Réflexion nocturne

Comment le Doute vient-il à l’Homme ?

Un exemple qui fait preuve, et ne date que de quelques heures (un scoop internautique).

Comme il n’y avait que des conneries à la télé, j’ai pensé : je vais faire de l’humour, pour me distraire, et donner à penser aux extra-lucides égotistes (notamment ceux qui hantent les forums déserts dès l’aube, commentent eux-mêmes leurs propres articles en se pavanant sur l’avenue des Newsletters, écrivent avec leurs ciseaux et décapitent les contradicteurs, ces lurons joyeux de la liberté d’expression).

Sur la table, hélas, il n’y a que mes couverts, une assiette et un camembert. Décision rapide : je vais mettre ce camembert en boîte. (à Paname, ils nomment ça l’humour rustique aux saveurs du terroir, quand nous, êtres déprimés de vivre en petite province, nommons cela par son fait : patrimoine à pâte molle et croûte fleurie des  campagnes, malgré la fuite des camemberts à l’Etranger sous couvert de taxations abusives, mais c’est une autre fabulette.

Bref, j’attire mon calendos avec une tranche de pain (beurrée comme un normand de Vimoutiers), il arrive, je le sens, le respire, le piège est parfait. Soudain, lucide du danger qu’il court, (et que sans doute il fait courir à toute une société d’hommes, de femmes, d’enfants, de couvées et de veaux mal allaités), le camembert doute. Instant terrible, tant pour lui que pour l’homme qui prophétise la découpe d’une belle tranche de rire, couteau en main, riant en sourdine de sa cruauté cannibale.

A mon tour, je doute : si je retourne au menu à la carte, est-il possible d’avoir, à la place du camembert, une île flottante, le compte-rendu d’un débriefing d’intellos russophiles, un verre de Schlichte, une limace à croquer, une plume de pivert pour orner mon Stetson ?

Le camembert me regarde. Il a l’oeil d’un prophète qui ne ferait jamais la fête, un peu comme moi, ce soir, face à lui. Non que sa présence me soit désagréable, non.

Mais qu’est-ce qu’il pue !

AK Pô

(écrit en janvier 2013)

smileyImage

photo : ma copine, entre Aubisque et col du Soulor

Scoop : le satellite chinois Tiangong-1 (天工) est tombé tout près de mon jardin!

Les gentils lecteurs de ce site me connaissent et de ce fait savent que je passe mon temps à leur raconter des bobards. Ce matin, et dieu sait que l’on en a parlé dans les Médias, un satellite chinois qui menaçait de s’écraser sur la Terre, sans que l’on connaisse l’endroit où il impacterait le sol, ou l’océan, ou quelque belle maman comme disait mon père quand il était lui-même pièce rapportée d’une famille tsariste qui ne supportait pas ce roturier menchevik, époux d’une noble jeune femme issue de la grande famille locale ( de la dynastie des grands bourgeois d’AltPy, une descendance mirlitonne qui entretînt plus tard les guérillas poujadistes), ce satellite est tombé : là.

Bref, ce matin, dans le champ (de maïs) de deux hectares qui entoure mon jardin, une fumée étrange s’élevait du sol. J’ai appelé les chats de la maison et nous nous sommes rendus ensemble, à la queue leu leu, sur les lieux : un trou de cinquante centimètres de profondeur sur deux mètres de diamètre nous offrit alors un spectacle peu commun : nous avions face à nous (bien qu’étant penchés) la boîte noire du fameux satellite (un logo Republic of China ornait la boîte). Le reste de la machine s’était certainement disloqué dans l’espace, ou avait fondu dans la grande poubelle sidérale, qui doit être bien supérieure en volume et énergie (E=MC²) en comparaison des quelques continents de déchets plastiques qui dérivent et asphyxient les océans, les poissons et les ichtyophages qui les dévorent.

Nous étions tous au courant de l’affaire qui, présentement, s’offrait à nos yeux. Quand je dis « tous », je parle de Chinette, de moi, et des chats qui roupillaient sur les chaises et sur le vaisselier, alors que la radio ne cessait de lancer des appels à une vigilance extrême, enjoignant les humains à se coiffer de tout ce qui pourrait les sauvegarder d’un choc dû à la gravitation cosmique : une casserole, un entonnoir, une cocotte minute -même papillon-, voire un chapeau chinois ou un égouttoir à nouilles. Ce que chaque habitant de nos contrées possède en propre et transmet de génération en génération à ses enfants.

