La source

Ça commence ici. Par un petit filet d’eau qui sourd d’un vieux tuyau de cuivre et plonge dans un lavoir rustique, dans lequel des poissons rouges sommeillent, frétillent, échafaudent des plans pour conquérir le monde sous-marin. La source d’où provient ce petit filet d’eau pure est à une centaine de mètres en amont, enchâssée entre deux rochers que l’usure a polis, l’usure de ces caresses que l’eau claire a prodiguées depuis un siècle; elle ruisselle à l’instar de ces hommes qui, quand le soleil parvient au zénith, étanchent leur soif en tendant leurs mains en écuelle, avant de faire la sieste à l’ombre des bergères. Si la source murmure en s’évadant des rocs, au tuyau du lavoir déjà elle trouve son langage et s’exprime en clapotis sonore. Sa voix est cristalline mais sa langue étrangère au vacarme des villes.

Car il faut du silence pour pouvoir la saisir.

Par un trop plein creusé dans la pierre du lavoir le fluide translucide s’écoule en murmurant, rejoint un peu plus loin par d’autres eaux limpides qui viennent en confluence grossir le maigre ru, lui donnant une parole plus vivace parmi les cailloux qu’il heurte et arrondit. Ce n’est déjà plus ce filet de voix qui vibrait maladroitement au sursaut du lavoir, mais bien un jet joyeux qui s’évade, caracole, semblable à ces gamins au sortir des écoles qui s’égaillent en hurlant leur soif de liberté. Mais le ruisseau est autre, qui ignore le vertige des talus. Coulant fatalement par les sombres artères du sol, il chante une terre venue des profondeurs; peu à peu son timbre, alors que grossit son flux, devient plus grave au fur et à mesure qu’il descend et s’écarte des hauts plafonds du ciel.

Le torrent recueille l’affluence de ces ruisseaux multiples et solitaires, auquel parfois s’ajoute le chagrin des nuages et la tristesse des amants désunis. Il mène en fanfare la descente aux enfers, vacarme et tourbillons, gravitant toujours vers le plus bas des mondes qu’il nourrit en passant. Il use d’impatience mille galets, les roule et les charrie en les vêtant d’admirables couleurs, les enduit d’adamantins reflets que les poissons jalousent, sauf les truites arc-en-ciel qui frayent et vagabondent près des berges, en retrait du courant. Puis, au tumulte succèdent les hanches larges de la plaine, les sinuosités tranquilles creusées dans la terre meuble. Aux chants bruyants, aux octaves en dénivelées sonores succède l’étrange silence du gave hypocrite, dont les riverains connaissent les couleurs et les sautes d’humeur. Calme et rapide, longé par les coureurs à pied et les cyclistes sur des chemins de graves et d’argile mêlées, il n’aime pas être dépossédé de sa sauvagerie, et réinvente de nouvelles embûches afin de retarder ces challengeurs pressés. Il déplace en bougonnant les atterrissements, heurte les digues, ne laisse en place que les passes à poissons, poinçonne les épis, creuse les plis tendres des rives fragiles, laissant les racines nues des arbres caresser son eau fraîche avant que de sombrer, emportées par les crues de cet ogre d’apparence sereine.

Grands princes de la plaine, vénérés par des légions d’agriculteurs, voici les gaves se joignant, tous aussi pansus les uns que les autres. L’union, qui jadis faisait la force, transforme leur ambition. De gaves ils passent fleuve, eux qui n’en étaient alors que les vassaux . Mais le lit est si vaste qu’ils peuvent, en réunion, tramer tous les complots. L’illusion de puissance que draine en un seul débit notoire le fleuve ainsi promu lui masque sa fin proche. Il avance en silence, semble ralentir son allure. Entend-t-il déjà le chant des mouettes annonçant le terme de son voyage? Il voudrait alors qu’un déluge universel submerge toutes les terres, que l’océan l’accueille à bras ouverts, le confonde avec lui.

Ainsi en va-t-il des hommes. Au clapotis joyeux qu’ils poussent à leur naissance, aux espérances qu’ils chantent en grandissant, aux découvertes qui les émerveillent et aux désirs qui les meuvent succède le charroi des masses silencieuses, foules qui se noient dans l’orgueil d’être rois, et finissent oubliés dans les eaux profondes de leurs égocentrismes, marées basses engouffrant la lumière la plus intime d’eux-mêmes.

Océano nox.

Ce n’est que bien plus tard qu’un nouvel homme, alors, nu, surgira des vagues océanes, et remontera les eaux sombres du fleuve jusqu’à la source où tout débute, s’évaporant ensuite dans le cours de cette longue histoire.

 AK Pô

30 01 11

Boire un spritz à Chiavenna

Que fichaient donc Chinette et Chinou dans cette bourgade située entre Lecco (Italie) et Saint Moritz (Suisse)? Eh bien, ils se baladaient avec la cousine de Chinette, ont fait du lèche-vitrine et bu un spritz, l’apéro à la mode.

Le spritz serait d’origine autrichienne. Au XIX éme siècle, alors que Venise est occupée par les Autrichiens, ces derniers veulent spritzen(« asperger » les vins italiens avec de l’eau car ils les trouvent trop forts. Au XXéme siècle, on adjoint du Campari ou de l’Apérol au prosecco et à l’eau pétillante. (lu dans un magazine télé)

La Lombardie est une province riche et peuplée qui a vu naître la Ligue du Nord, mouvement populiste d’extrême droite. Du coup, Chinou a dit : « j’aime bien ta cousine mais j’aime pas la Lombardie de Salvini ». A chacun ses opinions.

https://www.lopinion.fr/edition/international/region-trublions-l-europe-lombardie-berceau-l-alliance-populiste-158072

Chiavenna, à  52 km de Saint Moritz, et 20 de la Suisse….

Les trois arrosoirs (Pim Pam Poum)

Fouchtri fouchtra! déjà lundi et je n’ai rien pondu pour Le PKI! C’est à cause de la lune, trop grosse en ce précédent samedi soir. Du coup, j’ai trouvé refuge sous la couette; volets fermés, à écouter les hulottes huer et à sentir remonter par les pieds de lit le tellurisme de la chair tendre de la Pachamama ensommeillée à mon côté. Jusqu’à ce que, par les interstices des volets, les premiers rayons de soleil percent la vision troublante d’un matin sans nuage. Avant même que les prairies, encore assoupies sous leurs draps de rosée blanche, ne reverdissent à l’arrivée de brebis saltimbanques, menées par les trois frères: Pim, Pam, et Poum.

