balade au col de Bavella (Corse)

C’est dimanche, il fait moche. Autant aller faire un tour en Corse, entre Sartène et Porto Vecchio, au col de Bavella. Allez, en voiture!

 

la chambre noire

Dans la pièce il n’y avait qu’un petit lit, une chaise sur laquelle j’étais assis et une écritoire assez rustique. Un seul tableau au mur, défraîchi. Un lavabo et une cuvette avec son broc, dans un angle, sous lequel on avait glissé le pot d’aisance. Qui peut me dire à présent la chance que j’avais alors ? Ce peu était tellement suffisant pour, les nuits d’hiver, me faire oublier d’où je venais. Il me suffisait de regarder le papier peint et ses motifs un peu étranges pour sortir de ce monde que je venais de quitter, sans doute pour des décennies. Je regardais des murs qui, enfin, me faisaient rêver. Peut-être, dans cette chambre minable, je me devais d’admettre qu’un monde nouveau m’acceptait. La toiture fuyait en gouttelettes mais l’orage était passé, et puis me disais-je, on m’accueille ici avec des larmes de contentement et non de douleurs.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Dans la pièce il y a un petit lit, une chaise sur laquelle je suis assis et une écritoire assez rustique où j’écris mon histoire. Le tableau est tombé du mur, le métro devait rouler plus vite, alors les vibrations… J’ai retrouvé la pointe, et à la place du tableau j’ai pointé mon diplôme au mur. Comme une médaille au revers d’un costume. Cinq ans que j’attends. Je travaille au noir pour survivre, mais je survis, puisque je travaille. Le toit est aussi plein de larmes mais manque d’enthousiasme à mon égard. Ce n’est pas un reproche, tant il me sort de la rue, me cache et me réduit à vivre ici. Qui peut me dire maintenant la chance que j’ai présentement ? Pas un autre que moi, c’est certain.

Dans ces champs de solitude les hommes se prêtent à tout : jeux de hasard, rencontres tarifées, un quart d’heure de mauvais bonheur et autres malédictions liées à leur état de déclassés. Il ne faut rien oublier de ce qu’on a vécu, sinon nous perdrions le suc de nos possibles. Sur le lit étroit, il faut l’avouer, j’ai basculé quelques femmes, évitant les frais d’hôtel de passe.

Dans la pièce, encore et toujours , un peu défoncé il y a le petit lit, une chaise où, assis, des putains m’ont sucé, une écritoire assez rustique sur laquelle je les ai enfourchées, et mon diplôme comme une ombre de moi-même pendue au mur m’ observe, comme si la vie se torchait dans un papier officiel de savoir qui vous étiez et ce que vous êtes devenu , tant de temps après.

AK

070819

la queue du chat

(Direct line)

En direct d’ici.

Je m’assois, je me dis houps! c’est mercredi et rien de pondu pour mes petites lectrices chéries. Comme je n’ai aucune envie de me concentrer pour réfléchir, je me roule une cigarette. Le vague souvenir me traverse qu’une boule un peu compacte calfeutre mon oreille gauche. Qu’un poil ( en réalité c’est un fil DMC coton de première qualité) est relié à la boulette et que la boulette, c’est mercredi, merde, je n’ai rien pondu. Poudre d’escampette. Pour les oreilles, le persil suffit, parce qu’on le veau bien.

Je pense aux boucles d’oreilles, dites créoles, larges anneaux qui allongent le cou des girafes. Les girafes ont toute une série d’écluses pour faire remonter l’eau et circuler le sang, quand elles boivent, au pied de leurs quatre mètres. Mais je l’ai déjà écrit. Je me répète. Je me lève, vais fermer les rideaux. Je n’aime pas que l’on me regarde quand je ne vois pas qui m’observe. Ce soir, ils sont peu nombreux, il pleut des cordes. Derrière les rideaux tirés, la paix règne. Je me suis tant battu pour avoir la paix que je m’invente des relations va t’en guerre par distraction. Par exemple, je tire la queue du chat, qui dort sur le dossier du canapé. Ce qui fait japper le chien. Qui aboie. Réveille les voisins, qui tapent sur la cloison et dont les vibrations du mur créent une insomnie spontanée chez la voisine du dessous qui voudrait trouver un mari prévenant, riche, bien fait et honnête, cultivé, ayant le sens de l’humour et non fumeur. Du coup, je tire à nouveau la queue du chat, qui s’est réfugié sur l’armoire.

