Les yeux, en fait, sont au fond des lunettes

Lionel avait perdu ce temps qui lui était précieux

Dans cette mare, à bout. Il cherchait l’endroit

Où étaient tombés ses yeux quand il avait trébuché

Lorsque, cheminant vers midi le long du splendide canal

Un bigleux par le reflet du verre trouva les lunettes

Sur le chemin de halage qu’avait suivi Lionel.

Un seul problème : le découvreur avait marché dessus

Mais la monture ressemblait à celle d’origine

Seuls les verres étaient brisés et la facture , ô pauvre !

Dit Lionel, est plus importante que la prunelle de mes yeux.

Le quidam du chemin de halage, un vieil homme,

Lui proposa de mentir, disant que ses lunettes

S’étaient brisées dans les toilettes, ou sur l’évier

De sa chaumière, arguant du fait que veuf

Ouvrier maçon et locataire, presque retraité

Il était désormais incapable d’y faire le ménage.

Lionel chercha alors un vitrier expérimenté

Dont sept ans de malheurs conjugaux

Avaient fait la réputation, voire la renommée,

De cent couples brisés par les aléas de la vie

Dont il avait recollé les morceaux, les carafes en cristal,

Jusqu’aux armoires à glace, les disputes insensées,

Tous les éclats de voix et ces bris de verres

Par ses mains habiles furent, dit t-il, réconciliées.

Mais Lionel, qui en semaine maniait la truelle

Sur les chantiers n’avait pour pauvre mutuelle

Que ses mains caleuses et ses prunelles grises

Le bigleux sur le chemin de halage avait disparu

Pas même le temps de le remercier, pensa Lionel,

Alors il repensa aux toilettes de chantier

Où pissaient et chiaient les ouvriers, un genre

De mare à boues réservée aux esclaves pudiques

Et, à califourchon sur le siège à la turque,

Il se souvint qu’un jour, gamin,au bout du palier

Il avait découvert ce qu’était le monde qui l’attendait.

29 10 2022

AK

Sarah, ça ira, souris-moi… ( Reggiani)

En me réveillant de ma (courte) sieste, une de plus dans ma longue vie, m’est revenue cette chanson, Sarah, de Serge Reggiani…

Si vous la rencontrez bizarrement parée

Traînant dans le ruisseau un talon déchaussé

Et la tête et l’œil bas comme un pigeon blessé

Monsieur, ne crachez pas de juron ni d’ordure

Au visage fardé de cette pauvre impure

Que déesse famine a par un soir d’hiver

Contrainte à relever ses jupons en plein air

Cette bohème-là, c’est mon bien, ma richesse

Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse… ( Baudelaire)

La femme qui est dans mon lit

N’a plus 20 ans depuis longtemps

Les yeux cernés

Par les années

La bouche usée

Par les baisers

Trop souvent, mais

Trop mal donnés

Le teint blafard

Malgré le fard

Plus pâle qu’une

Tâche de lune

La femme qui est dans mon lit

N’a plus 20 ans depuis longtemps

Les seins si lourds

De trop d’amour

Ne portent pas

Le nom d’appas

Le corps lassé

Trop caressé

Trop souvent, mais

Trop mal aimé

Le dos voûté

Semble porter

Des souvenirs

Qu’elle a dû fuir

La femme qui est dans mon lit

N’a plus 20 ans depuis longtemps

Ne riez pas

N’y touchez pas

Gardez vos larmes

Et vos sarcasmes

Lorsque la nuit

Nous réunit

Son corps, ses mains

S’offrent aux miens

Et c’est son cœur

Couvert de pleurs

Et de blessures

Qui me rassure. »

Image de couverture : festival photo à Bourisp 2020 (?)