Pim est le puîné et, en tant que bon dernier de la fratrie, le plus représentatif de la famille. Une touffe blonde et hirsute de cheveux ébouriffés, des joues à manger des pétards et une mémoire des évènements que nul ne saurait lui contester. Le nombre de claques sur les fesses qu’il a reçues, le nombre exact de vermicelles dans son assiette de soupe de la veille, le détail du parcours qu’il a effectué dans sa fuite éperdue pour ne pas recevoir de râclée et le descriptif anatomique de la main, du geste et de la masse musculaire de son père quand celui-ci l’a rattrapé font de ce gamin de huit ans le parangon d’un futur énarque, mais dans un autre monde, si possible peuplé de manchots.

Il y a quelques années, dans la Presse, un débat s’était répandu, concernant une hypothétique mémoire de l’eau, thèse défendue par d’ineffables chercheurs désormais noyés dans l’oubli saumâtre de l’Histoire. Si l’eau n’a pas de mémoire, au moins a-t-elle un poids. Raison pour laquelle Pim est doté du plus gros des trois arrosoirs, contenance quinze litres.

Pam, le cadet, n’a pas de soucis. Son teint de noiraud mal léché (qui en ferait idéalement un vendeur de colifichets sur le champ de Mars s’il n’était encore trop jeune) masque en réalité un bon coeur pour qui le connaît. Hélas, hormis ses frangins, seuls les animaux de la ferme discutent avec lui. Les campagnes se dépeuplent, et jouer à saute-mouton n’est possible qu’au sens primitif du terme. Depuis qu’il a atteint ses seize ans, par mimétisme ou par attrait véritable, Pam se laisse pousser le bouc, et apprend secrétement l’art et les rituels de l’Aîd- El- Kébir avec l’intention de, plus tard, monter une petite cahute de kébab en bas de la côte de la départementale, au carrefour des routes qui mènent aux quatre saisons de ce petit pays. Comme ses minuscules yeux semblent enchâssés dans leurs orbites et que ses oreilles tentent, les jours de grand vent, de le faire décoller de la réalité de ce paysage verdoyant, il a décidé lui-même de se lester d’un arrosoir d’une taille proportionnelle à sa crainte de s’envoler, et s’est accaparé le modèle moyen, contenance huit litres.

Il y a quelques années, des hommes nantis d’une branche de coudrier, ou de noisetier, débusquaient des sources enterrées dont nul ne ressentait la présence sous ses pieds. On creusait alors un puits. Et l’eau surgissait, nue et claire, reflétant le ciel, se renouvelant durant des dizaines d’années, plate comme un miroir, savoureuse comme une goulée d’air frais. Quand, en période de sécheresse, le niveau baissait, on y basculait un ou deux ancêtres qui, une fois bien humectés, racontaient où ils avaient planqué l’héritage. La famille allait vérifier. Si c’était vrai, ce qui était généralement la régle, on les remontait et une grande fête avait lieu, qui durait jusqu’à épuisement des fonds révélés.

Poum, l’aîné, a eu vingt ans tout-à-l’heure. Il est né un dimanche, et sa famille lui souhaite chaque semaine son anniversaire, à grands renforts de coups de pied stimulants. C’est à la fois un plaisir et une obligation. Dans dix ans, ce sera le patron. La bergerie, la basse-cour, l’enclos aux cochons et les deux hectares de maïs seront sous son autorité. Il a donc pris le plus petit des arrosoirs (contenance trois litres), car sa générosité se doit d’être limitée au mérite de chacun des membres de la famille. Comme il est également le plus grand par la taille -ce qu’il compense par une mollesse rédhibitoire-, ses frères l’ont promu Grand Arroseur. C’est lui qui opère le premier versement de liquide sur la tête de Pam les jours de douche, celui-ci, avec l’eau récupérée, arrose à son tour Pim, qui recueille le précieux liquide dans le plus gros des arrosoirs. Il remplit à son tour le petit récipient qu’il rend à son grand frère, qui recommence la manoeuvre autant de fois que nécessaire.

Pendant ce temps, les moutons gambadent et la Pachamama masse la plante de ses pieds en chantonnant un ancestral cantique où il est question d’un rhabdomancien déjeunant d’une baguette tartinée de beurre et de confiture de mûres fraîches, étendu dans un vaste lit de rivière à sec, entre Las Vegas et le centre du Chili (cf doc de J. Ortiz et Dominique Gautier).

Quand l’eau s’avère plus noire que les corps qu’elle lave, les trois lascars admettent qu’elle n’est plus consommable et la renversent sur les taupinières. Cette eau regagne alors le tréfonds de la terre en suivant les galeries, jusqu’à la nappe phréatique, qu’elle atteint vers midi, à l’heure de l’apéritif. Dans le lointain, les cloches sonnent la sortie de la messe. Les moutons se comptent par distraction, tâches blanches sur fond vert, sous l’oeil inattentif de quelques balbuzards piscivores. La lune est tombée au fond du puits, et ne remontera qu’avec la nuit. Des arrosoirs en zinc, maintenant rangés, se reflète la lumière calme et diaphane d’un dimanche à la campagne. Pim Pam et Poum ont le nez dans l’assiette et le regard vague. On entend l’eau couler du robinet de l’évier où leur mère nettoie ses instruments de cuisine.

C’est l’heure où, sous ses airs pudibonds, le soleil réchauffe ma couenne et m’incite à la sieste. Une bonne sieste, le corps étendu sur un transat et recouvert d’un plaid en tartan d’Ecosse (spécial cossard), une sieste durant laquelle Pachamama et soleil des Incas vous font oublier le pied de la cordillière des Andes, où l’on chasse les paysans en leur volant leur eau, en l’empoisonnant, en les affamant, où l’on oublie le Nevada, Las Vegas, et l’embouchure à sec du Colorado en Basse Californie mexicaine, qui désespère les pêcheurs, et tous ces lieux de la planète où l’eau est si terriblement absente des arrosoirs…

 AK Pô

26 01 11

(maintenant, buvons un coup !)