Direct live. Le 15 est passé. Ai-je payé mon troisième tiers? Mes factures ErDF, Gaz, mon loyer, ma femme de ménage, mon abonnement à Toutokaz, vais-je sauver l’Europe en prenant un crédit à la Chinese Bank, reverrais-je un jour mes enfants partis faire un stage chez Lanza Del Vasto, participerais-je au prochain partage du monde en un seul morceau, vais-je enfin attaquer Shakespeare tome 1 poèmes drames historiques comédies 1 collection la Pléiade (2 euros dans un vide grenier), et me laisser pousser une barbe de lecteur comme ceux qui ont là, ici et maintenant, le courage de suivre en direct la télépathique réalité d’un ordinateur portable manipulé par des doigts experts avec une profusion de commentaires salaces, pigmentés, vulgaires, prodigués par une girafe aux boucles créoles qui raconte à qui veut l’entendre, au public, au chat qui se balance sur un cintre dans la penderie, au chien qui jappe en écoutant Gershwin, à la voisine du dessus qui a trouvé le même type que celle du dessous recherche désespérément et qui lui fait une vie, enfin, si l’on peut dire, un enfer quotidien serait le terme le plus approprié mais bon, je ne vais pas tirer la queue du lecteur pour entendre miauler les girafes. Je me suis tant battu pour avoir la paix que je ne ferai rien pour déclencher celle des autres dans l’âme d’un canon, dans la beauté d’un droit.

Tiens. Je découvre, sur la table, un crayon à papier et d’autres, de couleur. Au lieu d’écrire des mots, j’aurais pu les dessiner, les colorier comme font les gosses, entre pleins et déliés. Mais là où je suis rendu, j’efface en direct live. Pas de reprise, pas de couleurs, pas de marges où raconter ses blagues. C’est du noir sur blanc, intouchable, immédiatement effaçable. Pas de mine de plomb, pas de vibrations quand l’écrit tombe à pic, juste l’illusion des mots tapés sur un clavier silencieux. Adieu, marguerites, adieu, Remington, Olivetti, magies des bandes bicolores, des originaux tachés d’encre, de vin et de graisses. Quand tout cela fondra, nos écrits, nos dessins et que nos paroles seules survivront dans cette Babel barbare où chaque clan porte son mauvais message, nous redeviendrons poussières, en direct depuis hier.

AK Pô

20 09 11

lettres à Henriette (1973-1980): 1979-2

Paris 12 septembre 1979 (suite)

Avec le fric que tu m’avais gracieusement donné j’ai acheté une veste en cuir d’occase mais en excellent état (sic), ainsi qu’un aspirateur « Paris Rhône ». Il est donc tout à fait fortuit de ta part d’avoir dépensé 236 fr à l’achat d’un blouson dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’il n’aura gêné ni vaches ni moutons ! (je ris). Du 100% synthétoc!S’il t’a pas fait une réduc, c’est vraiment un salaud. Néanmoins elle me va (il vaut mieux qu’elle aille à moi qu’à la poubelle, non?). Quand je pense au gueuleton que tu aurais pu te taper avec ce pognon, les séances de cinéma et les pousse-rapières, même que tu aurais pu y inviter tes copines ! Ah la la ! Ça me fait mal au cœur. Il ne fallait pas gaspiller ton aller-retour Pau-Paris sous cette forme, c’est triste. Remarque, l’intention des trois mouchoirs c’est un peu humour noir, non ? Et les chaussettes, dont (et où) tu as trouvé la laine où mettre mes économies, car j’en ai fait de réelles par ton achat ! Chapeau pour les chaussettes et les tire-jus.

