Laure, Marcellino, le bon roi Henri…(et moi)

« -Tu sais que ça ne va pas du tout, ça? » s’exclama Laure, lunettes en demi-lune glissées sur le bout du nez, tenant dans sa main gauche un papier qui semblait en dire long (comme son nez, justement).

Marcellino la regarda. Il n’était pas étonné, visiblement, par sa réaction, mais prit son air de chien battu, comme d’habitude, sachant qu’ainsi il parviendrait à amadouer la colère de sa jolie compagne. Le résultat fut immédiat: Laure lui tourna le dos et regagna la salle de bain dans le bruissement de son peignoir, laissant au passage une senteur opiacée qui ravit les narines de Marcellino. Il reprit le morceau de papier dont le vol s’était terminé dans le cendrier sous forme d’une montgolfière froissée par le colérique Eole lui-même, n’eut aucune envie de lui rendre sa forme originelle, tant il connaissait par cœur le texte contenu dont maintenant il avait honte.

Le problème étant de savoir si on peut faire partager la honte de Marcellino aux lecteurs demeure une énigme dans la cervelle étriquée du narrateur, qui se pose ainsi en lampiste et risque fort d’en prendre pour son grade. La réponse est donc: oui. A condition de n’en offrir qu’un résumé, avec l’assentiment moral de l’auteur, qui est, pour l’instant, assoupi dans son canapé.

Titre: « Retrouvons la tête d’Henri IV »

« Dans moins d’un an maintenant nous fêterons le quatre centième anniversaire de l’assassinat d’Henri IV (le 14 mai 1610, rue de la ferronnerie, à Paris).

Mais le roi a perdu la tête, ou, plutôt, nous avons perdu la tête du roi. Notre devoir est donc de la retrouver, pour fêter dignement l’événement qui se prépare. Je lance ici un appel solennel à toutes les bonnes volontés pour ce faire, à tous les rats de bibliothèque, de l’Opéra, aux duchesses et autres séduisantes égéries du monde nobiliaire, aux secrétaires d’états seconds, aux poules, avec et sans dents, aux historiens du zinc, aux géographes siestant sur leurs méridiennes, aux chevaux blancs, aux Edith de Nantes, aux Hugues de Naux, au peuple enfin, par qui tout arrive mais souvent trop tard! »

Le lecteur comprendra la gêne de Marcellino, dont la grandiloquence de pacotille est accablante. Il admettra la colère de Laure, qui a beau aimer son compagnon, mais pas au point de lui passer ce genre d’incartade. Mais il (le lecteur) ne verra aucun inconvénient à ce que le narrateur, pour rattraper le coup, lui fasse un descriptif complet de Laure, du bas vers le haut, intégrant rotondités et courbes mathématiquement célestes, adrets solaires et ubacs ombrageux, friselis s’évaporant sur les épaules du vent, ventre rebondissant sur la plage vacancière des hanches, bref une représentation avec tout le décorum nécessaire à faire perdre la tête à un roi, fût-il de France ou de Navarre.

« -Tu sais que ça ne va pas du tout, ça? » s’exclama Marcellino en me regardant droit dans les yeux, furax. Ma carrière de narrateur s’arrêta là.

J’engouffrai le papier dans ma poche, et m’enfuis comme un Ravaillac sous la vindicte populaire, écartelé par la honte.

AK Pô

21 08 09

Images sorties de la boîte à chaussures : Berlin (2008)

Avec le temps pourri actuel, l’envie de partir voir ailleurs si l’on y est encore…

la Poésie, la Femme, et l’Homme anéanti.

La Poésie, la Femme, l’œil humide de la flamme,

Qui se souvient d’un jour avoir lu son regard

Quand passait la première l’autre fuyait son âme

Dans un baiser factice qui comblait son retard.

L’Homme, éternel satisfait, que l’Amour rend aveugle

Lisait dans les pensées des blondeurs parfumées

L’écriture bien en chair de ses désirs bégueules

Que la jupe des mots soulevait en fumées.

La Poésie dansait sur tous les quais du monde

La Femme se targuait de chavirer les cœurs

Mais à l’aube mafflue frappait la bête immonde

Réduisant à néant les navires enchanteurs.

L’Homme, éternel vagabond, l’œil humide de vagues

Tournait ses horizons lassés d’abîmes sales

Et d’un trait de crayon filant comme on divague

Dessinait des poissons aux courbes abyssales.