Je voulais voir Milan et on a vu Bergame…

 

Je voulais voir Milan et on a vu Bergame,

Je voulais voir Como on a vu Chiavenna,

On a vu ta cousine et Orio del Sera,

Bu ses mots cascadants, et pourtant

on a vu les montagnes, la pointe des sommets,

Tandis qu’elle égrenait en bonne chrétienté

Le chapelet constant aux flots intarissables,

Je voulais du vin blanc et on a bu des Spritz,

Et puis on a fait les boutiques

Dans les centres historiques

Low Coast nous épiait, la valise bondée

Déjà à l’aller, Ryan riait, rien à déclarer,

Les routes bordéliques et le trafic intense,

Crainte d’un AVC (Accident Véhicule Connecté).

Je n’avais qu’une hâte, retrouver mes chats,

Rendre la voiture et filer en avion,

Tant ces gens, aimables et laborieux

Me semblaient vivre dans leur bulle,

Tranquilles et ignorant le reste du monde,

Pleins de piété et de fausses miséricordes,

Sachant pertinemment qu’étant proches de la Suisse

Ce pays les accueillerait les bras ouverts,

Des fois que…

AK

15 09 2018

Ptcq

La poésie à deux roues

Je ne parlerai pas ici de la poésie astro physicienne des trous noirs et des fontaines blanches, ni de la beauté d’une équation mathématique, quand celle-ci, en son résumé d’écriture, génère tant de possibilités magnifiques pour l’avenir des hommes. Et ce, pour diverses raisons aussi variées que véritables. Tout d’abord, je ne sais ni lire une équation ni voir avec des jumelles la profondeur éblouissante du ciel et de ses composantes illuminantes. Ensuite, parce que mon patron, qui lui me surveille avec ses jumelles et lit dans mes pensées (sauf en dehors des heures de travail), m’inviterait à ne plus écouter France Culture quand je me déplace d’un lieu à un autre, sous prétexte que je course une météorite quand je suis censé trouver des diamants dans les perles de rosée. Bref, je ne parlerai que de la poésie qui colle à la peau de ceux qui la ressentent, c’est-à-dire celle de monsieur Toutlemonde, et de madame Vouzémoi.

La poésie est à la fois une passion et un combat. Inutile de la chercher ailleurs qu’en soi, vous la trouveriez chez un autre, plus lyrique et sensuelle que vous ne pensiez la ressentir en vous. C’est une catharsis, Chez les curés, une épectase (je dis cela pour vous apprendre des mots nouveaux, avec lesquels on peut faire des rimes). Bien entendu, les lecteurs avides de connaissances manient mieux la langue des chiffres que celle des chats. Donc, je vais parler d’autre chose, ce qui n’est pas coutume, mais pour cela je me dois d’aller m’habiller en coureur cycliste, pour être plus crédible, pour mettre à mon propos un peu plus de muscles, de tripes, de boyaux et de souffle, bref coller à la roue de mon discours tout en évitant de tourner en rond, sauf les jambes (sinon, on n’avance pas).

Ainsi, comme tous les ignares, je trouvais plus de poésie, d’élégance et de distinction à la bicyclette de Régina ma douce oloronaise comparé au vélo de mon oncle Elvish, l’anglais palois portant béret, plus âpre, plus masculin, un brin machiste, solide.

Le samedi, quand j’ai deux ronds, je file chez Tonnet, le libraire. C’est un peu comme chez Emmaüs, on trouve tout, sauf que c’est neuf et toujours sous la forme de bouquins. Vous cherchez un oiseau exotique, des poissons rouges multicolores, les îles de Jean Grenier? Vous croisez au détour d’un rayonnage un Enterrement de Sabres (B. Manciet édition bilingue), le truand don Pablo de Ségovie faisant la vie (Francisco de Quevedo), des pampas poétiques ( Jules Supervielle), des vers libres (Jean Genêt), et des libraires érudits qui sourient mieux que le chat du Cheshire de Lewis Carroll (à ne pas confondre avec les scaroles, qui sont des salades). Et vous tombez nez à nez sur un petit bouquin, qui manque de vous échapper beau (c’est le dernier exemplaire du libraire), je me souviens du tour de France dans les Pyrénées(*), un ouvrage collectif rassemblant un peloton de témoignages divers, de champions cyclistes locaux et nationaux, de passionnés du vélo dont le souvenir perdure, malgré les strates de macadam dont on tapisse régulièrement l’Aubisque, le Tourmalet, l’Aspin, pour mieux effacer des mémoires l’époque héroïque des courses cyclistes.

Alors, me direz-vous, quel rapport avec la poésie?

Tout d’abord, les lieux: la montagne, les cols, les routes qui ne sont que des chemins carrossables. Le temps, magnifique, caniculaire, orageux, diluvien. Les distances qui séparent les étapes (Bayonne-Luchon, 326 km) , le matériel, rudimentaire (pas de dérailleur, de ravitaillement, nécessité de réparer soi-même son matériel…), pas d’oreillettes, pas d’hélicos. Les hommes, enfin, magnifiques, magnanimes, héroïques (Victor Fontan se bricolant -il avait cassé sa fourche- chez le forgeron du village un vélo avec celui du facteur qui n’avait rien d’un engin de course en y recasant ses roues, son guidon et sa selle). La force, la ténacité, le respect de l’ adversaire, et le fair-play (que je n’ai revu qu’exceptionnellement, dans d’autres sports, de nos jours), la dignité et le courage, tous ces ingrédients qui firent que ces hommes créaient une liesse populaire à leur passage (sans parler d’Yvette Horner dans sa deux-chevaux, jouant de l’accordéon debout) et entrèrent, pour certains, dans la légende de la grande boucle.

Mais au-delà des performances inouïes, du travail constant et de l’esclavage des entraînements, naissait ce miraculeux partage entre les foules et ces bagnards de la route, et cette question: qu’est-ce qui pousse les hommes à se surpasser ainsi? L’argent, la gloire? Non, pas à cette époque. La reconnaissance de soi, des autres; le simple fait d’exister au-delà d’un quotidien banal, la transcendance d’une montée en danseuse, la folie serpentine d’une descente au bord de l’abîme, l’impression palpable de fréquenter les dieux, les aigles et, dans la souffrance nécessaire, de se sentir homme parmi les meilleurs d’entre eux, ceux qui ne trichent pas.

C’est en et par cela que la poésie est à la fois une passion et un combat: elle est capable de se répandre par sa volonté propre, d’inonder l’espace qu’elle franchit d’une autre vision des choses, de croire en l’homme qui réalise l’exploit autant qu’en celui qui le regarde. Elle est à la fois précisement personne et tout le monde en particulier.