La faim des Henri (Caud)

Je me présente, je m’appelle Henri (Caud), j’ai tout raté dans ma vie. Je pense que c’est sans doute parce que je menais une vie normale. J’avais des rêves plein la tête : vendre des robes avec mon pote Nino Ferrer, partir en voiture (Citroën) avec Nicolas Bouvier, ou en goélette avec Victor Segalen, mais comme l’albatros sur le pont de ces navires gris que l’on nomme destroyers, j’ai pris la fuite, désertant le temps présent, quittant ma nation mes amis et mon passeport périmé.

Mais dites-moi d’où vient cette lueur moscovite. Frappez frappez frappez ! Éteignez les lumières, annihilez les radiateurs, faites que la nuit gouverne ce pays de nazis, nous qui sommes au chaud dans nos datchas et nos palais aux murs tapissés de dorures nanties de médailles criminelles. À une époque, je voulais être russe, j’ai même fait des stages de pâtisserie entre deux babouchkas. Puis j’ai voulu être un de ces héros du cuirassé Potemkine, mais surtout pour jouer le rôle du gosse dans la poussette dévalant le grand escalier d’Odessa. Maintenant je reçois sur internet des spams qui m’offrent des nuits d’amour avec de jeunes ukrainiennes. Pourquoi tant de pourritures se sont-elles installées dans ce que nous pensions naïvement être la liberté d’échanger et de s’instruire sur internet, dans un monde qui serait ouvert, multipolaire, sans limite, à cette utopie de rendre les gens heureux, multiples dans leurs cultures, leurs couleurs de peau.

La vie, l’amour, la mort. La dystopie de l’Homme heureux s’est répandue sous le joug des décérébreurs, et la corruption a pris le pouvoir sur le peuple infantilisé. À dix sept ans je commençais à fumer, conscient de vivre à mes risques et périls, moi, Henri Caud, et si j’ai quitté le lycée, à vrai dire, c’était pour mieux plonger dans ce monde libre. C’était encore une vie normale. Elle est partie. L’hiver a mis ses griffes de grizzli et ses médailles sur la poitrine du général Cornuto (dit Hiver), sur la bataille des communications, des tweets et d’instagram, de télégram, des réseaux sociaux qui se nourrissent de mots frelatés, de courtes phrases agressives, qui n’engendrent que haines et menaces de morts. J’aurais aimé être un artiste, mais Laziza ne voulait pas, et vous savez, les femmes sont plus autoritaires que les hommes quand le garde-manger vous scrute au fond du réfrigérateur, et qu’il ne reste qu’une demie fesse de la belle mère dans le congélateur et que la sœur supérieure a battu le beurre bondieusard.

Comment se dire alors qu’appartenir au genre humain est supportable ? À qui parler sous le manguier, avec qui manger quand des salauds tentent de faire table rase sur une nation qui ne demande que vivre en pleine indépendance, et pourquoi en sommes nous arrivés là, si ce n’est pas le silence la peur et l’abnégation initiée par notre ignorance crasse. Éternel jardin des Hespérides, la Terre refuse de livrer ses fruits savoureux car personne, sauf Hercule (soutien du vent d’OTAN), n’a le courage de tuer ces faux dieux pour enfin les cueillir à pleines mains. Pas de Tantale, pas de scandale dit le Zeus du Kremlin. L’hiver approche, nous avons un peu de temps pour punir les innocents aux mains vides.

Les dieux punirent Tantale d’une condamnation qui deviendra le célèbre « supplice de Tantale » : passer l’éternité dans le Tartareà souffrir un triple supplice : Homèredans l’Odyssée20et Télèsdans ses diatribesracontent que Tantale est placé au milieu d’un fleuve et sous des arbres fruitiers, mais le cours du fleuve s’assèche quand il se penche pour en boire, et le vent éloigne les branches de l’arbre quand il tend la main pour en attraper les fruits.

