les blasons de pierre dont chaque mur était revêtu depuis des siècles. Je profitais de son inattention à mon égard pendant qu’elle regardait ailleurs pour la scruter. Ses épaules étaient larges, que l’on sentait musclées sous le chemisier en étoffe légère, du lin ; elle arborait autour du cou un fin collier en or agrémenté d’une main de Fatima, qui pendait jusqu’entre ses seins encore fermes et rebondis pour une quinquagénaire.

J’avais remarqué, alors que nous marchions, sa jupe mi-longue très bariolée, d’un rouge carmin sur laquelle se plaquaient des motifs géométriques à la Mondrian (?) assez amusants, lignes droites en quinconce, courbes redondantes, triangles pleins et creux, une jupe très gaie que l’air tiède de midi faisait voleter sous ses pas, découvrant par intermittence de jolies jambes. Seules ses sandalettes n’étaient pas dans le ton : sombres et usées, elles crissaient sur les allées en gravier du jardin public, et Leïla dut s’arrêter trois fois pour replacer les lanières qui se désolidarisaient des talons. Bien sûr, vieux fripon que je suis, j’en profitais pour admirer ses fesses en harmonie avec son anatomie, et renouer ainsi avec mon Passé, quand j’étais revenu de la guerre et de trois ans d’hôpital (chirurgie et rééducation confondues) et avais fait les quatre cents coups pour fêter ma propre libération. La Beat Generation commençait à partir sur les routes, Allan Ginsberg testait le LSD, un vaccin plus efficace que l’héroïne pour ceux qui allaient mourir au Vietnam, une autre guerre inutile. Et nous, nous étions là, regardant l’ombre tourner en suivant le soleil, assombrissant une partie des pavés au fur et à mesure que d’autres s’éclaircissaient et que montait la chaleur estivale de ce premier juillet de liberté et d’incertitude. Pour la première fois que nous nous étions installés à cette terrasse, sous un grand parasol tel que seuls les italiens savent en créer, Leïla tourna la tête vers moi :

« -Jean, j’ai faim. » me dit-elle.

Je pris sa main, la relevai de son siège, saisis dans ma main gauche la petite valise.

« -Allons ! »

Nous descendîmes sur une centaine de mètres la via Minzoni,qui penchait alors du bon côté de mon souffle, et fîmes halte sur une placette qu’un arbre immense remplissait de son ombre. Cinq tables avaient été disposées autour du tronc , dont une était libre. C’était l’endroit idéal pour commencer à envisager les choses sérieuses : nous exposer, nous définir, nous convaincre peut-être, ou simplement envisager que nous étions, cela arrive souvent, tous les deux dans l’erreur. Ce qui compliquerait la relation si nouvelle et inattendue entre un vieil homme et une femme mûre. Que tout cela ne soit en fait que de la zoubia, de la merde. Cette idée me traversa en même temps qu’un chat manqua se faire écraser par une voiture de la Guardia Civile, véhicule autorisé dans cette rue piétonne. Buon Diou , j’ai pas appelé Manuella, qui garde Sidonie. Je le dis à Leïla.

– »Excuse-moi, je dois passer un coup de fil à une amie qui nourrit Sidonie, la minette d’une voisine partie en vacances dans le Péloponnèse.

– »Je t’en prio, fa ! » Elle se reprit : « je t ‘en prie, fais ! » et me sourit pour la deuxième fois, rajoutant «  je t’avais prévenu, j’ai perdu beaucoup de mots et de grammaire de la langue française, ici. »

Spontanément, je lui répondis :

« – Et Yasmina, ta mère, t’as-t-elle appris un peu l’arabe ? Tu as passé une partie de ta jeunesse en Algérie avec elle, je crois ? »

Elle me fusilla alors du regard, de ces yeux noirs qui sont, sous la douceur profonde des cils, d’invisibles baïonnettes capables de transpercer les cœurs.

Ce fut dans cette fulgurance que naquit mon premier doute.

22 05 2021

AK

L’enveloppe (3)

L’enveloppe 3

(fin de l’épisode précédent):

Quelque chose dans ma tête ne gazait pas. Cette histoire commençait à me tarauder matin et soir, une histoire palestinienne, tant elle n’envisageait ni de fin ni de paix dans mon cerveau vieillissant. Que faire, que répondre à cette administration qui me désignait comme unique parent d’une taularde de cinquante et un ans, sans mari ni enfant, qui selon ses dires pouvait subvenir à ses besoins, grâce à un métier dit d’avenir ?

