Jour d’asphalte (4)

(La radio en sourdine distribue les informations de neuf heures. Dans mes oreilles se succèdent de lourds bombardiers vengeurs, des coups de revolver brisant les rires d’un ambassadeur, des froissements de billets de banque escroqués par quelque col blanc méthodique. Bourdonnements des faits divers qui imprègnent ma réalité sans me concerner. Résurgence d’actes répétitifs qui finissent, par un atavisme sournois, par entrer dans la quotidienneté des plus honnêtes personnes comme un vice de forme sur sur leur propre existence. L’art de la compromission médiane et médiatique.)

Le parfum acre d’une fumée vient chatouiller mes vibrisses nasales. Cette odeur de cigarillo des îles me fait redresser la tête vers le miroir mobile. Au troisième rang, placé près de la fenêtre, un homme de large carrure, les traits tirés, distille ses volutes vers le plafonnier ; à ses côtés sa femme anémique tousse de temps en temps, en prenant soin de ne pas déranger celle qui, sur la banquette attenante, ressemble à sa mère. Une fois ses poumons vidés, l’homme tourne son visage vers celui de son épouse blême et, maintenant son cigarillo vertical, lui adresse quelques mots. Mon oreille en saisit de rares bribes émergées accidentellement du silence qui par instant s’instaure, entre le ronronnement du moteur, des passagers et de la radio. Cette voix aigrelette qui s’est glissée dans mon tympan me remémore soudainement la personne qui parle, car je suis sûr de la connaître à présent. Ce timbre est assez particulier pour que ne subsiste aucun doute dans mon esprit. Je me souviens qu’à l’époque je ne m’appelais pas Rudolf, non, mais Charles. Et lui se nommait comment, déjà ?… Oui, cela me revient, son patronyme était Lecourt, Jean Lecourt précisément

Je me souviens très bien de cet été-là, où nous nous rencontrâmes pour la dernière fois. Revenu passer quelques jours dans une petite ville de province où la guerre en d’autres temps m’avait conduite, je rencontrai à la terrasse d’un café mondain, ce vieil ami dont j’étais sans nouvelle depuis une dizaine d’années. Il ne me reconnut pas lorsque je m’approchais vers lui, la main tendue. Un certain effroi parut même strier de mauvaises rides son visage et, bien que nous ayons approximativement le même âge, je perçus dans son attitude corporelle l’expression d’un vieillissement précoce. De légers tics nerveux déformaient le front de cet homme à la carrure impressionnante, et un tremblement constant gênait chacun de ses gestes ; il me sembla altéré par des vapeurs d’alcool et peut-être constituaient-elles la cause de sa nervosité. Lorsque je me présentai, un moment de stupeur l’envahit, auquel succéda une intense joie, dont il me fit part avec son timbre fluet si amusant, conservé dans ma mémoire tel un gisant sur la banalité des souvenirs. Nous nous embrassâmes, avant d’évoquer les supercheries accomplies ensemble, à cette sale époque où l’Envahisseur cloisonnait notre jeunesse entre deux oppressions : la Patrie et la Famille. Notre discussion devînt très rapidement chaleureuse et intime.

Il était déjà tard quand, baissant le ton, il exprima le désir de me raconter une histoire insensée qui, dit-il, me permettrait de comprendre le pourquoi et le comment de son attitude craintive et frileuse. Il débuta ainsi :

« – Charles, je connais la confiance qu’il me faut te porter, mais promets-moi de ne jamais rien divulguer de cette histoire avant que je ne meure. »

Sans particulièrement m’intriguer de cette condition préalable, je le lui jurais ; alors il entama, raclant sa gorge, son propos :

« – Voici huit ans, lors d’une descente du Nil en félouque en compagnie de mes amis égyptologues, je fis la connaissance d’une jeune femme charmante, Gabrielle. Nous séjournâmes au Caire deux mois, le temps d’achever la mission dont l’expédition avait été chargée – en l’occurrence la recherche d’une seconde barque millénaire près de la pyramide de Kéops -, ce qui me permit de revoir fréquemment Gabrielle, et de désirer l’épouser dès notre retour à Paris, où elle résidait également. C’est ainsi que nous nous mariâmes quelques semaines plus tard à l’église de la place Jules Joffrin, par un matin radieux prédestinant au bonheur tous les couples unis par la foi du serment. La limpidité du ciel et le ravissement de mon cœur ne me firent guère distinguer ce sombre nuage qui, par la suite, inonderait ma vie de tristesse. La mère de mon épouse en effet rechignait fort à notre union. Elle considérait qu’un tel acte ne pouvait se produire qu’avec son consentement. Or, l’empressement dont nous avions fait preuve la hérissait, la jalousie jouant un rôle non négligeable quand tu sauras, Charles, que cette jeune veuve d’à peine quarante cinq ans se prétendait aussi séduisante que sa fille. Afin de ne pas avoir à supporter une telle concurrence, elle envoyait Gabrielle aux quatre coins du monde, pour soi-disant parfaire son éducation.

Mais le godelureau que j’étais (ainsi me nommait-elle)venait de lui ravir sa fille, au nez et à la barbe de tout le monde. Or, si ses relations venaient à découvrir que, sous son aspect frivole et libertin une femme mûre et irresponsable se cachait, il ne faisait aucun doute qu’une désaffection certaine s’ensuivrait de la part de ses amants. Et donc que cette vieillesse masquée sous des dehors séduisants s’abattrait sur elle avec plus de cruauté encore qu’elle n’en faisait subir à sa fille. En effet, la rivalité entre la fille et la mère dont je te précise, ô scandale, que nul ne connaissait le veuvage, survenu dans une ville de province durant la guerre, ne les portait pas sur l’amour filial qui d’ordinaire se noue entre personnes accablées par un malheur commun.

Les premiers mois de notre mariage furent difficiles, pour ne pas dire agités. Je ne gagnais pas assez confortablement ma vie pour pouvoir installer Gabrielle dans un appartement, et nous dûmes vivre chez sa mère, n’ayant moi-même ni biens ni famille. Un accord tacite fut conclu entre nous, et la cohabitation se régularisa sans trop d’anicroches. Hélas, devant m’absenter de plus en plus souvent pour mon travail, j’appris de retour d’un voyage en Asie que la confrontation entre les deux femmes s’était exacerbée à un point tel que Gabrielle avait dû, à bout de force, quitter l’appartement pour une modeste chambre de bonne dans un bas quartier voisin.Je courus à l’adresse indiquée. Gabrielle, dans un état dépressif dont je tairai le détail, venait d’avaler deux tubes de barbituriques. Malgré tous les efforts du médecin appelé à la hâte, Gabrielle resta dans le coma plusieurs semaines. La plupart de ses facultés mentales conservèrent les séquelles irréversibles de son acte. Une paralysie des jambes l’obligea à ne se déplacer qu’en fauteuil roulant et sa beauté, jadis dévorante, brûla au fil des jours pour ne plus devenir, un matin, qu’une forme rabougrie, repliée sur elle-même, immobile, morte… »

A ce stade du récit, je vis Jean pâlir, s’arrêter de parler, me fixer droit dans les yeux : « morte ! » répéta-t-il. Pour se ressaisir, il vida d’un trait son verre de rhum, puis appela le garçon de café d’une voix brisée afin de commander une nouvelle boisson.

