Les frivolités du jeudi: Anne Léonard et Patachou

Amusant!

 

les témoignages du temps présent (2) : Augustin Bralunghi

Je me nomme Augustin Bralunghi. Mes origines sont siciliennes et mon père, humble pécheur, tant face à la mer qu’à Dieu, a disparu alors que naissait mon cinquième frère. A cette époque d’après guerre les lits grinçaient plus vite que ne tremblait la terre. Et les hommes fuyaient, en quête d’une Pachamama sud-américaine, plus ronde et sensuelle que la peau desséchée des femmes de l’île qui nous avait vus naître.

A dix sept ans,pour plaire aux filles, je comptais sur mes doigts les syllabes : je rimaillais. Certes, mes vers n’étaient pas excellents, et mes conquêtes amoureuses plus rares que le destin des poètes survivants après dix années d’écritures. Ceci a certainement un lien avec mon témoignage. Car l’origine, si elle n’est pas linguistique n’en reste pas pour autant étrangère. Comment comprendre alors que rimaille et remaille ne soient associées dans mon destin ? Il suffit que je vous dise pour quel métier des centaines de kilomètres m’ont séparé de mes origines. J’en ai presque honte, mais je suis fier d’être encore ce que je n’étais pas alors. Voici la vérité : je suis remailleur de filets dans un hypermarché. Ce ne sont pas des filets de pêche, mais de ces filets enveloppant les sacs de pommes de terre de 3 à 25 kg, ou les paquets d’oignons, les bûchettes de bois, ou les produits qui enveloppent dans leurs filins l’attractivité et que les clients glissent, grâce à une large et solide poignée, dans leur chariot.

Mon travail est triste et répétitif. Mais il est également consensuel. La majeure partie de ces filets plastique est suffisamment fragile pour que des mains de paysan les transperce par inattention. Une ou deux patates roulent alors sur le présentoir. Quelques grammes perdus, direz-vous ; vous êtes loin du compte. C’est comme les miettes qui construisent le pain. Je témoigne en connaissance de cause, car je sais que ma cause est indéfendable, car personne ne peut comprendre la souffrance que génère mon métier. Ici, tous se moquent de moi, les bouchers, les serveuses, les caissières…

La plupart du temps j’ai droit à des réflexions telles que : « alors tu nous le tricotes quand, ton pull ? », ou « la daurade royale s’est échappée de mon étal, Augustin, t’as mis le filet en place ? »

Toutes ces remarques me renvoient à mes origines, et mes origines sont les mêmes que celles et ceux qui me dénigrent. Avec ce petit aspect : ils parlent une langue qui a oublié leurs ancêtres. Moi, je rafistole les sacs de patates en mettant de côté celles qui, sorties du sac, seront mises en vente au détail. Quitte à duper les grosses pognes des paysans, quitte à duper les marchands d’aïl et d’oignons, les tisserands de produits ensachés dans la beauté des produits s’expose aux trahisons des marchands. Personne n’y verra que du feu. Comme les salades ou le persil dont les brins retombent dans le présentoir.

A dix sept ans, pour plaire aux filles, je rimaillais. La vie me souriait, les filles se détournaient souvent mais à l’époque je remaillais les filets de mon père, j’étais comme on dirait un paysan des mers. Je voulais témoigner pour raconter une histoire qui n’existe pas simplement parce que ces histoires n’existent plus.

AK

03 10 2019

photos prises à La Pointe Courte, à Sète, en 2013…

les mardis de la poésie: Henri Michaux

Avis aux jeunes ménages

Dès qu’on oublie ce que sont les hommes, on se laisse aller à leur vouloir du bien.
C’est pourquoi, sans doute, on conseille de se recueillir de temps à autre, de faire retraite.

Qui n’a pas de femmes ne songe qu’à les caresser.
Qui femme a, la caresse, mais ne songe qu’à la battre.
Eh bien, qu’il la batte… pourvu qu’elle ne s’en aperçoive pas.

Cependant mieux vaut encore la tuer.
Après, ça ira mieux.
Vous vous sentirez plus d’aplomb comme si vous veniez de fumer une bonne pipe, une vraie bonne pipe.
Elle aussi d’ailleurs et elle vous appréciera davantage, vous trouvant moins préoccupé, plus vivant, plus aimable, car vous le serez, c’est immanquable.
Mais il faudra peut-être la retuer de temps en temps.
La paix dans le ménage est à ce prix.

Vous le savez maintenant.
Vous ne pouvez plus reculer…

D’ailleurs, elle-même vous tue peut-être depuis le premier jour que vous avez passé ensemble.
Pour une femme un peu délicate, un peu nerveuse, c’est presque un besoin.

Henri Michaux

in : https://www.poemes.co/henri-michaux.html

les chansons ringardes : Elmer food beat

C’est recyclable?

 

c’est arrivé près de chez vous

Du Poelvoorde des débuts dans un film de 1992 plein d’humour noir (extraits).