Et je rejoins le point de départ: Je ne parlerai pas ici de la poésie astro physicienne des trous noirs et des fontaines blanches, ni de la beauté d’une équation mathématique, quand celle-ci, en son résumé d’écriture, génère tant de possibilités magnifiques pour l’avenir des hommes.

Nous appartenons tous à des espaces différents, qui se dissocient dans la forme et se joignent dans le fond. Alors, quand ce qui nous était étranger soudain laisse fleurir une sensibilité jusque là inconnue, que l’on sent grandir en soi une musique dont on ressent les finesses sans en connaître la partition, rien n’est perdu et tout arrive.

La prochaine fois, j’évoquerai la poésie des hommes d’affaires, le soir, au fond des boîtes (de cigares).

 AK Pô

10 01 11

(*) édité par Association Mémoire Collective en Béarn bulletin n°21; Avec plein d’anecdotes et d’illustrations d’époque 15 euros

« le bâtisseur de ville », Bertolt Brecht

Un court texte de Bertolt BRECHT (1898-1956), auteur entr’autres de l’Opéra de quat’sous, Mère Courage et ses enfants…

« Le bâtisseur de villes »

« Quand ils eurent bâti la ville, ils se réunirent et se conduisirent les uns les autres devant leurs maisons et se montrèrent le travail de leurs mains.-Et l’ami des hommes les accompagna, de maison en maison, toute la journée,et fit l’éloge de toutes.

Mais il ne parlait pas lui-même du travail de ses mains et ne montrait de maison à personne.-Et le soir approchait quand, sur la place du marché,ils se rencontrèrent tous de nouveau, et chacun s’avança sur une estrade et rendit compte du style, des dimensions de sa maison et du temps qu’avait duré sa construction, afin qu’on pût déterminer lequel d’entre eux avait bâti la plus grande maison, ou la plus belle, et en combien de temps.

Quand vint son tour dans l’ordre alphabétique, l’ami des hommes fut appelé lui aussi.-Il apparut au bas et en avant de l’estrade,traînant un grand montant de porte.-Il présenta son compte rendu.-Ce montant de porte était tout ce qu’il avait bâti de sa maison.-Il se fit un silence.-Puis le président de l’assemblée se leva.-« Je suis étonné », dit-il, et un rire général fut sur le point d’éclater. Mais le président continua: « je suis étonné qu’on n’aborde ce sujet qu’aujourd’hui. Cet homme-là, pendant tout le temps de la construction, a été partout, sur tout le chantier,et a partout apporté son concours. Pour la maison là-bas il a édifié le pignon, là-bas il a posé une fenêtre,je ne sais plus laquelle; pour la maison d’en face il a dessiné le plan. Rien d’étonnant après cela qu’il se présente ici avec un montant de porte (lequel d’ailleurs est beau), mais ne possède pas lui-même de maison. Compte tenu des nombreuses heures qu’il a consacrées à la construction de nos maisons, la construction de ce beau montant de porte est un véritable prodige, et c’est pourquoi je propose de lui décerner le prix de la bonne construction. »

texte tiré des « visions » de Bertolt Brecht in « HISTOIRES INEDITES -1913/1948-« 

Editions L’ARCHE (1967)

Un petit extrait (pour le plaisir) très court de l’  « Opéra de quat’sous », interprété par Ute Lemper;

Une autre version, par Hidegard Knef:

L’ours, l’étoile polaire et la crème Chantilly

Retour devant le petit clavier pour Chinette et Chinou, qui rentrent d’une courte (mais amplement suffisante pour Chinou) semaine de vacances dans la famille de Chinette. (Des images très bientôt). Pour l’heure, la beauté  des nuages, ces banquises flottantes où vivent les ours aussi polaires qu’étoilés…

Un petit et magnifique poème de Charles Baudelaire, ci-dessous, pour accompagner les images:

https://www.poesie.net/etrange.htm

Rentrée des classes, sortie du rang

Suite à la lecture de cet article sur France Info(s), de nombreux parents se sont questionnés pour savoir les risques professionnels qu’ils prenaient en menant leurs enfants à l’école, sous les vents et les flashes d’actus terribles que génèrent les médias, qui dé-houssent les têtes des capuchons (où l’enfant cache son portable et risque d’attraper un mauvais rhume et deux heures de colle -UHU-), et les chapkas et casquettes rouges des parents, réduits à la mendicité quant aux coûts des achats nécessaires pour leur progéniture, qui ont par ailleurs, après la crise de nerf parentale, pris trois gentilles gifles pour s’être mal comportés dans les rayonnages de l’hypermarché, (entre deux marques crétinisantes mises sur la même gondole) ; lieu magique où tout est offert mais juste avant de passer à la caisse.

En deux mots, et pas un de plus, au risque d’augmenter les dépenses, c’est la rentrée des classes. Et les caisses (des clients) sont vides. Il est vrai que la famille, les amis de la famille et tous les sapajous du centre de vacances, ont dilapidé les économies en joyeuses fêtes, liaisonnant le réveil tardif à l’apéro précoce, les jeux, bains dans la vaste piscine dont aurait rêvé Archimède pour y noyer son théorème, et un bronzage qui rendra le collègue de bureau plus jaloux qu’une toile de Jouy comparée à une tapisserie d’Aubusson (le contraire est également valable). L’heure sonne pourtant, et parents et enfants gagnent les portails sécurisés des maternelles, écoles primaires et bientôt des collèges.

Quelques gamins piaffent d’impatience, envie de retrouver leurs copains. Ce sont en général ceux qui menaient la cour de récréation à leur guise, les « grands », redoublants ou nourris au lait Nestlé, les sur-vitaminés de la croissance mondiale. La plupart des autres font triste mine. Je les ai vus jouer dans mon quartier, petites résidences avec un bout de terrain pas plus grand qu’une patte d’éléphant (c’était la mode dans les années 70, partage à tout-va et pantalons évasés. Porcelaines fragiles d’un monde fait de rêves brisables. Pourtant, quel traumatisme chez ces gosses qui vont à l’école et voient que le chien, le chat de la famille, restent tranquillous à la maison ? Le monde est cruel, surtout pour les enfants, que de sombres et vieux instituteurs, de moches et irascibles vieilles biques vont manipuler pour soi-disant leur apprendre à devenir, bien plus tard, des hommes civilisés.