AK

Jour d’asphalte (3)

« -Quel réveil ! » s’exclame-t-il en portant une cigarette à ses lèvres sans l’allumer. Ses yeux ronds m’indiquent indirectement que tout est réglé pour la mise en orbite. Les passagers achèvent de prendre place. J’observe une ultime fois les témoins lumineux garants de la bonne marche du Pullman. Chaussé dans le brouhaha de mes sandalettes spécial conduite, je passe une première vitesse, et va pour le double débrayage !

(et dire que je n’en suis qu’au début de la page 10, mamma mia !)

Huit heures trente. Le Pullman tressaute, la porte à soufflets se refermeJohn fume sa cigarette pour se détendre, installé en silence derrière le poste de pilotage. La circulation s’est sensiblement intensifiée depuis que nous avons quitté le dépôt, exigeant une vigilence accrue de mon équipage vaporeux. J’ai l’impression d’être une particule d’ADN véhiculant son code génétique, composé d’une trentaine de caractères propres, dans les artères factices de l’hérédité urbaine.Dérive fléchée parcourue sur l’échiquier démesuré, mathématiques des rues aux milliers de combinaisons ; taches brunes et claires parmi lesquelles les tours accrochent à leurs flancs des nuages, buildings insensibles à la démarche citadine et qui pourtant en restent les éléments essentiels par l’oppression qu’en subissent les pions coincés sur leur trottoir fatidique. Paramécies bouillonnantes qu’entretient la phagocytose de l’horloge bureaucratique. Menaces torves, gestes cavaliers, joutes métalliques des automobilistes énervés qui renâclent dans successifs faux bonds des croisements routiers. D’autant que les fous de l’aurore sur leurs motocyclettes rayonnantes se faufilent entre les voies guerrières des embouteillages monstrueux, caressant leur suprématie du bout de leurs doigts guidonnés. Chacun porte en soi sa royauté, fût-il pion, cavalier, bouffon, et l’assume à son niveau de frénésie urbaine. Mais nulle reine dans le rétroviseur ne vient soutenir ma digression. Tous les passagers sont assoupis, révélant dans leurs attitudes d’étranges destins, les uns recroquevillés sur eux-mêmes, les autres un bras barrant leur front, protection nue contre le sommeil innocent.

Nous délaissons la tactique de l’occupation du centre pour gagner les faubourgs, stratégie dite du plus court chemin à prendre pour aller à Roccalito sans encombre. Les passerelles bétonnées jouent à saute-mouton sur les carrefours secondaires, la vitesse emplit légèrement l’espace chagrin des façades ternies. Du linge pend des fenêtres et des traînées sales dégoulinent le long des murs. Les locataires lavent leur linge les jours de pluie. La grande lessive, c’est la dissolution du salaire entre les permanences de la traite des blanchisseurs d’impôts et les comptoirs des bistrots. Mais les bandes de macadam asséchées par la constante circulation offrent leur horizontalité grise sur la noirceur quotidienne de la vie banlieusarde.Le chemin à parcourir situe mon espace laborieux et je n’ai guère le cœur à m’en détourner. Fuite du temps dans les kilomètres insipides, ouvrant parfois les portes de l’imaginaire pour qui sait que la route est trop longue pour être réellement vécue. Car au bout point de poule aux œufs d’or, seulement un picorement continuel de minutes, de secondes, pour nourriture. Pour un gagne-pain, dépenses de gains d’instants uniques.

Me retournant, j’aperçois Beau Gosse endormi bouche ouverte,secoué par les vibrations du bus.Il semble extasié par je ne sais quelle apparition ; peut-être gagne-t-il sur la nuit prochaine le plaisir qui s’évapore de la précédente ? Le brouillard alentour s’inscrit comme une survivance de son sommeil dans mon esprit, et ses brusques ronflements me rappellent à la prudence. Adopter une conduite souple, de crainte qu’il ne brise le fragile plafond nuageux suspendu au-dessus de nos têtes, épée de Damoclès délétère. Nous doublons les derniers grands immeubles, curieusement coiffés de tuiles rouges invisibles pour l’heure ; je les connais, pour y avoir séjourné quelques nuits. Depuis, une question ne m’a jamais quittée : pourquoi mettre des tuiles en haut de vingt étages ? Pour séduire les aviateurs et autres aéronautes, sans doute. La question devient semblable à la réponse, l’une comme l’autre étant absurdes.

Le poste radio grésille. Un quart d’heure déjà que nous avons quitté la gare routière. La brume se dissipe lentement, profilant le long sillon noir sur lequel nous roulons à présent, parmi les cultures intensives de la morne plaine sujette au désespoir. En effet, nulle rondeur, nul tumulus terreux n’adoucissent les traits horizontaux qui délimitent ce territoire riche mais désolé. Quelques bosquets terrifiants dressent leurs misérables branches dans cet automne moribond. Des vaches diaboliquement cornues émergent de loin en loin du brouillard, tranquilles, grasses et lascives derrière leurs barbelés électriques. Ici la chair s’épanouit pour l’abattoir.

Dans le bus les voyageurs alanguis se sont formés en petits clans. Je les observe avec un certain mépris, car ils restent étrangers à ce spectacle de fumerolles froides que la terre exclut en se réchauffant, terre parturiente de fantômes évanescents. Je n’aime guère l’indifférence dont font preuve ces individus, embarqués avec moi dans la même galère directionnelle, au travers de ces paysages aux lueurs exquises du matin. Néanmoins ma responsabilité est engagée dans la sauvegarde de ces personnes, et non dans la nature qui nous environne. Et puis, j’accorde à leur indifférence la circonstance atténuante de l’épaisse buée sur les vitres, qui masque le paysage. La route est peu fréquentée et file en ligne droite. J’en profite pour faire un rapide tour d’horizon des passagers en laissant miroiter quelques secondes mes yeux dans le rétroviseur. Les gesticulations d’un groupuscule de gamins attire mon attention, mais les gosses sont vite calmés par les invectives d’une gente ancillaire et d’un vieux beau déguisé en aviateur. D’autres sont amalgamés dans leur microcosme, offrant à l’œil des impressions disparates. Tous ces adultes etet leur marmaille appartiennent à mon parcours, et je puis à loisir faire basculer ce voyage de la tranquillité à la torpeur. Heureusement John est là pour puiser aux sources de la fatigue et de la solitude une amicale reprise en main du navire. Fluctuat nec mergitur pourrait figurer sous le nom de la compagnie de transport qui nous emploie. J’en parlerai peut-être à John quand il se réveillera. A la faillite d’une illusion il préférera celle d’une entreprise qui a métissé son salaire avec la couleur de sa peau. Cette idée me rappelle que j’ai embarqué un nègre,que je cherche dans le rétroviseur. Je conserve rarement l’image d’un individu en mémoire, mais celui-ci m’a frappé, après coup, car il était le seul nègre à monter à bord. Seul, il l’est encore, au huitième rang, engoncé dans son siège. Il regarde fixement défiler le panorama, essuyant machinalement la buée qui se replaque, compacte, sur la baie vitrée. Ses doigts potelés assimilent à son geste circulaire la rondeur grassouillette de son corps.