Au terme du courrier, il m’était demandé de me rendre début juillet à Volterra pour signer un papelard purement bureaucratique afin de légaliser donc d’obtenir la sortie de Leïla en accord avec les procédures européennes en cours. Certes, revoir la Toscane en juillet était un plaisir, mais y cueillir une femme mûre sortie du trou tout autre chose. Pourtant, il me fallut choisir. Cela me prit une semaine. Pourquoi refuser d’ouvrir les portes du pénitencier, maintenant que Johnny Halliday ne passait plus à la radio ? On prend parfois des décisions absurdes. Je pris celle-là. Et puis, finir sa vie en Toscane, pourquoi pas ?

Entre avoir vingt ans dans les Aurès et conduire au volant d’une petite Modus sur les autoroutes du sud de la France et de l’Italie du Nord, ce n’est plus avoir le pied à l’étrier mais la semelle scotchée à l’accélérateur. Une tension extrême branchée sur une attention permanente. Traverser Gênes dans un lacis, une succession de ponts surplombant les façades d’immeubles, gris, tristes et salis par la pollution constante des véhicules, quand cette ville est magique dès qu’on en quitte ces grands axes me semblait déprimant. Le bruit des sirènes quittant le port était inaudible. J’ai monté le son de l’autoradio. Paolo Conté, una giornata al mare. J’avais aussi Pavèse en tête, mais mon attention était avant tout réglée sur la circulation, bagnoles, camions, klaxons…Et cela jusqu’à Florence, trafic intense et dangereux, une particularité du monde occidental où chacun se sent roi dans sa bagnole, quitte à provoquer des accidents mortels comme sont insensés les pseudo héros du volant.

Je suis arrivé à Florence le 29 juin 2011. J’avais trois jours devant moi, Leïla devant sortir le 2 juillet, selon les informations que j’avais obtenues auprès de l’instance suite à un coup de fil assez décousu, entre mon italien défaillant et le français plus pragmatique de mon interlocutrice. Je passais un coup de fil rapide à la voisine qui nourrissait Sidonie en mon absence : « surtout pas de croquettes, juste des blancs de poulets fermiers, comme prévu » »Pas de problème, monsieur ! ».

Je ne sais pourquoi, mais s’adresser à une femme a toujours donné naissance à un dialogue constructif que les hommes entre eux ignorent souvent (genre ferme ta gueule ou no capito). Ne m’y trouvant pas pour faire du tourisme, entre les jardins de Boboli, le musée des Offices et le ponte Vecchio, je filais le lendemain matin vers Sienne. La tiédeur estivale s’infiltrait entre les pierres des ruelles . Le crottin des chevaux qui disputeraient le Palio sur la Piazza del Campo pour l’heure hennissaient pour le Palio de Provenzano, qui se déroulerait le 2 juillet, à l’heure où Leila verrait se desserrer l’écrou et lever sa liberté retrouvée. Hélas nous ne pourrions assister à la lutte des contrade, par manque de temps et la distance, certes maigre mais tortueuse, entre Volterra et Sienne.

Durant tout ce voyage, au volant de ma Modus, je me suis demandé à quoi, à qui cette femme pouvait ressembler. J’étais très dubitatif sur l’ aspect de son visage, de sa corpulence, un indice qui puisse me ramener à ma jeunesse, aux traits significatifs qui marquent comme un fer brûlant la ressemblance , l’appartenance d’un être à tel autre, de la même origine génétique. En fait, j’avais peur. Peur de reconnaître cette enfant anonyme qui était désormais devenue femme, et n’anoblissait pas ma vieillesse d’un jour lui avoir donné vie malgré moi, quelques décennies auparavant. Il existe toujours, et à n’importe quel âge, un sentiment de vengeance chez les enfants qui n’ont pas connu leur père, vengeance qui se traduit souvent par la cruauté des mots, et ce savant mélange entre l’absence et l’oubli qui instruit la haine de celles et ceux qui ne savent pas. A ce niveau-là, nous étions tous deux à égalité. Amour et haine sur le même ring.