Les chats commencèrent à tourner autour du petit cratère, intrigués. Les oiseaux, perchés dans différents bosquets, se taisaient. C’est aujourd’hui dimanche de Pâques et ils s’espantent, hallucinés par la vision d’œufs de contrebande jonchant tous les jardinets des environs, dont ils ne sont pas les géniteurs ancestraux, ne touchent par celà aucune royaltie. Silence. Silence qui, sous la fine oreille des minous, et de la mienne, permit de déceler un bruit assez bizarre, issu de la boîte : un genre d’engueulade, mais dans un langage vernaculaire qui nous (les chats, les oiseaux et moi) était incompréhensible, bien que maintenant fort audible. Deux êtres venus de l’espace s’enguirlandaient. L’un répétait sans cesse King Jon Un, et l’autre Xi Li Ping. Grisette (la minette) traduisit en miaulant : « un dit je suis ton pote, l’autre dit tu as intérêt de l’être, Minus »

Nous sommes de bonne compagnie et n’aimons pas nous mêler des affaires des autres, surtout de celles des extra-terrestres. Qu’ils fassent le ménage entre eux. Mais soudain, dans le ciel, une escadrille estampillée US Air Force vînt pilonner le champ pour détruire la boîte noire et les deux abrutis enfermés dedans. Cela ne dura que quelques minutes, mais le champ fut miné d’assez de trous pour y planter un vaste verger, (à défaut d’en faire un terrain de golf ou d’assassiner un nègre en lui tirant dans le dos). Chinette était encore sur le perron, alors que la tempête s’achevait. J’étais planqué sous la table de la salle à manger quand elle m’interpella :

– »Chinou, maintenant que les trous sont faits, il est temps que tu plantes les arbres. Il nous faut avoir une bonne récolte de fruits l’an prochain ! »

Je crus lire dans le regard des chats comme des yeux bridés qui se moquaient de moi, mais avec une certaine abnégation je pris mes outils et retournai au champ. Le ciel s’était éclairci, le vent était tombé, la température avait remonté quelques degrés sur l’échelle de Celsius. La boîte noire était encore là, avec ses deux zigotos. Alors, je me suis bien calé dans le trou, et j’ai écouté la musique de leurs mots que je ne comprenais pas, mais qui était comme un chant d’oiseau perdu au milieu des œufs de Pâques.

AK Pô

31 03 2018

Ptcq

Tout sur Tiangong-1

…ou presque !

Comment pourrait-on ne pas se sentir libre face à ce paysage ?

photos prises sur une ligne de crête où Chinette et Chinou s’espantent et s’éblouïssent de lumières, de nuages diaphanes, de montagnes aux neiges virginales, aux piémonts encore déplumés, Comment ne pourrait-on se sentir autrement que libres, gais, vivants, devant un tel spectacle ? C’est la question du jour!

Mais comme on dit, le bonheur se partage :

(cliquer sur l’image pour une vue complète)

 

Un bout de Pau quand il fait beau : le quartier du Château

Petite virée dans le quartier « historique » de Pau (le château d’Henri IV), par grand beau temps, ce midi. De belles (?) images non retouchées!

Bonne balade !

 

L’Homme Scierie

samedi 2 janvier 2010

 

C’était avant.

Quand le temps était un homme, la nature l’Eternité. Je n’ai rien inventé, tout était là. Maintenant, je te parle. Comme un arbre.

Parce que j’ai survécu. C’était facile. Chasser, pêcher, cueillir, se fondre dans les forêts, éviter les serpents, sauter les torrents.

Attendre. Le silence des yeux posé sur le cri des singes. Voir ce qu’ils ne voyaient pas. (Sentir le goût du fromage dans sa bouche, qui enrobe le palais rien qu’en voyant la vache ( Caracasio Audiberti, « Abraxas »)). Etre là. C’était avant. Tu avais froid, mes branches mortes ne demandaient qu’à danser dans le feu. Tu avais chaud, mes feuilles t’éventaient. Quand les fauves rôdaient, tu te souviens, tu grimpais te réfugier dans mes branches. Devant nous l’horizon dépliait ses perspectives, et plus je grandissais, plus ta vision du monde s’épanouissait. J’étais un homme. Tu étais un fruit. Un jour est venu, tant d’autres l’ont suivi, que quand tu m’as dit : à mon tour, je deviendrai un arbre, j’ai compris que tu étais un homme. Un homme ne fait pas reproche à un homme de se séparer des arbres. Il grandit par ses racines. Il resplendit. De toutes les couleurs que sera sa vie ; déjà ; sans la connaître ; par la terre, sa mère. L’homme est le temps, la nature l’Eternité.