La radio en sourdine distribue les informations de neuf heures. Dans mes oreilles se succèdent de lourds bombardiers vengeurs, des coups de revolver brisant les rires d’un ambassadeur, des froissements de billets de banque escroqués par quelque col blanc méthodique. Bourdonnements des faits divers qui imprègnent ma réalité sans me concerner. Résurgence d’actes répétitifs qui finissent, par un atavisme sournois, par entrer dans la quotidienneté des plus honnêtes personnes comme un vice de forme sur leur propre existence. L’art de la compromission médiane et médiatique.

AK

Jour d’asphalte (2)

(Moins de dix minutes nous séparent de la gare centrale, juste le temps de quelques bâillements dans la chaleur du carrosse, l’espace d’ un minuscule dernier rêve pour John dont les paupières clabotent. J’inspecte les voyants lumineux : tout fonctionne. Le voyage peut commencer, citadelle incluse. Deux coups d’accélérateur signalent au séraphin du registre que nous nous envolons vers de nouvelles aventures.)

Le bus s’engage dans la légion de ruelles et de grands boulevards qui s’aplatissent dans l’indifférence crasse des buildings. Galeries marchandes, centres commerciaux, arbres secs traversant mon cristallin, vaisseau fantôme dérivant sur l’invisibilité humaine. La ville n’a plus besoin de l’individu pour exister. Les artères sont presque vides, comme les informations que débite en sourdine la radio encastrée dans le tableau de bord. Avant-goût de la route qui nous attend, moral à zéro. Remonter la pente, pour savourer cette traversée désertique en dévorant le parcours logique de mon imaginaire. Somnolence tranquille du moteur, rétroviseur vide d’âmes ; drôle d’impression de solitude qui imprègne ma cervelle, comme si tous les démons de mon esprit s’étaient eux-mêmes congédiés de ma boîte crânienne. Les sémaphores tricolores peignent le long boulevard qui mène à la gare routière d’une couche morbide de mécanismes gestuels. Les lampadaires ont noyé leurs pieds dans l’urine canine et leurs têtes dans l’aura trouble des gaz échappatoires, témoins mutiques d’une constante crispation. De rares cyclistes profitent de l’heure creuse pour s’acheminer vers leur bureau ; de pusillanimes piétons s’engouffrent en exhalant d’épais jets de vapeurdans le labyrinthe des passages marchands qui béent tous les vingt pas. Nous filons dans ce mauvais coton industriel et finissons par arriver à la case départ.

Un bâtiment de trois étages se dresse, sur lequel s’inscrit en caractères flambant neuf la fonction : « Gare routière ». La façade ragréée peinte en ocre rappelle sournoisement au voyageur en partance la qualité du service, par sa couleur de chemin boueux. Au bord des quais, des bandes diversement badigeonnées préviennent les chauffeurs et les clients de la liaison routière à laquelle ils ont été affectés. Roccalito, ligne bleue. Plusieurs files d’attente se sont formées. Les quais surélevés proposent leur contingent de voyageurs hagards. La plupart d’entre eux s’engonce déjà dans l’indolence des paysages à venir, défilé sans contrainte d’extérieurs magiques ou infernaux, desquels l’esprit se laisse aller aux rêveries saugrenues de la fin du transit, point extrême à partir duquel s’envisage l’avenir.

Je stoppe le long de la ligne bleue, où une montagne de valises culmine, masquant la trentaine de passagers mal réveillés que nous devons embarquer.

« – John, redescends, on atterrit ! »

Les ultimes lueurs du songe traversent ses yeux. La rampe d’accès aux rêves est encore allumée pour le décollage précoce, mais l’amas de valises imprime dans ses pupilles la monstrueuse réalité : le carnaval avance sa charrette de cartons mâchés sur le quai bleu. Un dernier soupir avant de débloquer l’ouverture de la porte à soufflets du bus. La confrérie des abonnés absents de la ligne vosgienne sursaute, alors que John, avec une agilité d’appache, bondit sur elles, puis se dédouble aux deux coins de l’Enfer : la soute et l’impériale. Il charrie les bagages étiquetés avec une aisance surprenante. Sa nuit s’achève encore dans la démesure des gestes, les empoignades aériennes des paquets. Et, tout en articulant les bras comme un moulin à vent sous le Mistral, il laisse se désagréger les vitraux de sa pensée dans le mécanisme ensommeillé de ses devoirs. Quand seuls restent sur le ciment les deux colis pour Ballup, il estompe de son front rougeoyant la goutte de sueur qui l’oppresse de sa désobligeante caresse. Puis de nouveau les cordes sautent sur la galerie, glissent, tournent autour des tubes d’aluminium, se nouent, font connaissance, chanvre à part ; deux araignées s’écrasent sur la toile caoutchoutée qui enveloppe les valises. Des ligatures diverses forment le nœud gordien de la sécurité bagagière. John batifole sur l’impériale, sous l’œil inquiet des petits rentiers, touristes amorphes et autres voyageurs hélicicoles que la machine engloutit avec voracité. Je salue vaguement, crachote deux mots de bienvenue à l’intention de ces cannibales exsangues qui pénétrent maladivement le sacro-saint lieu des distances programmées. Mais chacun de leurs mots, phrases, mouvements, m’est un condiment subtil, réserves secrètes de mes essences intimes. John serre les dernières lanières, referme la soute, jette le passe négligemment sur le tableau de bord et s’écroule sur la banquette, hors d’haleine.

« -Quel réveil ! » s’exclame-t-il en portant une cigarette à ses lèvres sans l’allumer. Ses yeux ronds m’indiquent indirectement que tout est réglé pour la mise en orbite. Les passagers achèvent de prendre place. J’observe une ultime fois les témoins lumineux garants de la bonne marche du Pullman. Chaussé dans le brouhaha de mes sandalettes spécial conduite, je passe une première vitesse, et va pour le double débrayage !

AK

Jour d’asphalte (1)

Préambule

Ce texte a été écrit en 1982. Je le retrouve par hasard, ayant complètement oublié que j’en étais l’auteur. Comme il est dactylographié sur du papier qui a jauni depuis, tout comme l’encre de ma Remington portable d’alors, je me dois de le recopier au fur et à mesure que je le parcours et le redécouvre. Je ne sais pas du tout ce que ça vaut, mais on verra ! Le gros problème, c’est qu’il fait cent pages et il y a même écrit, tout au bout : FIN.