Enfin, si le risque d’emmener ses enfants à l’école le jour de la rentrée des classes, mence les parents de potentiellement perdre votre travail, voici une solution unique qui évitera tout problème : transportez vos enfants dans leur cartable. Mais éteignez votre portable : on pourrait vous suivre, et ça, au péril de votre carrière et des études futures de vos enfants. Soyez vigilants, et souriez. Big Brother aime qu’on lui fasse des grimaces de contentement.

Sinon, car il y a un plan B, rédigez un mot d’excuse en déclarant que votre, (vos enfants), a la varicelle. Téléphonez à votre entreprise et à celle de votre épouse (le mensonge est aussi contagieux que la maladie) pour le même motif. Et en ce lundi matin, toute la famille restera au lit bien au chaud sous la couette, une grasse matinée de septembre sans réveil ni portable (pensez à l’éteindre la veille) avec un petit déjeuner festif, comme il se doit. Cependant, parents, pensez à tirer au sort celle ou celui de vos enfants qui le préparera, parce que moi, je roupille !

310818

AK

Ptcq

L’ambidextrie, don ou calamité ?

Pour les gens simples d’esprit tels que moi, il existe une certaine magie à croiser, au hasard d’une rencontre, des êtres qui se révèlent parfaitement ambidextres. L’étonnement qu’ils me procurent va de la poignée de main que l’on hésite à tendre de crainte de se fourvoyer à cette curieuse manière de coiffer leurs cheveux, la raie au milieu. Un monde merveilleux, car différent, s’offre alors à ceux et celles qui manipulent en permanence les accessoires quotidiens toujours avec la même main, le même bras, et qui, au cas où cette main maîtresse viendrait à être défaillante, s’en plaignent longuement en attendant la guérison, l’arrivée du docteur et parfois de l’archiprêtre, quand il passe ses vacances par là. Parfois un pape, de retour de visite à Lampedusa, bénit la masse défavorisée d’un signe de croix que dessine son bras gauche dans l’air compatissant et lourd. Un geste aux pestiférés, sans doute, les gauchers ayant pour réputation d’être natifs de Pandémonium, la célèbre cité des Enfers, où les travailleurs battent le faire en se croisant les bras, dit-on au Paradis, situé quelques étages au-dessus de cette belle contrée qu’est le Nowhere, le pays où le soleil caresse mais ne calcine pas.

Mais revenons aux ambidextres, tant qu’un exemple fameux chatouille mes paumes et mes plantes : Cédric Villani. Cet homme, que j’admire par ailleurs, et que j’admirerais encore plus si je comprenais la mécanique quantique du dérailleur Shimano ( à ce propos, merci à vous, monsieur Cimino de Palerme, de m’offrir un vélo neuf car vous avez réduit en poudre le mien lors de mes vacances dans l’Aspromonte -et merci de l’avoir fait, j’étais alors incapable de grimper la moindre colline -). Cédric Villani est le stéréotype de l’ambidextre : la chevelure également répartie de part et d’autre de sa raie avec élégance et classe, pas un tube capillaire de plus d’un côté ou de l’autre, la trace régulière des dents du peigne menée par la main droite ne se différenciant en rien de celle menée par la gauche, qui de plus ne néglige pas l’ombre d’un poil, ni la longueur millimétrique du fin poil qui s’étend jusqu’à la baie de Rio, il enseigne la magie des mathématiques aux enfants fourbus, tout comme le physicien Yves Klein s »amuse des adultes, des chats et des moutons (…) sur France Culture. Il surveille les doigts dressés dans la classe, compare, analyse, synthétise et, au final repère l’enfant planqué près de la fenêtre, ce petit garnement qui regarde le soleil allumer sur le pré vert son désir d’évasion loin de Belle Ile en mer, (où pourtant bien des enfants aimeraient aller), au lieu de suivre le cours traitant de la stratégie du noeud de cravate formulé par une seule bande de tissu entortillée en anneau de Moebius, de la soie, plus douce et plus maniable que le chanvre et l’indien réunis, noeud qui dissimule deux bouts dissemblables, mais étonnamment conformes à la vision surréaliste de deux bras jetés autour d’un cou.

Cependant, l’ambidextre ne sait comment se positionner, tant au niveau du noeud de cravate qu’à celui de sa pensée dualiste, ou duelliste ou duettiste. Son bras gauche est jaurésien quand le droit se veut pompidolien. Quand d’une main il tient le pain, de l’autre il mange la soupe. Ce qui induit de profondes disputes internes, des colères et, parfois, des renoncements. Le téléphone sonne-t-il ? il regarde le numéro s’afficher sur l’écran et, selon les quatre premiers numéros qui s’affichent, décroche, ou pas. L’ambidextre décroche généralement quand il ignore la raison des appels, mais en authentifie la provenance régionale. Et la grande majorité de ces appels ne posent que cette question inutilement répétitive : « quand pensez-vous nous rendre visite  ? nous avons du pain frais à la maison et un peu de jambon que les mouches dégustent avec de la confiture de coings. ». Question posée en général par les gens simples d’esprit, qui, comme nous, (car il faut bien passer du moi au nous quand on s’embarque dans une telle galère sur l’ambidextrie), ne savent plus où se situe la droite de la gauche et ont pourtant un sacré besoin de se secouer les puces, surtout quand ils gravissent les cols alpins, pyrénéens ou ceux enclins à y disposer de fantasques cravates pour dérouter, mathématiquement, toute logique sur le parcours en lacets reliant deux ou trois cols assez collet-montés pour les amateurs de nœuds papillons.

Pour les gens simples d’esprit tels que vous, car bien entendu je m’exclus de ce discours, préférant aller jouer du piano à quatre mains (deux gauches et deux adroites, réparties chaotiquement sur les dièses et les bémols) sur les genoux à l’ombre d’un accordeur aveugle, défaire mes bretelles pour m’offrir à l’accordéon d’une femme souple et pleine de souffle, bref je laisse tomber cette affaire qui ne remplira ni ma poche gauche, ni ma poche droite, mais je le regrette, c’était bien parti, sans compter mes pieds qui maintenant ne savent plus où danser, entre le clavier et le pianola, et Cédric Villani qui va bien se ficher de moi, si un jour il lit ce texte, ce que je ne lui souhaite pas. Ni à vous. Mais pour vous, c’est trop tard  !