Et moi, Henri Caud, qui a tout raté dans ma vie, qu’est-ce que je suis ? Désormais, je suis tel un vieux croûton jeté dans la marmite d’un monde immangeable, attendant que la demie fesse d’une belle-mère cuise à feu doux, sous l’œil attentif de Laziza, drapée du haut en bas par d’infâmes mollahs…Supplique de la dalle et faim de liberté.

23 10 2022 AK

Chat noir, nuit blanche…

Depuis trois mois dans les rues du bourg je croise un chat noir, encore jeune par sa morphologie. Il traverse parfois ma route mais rien n’indique qu’il me jette un sort à chaque carrefour, au contraire. J’ai croisé dans ma vie des chats de cette couleur, aux motifs aussi ardents que les tableaux de Soulages, mais j’évite, désormais,  de rouler la nuit. D’ailleurs, pourquoi sortirais-je alors que sommeille à mes côtés une femme aux yeux gris, et dont la chevelure blanchit nuit après nuit ? Parfois, dans mon sommeil, le chat paraît. Ses griffes sont longues et peintes de colorants toxiques. Le rouge et le noir, le vert et le bleu turquoise, parfois rien, quand je dors bien (sieste).

Un de ces soirs idiots, je ne saurais dire pourquoi, j’ai pris un chemin de balade que je n’avais encore jamais emprunté. Pas un de ces sentiers qui mènent à une gare, à la monotonie des horaires que l’on suit parfois toute sa laborieuse vie durant, non. C’était celui du petit chat noir, celui peut-être qui s’était installé dans ma tête, ou parcourait mes rêves en quête de souris sottes. Il faut nourrir les rêves comme on nourrit les chats. À différents moments de la journée, ou de la vie. Nourritures terrestres, Nathanaël (Gide).

La journée, durant mes promenades diurnes, nous menait, le chat et moi, dans des ruelles et sur la grand place où, le jour du marché, passaient les ménagères venues faire leurs emplettes. Assis sur un banc, nous conversions au sujet de ces passantes aux cabas remplis de victuailles, détaillant leur allure, la cambrure des reins,, leurs seins, leurs fesses, soupirant parfois sur la beauté des unes et râlant sur le laisser-aller d’autres. Mais nous étions toujours contents de voir bouger la vie devant nos yeux. J’observais les femmes du bourg et le jeune chat noir suivait mon regard. Il était comme une ombre, un jeu de piste, un trait de crayon à mine de plomb qui, sans que je le sache, dessinait mon parcours d’être vivant.

La nuit, quand les soirs d’automne s’installent dans l’éteignoir des maigres lampadaires, ses yeux brillants me guidaient. Nous marchions. Lui avait quatre pattes et moi deux. Pour identifier notre cheminement il posait de temps en temps sa queue au sol, qui nous indiquait la direction à prendre. Mais quelle direction, tant se promener n’a pas de but précis. Lui le savait. Les animaux connaissent tous les recoins des hommes, leurs mystères comme leurs ministères. La nuit alors alluma sa bougie : la lune. Et à cette heure tardive où les humains regardent de fausses étoiles sur leurs écrans, nous arrivâmes au cimetière du village. Le silence régnait. Une fois dans l’enceinte un feulement digne d’une lamentation haïtienne de Toto Bissainthe, d’une thrène d’Angélique Ionatos, lentement parvint à mes oreilles. Le jeune chat me devança et alla prévenir une vingtaine de matous et de minettes de mon arrivée. Le silence à nouveau fut complet. Puis les chants repartirent, lamentations et cris de colère, dans ce cimetière qui allait accueillir une semaine plus tard sa cargaison de chrysanthèmes en pots.