C’était avant.

Est venu l’après. Apprêts des robes luxueuses, des mijaurées. Horizontales descendues de voies ferrées. Qu’accompagnait le progrès. Le temps s’est mis à percer les montagnes, à perforer les entrailles de la terre, à communiquer d’une manière si confidentielle que l’espace se réduisit à quelques paroles en l’air. Le cri des yeux noyé dans le silence des singes, mon enfant, je sais. Sur le ballast tu uses les dents du râteau, l’homme doit aller plus loin, plus vite,tu ne comprendrais pas, papa, le progrès c’est demain qui abandonne l’aujourd’hui, et, je t’en prie, ne me parle pas du roman de Cormac Mac Carthy, « la route », relis ses précédents romans, entre le Mexique et le Texas, laisse-moi, petit père géniteur, construire les lignes du futur sur mes mains de travailleur esclave.

C’est l’après.

L’Eternité devient naturelle. La beauté est ainsi. Le biais des cosmétiques. L’homme est la durée du temps : qu’en reste-t-il ?

Je n’ai rien inventé : tout était là.

Dans les cimetières : le passé respecté, les conflits réglés. Sur les terrains les haies plantées, territoires. Des gosses dans les rivières, grappes immatures pêchant les truites à la main. Les filles parfumant les foins dans les granges. Des éléphants rosissaient leurs joues devant des gamins blêmes comme des clowns blancs. C’était avant. Ici, après.

Qu’est-ce que l’humanité ? Une vague dépression climatique.

Maintenant, je te parle. L’avant et l’après. Quelle importance ? Tes songes suivent le fil des saisons, Thésée tuera le Minotaure mais Ariane l’abandonnera sur l’île de Naxos. Vois-tu l’aisance sur la fosse danser : je n’ai rien inventé, tout est là. Mais pourquoi inviter à ce bal masqué le genre humain ?

La musique des mots sur le charroi des faits

Regarder le soleil tomber.

Nous en sommes là.

-par AK Pô

30 12 09

En étrennes :

« Au commencement du monde,, c’est dans le feu que ceux d’En-Haut ont déposé le secret. Il était de sept couleurs. En ce temps-là l’eau était une femme, elle savait l’art des enchantements,elle était sorcière. Elle a enchanté le feu. Quand le feu s’est trouvé sans défense,elle s’est jetée sur lui. Elle l’a tué. Du feu mourant une vapeur s’est élevée, et dans le dernier souffle du feu l’eau s’est emparée du secret. Après l’eau, le bois est venu. Il s’est nourri d’elle et le secret est entré dans le bois par mille racines buveuses. Après le bois, la pierre est venue. Elle a usé le bois, elle a dévoré sa force, et le secret, avec la force défaite du bois, est entré dans la pierre. La pierre a aimé cela. Le secret aussi a aimé cela. Il est allé se blottir dans le plumage de l’aigle. Après l’aigle, l’homme est venu. Il a fait alliance avec l’aigle. L’aigle lui a donné sept plumes, dans lesquelles étaient les sept couleurs du secret, et par la puissance de ces sept plumes, l’homme est devenu sorcier. »

Extrait du livre « Les sept plumes de l’aigle », d’Henri Gougaud ( collection « points », éditions du seuil)

Poulet rôti

C’est indéniable, j’adore le poulet rôti. La peau dorée, bien croustillante, saupoudrée de sel et de fines herbes, un régal! Maryse et ses trois gosses aiment aussi ce plat divin. Alors, un dimanche par mois, je les invite à la maison pour le déjeuner. J’embroche le poulet, le mets dans le four, programme quarante minutes de temps de cuisson, et à midi tapantes, les trois mouflets et leur mère débarquent.