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JOUR D’ASPHALTE (Arona,1982)

Première partie

(chapitre 1)

La nuit règne encore sur ce trajet qui m’a conduit, voici quelques minutes à peine, au dépôt des autocars.Vaste local qui ressemble à s’y méprendre au hall des pas perdus de la gare de Milan. Je ne connais pas Milan, mais il faut se créer des points d’attache imaginaires pour éviter de sombrer dans l’hébétude matinale.

Le Pullman sommeille en première ligne, face à l’imposant portail en fer au faîte grillagé.Une quinzaine de bus identiques, perdus sous la voûte gigantesque attendent leurs chauffeurs, carrosseries luisantes dans la pénombre.

Je gagne en tâtonnant l’habitacle feutré du mien, et m’installe au poste de pilotage. Il fait froid et une odeur d’eau de Javel émane avec insistance du linoléum de la travée centrale. Clef de contact en position de veilleuse.La soufflerie du chauffage fonctionne en douceur pendant que je dégrafe la feuille de route qui traîne sur le tableau de bord. Dépliée, elle offre son menu du jour :

« Rudolf Steiner et John Carpenter : destination Roccalito, via Fallup et Barcanche. »

Voilà donc la route proposée à un type de trente quatre ans qui bosse dans l’entreprise depuis des années sinon des siècles, l’axe transversal ! John va être ravi d’apprendre notre destination. Sept heures trente cinq sur la montre de bord, il ne devrait pas tarder à rappliquer. Ce parcours est une véritable traversée traversée du désert ; les seules oasis sont celles rédigées sur le papier : Ballup et Barcanche, entre temps, rien, si ce n’est une ou deux stations d’essence isolées, une auberge perdue dans sa tristesse andalouse.

En bas de page, une mention spéciale tracée d’une calligraphie nerveuse : « Deux colis à embarquer pour Ballup -réservoirs à moitié pleins- vous pourvoir en route car grève de la compagnie distributrice- désolé ! »

En ce jour fatidique du lundi, toutes les misères possibles se rassemblent pour un mauvais départ. Le temps froid et humide de l’automne moribond vient clore la physionomie peu enthousiaste de la journée qui s’annonce. Dans le silence, un léger déclic. La porte métallique s’entrouvre, laissant le passage au corps angélique de l’employé chargé du registre des départs. Les cheveux blonds mi-longs qui enrobent sa face ronde s’éclaircissent sous mes appels de phare. Sa silhouette longiligne avance vers le bus, le frôle : « salut Rudolf ! » « Salut Petit Chat ! ». Il se dirige vers les bureaux en retrait, allume le plafonnier, extirpe un trousseau de clefs d’un tiroir, revient, repasse devant le Pullman et va déverrouiller la serrure de l’immense portail grillagé. Les deux battants se séparent en ne longue plainte rouillée, un bâillement triste qui succède à la nuit paresseuse. Le crachin pénètre en masse dans le hall, couleur cendre dans le matin blême. Les locomotives de la gare milanaise chauffent avant le grand voyage, noires, expulsant avec violence leur vapeur d’eau. Je les imagine en souriant sur leurs voies de garage : le siècle est mort dans leur sillage fuligineux, empoisonné par la rentabilité ferroviaire. Il ne reste que le charbon du vendredi sur les docks, et l’habitude qui s’installe dans la prostitution salariale. Devant moi, l’avenue étend ses bâtiments dans la perspective du jour naissant.

John déboule à l’instant par les escaliers métalliques de l’immeuble attenant au garage, qui abrite la plupart des chauffeurs de la compagnie. Il a choisi de dégringoler l’escalier de secours, qui colle si bien à sa peau d’immigré entré dans ce pays par la porte de service. L’immeuble vétuste met en relief les vingt quatre ans allègres de John, oppose son archaïsme à la mobilité extrême de celui-ci, dont le petit sac bleu à franges rouges voltige dans l’air épais. Je gratifie sa vélocité d’un coup de klaxon sommaire. Il ralentit son pas, ajuste sur ses épaules couvertes d’un maigre T-shirt un blouson marron qui redore son teint tropical. Il s’approche du garage en arborant un large sourire. Combien de fois, c’est devenu depuis une rengaine, l’ai-je affublé du sobriquet de « Beau Gosse », lorsqqu’il exhibait sa dentition parfaite, je ne saurais le dire, mais il ne subsiste aucun doute quant à l’appréciation certaine dont il me rend complice en riant de plus belle. Il franchit le seuil du dépôt mais n’esquisse pas les quelques entrechats qu’il a l’habitude de m’offrir en guise de salut matinal. Ce lendemain de fin de semaine et le temps maussade n’ont guère encore émoustillé ses sens afro-cubains. Dans le contre-jour où il progresse, sa carrure se découpe, baraque foraine ambulante, luxurience d’un pays de Cocagne, puissance de sa morphologie zoologique, le tout nimbé dans les volutes de sa cigarette incandescente qui orne ses lèvres. Je débloque le système d’ouverture du Pullman à son arrivée.

« -Grouille-toi, Beau Gosse, on va être à la bourre !

-B’jour Rudolf, comment va ?

-Comme ci comme ça ; aujourd’hui on met le cap sur Roccalito.

-Ça nous changera ! » dit-il d’une voix désabusée, tout en jetant son sac près du mien, sur la banquette située derrière moi. Nous nous sommes réservés les deux banquettes du premier rang afin de nous isoler quelque peu des passagers gênants, du genre bavard, qui s’installent généralement à l’avant dans l’intention facétieuse de de saouler le chauffeur de paroles. Et voyager une journée entière en compagnie de tels lurons tient du Guinness Book.

Moins de dix minutes nous séparent de la gare centrale, juste le temps de quelques bâillements dans la chaleur du carrosse, l’espace d’ un minuscule dernier rêve pour John dont les paupières clabotent. J’inspecte les voyants lumineux : tout fonctionne. Le voyage peut commencer, citadelle incluse. Deux coups d’accélérateur signalent au séraphin du registre que nous nous envolons vers de nouvelles aventures.