Ce fut, je dois l’admettre, un moment unique : les morts qui dormaient depuis des années, voire des décennies, se réveillèrent. Soudain ce fut une fête de la bière mais sans cadavres de bouteilles, la mort recyclait les disparus et des feux de saint Elme éclaboussèrent le ciel pour une fois étoilé ; le jeune chat noir but jusqu’à en être gris , mais pour ce qui était de me ramener à mon logis, je ne pus compter sur lui. Ni sur ces félins qui dansaient sur les tombes, avant l’invasion des pots de chrysanthèmes. Assez ébloui moi-même, je saisis la queue d’un chat qui passait par là. Visiblement, il savait où j’habitais car il marcha devant moi tout au long du trajet. Mon épouse m’attendait. C’est toujours agréable d’avoir quelqu’un qui vous attend, surtout quand elle passe la nuit à se faire des cheveux blancs et n’a pas les yeux gris, mais noisette. Mais tous les hommes savent que dans les yeux, là, quand on les regarde bien en face, il y a dans chaque œil un petit chat noir qui vous observe. Jusque dans vos rêves. Ces chats s’appellent Pupille, et sont tous orphelins . Ils portent le deuil de tous leurs congénères qui un jour traversèrent la rue , sans méfiance. Demain, ils affronteront les voitures électriques, dites silencieuses…

21 10 2022

AK

Si t’en vois un : attrape-le, peins le en vert et mets -le en cage (faux proverbe néo zélandais)

Dire qu’on est mal barrés avec le réchauffement climatique n’est pas une légende :

« En Nouvelle-Zélande, le gouvernement veut taxer les pets de vaches, ce qui provoque la colère des agriculteurs qui sont descendus dans les rues. »

La Nouvelle Zélande compte 5 millions d’habitants, 6 millions de vaches et 23 millions de moutons…sans compter les pickups, 4×4 et autres tracteurs, ni les pauvres diables venus de Tasmanie et d’Australie. Gasp !

Lisez l’article paru dans le Huffington post d’aujourd’hui, 21 octobre 2022, c’est assez savoureux. Quant au prix de la côtelette d’agneau ou de la tranche de bœuf dans nos boucheries locales, nous en avons suffisamment dans nos terroirs nationaux.

Un peu plus sur la Nouvelle Zélande (cf wikipedia), extrait :

En raison de son éloignement, l’archipel néo-zélandais constitue la dernière grande masse continentale à avoir été découverte et colonisée par les hommes. Les îles ont d’abord été peuplées entre 1280 et 1350 environ, par les Polynésiens qui ont ensuite développé une identité maorie distincte. En 1642, l’explorateur néerlandais Abel Tasman devient le premier Européen à explorer et cartographier une partie de l’archipel. De 1788 à 1840, la moitié septentrionale de l’île du Nord est intégrée à la colonie britannique de Nouvelle-Galles du Sud, située en Australie. La colonisation y est désordonnée et les Britanniques ne portent qu’un intérêt limité pour le territoire néo-zélandais.

Chat néo zélandais en vacances dans les néo landes

Des québécois bien déjantés : Machine de cirque

Comme tous les lecteurs et lectrices qui me suivent habitent à Paris, à deux pas de l’Olympia, fort est de constater qu’il y en a qui ont de la chance. Mais moi aussi, à bien moindre échelle…Sur la chaîne » Olympia »,

(canal 79 sur Free), gratuite, se déroulait hier, le 19, un spectacle de la troupe québécoise Machine de cirque. Un vrai régal ! En voici quelques extraits, en attendant de les voir pour de vrai ! (on peut toujours rêver)

Pour en savoir plus : https://fr.wikipedia.org/wiki/Machine_de_cirque

Alouettes, gentilles alouettes…

C’est un miroir fait pour déplumer les alouettes,

C’est aussi un mouroir dont les oiseaux n’écriront

Ni l’Histoire ni le chant des partisans, le sang

Au bout des plumes, les oiseaux n’aiment pas ça.

Rien n’avance et tout recule, l’encre est sèche

Le bateau reste à l’ancre et le marin à terre

Hurle dans la tranchée qu’il voudrait revoir sa mer,

Mais l’alouette qui niche au fond de l’homme

Mutique luette qui ne bronche pas, se tait,

Connaît bien la musique des chants désespérés.