Maryse va sur ses quarante cinq ans, jolie femme, poitrine souple et hanches coquines, toujours vêtue d’une jupe et d’un chemisier légèrement échancré, quelle que soit la saison, y compris donc celle où les poules pondent des oeufs durs pendant que les affamés claquent des dents. Ses trois enfants, Robin, Pascale et Lucien, sont encore assez jeunes pour ne pas trop se moquer des vieux comme moi, qui vais sur la cinquantaine. Ils savent surtout ruser pour obtenir des choses qu’en temps normal leur mère leur refuserait. Robin, par exemple, est expert dans l’art de me faucher des cigarettes et d’emboucher ma fiole de Glenfiddish (qui a son âge, quinze ans), planquée en haut du placard de la cuisine. Bien sûr, ce n’est qu’une fois qu’ils sont partis que je m’en aperçois. Pascale doit me faire les poches. Mon portefeuille est dans la poche intérieure gauche de mon manteau accroché sur une patère, dans le vestibule. La gamine est de petite taille, mais je découvre toujours le siège de mon bureau à proximité du porte-manteau. De là à ce qu’il se déplace tout seul… Quant à Lucien, s’il ne fauche rien, il engloutit tout. Il mange comme quatre et lèche toutes les assiettes. C’est lui que je crains le plus, dans ce microcosme. Un de ces jours, il attaquera bien mes plantes vertes.

Ce dimanche se présente sous les meilleurs auspices. Les gamins sont en pleine forme, et un voisin doit les emmener au cinéma en début d’après-midi avec ses propres enfants, ce qui nous permettra, à Maryse et moi, de faire tranquillement la vaisselle. Enfin, vous voyez ce que je veux dire.

A midi trente cinq, le fond sonore de ma radio (j’écoute la radio quand je cuisine) se tait. La radio s’éteint, le four aussi. Le poulet reste en berne, pétrifié dans sa giration interrompue. Des gouttes de graisse suintent, tombent négligeamment dans la lèchefrite. Les plombs ont sauté. Je file remettre l’électricité en route. Les plombs n’ont pas sauté. C’est une coupure de courant. J’appelle mon voisin, qui habite à deux kilomètres. Oui, ici aussi, il n’y a plus de jus, et notre gigot d’agneau va tourner de l’oeil, si ça dure.Je retourne fissa dans la cuisine pour voir l’aspect du poulet. J’aperçois Lucien le nez plongé dans un paquet de chips. Du calme, du calme, Denis, me dis-je. Lucien, va dire à ta mère, elle est dans le jardin, qu’il y a une panne d’électricité. Et j’en profite pour planquer le pain et la charcuterie dans un endroit secret avant le retour du glouton.

Pas de panique. J’essuie dans un torchon propre les pommes de terre découpées en lanières, puis file au garage récupérer un vieux camping-gaz à deux feux des années 90. J’espère qu’il ne va pas exploser à l’allumage. Non. Ca fonctionne, il y a du gaz, je le sens au poids de la bonbonne. La friteuse est en équilibre précaire, vue sa taille, mais ça chauffe correctement. Maryse me rejoint dans la cuisine. On s’informe en langage sourd-muet de la situation. Je fourre un peu mon nez dans son corsage, par anticipation d’un rhume des foins qui me ferait éternuer de manière désobligeante. Maryse frotte mes fesses pour créer de l’électricité statique, en attendant le retour du courant alternatif. J’entends une chaise tomber dans le vestibule, un cri étouffé auquel je ne prête aucune attention. Maryse jette une frite dans l’huile, qui se gonfle de bulles. Je balance le stock. Dix minutes. Le temps de manger le hors d’oeuvre: salade de tomates et carottes râpées.

A treize heures vingt cinq, toujours pas de courant. La charcuterie est passée en plat principal, avec les frites. Le dessert a été avalé en quelques minutes (un Paris-Brest). D’habitude, les gosses flemmardent devant la télé, à cette heure. Là, il faut les occuper, en attendant l’arrivée du voisin. J’espère qu’il n’a pas eu l’idée saugrenue d’appeler sa mère qui habite en ville, pour savoir si la panne était générale, car dans ce cas, c’est bernique pour le cinéma. Des oiseaux se posent sur les fils électriques et nous narguent. Dès l’automne, j’adopte un chat. On verra qui rira le dernier. Finalement, à quatorze heures tapantes, le voisin arrive avec sa marmaille. Il a appelé sa mère. Je m’attends au pire. C’est une grève tournante. Là-bas, tout fonctionne normalement. Ouf. Allez, les gosses, dépêchez-vous, sinon vous allez rater le début de la séance! Le minibus repart en soulevant la poussière de la cour. Les oiseaux s’envolent. Deux minutes plus tard, la radio se remet en marche, ainsi que le four, que le compteur à Kwh, que toutes les machineries soumises aux fluides survoltés.