D’autre part, Mir avait semble-t’il (c’est mon petit doigt qu’à ma la dit) l’intention de me faire un présent. Si cela tient toujours, c’est la neuvième symphonie avec chœurs de L.W. Beethoven qui ferait de son présent un somptueux cadeau.

Enfin, j’ai aussi lamentablement raté mon permis de conduire que BB l’a acquis avec brio. Je dois donc le repasser (d’ici un mois peut-être). Encore un gouffre à pognon. J’ai jusqu’à présent touché 39,60 fr du chomage, soit 20 fr par jour (de quoi s’acheter deux mouchoirs). On ne boit plus de bière (faut le signaler). Mais on fume deux fois plus. On s’aime comme toujours.

Voilà pour la chronique parigote

A la nique dévote.

Bref, ça va mal mais il y a ce télégramme…(note : une offre d’emploi, nous n’avions pas de téléphone)

Ne dérangeons pas la copulation d’une Bernadette Soubirous et d’un Gaston Phœbus . Il doit faire beau à Pau (bien que les nuages jouent à cache-cache trou du cul). Salut les bignoles !

A.

Paris, 18 septembre 1979

Comme follement s’épanchent les biles au contact des poles, ainsi qu’habituées aux vies de la Butte, nous, femmes d’entre les ogives vulvaires, nous écrivons parfois aux sons de Magnificat, de Gloria, de Vivaldi, ténébreuses encore de battements spoliés d’entre nos cordons maternaux-curaillons.

Ainsi sonnent les cloches.

(réf à Tzara : les cloches sonnent et nous aussi -for culture-)

Comme fluvialement s’installe le plaisir unique qu’entrelacent les courants, ainsi que de jeunes prostituées agenouillées auprès du corps sénile, nous dérivons parfois entre deux eaux dont le va-et-vient immuable nous replonge sans cesse aux abords d’une humanité croyante et euphorique.

Comme sauvagement s’inscrit l’espace nécessaire et que les pieds s’allongent sur les racines verbales, ainsi fleurissent les mots les plus absolus, l’impensée, le sourire, sur les transparences seuls les reflets ne se dérobent pas.

Comme passagèrement la réflexion perdue dans le sillage l’erreur se fait souvent bien causes de naufrages ; on devrait toujours mourir plus jeune qu’on a vécu.

Comme on parle on écoute. Il faudrait oublier le merveilleux tant devrait être plein l’instant.

C’était philosophie à la petite semaine du laboureur qui a semé la petite graine et qu’à qu’à esperer que la germination (que la germanisation diraient les cocos)se fasse etc…

Devinette : Spleen et Stress sont sur un bateau. Spleen tombe à l’eau ; qui reste-t’il ?

Même si Dieu était une femme, ça ne prouverait pas son existence.Moi, qui l’ai rencontré, puis vous affirmer ce qui suit : Dieu était dans la merde quand Caïn perdit son œil (de bronze).

Bon, bon, cela relève du laxisme, dirait la sœur Psy.

De l’infantilisme, dirait la sœur Junk,

Du matérialisme primaire, dirait le frère F(ranc)M(açon)

Du duplicata de style, dirait le frère Termite

Mais qui donc a une grosse locomotive dans la tête ?

Mais qui donc a une grosse lobotomie dans le crâne ?

Mais qui donc a un gros colon dans la cervelle ?

Côté petites histoires, j’ai un boulot depuis deux jours (celui dont j’ai causé), très relax (pour le moment, du moins). On vient de remplir nos fiches (de paie!) d’impôts. C’est dur ! C’est le racket organisé mais on ne peut pas partir avant. Dont acte. Et puis, on pourra voter pour les anarchistes !