Les avions virevoltent et une pluie de bombes

Miroite dans l’explosion de ce que fut le monde

Personne ne s’en réjouit mais le bruit et la fureur

Sont devenus le paradis de brillants discoureurs

Qui promettent aux morts l’éternité aisée des assassins

Que là-haut un divin architecte construit sans bruit.

Dans ce temps infini qui sépare jours et nuits

Le miroir se brise et l’image en fragments fuit

Bouts d’espoirs mêlés sur des tapis de bombes

L’enfance s’enfuit sur les ailes des alouettes

Qui ont tourné le dos aux miroirs désenchantés.

AK

14 10 2022

illustration : « images singulières », festival de photos, Sète

(À un vieux singe)

La diagonale des rustres

Nous ne combattions plus, la sagesse des hommes

Semblait acquise et le climat restait le pire ennemi

Puis quelques fous sur le damier des Nations

Ont anéanti les règles qui pourtant, loin du sang,

Géraient ce qu’il était bon d’appeler la Paix.

Misérables étaient les hommes sur les champs sans batailles

Misérables sont les soldats qui moissonnent la Mort

Nous ne nous battons pas pour soumettre, juste être

Ce que nous pensons être : humains, bras armés des arbres

Animaux inconscients d’une survie exquise et explosive,

Pourquoi donc en sommes-nous venus à tout déraciner

Dans des tranchées boueuses, des cratères de haine,

La sagesse des hommes avait pour nom:  « femmes »

Et quels que soient les genres, le monde s’apaisait.

Maintenant, tous misérables, nous ne comprenons rien

De ce qui nous vit naître, mais nous saurons mourir debout

Face à l’inéluctable revanche des gens qui s’aiment.

04 10 2022

AK

Les yeux dans les poches

Le jour où je n’aurai plus d’yeux

Dans quel bastringue dansera Dieu

Ma carcasse cassée, les immondices

D’un monde intolérable, ses cascades,

Ce pognon qui s’aligne en rang d’oignon

Dans les magazines quand pleuvent

Et pleurent les licenciés, les mis dehors

On pourrait écrire des vers sur la pourriture

Mais la pomme nourrit cette vermine

Avec de jolis mots, des restrictions sans fin,

Le festin se dévore, éteignez les lumières,

Étreignez-vous les uns les autres dans la nuit

Pour relever la natalité d’un pays déclinant,

Faites des enfants ou inventez l’avenir du réel,

Quand nous savons que nos gosses souffriront

Que les portes sont closes, que nous n’avons

Que ces putains de poches où mettre…

Nos yeux .

07 10 22

AK

Des peaux de confiture

« Ma confiture est délicieuse » déclara Suzette, la femme de James alors qu'elle lui en embarbouillait le visage sous le fallacieux prétexte qu'il n'avait pas versé de larme lors de l'enterrement de la Queen. Celui-ci lui rétorqua qu'il trouvait toutes ces pâtisseries indigestes depuis la mort de leur vieux chat, qui se nommait Charlie. Un décès advenu lors de l'écrabouillage du matou qui traversa la route pour trouver un emploi de chasseur de souris dans un grand hôtel de banlieue, rémunéré à la pièce et au poids. Le pauvre animal fut réduit en bouillie mais comme dit le proverbe « la bouillie ne fait pas la confiture, sauf si on la mange les yeux fermés » (fin de citation).

Sur le plan de travail trônaient quatre pots de confiture de figues, cueillies aux heures précises où les frelons asiatiques font la sieste. Les routes de la soie ne participent pas à leur invasion, d'autant qu'ils n'ont pas de passeport ni d'empreintes génétiques pour savoir au niveau des douanes d'où ils viennent, dans les conteneurs pleins de produits destinés au bien-être des occidentaux. Tout ce qu'on sait est qu'ils viennent de loin. Comme quoi il vaut mieux vivre ici que là-bas, avis partagé par les moustiques tigres et autre bestioles importées.