20 05 2021

AK

Un soir avec Hubert Félix Thiéfaine

En cherchant l’original, je tombe sur la parodie, excellente aussi…

La parodie d’abord :

L’original:

L’enveloppe (2)

L’enveloppe (2)

«  Aujourd’hui, tu as passé la ligne des quatre vingts barreaux et la mort qui t’attend te semble différente que celle du Passé auquel tu ne pouvais échapper. C’est la raison pour laquelle je t’écris. Tu finiras dans l’oubli d’un monde depuis si longtemps déjà absent de la mémoire collective. Je ne serai pas là pour assister à ton enterrement, je vis trop loin des cérémonies. Tu comprendras alors pourquoi il n’y a pas de feuille dans ce courrier : une page blanche suffirait à effacer l’Histoire, et je préfère ce linceul transparent de la mémoire qui n’oublie jamais que l’on meurt toujours seul.

Leila, ta fille 

San Gimignano (Toscane)

penitenziario

Quartiere 12

cellule 29-A »

J’ai passé des semaines à relire ce courrier. Ensuite j’ai rafistolé l’enveloppe avec une colle pour enfant, ai placé dedans un faire-part de deuil, barré l’adresse et écrit à l’encre rouge adresse inconnue retour à l’envoyeur. Puis je l’ai remise dans une boîte à lettres de la Poste. »

Sans vraiment rattacher le temps présent à cette Histoire, je suis presque parvenu à l’oublier. Le printemps 2011 s’annonçait doux et les plantations de haricots verts et de tomates dites « testiculos de Buonaparte »(plat favori de Sidonie) germaient dans le jardin, les rosiers boutonnaient leurs bourgeons pour se mettre en tenue d’apparat dès que le soleil ouvrirait le bal et s’offriraient dans ce parfum si féminin que la nature prodigue aux amoureux des femmes, ces fleurs aux fragrances plus capiteuses encore que le jasmin, dont on dit au Maghreb qu’il ne doit pas s’accoler aux murs des maisons, au risque de porter malheur à ses habitants. Alors me revînt ce prénom : Yasmina. Yasmina, jeune femme aimée durant cette guerre insensée, Yasmina, mère de Léïla, dont j’ignorais encore quelques mois auparavant l’existence, Yasmina dont je ne connaissais pas le nom de famille, dont à vrai dire je ne me souvenais pas, tant il y avait eu de BMC (bordel militaire de campagne), de changements de lieux et d’épreuves subies des deux côtés, cet enfer qui nous imposait deux ans de service militaire à nous, jeunes hommes envoyés là-bas servir un colonialisme dépassé. Avoir vingt ans dans les Aurès…et niquer les femmes aussi plantureuses que les roses de mon jardin, ils appelaient ça le repos du guerrier. D’autres de mon âge qui avaient refusé de combattre s’y tenaient malgré eux. Ils n’avaient qu’un mot en bouche : zoubia, la merde.

J’ignore pourquoi, en ce mois de mai 2011, j’attendis avec appréhension un nouveau courrier de San Gimignano. Mais il arriva de Volterra, une prison encore plus « carcérale ». Elle venait de l’administration de l’établissement pénitencier, qui avait sans aucun doute récupéré l’enveloppe recollée et vérifié que le retour à l’envoyeur contenait à l’intérieur un faux avis de décès. Il est vrai que j’avais magouillé ledit avis car, comme nous étions dix dans cette rue à porter le même nom la supercherie pouvait passer inaperçue. Pour une raison simple : le numéro du domicile était différent de celui écrit sur l’enveloppe que j’avais reçue puis renvoyée. Il n’y a pas de mort parfaite.Même par homonymie.

Ce courrier de la Pénitenciaire, assez mal traduit, me précisait la sortie de prison de Leïla prévue pour début juillet, pour le motif : bonne conduite. Elle venait de purger vingt ans pour acte de terrorisme, mais nulle mention n’était faite de la nature de ce fameux terrorisme. Il se trouvait uniquement que le courrier que j’avais reçu domiciliait un parent, le seul qui puisse désormais être contacté en tant que père, la mère de l’incarcérée étant morte dans un hôpital romain (Ospedale Regina Apostolum) environ un an auparavant, suite à une longue maladie. Sur ce point, aucun prénom ou nom de famille n’était cité concernant Yasmina.