(à suivre)

AK

Un petit polar à six coups

Qu’est-ce que je faisais là, étendu dans l’herbe du fossé, alors qu’auparavant j’attendais ma copine à l’arrêt Marienbad du bus 27, vous connaissez sans doute, c’est le terminus de la ligne, celui qui permet aux paysans de rentrer chez eux, s’ils peuvent encore marcher deux ou trois kilomètres jusqu’à leur foyer. J’ai attendu Myrrha toute l’après-midi, son portable était toujours sur messagerie. J’ai pensé que la batterie était foireuse, ce qui est courant avec ces objets de malheur. Maintenant, ce ne sont pas les crampes dues à ma longue attente qui m’empêchent de me relever, mais ces deux putains de balles que j’ai reçues dans la cuisse. Des types ont ralenti devant l’abribus et j’ai pris une salve. J’en suis là. Là, au terminus de la ligne où aucun bus n’arrive. La nuit tombe. Mon GSM sonne. Ta copine est vivante mais toi, tu es mort, tu sais pourquoi. Je réponds bêtement : »non ». L’autre raccroche et mon sang coule dans le fossé, qui s’en fout. L’herbe commence à se vêtir de rosée, elle va boire toute la nuit en ce début d’automne encore tiède. Je me demande si les deux balles qui ont traversé ma cuisse discutent entre elles, l’une allant dans un sens, l’autre pissant mon sang. Finalement, je sais parfaitement ce que je fais là : je vais mourir. Sauf que le dernier bus de la ligne 27 arrive, s’arrête, malgré l’heure tardive. Le chauffeur a oublié son portefeuille dans la boîte à gants qui pointe et contrôle aussi les rotations, et dans laquelle certains employés laissent leurs papiers, en cas de vol ou d’agression quand ils conduisent au long du trajet.

Soudain le chauffeur voit mon bras droit dépasser de l’herbe. J’apprendrai quelques minutes plus tard qu’il s’appelle Henry, un prénom que je déteste, c’était celui de l’amant de ma mère. Mais tant pis. Mon garrot est taché de sang et ma cuisse gonfle, se violace. Par chance une bruine commence à se répandre dans l’air ambiant, rafraîchissante. Henry fait un aller-retour dans le bus, rapporte un kit de première urgence et une fiole de whisky que je tète lentement. Il me dit : » c’est mon médicament favori quand je suis dans les embouteillages ! » Cela nous fait rire et une pointe de douleur grimpe le long de ma jambe telle une sonnerie de portable se situe exactement auprès de d qui aboutit toujours sur la messagerie. Dans sa main gauche Henry extirpe de sa trousse bandelettes ciseaux crèmes couverture de survie, collyre et rouge à lèvres pour les gonzesses en mal d’amour qui s’évanouissent par chagrin d’amour (dit-il). Et un petit flingue, qui s’avère toujours utile en cas de crise, surtout par ici, l’hiver, quand l’autobus 27 fait sa dernière rotation avec la recette du jour. Je n’ai jamais conduit un bus et tout le résumé de ma vie se situe exactement auprès de ce type qui s’appelle Henry, est noir comme la nuit, conduit un bus qu’il a emprunté à sa compagnie suite à une soi-disant panne sur le réseau, et dont il en profite pour récupérer son portefeuille, et pas que me dira-t-il plus tard. Sauf qu’en remontant dans le car il aperçoit, de l’autre côté de la route, un bras qui n’est pas à moi.

A la suite du bras, un corps de femme dans un état indescriptible : violée, broyée, démembrée, méconnaissable. Visiblement l’essence pour brûler son corps n’a pas flambé. Sans doute du diesel. Le haut de son corps, pour ce que l’on en distingue dans l’obscurité, est peu ou prou intact. Elle est jeune. Peut-être liftée, dit Henry. Il enchaîne : « c’est elle que tu attendais? » Je réponds « oui », mais c’est faux. Je n’ai jamais vu cette fille, ni en rêve, ni dans l’obscurité la plus intime.Henry n’a qu’un mot : « merde ! »La bruine se transforme en pluie fine. La cuisse me tire. Henry s’assombrit : « cette fille, c’est toi qui l’as tuée ? » Je ne réponds pas.Je n’ai plus de sens pour défendre mes paroles, encore moins d’éventuels aveux à faire. J’ai du perdre deux litres de sang. Je dis à Henry : « laisse la fille ici, et emmène-moi à l’hosto. Planque-la dans l’herbe du fossé, personne ne la verra. Demain c’est dimanche, et tous les bouseux vont à la messe, ils ne prennent pas le bus. » Henry acquiesce, on se tire. La route est comme le paysage, plate comme les plaines du Saskatchewan, balayée de virevoltants épineux. Quelques virages pour effrayer la monotonie, et une nuée d’étoiles qui scintille au-dessus, quand on s’arrête pour pisser. Henry m’aide à aller au bord du fossé, plus profond que celui qui longeait l’abribus. Il me soutient par l’épaule, bon gars un peu simple, mais franc et généreux.

J’en profite pour lui voler le flingue qu’il porte à la ceinture, celui qui s’avère toujours utile en cas de crise, surtout par ici, quand l’autobus de la ligne 27 fait sa dernière rotation. Et je lui balance trois balles entre le thorax et l’abdomen : plein poumons. Je prends le volant(je n’allais pas rester là à le regarder agoniser). Je n’ai jamais conduit un bus et tout le résumé de ma vie se situe exactement auprès de ce type qui s’appelle Henry, à qui je viens de balancer trois balles, soit le prix du ticket pour aller en ville, et je me paie un voyage avec un chauffeur nègre remonté à bout de bras dans le véhicule, qui va crever parce qu’il m’a ramassé au terminus de la ligne 27, où j’attendais Myrrha depuis des heures, sous le soleil brûlant de ma folie. Avec ma jambe folle et le bol que j’ai en ce moment, quelques virages plus loin j’atterris dans le fossé. Magnifique.Plus je me rapproche de l’aube, plus la nuit m’enrichit.C’est une sensation bizarre. Je sors de l’ornière, j’ai trouvé la marche arrière quatre roues motrices, et repars. Vingt minutes plus tard j’atteins le carrefour qui liaisonne la ligne 27 et la 12, qui file je ne sais où. Je laisse Henry avec son fond de whisky, la fiole contient encore quelques larmes, et je file en claudiquant vers une station de taxis dont j’aperçois les ampoules vertes au-dessus du toit.

Je retrouve avec le lever du soleil la topographie des lieux. La mort a beau vous habiller, la vie vous retrouve toujours nu. Ce n’est pas un effet de mode. Le hasard attend à chaque coin de rue. Le chauffeur de taxi est noir. Je lui demande, histoire de causer, comment il s’appelle. Henry. Il s’arrête devant le 125 avenue de Babylone, où habite Myrrha. Je descends.La course coûte cher et je n’ai pas les moyens. « Je te fais une mort à crédit, ça ira, Henry ? » et lui mets une prune dans l’avant bras gauche. Puis je m’enfuis en courant dans le trafic urbain. Il est dix heures du matin. C’est incroyable comme le temps est toujours plus rapide que l’éternité, surtout quand on attend, que ce soit sous un abribus ou une porte cochère de centre ville. Quand il ne reste plus qu’une balle dans le barillet, à qui l’offrir ? Je ne sens plus ma jambe, elle est aussi raide qu’un corps de chaton écrasé par un chauffard.Voilà midi. Voilà l’après-midi.Rien ne bouge, Myrrha ne sort pas de chez elle. Il fait chaud, je m’écroule sur le trottoir. Vingt minutes plus tard une ambulance me ramasse. Je n’ai pas de papiers sur moi, les infirmiers me tripotent et connectent la puce RFID que l’on m’a installée dans l’épaule. Ils comprennent, ils savent. Juste assez, mais pas tout de ce qui m’a fait basculer. Ils ne savent rien de Myrrha, de la ligne 27, du flingue qui gît à un mètre de moi. Juste l’essentiel. Je suis dans le cirage. J’entends vaguement un des gaillards déclarer : « tiens, c’est le dingue qui s’est échappé de Sainte Anne avant-hier. »

Et moi, dans les herbes folles du fossé, près de l’abribus, j’attends Myrrha.