Chez nous ça sent toujours le propre. Je repasse le permis le 3 octobre (va mettre un cierge à Lourdes!). Bref, d’ici six mois nous serons de vrais citoyens et d’ici un an de nouveaux vagabonds. Flux, reflux, flux, reflux…

On va suivre des cours du soir (histoire de faire l’amour en anglais)à défaut de suivre les cours de l’or (ah ah).

Voilà. La nuit est tombée depuis six heures, et même si le jour ne se lève pas demain, le réveil sonnera. Triste sort.

On devrait toujours mourir plus jeune qu’on a vécu.

Poil au cul.

A.

les mardis de la poésie : à un marin, à un migrant.

A Luc, que je ne connais pas

Tous ces châteaux de sable qui fondent dans la nuit

Alors que prisonniers nos pas dansent et s’ennuient

Qui viendra ce soir applaudir sur nos larmes, laver

Le ciel noir de nos intempéries, de nos rires pervers

Quelle couleur le mensonge sur l’espoir arc en ciel

Prendra le temps et secouera les gouttes, sang doute

Ceux qui croyaient en des paradis fugaces emportés

A leur tour dans les radiations de l’immobile jetée

Ce bout de quai qui raconte à ceux qui y ont été

Que la terre est plate, que la marée à l’océan mariée

Fera de beaux enfants qui périront sur le sein de leur mère

Et le marin par ces chateaux de sable quittera la terre

Voguera sans penser qu’un jour il fut père, mais savait

Que n’importe où, sa voile et ses lumières, le sauvaient.

Migrant

Pour les chansons d’amour il faudra repasser

Par les cols blancs amidonnés de cet enfer

Par les mots et la vie conjugale, les cravates

Que chaque jour il faut arrimer à son cou

Indispensable nœud gordien de la prospérité

Mais lui ne connaissait que les nœuds papillon

Pourtant c’était un enfant plein de promesses

Il aimait jouer et plus tard ses petites fesses

Devant le tribunal n’eurent que peu d’impact.

Il avait violé la loi . Aucun son de cloche, aucun Pardon,

La liberté est un danger pour la Nation

Pour les chansons d’amour il faudra repasser

Par la neige des cols et partager l’enfer

Par les lois qui pendent au cou et dépendent

Les cravates qu’insoumettent les papillons.

31 07 19

AK

lettres à Henriette (1973-1980): 1979-1

Paris, 11 avril 1979 22h

Avec le lyrisme sysmique et systématique qui me caractérisent (ce n’est pas une faute d’orthographe)la soirée m’annonce peut-être une intention passagère d’aller à Pau du dimanche 29 au jeudi 3 que j’aurai en journées « récupérables » de mes rudes semaines.

Cela me laisse néanmoins dans l’expectative et je te communiquerai samedi une réponse moins floue. Le Béarn ne m’attire que dans deux mesures : le repos de te voir et celui de me mouvoir. Or, chaque passage n’a été que d’un statisme à attraper la maladie de Parkingson (Parking-son : le fils du parking) et après deux jours je sombre dans une torpeur lamentable du moins en suis-je sûr désormais. Donc il me faut absolument quelqu’un(e) pour me mouvoir en montagne, en campagne, bref bouger de mon stress quotidien en effarouchant les oiseaux. Si personne n’est disponible, toi ou Mir, il ne faudra pas compter sur moi (voir ci-dessus).

Je marine assez bien dans mon élement pour pouvoir me reposer sur place, mais l’air me manque (et j’aime encore mon chat!). Je préfererai sans doute te voir à Paris, endroit où même pour moi les choses restent à découvrir, qu’à Soum, où nous savons déjà tout à tous les niveauxle reste est péremptoire. Bref, tache de te renseigner pour samedi savoir tes disponibilités et celles de Mir (ainsi que des gens présents à cette époque à I.).

En un mot je n’ai pas encore pris de décision et j’avoue que j’hésite (la distance surtout). Et comme je m’instruis en ce moment, je voudrais dire pour finir que si je passe par Phœbusland, ce ne sera pas pour réaliser un palindrome ni une palingénésie. That’s the culture, dear !