Quelque chose dans ma tête ne gazait pas. Cette histoire commençait à me tarauder matin et soir, une histoire palestinienne, tant elle n’envisageait ni de fin ni de paix dans mon cerveau vieillissant. Que faire, que répondre à cette administration qui me désignait comme unique parent d’une taularde de cinquante et un ans, sans mari ni enfant, qui selon ses dires pouvait subvenir à ses besoins, grâce à un métier dit d’avenir ?

A la fin du courrier, il m’était demandé de me rendre début juillet à Volterra pour signer un papelard purement bureaucratique afin de légaliser donc d’obtenir la sortie de Leïla en accord avec les procédures européennes en cours. Certes, revoir la Toscane en juillet serait un vrai plaisir, mais y cueillir une femme mûre sortie du trou tout autre chose. Pourtant, il me fallut choisir. Cela me prit une semaine. Pourquoi refuser d’ouvrir les portes du pénitencier, maintenant que Johnny Halliday ne passait plus à la radio ? On prend parfois des décisions absurdes. Je pris celle-là. Et puis, finir sa vie en Toscane, pourquoi pas ?

19 05 2021

AK

San Gimignano

Les mardis de la poésie : André Breton (1896-1966)

Poème issu du site : https://www.poemhunter.com/

Biographie : https://www.poemhunter.com/andre-breton/biography/

Tournesol

La voyageuse qui traverse les Halles à la tombée de l’été
Marchait sur la pointe des pieds
Le désespoir roulait au ciel ses grands arums si beaux
Et dans le sac à main il y avait mon rêve ce flacon de sels
Que seule a respiré la marraine de Dieu
Les torpeurs se déployaient comme la buée
Au Chien qui fume
Ou venaient d’entrer le pour et le contre
La jeune femme ne pouvait être vue d’eux que mal et de biais
Avais-je affaire à l’ambassadrice du salpêtre

Ou de la courbe blanche sur fond noir que nous appelons pensée
Les lampions prenaient feu lentement dans les marronniers
La dame sans ombre s’agenouilla sur le Pont-au-Change
Rue Git-le-Cœur les timbres n’étaient plus les mêmes
Les promesses de nuits étaient enfin tenues
Les pigeons voyageurs les baisers de secours
Se joignaient aux seins de la belle inconnue
Dardés sous le crêpe des significations parfaites
Une ferme prospérait en plein Paris
Et ses fenêtres donnaient sur la voie lactée

Mais personne ne l’habitait encore à cause des survenants
Des survenants qu’on sait plus dévoués que les revenants
Les uns comme cette femme ont l’air de nager
Et dans l’amour il entre un peu de leur substance
Elle les intériorise
Je ne suis le jouet d’aucune puissance sensorielle
Et pourtant le grillon qui chantait dans les cheveux de cendres
Un soir près de la statue d’Etienne Marcel
M’a jeté un coup d’œil d’intelligence
André Breton a-t-il dit passe

Andre Breton

ces fruits sont ceux du tournesol OGM

L’enveloppe

L’enveloppe est jolie, l’adresse rédigée avec une écriture en pleins et déliés. Pourtant il n’y a pas de lettre à l’intérieur. Pas d’odeur. Pas d’empreinte. Le timbre est italien. La tour de Pise. Mais le cachet est illisible, dommage. Le facteur passe dans la rue, côté impair. Je lui fais signe : « êtes-vous sûr que cette lettre est pour moi ? Nous sommes dix à porter le même nom dans cette rue. » Laconiquement, il me répond : « c’est bien votre numéro, non ? » J’acquiesce.

Il est onze heures du matin et un rai de soleil illumine alentour trottoirs, jardins et murs des maisons. Je m’aperçois alors que l’enveloppe, par transparence, recèle sur ses flancs un billet écrit de la même main que celle de l’adresse extérieure. Il suffit d’ouvrir avec délicatesse l’enveloppe pour ne pas en abîmer le contenu. Une fois retourné dans la cuisinette, je mets une casserole d’eau à bouillir afin de décoller à la vapeur les différents éléments qui constituent l’architecture de l’enveloppe. Je vérifie également que Sidonie, une minette que ma voisine m’a demandé de garder quelques jours, roupille sur la terrasse. Enfin, je déplie le papier moite et le laisse sécher cinq minutes au soleil, sur le rebord de la fenêtre.