23 08 2018

AK

Les mardis de la poésie : Luis Bénitez (1956-…)

Poème tiré du site : https://www.recoursaupoeme.fr/

La suicidée de midi

Chaque après-midi je la voyais à une rue de distance,
Au-dessus des vêtements tendus comme des viscères au soleil 
Plus haut que les objets livrés aux intempéries des terrasses ; 
Par la fenêtre d’un neuvième étage elle sortait une jambe
Qui accrochait du vide, comme une enfant souriant
À une araignée venimeuse emprisonnée dans le creux de sa main 
Sa jambe était une invitation pour la rue déserte,
Un appât encore jeune pour les douzaines de mètres du néant, 
Un appel de chair et d’os pour l’asphalte vorace.
Était-elle mariée ou séparée, mère ou fille, ou bien folle ;
Fugueuse ou junkie, livrée à un rêve,
Perdue dans un autre, trouvée par le cri d’Edvard Munch,
Je ne le saurai jamais ; elle non plus.
Elle a choisi midi pour se convertir
En ce qui reste d’un oiseau sur le sol,
En ce qui reste de la beauté du savon dans les égouts,
En ce qui nous effraie des mannequins jetés sur la terre en friche, 
En l’ultime cire anonyme de la forme humaine.
Un policier couvrit ce qui restait avec un drap prêté,
Que j’ai revu lavé sur la terrasse, soustrait brutalement à maintes reprises 
De son éphémère service de linceul ; comme si le sang persistait 
Là dans la trame, et la suicidée à sa fenêtre, antérieurs à tout ; 
Un anti-temps permanent qui occupe toile et corps
Et qui anime depuis lors l’horreur lumineuse, le présent perpétuel 
De chaque midi sanglant et heureux.

extrait : https://www.recoursaupoeme.fr/les-imaginations-de-luis-benitez/

« Le poète argentin Luis Benitez n’est pas un inconnu en France.  Il fait partie des Compagnons de la poésie affiliés à l’Association La Porte des Poètes qui siège à l’Université de La Sorbonne. Il a reçu le premier prix international de La Porte des Poètes en 1991. Enfin quelques-uns de ses textes ont été accueillis par des publications françaises, notamment Recours au poème.« 

autre : http://www.lelitteraire.com/?p=13353

Taires d’espoirs et champs de nuits

Taires d’ espoirs

Un rire brise la nuit et le sommeil sur mes paupières

Champs de baleines, Charlotte Delbo ouvrant son parapluie

Comme un paratonnerre sous les éclairs,

Amour de la Terre, Hommes de chair, vie nue de chacun

Respire jusqu’à la ligne de fuite, respire de toutes ces choses

Qui te respectent, et bats-toi sans relâche sur le reflet ardent

Des glaces qui te miroitent, l’alcool est grisant, le verre un bris de vie,

Les sirènes sous la neige ne chantent qu’avalanches de joies,

Tu n’en es pas là, lis Rabelais, mon gros patou sans saveur, lis Voltaire,

Lis dans les rides des yeux de tes parents les vies insensées qui ont passées

Sans mots ni orgueils inutiles, lis dans leurs yeux l’amour qui s’estompe,

Apprends à vivre sans fouet, qu’il ne soit ni dans ton dos ni dans tes mains

Mérite ton pain sans avoir peur de la gagner, et puis vends le sans craindre

Qu’on te le vole, si tu sais le fabriquer. Sois honnête, Pinocchio.

27 12 2002

AK

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Isidro oubliait parfois que les ailes de son innocence étaient un legs d’oiseaux migratoires et que si ses parents, riches et désœuvrés, le placèrent dans ce monastère, le but en était de recevoir mensuellement un courrier écrit de sa propre plume.

(10 08 2002)

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A l’angle des nuits une mosaïque s’offrait et le vitrines harcelaient son esprit. La rue marbrait ses pieds. Marchaient les candélabres à ses côtés, et pour que les enfants rapportent aux grands mères leur galette il sauta de marelles en martingales et ainsi les chevaux de Max François mangèrent les barrières des casinos Barrière. Mais pas de loup. Juste la mer en face, unique porte de sortie.

AK

Vignette de l’article : photo prise à Bourisp en juillet 2021 (auteure Pauline Fournier)

Brimborions (d’un temps lointain)

C’est en entrebâillant les volets génois qu’un matin John songea à Camus. Le verrait-il, ouvrant les persiennes d’Al Djazaïr, la cigarette au bec, apercevrait-il la touffe sombre de cet homme mourant sous le ciel ? Un regard, un salut. Non : sous le ciel de Gênes une nuit s’envolait à peine. Une femme anoblie écumait dans un lit sale quelques amertumes enfin stellaires. John s’assit en silence dans le fauteuil club et alluma une cigarette. La femme toussa et les rideaux frémirent. L’aube glissait sur son corps et rien ne les séparait. Jéna sourit dans son sommeil, ses seins moulés à la louche sous le drap perçaient le rêve tel un tapis persan à barbe ayatollesque.

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Liberté

Les flaques ont enfin rejoint les espaces ludiques des enfants sales. La pluie s’est remise à frapper les visages, activant les rythmes que le soleil alanguissait. Sur les chaussures la boue se plaque, la grisaille investit chaque mansarde assombrie.L’électricité règne par ses clignotements dans les devantures. Il est quinze heures. On m’a lâché à l’aube. J’avais trois cents francs dans mes poches et cinq ans dans ma tête. S’il avait fait beau, je n’aurais pas supporté ma sortie. Avec cette flotte, cette boue et ces bagnoles qui aspergent les piétons, je me remets plus aisément, cela concorde avec ma pensée :

Je suis libre !

Il y a beaucoup de monde, partout ; c’est bientôt Noël. Je me suis tapé un petit gueuleton vers midi : steack frites, un demi-Beaujolais et un café calva. Mon pécule est amoindri, mais c’est jour de fête, hein !

Ce soir, je dormirai dans un hôtel avec une fille. Et puis demain, même s’il pleut, je serai à sec. J’ai trop attendu ma libération ; la réalité sera dure mais je n’ai pas le choix : demain je n’aurai plus jamais la liberté d’aujourd’hui.