De là à goûter la confiture de Suzette, la compagne de James, il suffisait d'y tremper sa langue pour comprendre qu'elle était parfaite. Mais James renâclait. Il n'était jamais content, que ce soit pour le repas ou les friandises que Suzette lui cuisinait avec amour. Suzette était parfaite, mais possédait un petit défaut non négligeable : elle était enrhumée chronique. De son nez coulaient des jus qui tombaient, souvent par maladresse, dans toutes ses préparations culinaires ou gourmandes. Il n'en fallait pas plus pour James, qui n'avait versé aucune larme pour la Queen, pour qu'il s'abstint à goûter le moindre plat, le plus insignifiant bonbon que Suzette lui présentait.

Il fallut attendre que les voisins de palier, puis ceux de l'étage du septième, puis ceux du sixième, s'inquiètent de cette odeur de brûlé qui emplissait la cage d'escalier. Une âcre odeur de confiture trop cuite. Les gens se concertèrent dans la cage d'escalier : qui irait frapper à la porte du couple ? On les connaissait à peine, et question confiture, personne n'en n'avait jamais goûté. Les vieux sont radins, c'est comme les riches, tout pour eux, rien pour nous autres. Et le James, pas même les yeux rougis après le décès de la Queen, pensez donc ! Du coup, on appela François, le petit du cinquième étage, un morpion de dix ans multi-récidiviste dans le vol des pots de confiture. « Vas-y, toi ! »

François tapa trois fois sur la porte dont les six verrous rouillés tournèrent en crissant sur la porte blindée. Suzette ouvrit, un large sourire aux lèvres : « mais c'est mon petit François que voilà! quelle chance tu as ! Aujourd'hui j'ai concocté une super confiture ! Sache, mon petit, qu'à l'annonce du décès de la Queen, James est tombé dans les pommes. Je n'ai eu alors qu'à les ramasser. Certes, j'aurais pu en faire de la compote ou une tarte, mais que nenni ! »

François regarda vers la porte du palier restée entrebâillée, se demanda s'il devait fuir à toutes jambes ou se confronter aux voisins, planqués dans le couloir. Les gosses sont malins, surtout quand ils ont faim : « je peux goûter, Mamie ? »

Suzette lui tendit une cuillère, « attention, elle est encore chaude ». Le gamin fit semblant de la porter à ses lèvres, mais déclara hypocritement « elle est délicieuse !  Au fait, où est papi James ? »

« Papi James ? Mais il est parti en Angleterre acheter tous les produits, gadgets et autres conneries pour célébrer l'enterrement de la Queen. Il a même dit qu'il rapporterait un Welsh Corgi Pembroke, ou du moins sa photo peinte sur une porcelaine Royal Dulton. »

Bien entendu, François n'en crut pas un mot. La confiture qui sent le brûlé c'est un indice qui ne trompe pas. Il fouina dans la marmite en cuivre, mais ne trouva que du sucre caramélisé. Déçu, il alla fermer la porte d'entrée et revint vers Suzette: « dis-moi la vérité ! » admonesta-il Suzette , du haut de ses dix ans.

« mon pauvre François, je vais te l'avouer, car tu es jeune et que tu pourras faire la même chose, car tu as le temps devant toi. Eh bien, vois-tu, James, sous couvert de le mithridatiser, en fait je l'ai assassiné durant de longues années, presque 96, comme la Queen . »

Le gamin ne parut pas surpris de cette révélation. Il répondit simplement : « moi, j'empoisonne la vie de mes parents 24 heures sur 24. Alors, mamie Suzette, quand enfin sortirais-je de ma déconfiture ? »

« Attends l'automne, François, il vient vite quand on vieillit trop jeune !»répondit-elle.

07 10 2022

AK

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