La Femme s’en amusait; la Poésie peignait les flots

De couleurs mates, sur des toiles à matelas zébrées

Comme le sont toujours les maillots matelots

Sur le pont des soupirs: blancs, bleus, décérébrés.

L’Homme, cet éternel idiot, embrassait l’Avenir

Dans un baiser factice qui comblait son retard

Cherchant l’âme des corps, l’amer des souvenirs

Dans l’alangui des poses et le rebond des phares.

La Poésie, la Femme, en haut des barricades

En un combat serein luttaient sans concession

Pour les hommes oubliés qui tombaient en cascade

Dans les nasses serrées d’illusoires érections.

L’Homme, cet éternel croyant, mit à l’heure ses pendules:

Faisant face à la mer il vit se profiler ce regard incrédule

Que la vague parfume, et qu’irise la Femme dont le baiser

Prend feu, quand renaît sur ses lèvres la Poésie des quais.

AK

07 03 2010

Giono: de la Haute Provence à la Basse Province.

Court extrait du livre de Jean Giono : « Ennemonde et autres  caractères« , auteur auquel je suis très attaché, dit Chinou.  Ah, c’est nouveau, ça, je croyais que c’était moi, ton plus beau lien ! répondit Chinette. 

Bonne lecture !

« Ça finira bien. La haine, les soupçons, la jalousie sont des produits du pays. Si on n’a pas de temps à perdre en amour, avec eux on fignole. Ce n’est pas que ces gens-là soient plus mauvais que d’autres; c’est que, individualistes à l’extrême et irrémédiablement solitaires, ils ont toujours peur d’être dupes; or, si l’amour en fait souvent (des dupes), la haine n’en fait jamais, là, on est sur du terrain solide: je t’aime, ce n’est jamais sûr, il faut des preuves; je te hais, c’est de l’or en barre. Il ne faudrait pas en déduire qu’on est dans une sorte de Far West; malentendu à la création duquel pourrait contribuer le fait qu’on se sert beaucoup d’armes à feu, et la description du pays. Bien avant que les Américains aient trouvé que l’Ouest était loin, ce pays se conduisait déjà comme une vieille Chine. Ici, la haine ne tue pas; elle joue au billard; les gens qui se haïssent semblent avoir un sentiment les uns pour les autres; ce qui est d’ailleurs le cas. On les voit souvent ensemble; on pourrait presque dire toujours.

Dans beaucoup d’occasions, ils se font des mamours; ils vont jusqu’à se porter assistance. C’est le contraire des Montaigu et des Capulet. On peut se rencontrer en plein désert, il ne se passera rien, ou s’il se passe quelque chose ce sera gentil. On va jusqu’à se mettre en quatre et même payer de sa personne. Mais bien sûr qu’il y a des mariages entre familles qui se haïssent: il y en a même beaucoup. S’il n’y avait pas de mariages on serait parfois bien en peine. Il y a mariage, il y a fréquentation,, il y a souvent association, il y a cohabitation et c’est de la haine la plus pure, sans la moindre paille, trempée à l’eau de source, affûtée et tranchante comme un rasoir. Alors, me direz-vous? Alors, les coups partent de très loin, mettent très longtemps à arriver et à travers des quantités de personnes interposées. Quand le coup s’abat, on jurerait que Dieu seul a touché à la hache. Il ne faut pas être bête du tout pour s’amuser à ce petit jeu. D’autant que le copain parcourt les mêmes chemins en sens inverse et vous réserve des chiens de sa chienne. C’est une haute civilisation.

Ce n’est pas ici qu’on se pendouillera des revolvers sur les cuisses et qu’on fera son beurre derrière une vitesse de tir supérieure à celle des adversaires. Non, on a plutôt l’air endormi, on tourne sept fois la langue dans la bouche, mais, finalement le mot qu’on prononce fait balle pour toute une famille, quelquefois pour toute une génération.Ce mot, on est allé le prononcer à des dizaines, parfois à des centaines de kilomètres, dans des officines, chez des margoulins, des hommes de loi, des hommes d’affaires,des conseillers généraux, des députés, des sénateurs, des contrôleurs des contributions directes, des droits réunis, tout ce qui a une once de pouvoir, tout ce qui fait glu, piège à renard, collets en fil de fer, chausse-trappe, tout ce qui dispose de bureau, encre, porte-plume, papier timbré, sommation sans frais et avec frais, tout ce qui force à voyages, dépens, promenades dans d’interminables couloirs, insomnies, énervements. On se sert de la fille aînée, de la cadette, de la femme, du parti, de la religion (ou plus exactement de l’Eglise). Depuis le temps qu’on joue ce jeu, tout l’appareil politique, financier, administratif, judiciaire, notarial, pénitencier et pieds humides du département et des départements voisins est sensibilisé à l’extrême; il se met en branle et il claque des crocs pour un mot, une conjonction, une simple virgule, parfois un silence. Il dévore les champs, les jas(*), les métairies, les troupeaux, les basses-cours, les armoires, les coffres, et même les gens (quand le tour est bien réussi).