26 11 1980

AK

Journée Poètes haïtiens (René Depestre, Jean Metellus, Roussan Camille…)

Poème tiré du site : https://www.poemes.co/

Bulletin de santé (René Depestre)

Le soleil prend en main la sève de mes années à mesure que l’exil se retire de mes terres.
Une saison de rêve irrigue les choses tendres de la vie.
O poète de l’amour solaire ! ô magicien d’une
Venise sans masques ni carnaval !

à ce carrefour de mon automne

je sais à quel feu de miséricorde

jeter le bois mort de mes ennemis :

le manche de leur hache de guerre ne peut

séduire aucun arbre musicien de ma forêt.

Dans les mots frais du soir je trouve le lien

qui unit le mythe aux nervures de la feuille,

qui relie aussi le galet des rivières

au tourbillon de la vie dans mes poèmes.

Voici l’âge mûr du pin d’Alep

et du mimosa japonais : voici le temps

de jeter un pont entre le passé cubain

et la neuve rumeur du vent dans mon esprit.

Le temps d’éparpiller à la mer caraïbe

les cendres des fausses croyances du siècle.

Le jeune matin du rossignol

inonde mes rives à la française.

L’essor marin du nouvel être

dilate le mystère du poète

qui devient l’animal de tendresse qu’il est.

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Au pipirite chantant (Jean Métellus)

Au pipirite chantant le paysan haïtien a foulé le seuil du jour et
dessine dans l’air, sur les pas du soleil, une image d’homme en
croix étreignant la vie
Puis bénissant la terre du vent pur de ses vœux, après avoir
salué l’azur trempé de lumière, il arrose d’oraison la montagne
oubliée, sans faveurs, sans engrais
Au pipirite chantant pèse la menace d’un retour des larmes
Au pipirite chantant les heures sont suspendues aux lèvres des
plantations

Si revient hier que ferons-nous?

Et le paysan haïtien enjambe chaque matin la langue de l’aurore
pour tuer le venin de ses nuits et rompre les épines de ses
cauchemars
Et dans le souffle du jour tous les loas sont nommés

Au pipirite chantant le paysan haïtien, debout, aspire la clarté,
le parfum des racines, la flèche des palmiers, la frondaison
de l’aube
Il déboute la misère de tous les pores de son corps et plonge
dans la glèbe ses doigts magiques
Le paysan haïtien sait se lever le matin pour aller ensevelir un
songe, un souhait
Sur des terrasses vêtues de pourpre il est happé par la vie, par
les yeux des caféiers, par la chevelure du maïs se nourrissant
des feux du ciel
Le paysan haïtien au pipirite chantant lève le talon contre la
nuit et va conter à la terre ses misères dans l’animation d’une
chandelle
Et son oreille croit plus à la patience des végétaux qu’au vertige
du geste, à l’insurrection des herbages plutôt qu’aux prodiges
du sermonnaire
Car il méprise la mémoire et fabrique des projets
Il révoque le passé tressé par les fléaux et les fumées
Et dès le point du jour il conte sa gloire sur les galeries fraîches
des jeunes pousses

A la barbe des dieux, un baume infatigable enchante les feuillages,
murmure dans les ruisseaux, s’enracine dans le sol, babille dans
les basse-cours, rugit dans l’océan, épie les hommes et azure
l’horizon
Et le paysan accuse destin baigné de nuit, journées sans arôme,
sommeil lavé de larmes et vie aux fibres brisées
Au pipirite chantant dans l’eau pure de la source, le paysan se
rase, rafraîchit ses jours et attend la caresse du soleil
Au pipirite chantant ce prince d’avant-jour s’habille d’innocence,
agrippe les sentiers et bénit l’existence
Et le sursaut de ses efforts exalte les vergers repus de germes,
d’épis, de sueurs humaines

Dans le roucoulement de l’aube
Sa femme endiablée, sonore de mal-aise, pressait les pas
de la grâce
Debout avant le jour dans les éclats d’un songe
Cheveux dénoués, narines inquiètes tâtant les miettes de
la vie
Les yeux affamés de signes
Oreilles en alerte, intrépides, mesurant le champ du silence,
explorant le ressac des heures, en vérité attentives à
toutes les rafales des ondes
La mère, la mère debout a fait le tour de la maison
Saoulée, sans sourire et sans sexe, sans loisirs, sans désirs,
elle s’attaquait aux vapeurs de la peur, aux serrures de la
solitude, aux peines qui fleurissaient dans l’aube
Elle murmurait, repassait, débrouillait un cauchemar
Et les fumées de la foi jaillissaient camouflées des coloris
de l’enfer, tannées, perdues dans l’estuaire des tempes,
soufflées par la soif
Ainsi pour elle commençait le blasphème
Car un mot effrité est un monde chaviré, une parole délavée,
une poitrine offensée, un plaisir englouti, un levain contrarié
Pour cette mère se levait la vie
De son jeûne surgissaient des souvenirs saccagés, des gisements
d’impatience,
Et toutes les mères souffraient dans une savane somptueuse parmi
les anolis, les assises des termites, les tiques, les fourmis
Avant la pointe du jour cette mère méditait
Sur la matrice plus féconde que la terre
Sur les pousses et les gousses de son corps
Sur le sang noir de chaque lunaison
Sur les volcans qu’animent ses hanches
Cette mère hélait la vie, la blâmait, mesurant le brisement
de ses jouissances
Elle étourdissait la foi
Ses jours sculptaient un amas de tessons
Ses efforts offusquaient le sort
L’enfer dans son foyer jappait
Et qui peut accomplir les desseins de l’enfer si ce n’est le
démon lui-même
Le diable tonnait
L’héritière de l’enfer chantait
Elle brassait sa raison poivrée dans la fanfare des funérailles
Le diable l’a purifiée et elle s’est endiablée
Pour le sommeil et le pain de ses fils
Et l’arbre à pain lui tint ce discours :
L’écorce de ma santé a grandi
Je suis le conquérant des îles
Géant et généreux
Paré comme de cheveux froissés
Comme une aigrette rebelle
Hérissé d’humeurs, de prodiges
Vêtu de la chair même du jour
Ma frondaison assiste au repos du midi
Entrailles roses des sanglots du monde
Comme un pain de sève silencieuse
Huppé comme une comète j’écoute les débats du soir
Et ma ramure, mon aubier, mon pied et mon houppier décousent les
les contes, les plaintes, remuent l’impact de la vision et raniment les rêves
Mon front mesure l’élan de tout vœu
Car j’ai logé en tous ma chanson frissonnante
Et j’ai donné le plus actif de ma moelle au murmure de la faim
J’ai affecté d’éclat la souveraineté du corps
Mon épaule ivre délivre toute vertu
Ma peau, ma chair, lumière
Ma grandeur et ma houppe
Tige agreste de l’été, cime frondescente et touffue
Les voilà prêtes à la révolution
Je dis oui au souffle des Caraïbes
Je trafiquerai de la violence
J’effeuillerai le repos
Comme le soleil baignant la terre
Comme les piquants dérouillant les pieds du voyageur
Nu, ailé, effilé
Je serai là le jour des grandes cérémonies
comme un sentier brillant, sensualité claire et vigile,
mouillé comme le désir alerte et boursouflé
Je protègerai les outrés et les insoumis,
les indignés et les émeutiers
Mes fruits par grappe se livreront
La glèbe entière fourmillera de graines et de drupes
Je serai le bras des mutins, le glaive des indigents
Et sur tout homme et sur toute vie je répandrai l’arôme
salace des grandes insurrections
Au piripite chantant chaque goutte de rosée, chaque branche
frémissante, le vent caressant les tonnelles, sont messagers
des esprits