Le poulet reprend sa giration pendant que je prépare le café. L’air est doux dans le jardin où nous sommes installés, tasses fumantes en main. Les oiseaux sont partis se cacher pour ne pas mourir de par leur attitude ridicule. Je raie mentalement l’adoption d’un chat pour cet automne. J’oublie la chaise renversée dans le vestibule, les cigarettes disparues et la fiole de Glenfiddish vide, les emballages de chips répandus dans la maison, j’oublie le poulet qui se calcine dans le four du fait de la programmation automatique, j’oublie tout ce qui entraverait mon impatience à sauter sur Maryse, à rouler avec elle sur le tapis d’herbe tendre, à la bécoter en tricotant des kilomètres de caresses vagabondes, j’oublie tout comme on part en voyage en laissant son passé sur le quai, j’embarque sur le voilier de la beauté en jupe et décolleté, je respire et croque cette peau dorée, bien croustillante, saupoudrée de sel et de fines herbes, un régal!

-ça va, mon poulet?

-parfait, Marysette, je t’adore!

 AK Pô

17 07 11

Chapeau, ou agréables chinoiseries

Je me souviens de ce type

qui avait fendu le crâne

d’un autre à coups de mâchette

parce qu’il cherchait une idée

et que l’autre lui avait répondu

qu’il en avait plein la tête.

– Bon. Et alors, t’es content ? (c’est Marjo qui parle). Tu as écrit ta petite connerie et maintenant, qu’est-ce que tu vas faire, la sieste ?

– pas avant d’avoir corrigé les fautes d’orthographe (c’est moi qui l’ouvre, là). Tu mettrais un chapeau à machette, toi ?

– ben, si c’est pour se faire fendre le crâne, j’en mettrais pas non plus sur crane.

– judicieux… mais avec un chapeau, si la lame de la mâchette est un peu ébréchée et le chapeau élimé, ça peu riper, et le drame devient comédie.

– tu joues avec le feu, Gustave.

– je cherche une idée, Marjo.

– alors va faire la sieste, ou ce sont les lecteurs qui vont s’endormir.

– les lecteurs, je m’en fous, je n’écris que pour les lectrices. Et encore, uniquement pour les charmantes lectrices, les autres, grognonnes dans ton genre …mais non, c’est pour te faire râler ! tu mettrais un chapeau à raler, toi ?…

– je vais te les faire avaler, tes chapeaux et tes sabres, si tu continues à m’agacer, Guss, j’ai plein de boulot, moi, j’embauche aussi les petits malins dans ton genre, tu vois. D’ailleurs, t’as pas mis de chapeau pour faire le malin, mais tu le portes pour jouer au mâle, dès que tu sors d’ici, comme tous ces types qui se fendent d’âneries en sautant par la fenêtre pour attraper une idée au passage.

– Marjo, tu n’es pas gentille. Je fais un métier difficile, tu le sais bien. Les idées ne s’attrapent pas dans les filets à papillons des satrapes. De plus, tu sais très bien que mon patron me paie à la quantité d’accents circonflexes que je parviens à placer sur les mots. Je te rappelle également que mon aller-retour au Havre m’a coûté une petite fortune, moi qui, comme un idiot, croyait fermement y trouver un havre de paix tout à fait idéal pour m’y remplir la tête de créativités diverses et variées. J’aurais mieux fait d’aller à Bâle. J’en suis revenu hâve, pâle et hâlé, avec un mal-être tel qu’en rentrant je n’avais qu’une envie : aller me pendre à une branche de hêtre dans la haute vallée d’Ossau.

-tu aurais dû. Je te vois très bien, marchant à tâtons avec un parfait imparfait du subjonctif pour compagnon, qui t’entraînerait dans les forêts de chênes en inventant la poudre et le salpêtre. Gustave, tu devrais aller te reposer un peu, je crois que tu as ton compte, là.

– voyons, reprenons depuis le début, Marjo.

– oui, comptons…

– finalement, je trouve le résultat pas trop mauvais, qu’est-ce tu en penses?

– T’as fait fort, Guss, je te tire mon châpeau.

– ah non, retire-moi ce chapeau du mot chapeau, on va nous prendre pour des illettrés !

– je l’avais mis parce qu’avec ce qu’on va gagner, on aura droit à un petit gueuleton, mais sans apéro.

– écoute, Marjo, si le patron ne nous paie pas l’apéro, c’est bien simple, je l’envoie paître !

– certes, mon Gustave, ton patron c’est une chose, mais les lecteurs, ils ne vont pas être déçus?

– ce sont toujours les mêmes, qui sont déçus, Marjo chérie, ceux qui n’aiment que les accents graves.

– tu as raison, mon homme. Allons faire la fête en faisant la sieste, et laissons les râleurs à leurs bouffées de châleur !

– ça c’est dit, ma Marji !