AK et BB

Paris, 01 juillet 1979

En ce premier jour de juillet où les oreilles bourdonnent d’une pensée saugrenue voilà quelques taches de laisser-aller.

Si tant courir la nouvelle en voici en voulez-vous en voilà. Je pilote une MZ125TS depuis environ trois semaines. Nous revenons du Tréport (environ la mer à 200 km d’ici). Motocyclette neuve roulant sur ses roulettes.

Je suis viré de chez Lanvin, pour un refus de changement de poste (ils voulaient me mettre gardien le matin et coursier l’après-midi). Ayant le droit de refuser, ils me virent pour rupture de contrat de leur part, je pense donc toucher le chomage ainsi que passer à Pau fin juillet environ, mais sauf si je n’ai pas à loger near. Voilà pour les nouvelles. Tchao.

Paris, le 12 septembre 1979 au soir (20h)

Je me décide (enfin!) à écrire quelques mots après cette rude période à la quête de boulot qui m’a carrément foutu par terre.J’espère en avoir un, très intéressant côté sous-sous, faut que j’aille demain voir si ça colle vraiment. Ce fera une autre lettre. Donc, je suis fort à plat mais (un peu) ravivé par ce télégramme en fin de journée. Il y a un mois que je me lève (avec mes 2 ans d’expérience!) tous les matins avec BB à 7h et qu’on descend ensemble, elle pour bosser, moi pour chercher mon exécuteur. Et ça rate, on m’a bien accepté au moins quatre fois pour des salaires minables (entre 2200 et 2500 fr bruts, avec l’essence et et les problèmes mécaniques de ta poche). Il y a tant de chomedûs qu’ils feront toujours leur affaire. C’est vraiment infect. Bref, la haine. En un mois, j’ai eu droit à deux propositions « intéressantes », où l’on n’a pas pris ma candidature en considération (bien que je sois prêt à tout faire). Et puis, chance j’espère, on m’a rappelé à l’une d’ellescar le type embauché s’est désisté. Donc, on verra demain. Pourvou qué ça marché!!(3000 fr bruts+400 ou 500 frais moto+essence+tickets resto et 13 mois et demi!)

Bon, changeons de discours rien n’est encore dans la poche !

/…

(à suivre)

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(pas de) lettres à Henriette (du Japon à Paris 1978)

les non lettres à Henriette, (du Japon à Paris) 1978

Imaginez que vous débarquez, après plus de huit heures de vol dans un aéroport, le même jour et avec une heure d’avance par rapport à l’heure où vous avez embarqué la veille. Mais là, bad trip : placés dans une file à part, avec ceux qu’il faut appeler des gens (aux yeux bridés ou des chevelus) ne portant pas de costard cravate, soit des migrants potentiels ; nous passons trois heures entre attente et interrogatoire (où allons-nous, combien d’argent avons-nous, pas d’adresse de référent aux USA…). Finalement, on nous libère (en nous donnant l’adresse du Hilton pour l’hébergement!). Nous tentons de contacter par téléphone un Youth Hostel pris au pif dans l’annuaire, mais nous ne comprenons rien et au bout du fil la personne n’est pas du tout aimable. Se retrouver à Los Angeles à seize heures, dans une mégalopole sans la moindre idée de l’endroit où dormir nous affole.  Bref, comme nous sommes encore dans l’aéroport, nous décidons de prendre le prochain avion pour Vancouver, où nous avons un ami (et son adresse). Atterrissage deux heures plus tard et là, rebelote ! Interrogatoire séparé pour chacun pour coordonner nos dires, vérifier l’adresse que nous fournissions etc, sous la coupe de monsieur Vacherette (ça ne s’oublie pas!). Finalement, nous sommes de nouveau libérés avec un visa d’un mois…Il est 23h. Heureusement, il y a encore des bus et l’un d’eux nous emmène dans le quartier où habite notre ami.