Au piripite chantant la tristesse peint le cœur
L’espoir lui-même est sulfureux
La campagne avive ses mystères
Elle traque déjà ses morts
Son ventre est gros de portée de soucis
Les morts grandissent sous les vivants
Et la plaine d’Haïti a reçu son brin d’eau
L’eau de la source amenée par les canaux
L’eau du ciel comme un toit de rosée
L’eau des yeux comme un enfant sans pain
Le sang d’une mère happée par le délire.

___________________

Nedge (Roussan Camille)

Tu n’avais pas seize ans,
toi qui disais venir du Danakil,
et que des blancs pervers
gavaient d’anis et de whisky,
en ce dancing fumeux
de Casablanca.

Le soir coulait du sang
par la fenêtre étroite,
jusqu’aux burnous des Spahis
affalés contre le bar,
et dessinait là-bas,
au-dessus du désert proche,
d’épiques visions
de chocs et de poursuites,
de revers et de gloire.

Un soir sanglant
qui n’était qu’une minute
de l’éternel soir sanglant de l’Afrique.
Et si triste,
que ta danse s’en imprégna
et me fit mal au coeur,
comme ta chanson,
comme ton regard
plongé dans mon regard
et mêlé à mon âme.

Tes yeux étaient pleins de pays,
de tant de pays,
qu’en te regardant
je voyais ressurgir
à leurs fauves lumières
les faubourgs noirs de Londres,
les bordels de Tripoli,
Montmartre,Harlem,
tous les faux paradis
où les nègres dansent et chantent
pour les autres.

L’appel proche
de ton Danakil mutilé,
l’appel des mains noires fraternelles
apportaient à ta danse d’amour
une pureté de premier jour
et labouraient ton coeur
de grands accents familiers.

Tes frêles bras,
élevés dans la fumée,
voulaient étreindre
des siècles d’orgueil
et des kilomètres de paysages,
tandis que tes pas,
sur la mosaïque cirée,
cherchaient les aspérités
et les détours des routes de ton enfance.

La fenêtre donnait sur l’Est inapaisé,
Cent fois ton coeur y passa.
Cent fois la rose rouge brandie
au bout de tes doigts fins
orna le mirage
des portes de ton village.

Ta souffrance et ta nostalgie
étaient connues
de tous les débauchés.
Les marins en manoeuvre,
les soldats en congé,
les touristes désoeuvrés
qui ont broyé ta poitrine brune
de tout leur vaste ennui de voyageurs,
les missionaires et la foule lâche
ont parfois essayé de te consoler.

Mais toi seule sais,
petite fille du Danakil
perdue aux dancings fumeux
de Casablanca
que ton coeur
se rouvrira au bonheur
lorsqu’aux aurores nouvelles
baignant le désert natal,
tu retourneras danser
pour tes héros morts,
pour tes héros vivants,
pour tes héros à naître.
Chacun de tes pas,
tes gestes,
tes regards,
ta chanson
diront au soleil que la terre t’appartient.

Casablanca, avril 1940

Poème tiré du site : https://www.lezardes-et-murmures.com/

Lola et un petit noir

LOLA (1985)

Ce n’est que lorsque les pierres se sont mises à rouler devant mes yeux que j’ai compris que nous nous étions arrêtés de vivre ensemble.

Nous avions tant de fois noyé nos hanches dans d’absurdes ébats, mêlé nos lèvres en paroles absentes et rempli tous les lits de paresse qu’au bout des corps le drap trop tiré ne masquait plus la déchirure. Le partage équitable du temps ne nous reconnaissait plus comme espace commun. Il faudrait désormais lutter chacun pour soi, maudire le territoire des êtres et dominer le devenir de l’âme. Se perdre à part soi, sans amour et sans guide.Reprendre l’éphémère et s’y fondre au présent. Espérer qu’à nouveau des pierres naisse le pleur. Regagner le bonheur.

La vie étant passée, je n »avais que faire de celle des autres. Je partis. Feindre de n’être plus ce que l’on a été, mais suffoquer de se sentir différer de son image, découvrir que nouveau ne rime pas toujours avec beau, ne devoir aux maîtres que des notes de service, emporter dans sa besace tous ces lendemains qui chantent la veille des nuits de long sommeil, s’effriter en odeurs s’intégrer en parfums, savoir n’être qu’un homme.

(Laper le miel et boire l’hydromel sans fondre diabétique.)

Ce fut par un début de soirée que je pris la porte, après que Lola m’eût passablement fait sortir de mes gonds. Elle s’enrhuma la nuit même et faillit périr d’une congestion pulmonaire si l’intervention opportune d’un soutien-gorge n’avait retenu son dernier souffle. J’avais demandé sa main trois ans plus tôt à son père qui me l’avait accordée en si bémol : majeure elle est, mineur je reste déclara-t-il entre deux quintes de toux silicosées. Nous trinquâmes fort tard ce soir-là, et je ne dus mon salut que ce fameux jour où je pris la porte, trois ans plus tard. J’ignore aujourd’hui ce qu’il serait advenu de moi si j’avais perduré dans cette maison.

Je me souviens que ce que je préférais par dessus tout chez Lola, c’était cette façon mutine qu’elle avait pour vous envoyer paître. Elle prenait alors un air si naturel de salope amoureuse que même le chien, un sale cabot noir qui reniflait vos mollets avec insistance, se mettait à japper dans la salle de bain. « Mets Médor dehors ! »disait-elle, il va encore renverser la bouteille de gin avec laquelle tu te laves les dents quand tu es bourré. Je m’accomplissais illico. Et inévitablement j’entendais son rire gras éclabousser mes oreilles : « que tu es donc con, mon Richard ! Dire que depuis deux mois tu te laves les cheveux à la bière, c’est pas mieux ! »Puis elle sifflait son Médor qui, tout trempé, s’ébrouait dans mes jambes puis léchait mes mollets, avant de rejoindre sa maîtresse.

5 11 1985

AK

,…C’est ainsi que j’ai fini comme son père : noir comme du charbon, mais plus ardent  que l’enfer! (09 2021)

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