-par AK Pô

11 04 12

Le printemps sans hirondelles

 

bergeronnette

Le mois de mars battait son plein. Je m’étais installé à la table de la cuisine, à vrai dire mon bureau jusqu’à ce que sonne l’heure du coup de feu du dîner. Du coin de l’oeil j’y surveillais ma compagne. Elle cuisinait en remuant sa croupe, pendant que l’ordinateur mettait une dizaine de minutes à être exploitable visuellement. Dehors, le ciel était d’un bleu innocent comme le sont les yeux d’un enfant qui aurait les yeux bleus mais n’aurait pas encore assassiné ses parents avant l’arrivée de la police. Des yeux pervenche. J’ignorais ce que je faisais là, assis devant cet écran qui me demandait tout sur ma vie privée, y compris mon identité IP, mais rien de celle que je recherchais désespérément: qui j’étais véritablement, où j’aimerais vivre, avec qui voyager, faire l’amour, être vivant sans contrainte, danser le tango. Mourir sur l’écran en me regardant taper sur des touches inutiles constituait l’immédiat d’une réponse qui n’avait pas de sens. Seuls mes doigts absents de toute volonté pianotaient sur le clavier, danse macabre qu’aucune chorégraphie, aucune musique sensuelle n’explorait. Le goût du papier, l’encre du stylo, la mine de plomb du crayon, tout cela m’avait quitté avec la révolution numérique. J’avais bien encore deux mains, mais plus de doigts tactiles, charnus, sensuels, aimables joueurs de plume. Quand les fourneaux se sont éteints que le silence a cédé sa place aux parfums exotiques du repas rapidement consommé

je suis allé sur le perron fumer une cigarette. Dans le jardin, les chats prenaient leur part de soleil vespéral, mais un vent frisquet me fit tenir à l’angle de la maison, d’où je pouvais les observer tout en allumant quinze fois mon mégot de tabac roulé aux hausses systémiques de nouvelles taxes qui reflétent un système politique plus malade que le tabagisme, celui-ci se partageant aisément entre fumeurs qui vont dehors et non-fumeurs,dedans. Quarante ans de délits fumigénes et toujours pas de cancer. La prostate et le colorectum en alerte, il fallait bien penser les plaies et panser les dépenses des soi-disants sauveurs de la Nation. Sauf que le vent emportait sous son bleu le travail du ciel, qui annonçait, (il suffisait de lever le nez), la révolte des nuages de fumée, des ouvriers fantômes et de l’exaspération globale d’un monde fulminant. J’écrivais dans ma tête tout en avalant la fumée bleue. Soudain, je me suis mentalement arrêté de pianoter. J’ai eu cette drôle d’impression que le clavier, resté sur la table de la cuisine, écrivait seul, contrôlait mes doigts. En fulgurance me revînt un vieux film, « la main »(?), dans lequel un homme, pianiste, voit deux mains coupées jouer la nuit sur l’instrument, devient fou et s’étrangle lui-même. (résumé peut-être très simpliste, vu que ce film m’a marqué quand j’étais tout gamin et qu’à présent je n’en ai pas trouvé signe sur You-You tube). Qui saurait dire si après tant de rallumages la braise de mon mégot n’évoquait pas la fin ultime du condamné à qui l’on tranchera la tête, dans l’unique but de l’empêcher de fumer, au nom de la Nation et du déficit de la Sécurité Sociale (un trou dans lequel bon nombre de têtes pouvaient encore tomber dans le saint discours des sauveurs de l’âme nationale).

Il y eut un étrange moment, alors que je rallumais sans vergogne, par défi, mon mégot à l’angle de la maison. Les chats dormaient, caressés par le soleil qui chatouillait leurs poils, mais pas un seul chant d’oiseau venu des arbres, ou du sol regorgeant a priori de vers de terre ( genre lombric et non ombilic des limbes, à moins d’être un peu Arthaud) ; ce silence m’inquiéta. Je savais les chats bien nourris, assez inaptes à une vraie chasse (deux cadavres d’oiseaux en six mois). J’en déduisis que le vent avait emporté le chant des oiseaux. Que le gamin aux yeux bleus était devenu complice du ciel et du vent, que son ingénuité enfantine possédait cette inaptitude chronique à témoigner sur l’aventure des oiseaux, ni à comparaître devant la Justice. Dehors, le ciel serait de nouveau d’un bleu innocent comme ceux de l’enfant qui avait les yeux bleu pervenche et avait assassiné ses parents avant l’arrivée de la police. Le silence des oiseaux serait alors une affaire réglée. Sauf si les oiseaux devenaient plus gros que les chats, et qu’en silence (hormis le frottement des ailes dans l’air), quand un chat sommeillerait sous la lune, pof ! Un oiseau l’embarquerait et plus loin le dévorerait. Une pratique politicienne. Vous demandez la lune ? regardez-la les yeux bien écarquillés, Baissez les paupières. Ouvrez-les. Bravo ! On vous a oublié, dépecé et a ciao jusqu’à la prochaine curée !