L’encre est de bonne qualité, aucune lettre n’a bavé. C’est une encre violette comme celle qu’avaient jadis les écoliers toulousains dans leurs encriers en porcelaine incrustés dans leurs pupitres en bois. Je profite de l’eau chaude pour nettoyer mes lunettes avec un peu de produit vaisselle et dans le même geste mettre des coquillettes à cuire, le temps de lire ce courrier inhabituel. Sidonie adore les coquillettes avec de la couenne de jambon, donc elle me fiche la paix.

J’entame la lecture, après avoir positionné l’origine du message d’entre les plis du papier recroquevillé sur lui-même.

« Mon cher papa,

Tu ne le sais certainement pas, mais je suis ta fille. Tu as connu ma mère pendant la guerre d’Algérie et vous vous êtes aimés plusieurs nuits avant qu’on ne te rapatrie en France suite à tes blessures de guerre. Je ne t’en veux pas. La guerre est plus cruelle que l’amour. Maman avait inscrit ton numéro de matricule dans un petit carnet et c’est ainsi qu’avec le temps j’ai pu retrouver ta trace, et t’écrire aujourd’hui. Sache que je vais avoir cinquante ans, sans mari ni enfant et suis depuis deux mois orpheline de mère. Maman est morte en Italie, suite à une longue maladie que les hôpitaux algériens n’ont pu guérir. Ce fut un moment très difficile de mon existence, mais heureusement j’avais et j’ai toujours de quoi subvenir aux nécessités de la vie grâce à mon métier, qui est, dit-on, un métier d’avenir. Alors, me diras-tu, pourquoi t’écrire et pourquoi ne pas le faire dans une lettre incluse dans une enveloppe, comme c’est en général la norme ?

Au début, j’ai pensé à un jeu, une facétie de gamine qui s’amuse aux devinettes. Mais très vite j’ai admis que t’écrire n’était pas si simple, que chaque mot prenait place sur un échiquier virtuel, qu’échec et mate faisaient partie d’une vie impossible à partager, à réconcilier. Le temps avait fui avec sagacité, les pions tombaient les uns après les autres, tes fières maîtresses étaient réduites en pièces quand les miennes peu à peu grandissaient, en diagonales ou pleines de droiture politi-chienne, cabriolaient encore dans cette partie étrange du cœur et des souffrances. Alors j’aurais pu aisément te haïr, vêtue de tous les cauchemars que tu avais engendrés en nous laissant seules et désespérées. Puis les années on passé. Le sang a séché et d’autres enfants sont nés, beaux, joyeux qui nous ont fait oublier les heures sombres des conflits. J’ai songé que l’enveloppe renferme le cœur des choses, et qu’il est utile de lui offrir son espace de liberté. La lettre s’envole quand l’enveloppe se déchire. Yasmina, ma mère, avait dix sept ans et toi vingt, dans les Aurès. Aujourd’hui, tu as passé la ligne des quatre vingts barreaux et la mort qui t’attend te semble différente que celle du Passé auquel tu ne pouvais échapper. C’est la raison pour laquelle je t’écris. Tu finiras dans l’oubli d’un monde depuis si longtemps déjà absent de la mémoire collective. Je ne serai pas là pour assister à ton enterrement, je vis trop loin des cérémonies. Tu comprendras alors pourquoi il n’y a pas de feuille dans ce courrier : une page blanche suffirait à effacer l’Histoire, et je préfère ce linceul transparent de la mémoire qui n’oublie jamais que l’on meurt toujours seul.

Leila, ta fille 

San Gimignano (Toscane)

penitenziario

Quartiere 12

cellule 29-A »

J’ai passé des semaines à relire ce courrier. Ensuite j’ai rafistolé l’enveloppe avec une colle pour enfant, ai placé dedans un acte de décès à mon nom, barré l’adresse et écrit à l’encre rouge adresse inconnue retour à l’envoyeur. Puis je l’ai remise dans une boîte à lettres de la Poste.

16 05 2021

AK

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