AK Pô

09 07 13

EsP

Sur Cedric Villani, entré en politique il y a environ un an.(2017)

Un crime surréaliste (certaines séquences peuvent heurter la sensibilité des enfants de moins de 107 ans)

Qu’est-ce que je faisais là, étendu dans l’herbe du fossé, alors qu’auparavant j’attendais ma copine à l’arrêt Marienbad du bus 27, vous connaissez sans doute, c’est le terminus de la ligne, celui qui permet aux paysans de rentrer chez eux, s’ils peuvent encore marcher deux ou trois kilomètres jusqu’à leur domicile. J’ai attendu Myrrha toute l’après-midi, son portable était toujours occupé. J’ai pensé que la batterie était foireuse, ce qui est courant avec ces objets de malheur.

Maintenant, ce ne sont pas les crampes dûes à ma longue attente qui m’empêchent de me relever, mais ces deux putains de balles que j’ai reçues dans la cuisse. Des types ont ralenti devant l’abribus et j’ai pris une salve. J’en suis là. Là, au terminus de la ligne où aucun bus n’arrive. La nuit tombe. Mon GSM sonne. Ta copine est vivante mais toi tu es mort. Tu sais pourquoi. Je réponds bêtement : « non ». L’autre raccroche et mon sang coule dans le fossé, qui s’en fout. L’herbe commence à se vêtir de rosée, elle va boire toute la nuit en ce début d’automne encore tiède. Je me demande si les deux balles qui ont traversé ma cuisse discutent entre elles, les deux critiquant l’odeur de mon sang. Finalement, je sais parfaitement ce que je fais là : je vais mourir. Sauf que le dernier bus de la ligne 27 arrive, s’arrête, bien que l’heure soit tardive, inhabituelle. Le moteur tourne au ralenti et le chauffeur descend. Il a oublié de récupérer son portefeuille dans la boîte métallique qui contrôle et pointe les rotations, dans laquelle certains employés laissent leurs papiers, évitant tout problème personnel en cas de vol ou d’agression quand ils conduisent durant leurs parcours quotidiens.

Soudain le gars voit mon bras droit dépasser de l’herbe. J’apprendrai quelques minutes plus tard qu’il s’appelle Henry, un prénom que je déteste, c’était celui de l’amant de ma mère. Mais tant pis. Mon garrot est taché de sang et ma cuisse gonfle, se violace. Par chance, une bruine commence à se répandre, rafraîchissante. Henry s’approche, me regarde, assez stupéfait. D’un bond, il retourne dans le bus, en revient avec une fiole de whisky dans la main gauche, que je tète lentement. Il me dit : « c’est mon médicament favori quand je suis dans les embouteillages ! » Cela nous fait rire et une pointe de douleur grimpe le long de ma jambe comme une sonnerie de portable qui aboutit toujours sur la messagerie. Dans sa main droite, sa trousse de premier secours, bandelettes, ciseaux, crèmes, couverture de survie, collyre, etc et aussi un petit flingot qui s’avère toujours utile en cas de crise, surtout par ici, l’hiver, quand l’autobus 27 fait sa dernière rotation.

J’aperçois un paquet bien ficelé qui dépasse de sa ceinture. Je lui demande « c’est quoi ? » Il rit.

« ça, ? C’est pour les heures supplémentaires que ne me paie pas mon patron : cinquante sachets de coke, mec ! Tous les mois, je viens le cueillir dans la boîte de pointage où je planque mes affaires persos ; une fois le stock écoulé, je prends un nouveau paquet, rempli de billets, celui-là. C’est pas le cas ce soir, ce soir c’est la marchandise » dit-il en se tapotant le ventre.

« alors, les deux balles dans mes jambes, c’est qu’on m’a pris pour un concurrent ?

« certainement ! »

Je n’ai jamais conduit un bus et tout le résumé de ma vie se situe exactement auprès de ce type qui s’appelle Henry, est noir comme la nuit, conduit un bus qu’il a emprunté à sa compagnie suite à une panne sur le réseau routier, en profite pour récupérer son portefeuille, et pas que, sauf qu’en me grimpant dans le car il aperçoit de l’autre côté de la route un bras qui n’est pas à moi.

A la suite du bras, un corps de femme dans un état indescriptible : violée, broyée, démembrée, méconnaissable. Visiblement l’essence pour brûler son corps n’a pas flambé. Sans doute du diesel. Le haut de son corps, pour ce que l’on en distingue dans l’obscurité, est peu ou prou intact. Elle est jeune. Peut-être liftée, dit Henry. Il enchaîne : « c’est elle que tu attendais ? » Je réponds oui, mais c’est faux. Je n’ai jamais vu cette fille, ni en rêve, ni dans l’obscurité la plus intime. Henry n’a qu’un mot : « merde ! ». La bruine se transforme en fine pluie. La cuisse me tire. Henry s’assombrit : « cette fille, c’est toi qui l’a tuée ? » Je ne réponds pas. Je n’ai plus les sens pour défendre mes paroles, encore moins d’éventuels aveux à faire. J’ai du perdre deux litres de sang. Je dis à Henry : « laisse la fille ici, elle est morte et emmène moi rapido à l’hosto. Planque la dans l’herbe du fossé, personne ne la verra. Demain, c’est dimanche, et tous les bouseux vont à la messe, ils ne prennent pas le bus. Henry acquiesce, on se tire. La route est comme le paysage : plate. Quelques virages, et aussi une nuée d’étoiles au-dessus scintille quand on s’arrête pour pisser. Henry m’aide pour aller jusqu’au bord du fossé, plus profond que celui où se situait l’abribus. Il me soutient par l’épaule. Bon gars, un peu simple, mais franc et généreux.

J’en profite pour lui voler le flingot qu’il porte à la ceinture, qui s’avère toujours utile en cas de crise, surtout par ici, quand l’autobus de la ligne 27 fait sa dernière rotation…et je lui balance trois balles entre le thorax et les poumons. Je prends le volant (je n’allais pas rester là à le regarder agoniser). Je n’ai jamais conduit un bus et tout le résumé de ma vie se situe exactement auprès de ce type qui s’appelle Henry, à qui je viens de balancer trois balles, soit le prix du ticket pour regagner la ville, et je me paie un voyage avec un chauffeur nègre remonté à bout de bras dans le véhicule, qui va crever parce qu’il m’a ramassé au bout de la ligne 27, où j’attendais Myrrha depuis des heures, sous le soleil brûlant de ma folie. Avec ma jambe folle et le bol que j’ai en ce moment, quelques virages plus loin, j’atterris dans le fossé. La roue avant gauche patine, la pluie a transformé l’herbe en tapis de limaces. Magnifique. Plus je me rapproche de l’aube, plus la nuit m’enrichit. C’est une sensation bizarre. Je sors de l’ornière, j’ai trouvé la marche arrière quatre roues motrices et repars. J’atteins vingt minutes plus tard le carrefour qui liaisonne la ligne 27 à la ligne 12, qui va je ne sais où. Je laisse Henry avec son fond de whisky, la fiole en contient encore quelques larmes, et je file en claudiquant vers une station de taxis dont j’aperçois les ampoules vertes au dessus des capots.