La lumière du soir vieillissait mes doigts d’arthrose alors que les premières fleurs émergeaient dans le jardin. Les pruniers avaient la primauté de l’éclosion, les figuiers viendraient en dernier. Pas d’abeilles, pour l’instant. J’espérais que. Qu’elles. Qu’au moins quelques unes..Rien. Alors je suis retourné dans la cuisine, à ma table de travail, face à un écran qui ne reflétait qu’une image de ma virtualité. Je ne savais plus écrire avec un stylo. Le baron Bic avait fait fortune, les marchands d’encre relevé le défi des imprimantes. Le bleu du ciel serait’il ainsi remplacé par celui de l’ennui ? La nuit assombrissait le ciel, le vent ne parvenait pas à chasser les étoiles ; le printemps dansait un peu partout. Il ne manquait rien. Ô bien sûr, au mois d’avril, les poissons passeraient sur nos têtes, en même temps que les drones de Pâques, et ensuite et ensuite et ensuite nous deviendrions ce qu’enfin nous avions fini par devenir : des cons.

http://www.lemonde.fr/biodiversite/article/2018/03/20/les-oiseaux-disparaissent-des-campagnes-francaises-a-une-vitesse-vertigineuse_5273420_1652692.html

Sur France infos cet article du 26/03/2018:

https://www.francetvinfo.fr/societe/education/numerique-a-l-ecole/vos-enfants-seront-ils-bientot-incapables-d-ecrire-a-la-main_2641772.html#xtor=EPR-51-%5Bvos-enfants-seront-ils-bientot-incapables-d-ecrire-a-la-main_2675072%5D-20180326-%5Bbouton%5D

AK Pô

20 03 2018

Ptcq

 

Les sœurs Labèque me clouent le Bach (une pluie de notes pour aimer le lundi)

Je ne suis pas du tout expert en musique classique, mais j’aime les prestations de ces deux sœurs virtuoses. Hier, sur Arte, j’ai été séduit par leur interprétation de Philip Glass (voir en second morceau), mais la primauté est revenue à ce concerto de Bach :

 

prestation quatre mouvements de Philip Glass:

Question de moyen

samedi 13 mars 2010

 

Comme à son habitude, sur le coup de dix neuf heures vingt cinq, l’oeuf sautillait dans la poêle en compagnie d’une tranche de lard et du lait frémissait dans la petite casserole bleue émaillée dans laquelle une dose de purée toute faite viendrait choir avec sa pincée de sel et le râpé. La journée était bien finie, malgré les quelques rayons de lumière tardifs qui traversaient le vitrage de son T2 de la rue Rivarès, avec vue sur l’escalier en colimaçon du centre Bosquet ; la radio était branchée sur France-Inter, où débutait l’émission « le téléphone sonne », et la voix inusable de son animateur, qui devait à ce jour avoir passé l’âge de l’invention de l’onde accoustique tant ses paroles étaient roboratives, graillonnait en stéréo avec la gazinière.

Le maître des lieux gérait ainsi sa journée : au petit-déjeuner, bien avant sept heures, cours magistral d’un professeur du collège de France sur France Culture, auquel il ne pipait rien mais qui l’éveillait en douceur, a contrario des auditeurs qui assistaient réellement au cours et dont quelques baillements traversaient de basses les enceintes du poste, malgré le sifflotement de la cafetière. Durant ses allers-retours pour le travail, il écoutait France Infos, car des gens très bien, un peu tâtillons certes, mais instruits, le lui avaient conseillé (sans le lui dire pour autant). Depuis, il savait tout sur les quatre évènements quotidiens de la planète, par la force tourniquante et répétitive de nouvelles replacées toutes les dix minutes sur le prompteur du journaliste de garde. Puis, dans la nuit profonde, France Musique l’endormait sur des notes jazzy après de longues heures de classicisme soporifique.