Extrait du roman: « Ennemonde et autres caractères », de Jean Giono édition NRF Gallimard 1968. »

(*) grandes bergeries, en Provence.

Dinner for one

Toujours la même procédure, Madame ?

Toujours la même procédure, comme chaque année, James!

 

(merci, en passant, au promeneur qui se reconnaîtra de lui-même, pour ce sketch que j’avais oublié)

Publicités endémiques

En une demi-heure de télé et trois courtes séries de spots publicitaires (entre treize et quatorze heures le jour de l’Ascension -C+ et TF1-), le constat est terriblement significatif: la publicité nous prend vraiment pour des cons! Quatre exemples parmi d’autres:

pour vous, les hommes: le rasoir (électrique) qui est dur avec le poil mais doux avec votre peau. Le tout expliqué (et oui, comment ça marche?) avec un film d’animation où l’on voit ces vilains poils se faire tondre et, attention, au moment précis où ils vont regagner leur cavité (que l’on suppose pas plus propre qu’un trou à rats) hop! une seconde lame les coupe net. Ils n’ont plus qu’à aller pleurer sous l’épiderme et se remettre à pousser en toute insignifiance jusqu’au lendemain, où la même histoire de nouveau les réduira à zéro sur le tarmac bronzé de votre peau glabre, apaisée, et reconnaissante. Attendez, les hommes, ce n’est pas tout! Cet objet magique vous fournira ce à quoi vous ne sauriez croire: au plaisir ultime! Après ça, envoyez la facture. Mais plus qu’ultime, vous pouvez même l’utiliser sous la douche. Là, on est carrément dans le sublime! Le mec à poil sous la douche se rase; le téléphone sonne, il décroche son sèche cheveux (qui fait office de téléphone à bas débit). A l’autre bout du fil, le revendeur de rasoirs. Une offre exceptionnelle de rasoirs jetables à six lames, avec leur crème intégrée qui permet de se raser à sec, sans eau ni mousse, des fois que vous ayiez des coupures d’eau dans votre coin reculé de salle de bain et, en cadeau, l’ultime plaisir (réservé à tout acheteur de vingt cartons de rasoirs), une escort girl déguisée en soubrette, vraiment l’ultimintimité, le fin du fin jusqu’au bout du poil de barbe, vous ne passerez plus pour un ayatollah et pourrez plaider coupable au tribunal de l’open razor, New York city.

Après l’ultime plaisir du rasage, vous les hommes, quittez l’hôtel. Un deux étoiles qui ne casse pas les briques et pourtant! A voir votre gueule à l’écran, il semble que vous veniez d’y passer une véritable lune de miel, entre votre escort girl déguisée en soubrette (on ne la voit pas mais on sent sa présence virtuelle sans laquelle l’imaginaire aurait vraiment du mal à comprendre l’histoire) et vos séances de rasage ultimes. Une série de cut-up rapides vous montrant devant le buffet hyper garni en train de saliver comme un malade, puis faisant le saut de l’ange vers le plumard défait, etc. Ensuite, capturée en temps réel, votre image pleurnicheuse, enfin vos larmes amères quand il s’agit de quitter ce lieu paradisiaque, séjour payé sans doute par votre patron (raison de vos pleurs, c’est fini le bon temps aux frais de la boîte) pour assister à une réunion de travail rébarbative mais stratégique à quelques centaines de kilomètres de votre domicile, plaisir ultime de ne pas avoir sa femme sur le dos mais de simples collègues qui se rasent avec des rasoirs Bic à deux lames et utilisent des tonnes de mousse pour éviter les coupures et se maintenir à votre ultime niveau de chef d’escadrille.