N°2425 de la rue …Petites maisons sympas dans la nuit avec jardin en façade. Mais la rue se termine au n°2423 ! Il doit être deux heures du matin, nous sommes épuisés. Alors, tant pis ! Nous frappons à la porte du 2423. Pas de réponse. Je tourne la poignée : c’est ouvert. Nous rentrons, cherchons quelqu’un pour savoir si notre ami est là et surtout si c’est la bonne adresse ! Dans une chambre dort un ours, qui se réveille vaguement en disant en français « mais qui sont ces deux êtres sortis tout droit de mon nihilisme ? » Ouf ! C’est la bonne adresse, l’ours est au courant de notre venue. Notre ami loge ailleurs, mais il n’y a pas de problème pour rester. Enfin, dormir !

Nous passerons une quinzaine de jours à Vancouver. Puis départ en auto-stop (on nous avait dit qu’on pourrait ramasser des pommes chez Big Bad Joe, vers Calgary, dans l’Alberta). Mais après avoir été pris en stop par un vieux fou, qui ne freinait pas dans les descentes avec sa vieille guimbarde, nous avons décidé de prendre le bus (le train étant a priori beaucoup plus rudimentaire). La ligne de bus Greyhound traverse le Canada d’est en ouest. Nous avons manqué Big Bad Joe et donc traversé pendant une semaine, en continu, attentes de correspondances dans des gares routières de jour comme de nuit, pour finir à Montréal, à manger un Chien chaud ! Nos visas arrivaient à terme, et nous sommes partis pour New York, où se trouvait la première ligne low coast (Sky line je crois) à destination de Londres. Deux jours plus tard, on atterrissait à Heathrow, Londres. Puis ferry et train vers Paris. Partis quelques (petits) mois de la gare du Nord vers Moscou, nous revenions à notre point de départ : la boucle était bouclée !

AK

04 08 2019

lettres à Henriette (1973-1980) : juin 1978 (oublié dans la chronologie)

Paris 29 juin 1978 EPINGLES A NOURRICE 21h15

Comme j’ai très peur d’être battu pour ce que j’écris je le tairais malgré mon envie désespérante de, enfin, pouvoir crier la vérité à des oreilles devenues sourdes à force d’en avoir trop entendu bien qu’elles soient restées muettes à toutes les matières traitées malgré que sans colorants elles soyent jaunes de serre humaine et qu’en fait de compte avouons le je suis comme un poussin cherchant son omelette (cf Higelin) en commençant c’te (=cette, c’te, cte) lettre.

Que dire de l’instant vaporeux où l’on m’a communiqué que les tests radiographiques me fichaient cancéreux du poumon cpt que l’aorte refluait ses laborieux globules à un chomage technique forcé.

Reprise : Paris 30 juin 21h15 (hasard?)

Jour joyeux s’il en est de la paie tombée. Tu recevras d’ici peu un mandat de 1000 francs à conserver soigneusely ! Les choses vont commencer à se précipiter (réservations, etc). Nous prendrons le Transsibérien vers le 16 aout donc je passerai quelque temps te voir. Je bosse demain et samedi prochain aussi (heures supplémentaires = encore sous sous). Nous arrêtons le 31 juillet et descendons à Pau vers le 3 aout. Selon.

Gato Barbieri joue de la clarinette dans le salon. Nous regardons les emissions sur le pouvoir. Très intéressant (poils aux dents). (nota 2019 : chez mamie Marguerite, rue de Flandre)

Tout va donc bien madame la Marquise. + également, je t’avais parlé de mon petit vieux(*) (plus grand que moi au demeurant), il prenait sa retraite aujourd’hui et je lui ai redit de passer (je lui en avais donc déjà parlé) me voir à notre nouvelle adresse (d’ici au 14 juillet) afin de le renseigner et de lui donner ton adresse. Juge par toi-même. Je lui donne mon soutien moral. Tiens-en compte ! (il ne fume ni ne boit pas (entre autres)). En outre il sait faucher (l’herbe). Etc etc.