Je retrouve avec le lever du soleil la topographie des lieux. La mort a beau vous habiller, la vie vous retrouve toujours tout nu. Ce n’est pas un effet de mode. Le hasard attend au coin des rues. Le chauffeur de taxi est noir. Je lui demande, histoire de causer, comment il s’appelle. Henry. Il s’arrête devant le 125 avenue de B., où habite Myrrha. Je descends. La course est chère et je n’ai pas les moyens. « Je te fais une mort à crédit, ça ira ? », et je lui balance deux balles du petit flingot en pleine tête, avant de m’enfuir en courant. Il est dix heures du matin. C’est incroyable comme le temps est toujours plus rapide que l’éternité, surtout quand on attend, que ce soit sous un abribus ou devant une porte cochère de centre ville. Quand il ne reste plus qu’une balle dans le barrillet, à qui l’offrir ? Je ne sens plus ma jambe, elle est aussi raide qu’un corps de chaton ecrasé par un chauffard. Voilà midi. Voilà l’après midi. Rien ne bouge, Myrrha ne sort pas. Il fait chaud, je m’écroule sur le trottoir.

Vingt minutes plus tard, une ambulance me ramasse. Je n’ai pas de papiers sur moi, mais les infirmiers me tripotent et connectent rapidement la puce RFID que l’on m’a installée dans l’épaule voilà cinq ans, pour remplacer le bracelet électronique, devenu obsolète. Ils comprennent, ils savent. Je suis dans le cirage. J’entends vaguement l’un des gaillards déclarer dans la liaison radio 5G: « Emile, on vient de récupérer le dingue qui s’est échappé de Sainte Anne hier. Appelle l’hosto, dis leur qu’on l’a retrouvé devant la gare routière»

Et moi, le nez dans les herbes folles du fossé, près de l’abribus, j’attends Myrrha.

230818

AK Pô

Ptcq

La lettre

Bien sûr, j’ai vu en passant qu’il y avait une lettre dans la boîte, bien sûr, j’ai vu l’adresse rédigée d’une écriture féminine et le joli timbre sur l’enveloppe. Mais je suis sorti. Une affaire urgente en ville et pas le temps pour la bagatelle. Dans les rues serpentines qui descendent vers le centre il y avait foule. Pas la foule habituelle des chalands en goguette, des écoliers en retard et des ménagères chargées de cabas, non. Les gens formaient un bloc compact, résolument emberlificoté, un mur infranchissable que je tentai malgré tout de traverser dans ma logique ubiquiste de le transformer en rideau de fumée. Peine perdue. Quelques gaillards m’entourèrent très vite et, soulevant leur large banderole, me poussèrent dans la masse cahotante. Une pluie fine se mit à tomber quand furent entonnés les premiers chants, et une nuée de parapluies s’ouvrirent, telles des fleurs assoifées, giroflées rouges,tulipes noires,donnant au ciel une couverture que n’avaient plus les gens. Le monde était en crise et la rue hurlait sa haine.

De petites vieilles, en pantoufles et robe de chambre, prédisaient un avenir sombre à des adultes sans souvenirs, et les enfants, cartable à l’ épaule, s’encanaillaient en lançant des jurons sous les jupons de leurs mères. Devant marchaient les plus aguerris, les stratèges du combat, hommes et femmes aux souliers lourds, aux hanches larges, prêts à en découdre au moindre incident. Les caisses étaient vides, caisses de retraite et d’allocations. Dubaï fêtait son dix millionnième résident permanent, une seconde tour de douze cents mètres achevait son érection. Un journaliste avait fait paraitre un article dans le Monde Fantomatique dans lequel il était dit: « du haut de cette tour un restaurant panoramique offre une vue incomparable sur la misère du monde. Des régions sahariennes aux monts de la Lune, du lac Victoria à Madagascar en passant par Delhi, Bombay et Islamabad, de l’Irak à l’Ouzbékistan, de la plaine du Po aux rives de la Tamise l’oeil s’éblouit et la paupière se gonfle d’émotions rares. On est ici, à cette altitude, plus près d’Allah, de Dieu, que de Youssef Chahine et de « ces renégats, ces crève-la-faim dont la conscience un peu tardive nous a conduits à l’exil. Dieu lui-même s’est exilé en voyant s’approcher les cohortes. Ici, nous restons ses disciples… »

Je regardai ma montre. Elle indiquait le Nord. Un groupe de jeunes femmes souriait à mes cotés; rien n’est jamais perdu, songeai-je, même quand le temps passe. Tout ce qui défilait devant mes yeux regorgeait de reminiscences. Les murs sur lesquels j’avais caressé des ombres, les fenêtres des immeubles où j’avais pénétré sans autorisation, me bornant à les envisager donnant sur des séjours des plus voluptueux, des chambres aux lits moelleux et des cuisines remplies de gâteaux mousseux. Me revenaient les persiennes qu’alors je refermais vraiment, la lumière des après-midis de sieste, le parfum des draps écrus et la douceur des peaux tendues vers le désir.

Le cortège, gonflé de milliers de personnes, traversa le pont qui débouche sur la Grand Place. Baissant les yeux, je vis le fleuve. Mille fois j’étais passé, ce chemin m’était d’un banal quotidien, et ce fleuve, j’en avais oublié sa présence. Bien sûr, j’ai vu en passant qu’il y avait une lettre dans la boîte, bien sûr, j’ai vu en passant qu’il y avait un corps qui flottait, mais la foule me poussait et je repoussais la foule mais le parcours échappait à mon contrôle. J’ai regardé le vide, j’ai regardé le ciel. Un vieillard est tombé, sa canne s’est rompue. Je l’ai vaguement reconnu, un voisin de mon immeuble. J’ai souvenir de son grand chien, un briard, qu’il sortait trois fois par jour (je le regardais de ma fenêtre). Au début, le chien était un jeune fou. Par la suite, son maitre le devînt . Le chien partit, ne revînt pas. Alors l’homme se mit à vieillir, seul sur un banc, invectivant le soleil de l’avoir muté en ombre, blasphémant sur les hommes qui le fuyaient, le travail perdu et le crépuscule de son corps décharné qui ne le chauffait plus. Pourtant, par quelle rafle l’avait-on mené ici, lui qui n’avait qu’une envie, trouver un rifle et en finir, je ne sais. Mais le désespoir n’est qu’un costume mortifère, celui qui le porte reste vivant jusqu’au bout de sa route. Seule la douleur annihile le mal. Je souris à cette pensée; avait-elle un sens?