pour nous, les femmes: munie de notre bracelet clochettes, telles des délinquantes libérées sur parole avec leur laisse RFID, nous galopons toute la journée en quête d’un mauvais coup à faire ou d’un bon à tirer. Mon Dieu les filles, comme c’est fatigant de se trimballer ainsi toute la sainte journée, poursuivies par le surveillant informatique installé dans son fauteuil de la prison centrale, prêt à alerter les services spéciaux et les chiens policiers qui nous suivront à la trace, si le bracelet se détache. Mais nous, les femmes, on les connaît, les hommes! ils puent la sueur et passent leur temps à nous coller aux fesses. Heureusement, grâce à notre déodorant R. ou N., pas de trace de transpiration pendant vingt quatre heures, une fraîcheur toujours d’actualité pour aller courir le guilledoux. Nous, les femmes, sommes toutes des fées clochette, faisons tinter la monnaie et payons nous du bon temps sur le dos des agents de sécurité hypoallergéniques. Et oui, plus vous bougez vos fesses, plus vous vous sentez fraîches, mes sœurettes!

Pour les plus âgées d’entre nous, et celles qui ont du mal à se dérider, l’emploi du Q10 est vivement conseillé. Le Q10, ce doit être comme le Carbone 14: on ne vous identifie qu’une fois démaquillée. A nous la belle vie! Prenons notre yacht et allons draguer les aviateurs, ne sommes nous pas nos propres banquières? Faisons des merveilles en prenant Alice comme pseudos et préparons de faux bons laitages déguisées en fermières ancestrales au carnaval de Nice…

Et ce ne sont que de tous petits exemples (sans parler des pubs pour les bagnoles)…

 AK Pô

02 06 11

ohé ohé matelot…un petit russe pour le dessert?

Ce ne sont certes pas les matelots du cuirassé Potemkine, mais c’est assez exceptionnel comme chorégraphie.

Pour la traduction, le lieu et la date de cette vidéo, je suis incapable de vous l’indiquer!

Charles Elie, dit Lectus

Finies les vacances; les mangeurs de roudoudous, de carambars ont déserté les plages et ne caracoleront pas demain devant leurs pupitres, loin de la plume qui devient oiseau et de l’encrier qui redevient sable. La clepsydre du temps studieux est de retour, jusqu’à la Toussaint. Courage, jeunesse, rien ne se perd, rien ne se crée, mais tous se transforment.

Charles-Elie, dit Lectus, est rentré ce dimanche soir tout décontenancé, de la côte landaise. Cet adepte de la confiserie fabriquée maison m’a déclaré tout de go:

« -Hubert, les touristes ont quitté la côte! »

« -Comme tous les ans à la même époque, Lectus, rien de bizarre »

« -Le problème, c’est qu’il n’y a plus un coquillage sur les plages. Ils ont tout fauché! »

« -C’est pas possible! »

« – Je te jure, demande à Michou, si tu ne me crois pas! »

La détresse que je lus alors dans ses yeux fut plus terrible qu’un tsunami de lycéens s’engouffrant dans le fjord de la rentrée scolaire, que le choc mou des cartables lourds de savoirs tournant le dos au visage accablé d’un ado encore allongé dans son lit douillet, plus effrayant que l’odeur pestilentielle d’un pot d’échappement de scooter acculé à son emplacement réservé pour de longues journées sans vrombissement.

Lectus me regarda:

« – Comment je vais faire, moi? »

« – Faire quoi? »

« – Ben, ma spécialité! depuis plus de vingt ans, Hubert, je fabrique en cachette une douceur que je distribue aux gosses désespérés par le jour de la rentrée. Je ne t’en ai jamais parlé, car je tenais à conserver mon secret, mais aujourd’hui, c’est marre, je suis incapable de perpétuer la tradition. Alors, je t’en fais la confidence. Mon truc, je l’ai appelé « langue de chien sans collier ». Il s’agit d’un coulis de fruits versé à chaud dans un de ces coquillages dont les plages de l’Atlantique regorgent. A chaque style de coquille, son goût. Chaque année, j’accumule ainsi, dès que les plages à nouveau ne sont fréquentées que par quelques amoureux locaux, deux à trois cents coquillages, parfaitement lavés, blanchis, lessivés par l’océan, de ces carapaces où le sel s’incruste et le grain de sable étincelle des derniers rayons estivaux. Puis, parmi les casseroles en cuivre de ma cuisine où je prépare mes décoctions, mes coulis, modère la cuisson et épaissis le jus, j’étale sur la grande table, selon leur gabarit, mes coques, et verse enfin dedans le délicieux onguent, dont l’odeur remplit la cuisine et les narines de Piezzo, mon chien sans collier (d’où le nom de la spécialité). Je laisse refroidir sagement, et lorsque la consistance prend la tendresse d’un caramel mou, je saupoudre légèrement avec de la poudre de perlimpinpin, afin que l’œil vectorise la langue du récipiendaire. Et le tour est joué. Il ne reste que le dernier acte: les distribuer. Pour ce faire, l’aide de Piezzo m’est indispensable. Je l’habille, le pomponne, et lie sur son dos une corbeille d’osier ornée de fanfreluches, de minuscules peluches (souvent des singes), et d’autres atours clinquants, qui amusent généralement les enfants tristes. Voilà, Hubert, tu comprendras ainsi mon infinie tristesse à ne pouvoir mener à bien mon ouvrage. »