Le sujet de l’émission du soir était médical : le cancer de la prostate peut-il avoir des influences néfastes sur la maîtrise budgétaire des crises de nerf sociales ? Les invités, sociologues, consultants en marketing, spécialistes en toux et azimuts, grands professeurs des Hopitaux de Paris, tous munis de leur petit bréviaire de librairie qu’ils devaient vendre aux auditeurs espantés lors du débat (sous peine de tomber dans l’oubli avant la grand’messe du vingt heures), se promettaient d’initier les plus atteints aux bienfaits de leur savoir et les ignorants récalcitrants aux dangers encourus par leur méconnaissance des probabilités d’en être atteint un jour. Le débat fut donc lancé, et les premières questions d’auditeurs (Françoise de Romorantin, Bernard de Juvisy, Romain de Carpentras) vinrent l’alimenter. La purée fumait dans l’assiette, sculptée à la fourchette en forme de volcan avec dans son cratère une noix de beurre fondant, cependant que l’oeuf miroir et la tranche de lard s’appuyant sur les contreforts jaunâtres répandaient leur gras en irisations chagrines. Le silence fatidique qui s’instaure toujours au moment précis où l’homme constate que son assiette est pleine et qu’il va goulûment pouvoir la vider fait partie prenante de la vie. Chaque être humain a connu cet espace temporel unique, où l’oeil dévore ce que la bouche n’a pas encore broyé.

Nous avons maintenant en ligne Marco, de Sao Paulo, allô, Marco, excusez-nous de vous avoir fait patienter au standard mais nous avons beaucoup d’auditeurs ce soir, je vous en prie, posez votre question. L’homme blêmit, la fourchette en suspens au-dessus du cratère. Ses yeux roulèrent dans leurs orbites, les planètes constellèrent le plafond et il lui sembla que des escaliers en colimaçon du centre Bosquet un vent cyclonique descendait à la vitesse grand V, se dirigeant droit sur lui, emportant au passage le Monte-Charge et toute sa troupe, qu’un raz de marée frappait violemment les flancs de son volcan jaunâtre qui maintenant éclatait en mille brisures stellaires sur les murs, le placard, les étagères de la cuisine.

Marco,(se dit-il), réagis ! Tu dois absolument poser TA question, des millions d’auditeurs attendent impatiemment, certains dans l’espoir de guérir, d’autres de savoir pourquoi le sujet les captive alors qu’entre hier et demain personne n’est venu réparer TA ligne de téléphone, que tu n’habites pas à Sao Paulo mais à Pau, dans un petit appart minable mais si joliment décoré que même l’aspirateur, fidèle chien de berger, laisse les moutons paitre en toute liberté. Marco, Marco de Sao Paulo, vous nous entendez ? Votre appel vient de loin, mais nous avons des auditeurs dans le monde entier, car je vous rappelle (le temps que nous rétablissions la liaison) qu’en données cumulées des stations Radio France est seconde au niveau de l’Audimat après RTL, qui balance toutes les cinq secondes un message publicitaire comme ses concurrentes inutile de le rappeler chers auditeurs merci de votre fidélité. Bon, on me dit au standard que notre correspondant ne parle pas français. Professeur H., vous avez fait de longs séjours en Amazonie relative pour étudier le cancer prostatique des cariocas et ses conséquences sur la dégénérescence de la violence dans les favelas, un mot là-dessus ?

Marco se tord de douleur dans sa cuisine ; les mots ne veulent pas sortir. Seules des fourchetées de purée que le blanc d’oeuf lisse nourrissent sa bouche béante, la question reflue dans son gosier et le lard à l’épaisse couenne emprisonne ses hardiesses gutturales. Il devient ventriloque alors que tourne l’heure, que les questions abondent, que les bouquins se vendent comme des petits pains à l’étalage des connaissances. Sur le bout de sa langue, étrangère au débat radiophonique, pousse un bouton de fièvre. En léchant le parquet une écharde sournoise l’empêche de parler à son assiette vide que relaie le pic du Midi d’hertziennes micro-ondes. Trop tard, c’est cuit pour ce soir. Dans le lointain de ses oreilles le générique de fin drelin drelin résonne, la météo prédit pour demain une journée de chien et les infos rappliquent à l’heure de la vaisselle. Plein de dépit mais le ventre rempli, il se relève, ramasse sur la table en désordre les couverts et l’assiette, replie sa serviette et secoue la nappe par la fenêtre. C’est alors qu’avec nostalgie s’envole la question qu’il n’a pas pu poser :

A quoi bon ?

-par AK Pô

07 03 10

%d blogueurs aiment cette page :