Sur la place, nulle armée, nulle force de l’ordre. Une nuée de pigeons virevoltants. Sur les hauts mâts des candélabres, des caméras épiant la foule. Pourquoi se battre, quand l’ennemi n’existe plus? La populace s’auto-détruira toute seule, bouillie écarlate d’extrêmistes et de modérés, de violents et de pacifiques, incohérences et certitudes feront plus de dégâts que n’importe quelle répression. Manifestation retransmise en direct. Le ciel se découvrit et, dans ce climat de tension, le bruit fusionnel des parapluies se repliant, se recroquevillant, se consumant de leur inutilité présente fût magiquement suivi d’ un silence immense qui déborda de la place, se répandit dans les rues de la ville, dans les faubourgs, les collines environnantes. Ce silence parlait de calme, il sussurait qu’il n’y aurait pas de sang d’innocents sur les pavés, que l’heure simplement venait de sonner en une vibration secrète, muette et en même temps ressentie par tous. L’heure était venue de se débrouiller seuls, sans mirages, sans Dubaï, sans ouailles ni esclaves du Culte, sans Dieux, sans Maitres, en nage libre. L’homme est un oiseau que le vent emporte, pas un ventre oisif qu’une pomme déporte dans des bureaux.

Les petites vieilles se groupèrent et se mirent à entonner des chants élégiaques pour fausser l’avenir, les écoliers expliquèrent aux oiseaux l’art antique de la grammaire cependant que leurs mères riaient dans les bras d’hommes inconnus des caméras, les amoureux firent la ronde autour des candélabres et des jonchées de roses voltigèrent du haut des mâts, mon voisin trouva un chien qui ressemblait au mien, des poèmes de René Char furent lus à voix haute, des poèmes de Neruda à voix basse, et d’autres sortirent de terre dont on fit l’inventaire pour le futur roi du Péloponèse afin qu’il répandît en épigrammes et sonnets l’avènement du nouveau monde. Les traductions, les thèmes, les droits et les devoirs furent transmis le soir même aux représentants des animaux, aux peuplades reculées de la Haute Egypte, du Caucase, du Mozambique et de la Terre de Feu. On transmit aux états-uniens une copie qu’ils ratifièrent en chinois, hindi, et anglais du Commonwealth. Le Maghreb, l’Indonésie, la Guinée Papouasie, tous furent informés et tombèrent d’accord avec les textes constitutifs. Il régnait une telle euphorie que quand le vrombissement de l’escadrille de l’armée de Dubaï se fît clairement entendre il était déjà trop tard. Ce fut un vrai massacre. D’un coup, toutes les idées devinrent noires. Chacun tenta de se raccrocher à son destin, mais fatalement celui-ci déchirait son blanc-seing au profit du sang chaud, qu’il absorbait comme un buvard. Du désir on passait à l’idolâtrie, de l’espoir d’un jour meilleur au couloir de la mort sombre. Le roi du Péloponèse ne pesait pas lourd par rapport au pèze.

Comme les autres, je courus. Les murs se crevassaient, les persiennes persécutaient mes souvenirs, des fenêtres aux vitres explosées des cris torturés jaillissaient comme des rafales de mitraillettes. Bien sûr, j’ai vu en passant qu’il y avait une lettre dans la boîte, bien sûr j’ai vu ces corps démembrés, décervelés, flotter sur l’eau noire du fleuve. Mais je me suis enfui. Je n’ai pas eu peur. Seule la douleur annihile le mal. Je ris à cette pensée: a-t-elle un sens? Les rues sont profondes, les ténèbres clouent sur les portes cochères le nom des crucifiés, un tellurisme diabolique répand l’âcre odeur du poulet grillé au napalm, je me souviens; en arpentant ces rues j’entends mes cris d’enfant, les cailloux lancés contre les autres gosses, les vitrines interdites derrière lesquelles dansaient des femmes sveltes, les rixes des ivrognes, les sirènes des pompiers et le vent me chavire, je connais ce chemin: c’est ma vie. A présent, je la remonte en trombe, je tremble. Ne pas se retourner pour trahir le destin. Les petites vieilles en chaussettes à présent, ouvrent grandes leurs robes de chambre, leur nudité prélude à mon avenir, sensuelles blessures aux chairs ramollies, ne les écoute pas, garde tes souvenirs bien serrés contre toi, cours, cours plus vite que les oiseaux ne volent, le vent qui t’ emporte t’a vu naitre et veut te voir mourir de ta plus belle vie. Poursuis ta route, poursuis ce chien qui te ressemble, il sait où est sa niche et où est ton foyer. Tu le croyais fou, il l’était. Maintenant, c’est toi. Mais tu l’as oublié. Ne compte pas tes enjambées, ça mène nulle part. Ca y est, le chien jappe déjà, tu y es. L’immeuble est debout, il t’attend; les clefs sont dans ta poche, quelle chance: tu as sauvé ta vie sans perdre tes clés, un exploit. Bien sûr, en rentrant tu verras qu’il y a une lettre dans la boîte, bien sûr tu verras l’adresse rédigée d’une écriture féminine et le beau timbre sur l’enveloppe, bien sûr tu ouvriras délicatement cette lettre et la liras. Mais ce que tu liras, tu le savais déjà, quand tu es sorti.

AK 26 12 08

La (superbe) découverte du jour : Guy Marineau, photographe

Découvert ce matin dans un article de Sud-Ouest

ce photographe propose sur son site, outre sa biographie, une multitude de clichés  qui vont de la vie quotidienne (Deauville, le Béarn etc) à la mode haut de gamme ( défilés Saint Laurent etc) Une vie bien remplie qui mérite le détour et la visite. C’est ici:

Biographie

https://www.vice.com/fr/article/nevvnw/le-tour-de-france-du-photographe-guy-marineau

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