J’imaginais, dès la fin de son récit, des cohortes d’ados livides, le regard perdu, le cheveu broussailleux, tenant entre leurs lèvres pincées de fins mégots à moitié éteints, immobiles et tremblants de fièvre éducationnelle, calculant mentalement le nombre d’heures à vivre sans sortir de la cage où ils s’apprêtaient à rentrer, cherchant dans leur cervelle torturée par la flemme l’excuse céleste pouvant les émarger des cours à venir, les blagues salvatrices à faire aux profs, les méthodes mnémotechniques pour résumer en une phrase l’absence totale de connaissances en certaines matières, bref le grand blitz devant le portail encore clos de ce jour de septembre où tout rebascule comme l’an dernier dans la torpeur des petits matins studieux. J’imaginais aussi, mais avec un certain régal, ceux qui, derrière les barreaux, les attendaient aussi, pâles livides et terrassés par l’imposant brouhaha qui bientôt envahirait tout cet espace clos, où la connaissance s’acquiert en lui courant après, dans la voltige des mots et des formules, dans l’entrebâillement des portes et le ressac des escaliers, en passant par le bureau du directeur et les conseils de classe.

Je plaignis mon ami Lectus, par qui il serait si simple, si merveilleux, de pénétrer ces lieux par le léchage goûteux d’une « langue de chien sans collier », dans le ravissement d’un petit matin calme, l’âme sereine et le pas dansant, le fruit fondu et sucré glissant le long de l’œsophage jusqu’à l’estomac sans crampe, posant sur chaque visage une auréole de plaisir aux arômes naturels, sans adjuvants ni conservateurs…

Lectus allait me tourner le dos, je le retins:

« -Attends! »

Il me regarda, étonné.

« -J’ai une solution! »

Ses yeux devinrent deux soucoupes.

« -J’ai plein d’amis qui ont fait le chemin de Saint Jacques de Compostelle. C’est le parcours super à la mode, en ce moment. Je les appelle, et te voilà fourni en matériel; basique, Lectus. Qu’en penses-tu? »

« -T’es vraiment un pote, Hubert! Sauf que je vais devoir investir dans des marmites et acheter un cheval de trait aux haras de Tarbes… »

AK Pô

30 08 09

mouton framboise

Catherinette

Elle était plutôt replète, ma Catherinette, et avait des accointances certaines avec deux gros bonnets, ni frileux ni mafieux, ce qui me rendait admiratif mais aussi très volage. Elle travaillait dans les voilages, ma Catherinette, les moires et les damas, et ses petites mains cousaient des cols claudine, des jacquards de soie, des robes brodées de sequins, des ourlets de plaisir soyeux et mordorés, la passementerie, les perles et les dentelles prenaient entre ses doigts de haute-couturière l’aveu d’une beauté dévoyée sur l’estrade en pleine nudité. Ses heures ne comptaient pas, seuls les fils du rêve œuvraient avec souplesse pour l’ultime élégance de la robe parfaite. Elle gagnait peu, travaillait à domicile, et on ne la voyait jamais Faubourg Saint Honoré, ma Catherinette.