Un post scriptum encore : si tu as l’occasion de voir Pat…ce mois de juillet, dis-lui qu’il essaye de passer entre le 4 et le 9 aout à Soum…, ou qu’il me joigne à Paris. Avec l’adresse ci-jointe : j’ai une chose importante à lui demander.

Là-dessus je m’extraye.

Tchao

A début aout

A.

16 rue de Flandre

75019 Paris

(*) note 2019 : il s’agissait du veilleur de nuit de chez Lanvin, qui partait alors à la retraite. Un papi charmant, intelligent et, faut-il le dire, de gauche!), à qui j’avais proposé d’aller visiter le Béarn en logeant chez Henriette -voire de s’y installer. Il était veuf-.

lettres à Henriette (1973-1980) : 1978-3

Tokyo, 2 septembre 1978

Un mot assez court afin que tu saches un peu les choses qui se passent. Tout d’abord que nous avions reçu les mandats à notre arrivée à Tokyo. Mais le prix du ticket étant de 148 600 yens chaque, nous aurions débarqué à Vancouver avec 200 fr chacun, d’où risque d’être refoulé à la frontière et de se retrouver au Japon le jour même comme des cons. L’argent que je t’ai demandé d’envoyer nous sert donc de « caution » pour rentrer au Canada. De plus, le fait de téléphoner nous fait gagner quatre jours qu’on aura de moins à passer ici.

Entretemps (aujourd’hui), après de longues marches nous avons trouvé une agence moins chère mais qui nous mène seulement à Los Angeles pour 102 000 yens environ. De Los Angeles à Vancouver, l’avion coûte 50$, soit un prix total d’environ 120 000 yens. (économie de 28000 Y chacun).

Nous sommes sur une liste d’attente avec bon espoir de partir entre le 8 et le 12 septembre. Il faut compter que l’argent arrivera avant ! Et ensuite, Los Angeles ! Depuis notre arrivée au Japon, nous dormons dans les auberges de jeunesse et cela est très chiant (mais relativement peu coûteux). Comme nous ne pouvons y rester que trois nuits, il nous faut changer demain pour le double au moins de prix (note : dans un ryokan, petit hotel pas cher).

A part tout ça, Tokyo est moche, polluée,les japs sont corrects c’est l’hyper-industrialisation, des immeubles avec des pubs énormes sur le toit, bref cela ne donne que l’envie d’en partir. Les moyens de transport sont chers, et on n’a pas envie d’aller traîner dans d’autres coins (ce serait notre ruine rapide!)pour en plus se tartir les auberges de jeunesse.

A part ça la santé est bonne comme la cuisine japonaise(pas très chère). Tout cela manque de piments jusqu’à présent mais on peut dire que ce soit le hors d’œuvre, et on l’a avalé avec beaucoup d’appétit.

Tu peux m’écrire à : General Delivery, Vancouver, British Columbia, Canada. D’ici là je te tiendrai au courant de la réception des mandats ainsi que d’autres choses.

Salutations aux mangeurs de grenouilles (il y en a beaucoup ici -des frog eaters). Tchao !

————————————-

Tokyo, 12 septembre 1978 (carte postale)

Comme tu le constates il pleut à Tokyo que nous quittons aujourd’hui sans regret aucun ! On y aura dépensé du fric pour peu de plaisir. Nous sommes allés voir le mont Fuji que nous n’avons pas vu (nuages). Les japs sont des connards, qu’ils crèvent. Nous avons reçu les deux mandats avec un « ouf ! »Nous allons à Los Angeles. Puis à Vancouver. D’autres nouvelles plus tard.

Tchao.

(note 2019 : la suite du voyage n’a fait l’objet d’aucun courrier à Henriette. Je ferai un petit encart pour raconter comment se déroula l’aventure une fois survolé le Pacifique.)