Comme toutes ses copines de moins de vingt cinq ans, son célibat durait: elle ne sortait jamais. Quand vînt le 25, en ce mois de novembre, elle était dans sa chambre quand je dus la livrer. Je sonnai. Il me fallut attendre. Elle ouvrit enfin. Elle était perturbée, la fermeture de grandes maisons de couture l’inquiétait et, sans faire attention à moi, elle prit ses ciseaux et ouvrit le colis. Elle était plutôt replète, ma Catherinette, et ses doigts potelés rirent tout seuls en prenant le bibi, la coiffe. Tout de fantaisie et de couleurs exquises, portant fruits et fleurs, galons et rubans fins, en forme de gâteau, onctueux, un tantinet fondant, sa surprise fut telle qu’elle me sourit et l’amour fit le reste. Ses lèvres avaient le goût de l’inconnu, et j’étais celui-là. Chassant par notre flamme son célibat infâme, elle me prit pour époux, et devint donc ma femme.

Depuis, le temps a passé. Nous couturons nos jours loin des points de suture. Je porte le chapeau, elle porte la culotte, mais sur le gâteau toujours est la cerise.

AK Pô

23 11 09

Gai comme un pinçon (aïe!)

Depuis que l’envie de pleurer m’a quitté, je suis gai. Partout. Dans les escaliers, perché en haut d’un arbre, coincé dans une voiture, ou en face d’un inspecteur des impôts. J’ai le moral. Bien sûr, je me sais poursuivi par une cohorte de râleurs, de pisse-froid, de jaloux et d’envieux, qui n’ont qu’une envie: me pousser dans les escaliers, me jeter du haut de l’arbre, m’écraser sous leur voiture, ou être un vrai agent du fisc (à condition toutefois de ne pas toucher son salaire misérable). Mais rien n’y fait. Gai comme un pinson et non plus sombre comme un pinçon. J’en arrive même à me demander si j’ai un jour été triste de ne pas sentir de joie m’envelopper quand j’aurais aimé en être bourré. C’est pourtant pour cette raison que je m’enivrais, pour oublier que la vie était catastrophique, enfin, pas pour tout le monde (suivez la cohorte du regard), seulement pour moi. Paranoïaque à souhait, du matin au soir, sept jours sur sept, culpabilisant sur mon incapacité à réagir, persécuté à outrance par la vindicte imaginaire de mon laisser-aller, bref, une calamité similaire au redressement fiscal d’une colonne vertébrale atteinte de hernie discale avec timbre non valable pour affranchissement du courrier.

Et puis, un jour, je trébuche dans les escaliers et dégringole jusque devant la loge de la concierge. Le SAMU me transporte à toute berzingue jusqu’à un lit au sommier à roulette en caoutchouc. Quand on me transfère au bloc opératoire, j’entends le cliquetis de chaque tour de roue. J’ai envie de rire. Je dois être salement amoché. Un souvenir me traverse l’esprit: tu sais à quoi on reconnaît un bon prolo quand il pousse une brouette? Mais oui, elle est vieille comme Mathusalem, Paco! Au bloc, ça rigole dur aussi, mais avec ces vapeurs d’éther qui flottent dans l’air, rien ne m’étonne. D’ailleurs, si je sors vivant de ce billard, j’offrirai une bière à tout le personnel. Bon, voilà à présent que je fais de l’humour. Noir. Sous le néon de la table d’opération, entre les bistouris, le scalpel et la corde raide. On m’anesthésie localement (juste la partie qui pense). Dans les vaps. On doit me triturer pendant que je rêve d’un autre monde, pas de celui qui m’a conduit ici par la faute d’un électricien qui laisse traîner ses rallonges dans la cage d’escalier. Sans doute un de ces types qui adhèrent à la cohorte et fomentent des complots sous l’aspect serein de membres de la plus grande entreprise de France.

Je me réveille. La chambre est occupée par trois autres personnes, aussi mal en point que moi. Une a des difficultés à sourire; pour me faire signe elle m’adresse un clin d’œil. Le second a glissé sur une peau de banane en traversant la rue de la République un jour de marché de l’Emploi. Le troisième est tombé d’un échafaudage en construisant une palombière dans le bois de Bordères en Béarn pour observer François Bayrou mettre sa politique en selle. Un médecin entre, fait le tour de nos lits. Il fait grise mine. Son frère doit travailler au centre des impôts. L’infirmière, par contre, est gironde et roumaine. C’est dommage, me glisse mon voisin de lit, je les préfère burgondes et pas bravaches. Celui qui a glissé sur la peau de banane les voudrait au régime et ivoiriennes. Le ton monte entre nous. Chacun défend ses préférences et conteste celle des autres. Une bande Velpeau traverse l’espace, un verre d’eau se renverse sur un chevet et mouille l’oreiller de celle qui a du mal à sourire et qui du coup, nous adresse des éclairs vengeurs pleins de haine. J’appuie en vitesse sur la sonnette d’appel pour rompre la monotonie. Ma concierge entre alors dans la chambre et pousse un effroyable cri, qui nous pétrifie. Elle est portugaise et a connu la misère et l’exil. Et le poussage des brouettes sur les chantiers routiers de Salazar: crin crin crin. Elle nous traite de petits bobos débiles, ouvre grand la fenêtre, enfourche un balai et s’envole.

Non, finalement, je suis seul dans la chambre. Le papier peint date de l’époque où fut construite la clinique. Des traces d’humidité ont déjointé les lés et je me trouve moche en regardant le plafond, ce qui me rend triste mais pas désespéré, car ici on me soigne. On m’a recousu le crâne, rabiboché le tibia et le péroné, cureté le cerveau avec une pelle à gâteau chirurgicale, et j’entends se rapprocher dans le lointain les cornemuses de ma retraite flageolante. J’ai toujours préféré le kilt à la soutane. Le mont de Vénus au bouclier de Brennus. La main de ma belle sœur au zouave du pont de l’Alma. Ce sont des choix personnels, certes, mais qui sont à l’origine de la course poursuite engagée depuis par la cohorte des râleurs, pisse-vinaigre, égotistes et dictateurs pour anéantir ma libre expression, la pressuriser dans une machine à café vantée par un bel acteur qui ne craint pas, lui, qu’un piano à queue lui tombe sur le coin du nez, alors que moi, c’est le ciel entier qui me menace en me traitant de petit gaulois plein de gaudriole.

Je m’aperçois soudain que les volets sont ouverts et que le jour pénètre sans autorisation écrite mon espace privé jusqu’alors de lumière, qu’après un sommaire état des lieux il consent à s’étendre à la lisière de mon matelas et me tend un papier rempli de mots pleins de chaleur. C’est ma future femme. Elle m’invite à prendre connaissance de notre première rencontre, qui aura lieu dans une semaine, dans un taxi mauve irlandais.

Alors soudain, l’envie de pleurer me quitte. Je suis gai. Partout. Où je suis, où j’irai, d’où je reviendrai. Je laisse la vacuité aux cohortes de râleurs, pisse-froids, dictateurs et autres rigidifieurs d’âmes; moi, je pars en voyage avec mon amoureuse, sur son balai qui époussette les marches de l’escalier qui monte qui monte qui monte, vers le septième ciel.

AK Pô

27 06 10

bienvenue à Gogoland (le panier de la ménagère)

Depuis déjà quelques mois, dans le monde attractif des super et hypermarchés, ainsi que sur les prospectus promotionnels qui emplissent les boîtes à lettres vous ne trouverez plus ce mot magique : GRATUIT. Il est désormais interdit par la loi Agriculture et Alimentation. Cependant, il peut être remplacé par quelques synonymes ou termes approchants : offert, gratis, etc.

De même, les promos du style « un acheté, le second offert » sont désormais interdites, pour soi-disant limiter la concurrence sur certains produits alimentaires entre les grandes enseignes. Il faudra maintenant acheter deux produits pour obtenir le troisième « gratuitement ». Le consommateur passera donc d’un rabais de 50% à un rabais à 33%. Quand on se souvient de la ruée pour le Nutella dans les allées d’Intermarché ( phénomène également répété pour les couches culottes à « prix cassé ») les économies réalisées pour certains foyers par ces achats promotionnels rétrécissent. (« Selon une étude du Credoc, près d’un consommateur sur trois chasse les promos par nécessité.« ). Il va sans dire que ce sont toujours les mêmes qui subissent les aléas de la vie courante.

Ainsi, les prospectus que certaines familles épluchent avant d’aller faire leurs courses regorgent heureusement de formules enthousiastes, réconfortantes, chaleureuses (cf illustration). On vous protège, on défend votre quotidien, c’est encore moins cher, on muscle votre pouvoir d’achat, bref on vous stimule avec n’importe quoi pourvu que vous veniez remplir vos Caddies chez nous…

source (eau non potable) : https://www.europe1.fr/economie/la-promotion-un-produit-achete-un-produit-offert-cest-bientot-fini-3769262

Article dans « la Dépêche du Midi » le 30/01/2019:https://www.ladepeche.fr/2019/01/30/plusieurs-centaines-de-produits-du-quotidien-vont-voir-leurs-prix-augmenter-au-1er-fevrier,7984333.php?mediego_euid=150293#xtor=EPR-1-%5Bnewsletter%5D-20190130-%5Bclassique%5D

Ludmilla !