Jacqueline

Ah, Jacqueline ! J’aurais tant aimé vous parler de Jacqueline, avant qu’elle ne sorte de ses gonds, prenne la porte et l’emporte avec elle vers une destination inconnue. Cela est si loin ; pourtant je porte encore les stigmates de ses ongles plantés sur mes joues. L’affaire date de deux ans, l’antépénultième histoire de notre vie commune, qui avait quinze ans d’âge. Moi, Jacques, je n’avais pas d’idée pour fêter notre mariage, pas un cadeau qui ne lui soit déjà offert.

Alors, j’ai vu sur internet une publicité qui m’a plu : une boîte jaune, du nom de Linky, censée s’occuper de tout dans la maison. Un cadeau idéal qui connectait le réfrigérateur, la plaque chauffante et la télé, plus d’autres aspects périphériques moins essentiels à la vie quotidienne.

Jacqueline n’avait pas connu la guerre mais elle savait la faire, surtout à mon encontre. Il est vrai que nous couchions dans le même lit depuis des années et que seuls les draps et les couettes finissaient où nous-mêmes aurions nous dû finir. Mais dans les plis du lit dans lesquels nous nous retranchions, les nuits laissaient les étoiles exploser. Queues d’astéroïdes et volcans martiens en pleines éruptions. Tout cela entretenu par quelques dirigeants d’Afrique, quelques corses aussi, par là-bas. Simplement, entre Jacqueline et moi, la guerre était aussi usée que les balles qui trouent le vide en criant victoire.

A cet anniversaire de mariage nous arrimâmes la petite boîte jaune contre un mur de la maison, pour que le jeune installateur puisse par la suite relever son bon fonctionnement, et ajuster la facturation de telle manière que ne pourrions que la justifier, tant elle nous concernerait sur nos usages intimes. Au début, nous n’y fîmes pas attention. Je dois le reconnaître. Six mois plus tard, je constatais que Jacqueline utilisait 75% de l’énergie entre la plaque électrique et la télé, et moi entre l’ouverture et la fermeture du réfrigérateur où mes bières mes charcuteries et mes remarques désagréables étaient stockées. Ce fut l’objet de notre première dispute.

Jacqueline ne se teintait jamais les ongles, qu’ils soient de mains ou de pieds. Elle avait connu la couleur du sang et mettre ce sang au bout de ses doigts la révulsait. Dans une corrida elle aurait été taureau, mais c’était une femme, et le soleil ne changeait rien à sa vision de la mort. Moi, Jacques, j’ai souvent pensé qu’elle emportait la porte pour mieux ouvrir la majesté de la Mort, pas celle d’un torril, en oubliant la clé, tant citée, des portes du Paradis. Pour le plaisir d’enfin outrepasser les préjugés.

D’autres disputes devinrent de vraies corridas entre nous, entre « Le Torchon Brûle » des féministes soixante-huitardes et , de mon côté, l’aficion que je portais à un bouquin, « Les Lions d’Arles » d’Yvan Audouard, tout cela nous replongeait dans des arènes que Linky semblait programmer en facturant au prix fort nos vindictes intestines. Nos cœurs frappaient dans nos poitrines tels des gladiateurs s’entretuant au rythme des tambours, et Linky jugeait, impassible César levant ou baissant le pouce, comme saute un fusible en sur-tension.

Notre couple ne pouvait plus tenir, nous devions réagir, sans attendre le prochain relevé du jeune installateur de boîte jaune. Alors, j’ai vu sur internet une publicité qui m’a plu : une boîte jaune, du nom de Gazpar. Sympathique. Mêmes fonctions que celles de Linky. Un objet parfait pour la saint Valentin ! Des connections dans toute la maison qui s’interfèrent et s’engueulent en silence. Des ondes dignes de Stars Wars qui ne gênaient pas notre sommeil, émoustillaient Jacqueline et redoraient mes pulsions amoureuses. C’est quand même marrant de voir comment l’Intelligence Artificielle produit des engins qui peuvent s’engueuler tout en restant mutiques . Maintenant, il est vrai, les factures ne sont arrivées at ho(m)me que plus tard, exactement le jour où Jacqueline a pris la porte et…

AK 

06 02 2018

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