Ludmilla Ludmilla ouvre la porte, mon Dieu! J’ai bonne mine, tout nu sur le perron! Non non non ce n’est pas moi qui aie commencé! Je sentais bien que ta demande était bizarre aller à la Trinité sur mer pour voir si la mer montait mais je l’ai pris comme une gageure quel âne je fais c’est la deuxième fois j’aurais dû me douter déjà la première quand il m’a fallu aller vérifier si la voiture était bien fermée à clé alors que cela faisait un mois qu’on l’avait volée et me voilà parti à travers champs j’arrive à la petite nuit au pied d’un immeuble qui a poussé là comme un cep en automne la concierge ressemble à une fée quel numéro votre voiture? ah ben elle est occupée y a deux jeunes qui dorment dedans depuis une quinzaine mais propres sur eux les jeunes et le garçon, poli je vous dis pas monsieur à votre place je leur laisserais les clés, faut que ça roule la jeunesse mais vous par contre un petit remontant ne vous ferait pas de mal et, quel âne je fais, je lui réponds en effet à cette concepige à tronche de fée et au final je rentre à pied et toi pendant ce temps encore un peu de vie commune qui fout le camp en plus je me fais enguirlander car j’ai laissé les clés dans la sous tasse de la concierge qui possède une cinquantaine de boîtes à thés savoureux et tu sais ce que c’est une vraie pipelette j’ai eu droit à tout, même à la thèse qu’elle a défendue à la Sorbonne en avril 1978 à l’éducation de ses enfants qui, montés les uns sur les autres, sont plus hauts que la tour Eiffel en 1882, au mari alcoolique qu’elle saoule de mots jusqu’à la cirrhose et qui s’engage dans les brigades internationales levées par un vieux Bourbon, prend l’avion à Biarritz Parme et atterrit dans une colonie sud américaine que les ethnologues œnologues cataloguent dans la catégorie 4 roses, un doigt de peyotl et deux doses de Cachaça, là il rencontre Glauber Rocha et fait fortune dans les mines d’émeraudes, Salgado le photographie, il devient une icône et elle, elle apprend le portugais pour suivre sa vie dans les télé-novelas brésiliennes en dansant la samba devant son poste en fusion ensuite je rentre tu es là devant moi j’entends les oiseaux chanter dans ton portable tu me regardes avec commisération et aux commissures de tes lèvres un commissaire portant un bouc d’enseignant rit de toutes ses vraies dents.

Ludmilla je t’en conjure ouvre-moi c’est promis je ne recommencerai pas pardonne à un ignare comme moi qui ne sait pas faire la différence entre le bouclier de Brennus et le bouclier fiscal d’en être arrivé là à se présenter tout nu sur le perron c’est vrai le demi de mêlée avait la corpulence d’un minotaure et même la gueule et l’ailier était inimitable quand il poussait le chant du coq en agitant les bras sous la douche je reconnais que le torse velu de l’arrière avait de quoi charmer un chœur de vierges d’âge canonique, oui j’avoue que mes sources d’inspiration viennent toutes de Wikipédia et que je n’y connais rien en rugby mais j’adore les transformations qui sont mon identité culturelle quand d’un coup de pied on transgresse les poteaux et que mon ambition s’installe dans un rectangle de 75×105 m avec des garde-fous car au-delà c’est le peuple qui joue à coups de pains plein les gencives mauvais perdants crétins gagnants esprits de clochers louangeant les mêmes vierges effarouchées pendant que toi dans tes cornues tu prépares des formules lapidaires avec l’agent du fisc et l’avocat qui réduit aux caquets notre fortune commune et bien sûr quand j’arrive le chien aboie joyeux plein de vie et le soleil trempe ses biscottos dans l’eau bleue de la piscine pendant que d’un signe le chant sur l’onde signe mon hallali Ludmilla Ludmilla j’aimerais tant te serrer dans mes bras te rouler dans les draps te montrer Montmartre sans monter sur l’escabeau mais ouvre la porte, mon Dieu, Ludmilla, qu’au moins je récupère mon chapeau!

 AK Pô

10 04 10

PS: Rien à voir avec ce texte, mais magnifique dans un tout autre genre : Katelyn Ohashi, gymnaste (vidéo)

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