Faux documentaire où une équipe de journalistes suit Ben, un tueur, qui s’attaque plus particulièrement aux personnes âgées et aux personnes de classes moyennes. Peu à peu les journalistes vont prendre part aux crimes de Ben. (http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=7383.html)

https://www.lavenir.net/cnt/dmf20170517_01005370/pourquoi-25-ans-apres-c-est-arrive-pres-de-chez-vous-est-toujours-aussi-culte

 

 

L’oiseau et le marin

L’oiseau

Celui qui écoutait

Sans pépier

Les racontars des hommes

Incapable de s’envoler

Sur sa branche perché

L’oiseau

De sa plume distraite

Nota tous les méfaits

Sans pépier

Sans papier

Tout cependant

Fut consigné

A l’encre des sureaux

Ancres marines

Oiseau naufragé

Sur le bastingage

Oiseau sans âge

Oisif sans ailes

Qui écoute la mort

Mêle ses rires

A la croisée des mers

Au refrain des marées

De ta plume discrète

Longe les quais

Marin marin

L’oiseau l’a dit

Ta mère se meurt

Sa tombe est pleine

De bonne terre

Si tu reviens, si tu reviens

Un jour écoute

L’oiseau te parlera d’elle

Sur sa branche perché.

04 10 2019

le parlement des singes de Banksy

A la fois triste (à cause du Brexit) et amusant (le Parlement anglais avec tous ces épisodes surréalistes), ce tableau de Banksy a été vendu ce jour (inutile de parler du prix). Grand prix de l’humour noir!

A découvrir dans cet article du Monde

 

les témoignages du temps présent (recueillis par Chinou) : Jean-Jacques Espalongue

TEMOIGNAGES

Je m’appelle Jean-Jacques Espalongue. Je suis photographe de métier et, comme dans tous les boulots, la concurrence est rude ; il faut gagner sa vie. Je travaille depuis quinze ans comme professionnel dans la prise de vues , vues qui se retrouvent dans ces catalogues en papier recyclé qui remplissent les boîtes à lettres de millions de consommateurs. Mon travail consiste à photographier sous divers angles des barquettes de côtelettes, des rôtis, des légumes en vrac, des packs de bière, des lessives, des charcuteries et des produits ménagers ; mais la liste n’est pas du tout exhaustive. Les photos (quelques centaines de clichés par séance) sont ensuite retravaillées pour leur donner ce que les managers appellent « un regain de fraîcheur » . C’est un travail difficile, mais moins risqué que reporter de guerre du temps de Franck Capa, ou de grand témoin de la Planète comme l’est encore Salgado. Ici, on lutte pour faire de moches images pour vendre de la merde à bon prix.

J’ai tenu à témoigner car, sans vouloir frauder le fisc, j’ai mis deux poissons (des daurades royales) et deux tranches de rumsteck dans ma sacoche, pensant que personne ne s’en rendrait compte. C’était compter sans l’odeur, et surtout sans le chien des vigiles qui surveillent la porte arrière de l’hypermarché, réservé aux livraisons et interdit d’accès. Le chien a eu droit à un rumsteck comme prime immédiate et les deux vigiles ont enveloppé les daurades royales dans un sac plastique recyclable, comme quoi la misère est égale pour les gagne-petits. Ils m’ont laissé le deuxième rumsteck, ils savent que moi aussi j’ai une famille, mais m’ont rappelé que demain je devrais me présenter au bureau du personnel à neuf heures tapantes. Ces deux salauds m’ont prévenu : nous gardons les arêtes et les têtes des deux daurades comme preuve du vol. Tout juste si le chien n’allait pas témoigner à son tour en aboyant que la bidoche n’était pas tendre.

Hier soir, je suis rentré chez moi. Emilie regardait la télé, zappant entre deux émissions stupides où des gens partageaient un repas et le critiquaient, entre des chambres d’hôtes où ils balayaient du doigt chaque recoin en quête d’un mouton de poussière. Seuls, face au rumsteck que je posai sur la table nos deux enfants accoururent. Avec des pommes de terre, le repas serait excellent ; mais Emilie ne bronchait pas, assise dans le canapé. C’est aussi pour cette raison que je témoigne. Mon épouse était en pleine catharsis devant le plat qu’un des branleurs de la télé terminait de cuisiner : un tournedos Rossini. Je fus saisi d’effroi ! Comment être fasciné par un tournedos quand on aime Rossini ? En lui tournant le dos ? Certes pas.

Je préparai hâtivement quelques frites pour les enfants que je plongeai dans l’huile (les frites). Puis je filai dans le séjour, tenant dans ma main gauche le rumsteck et dans la main droite, contournant le canapé, je brandis soudain la viande de bœuf encore sanguinolente que je jetai sur le poste de télé. Emilie, qui était habituée à la consommation de stecks à la Rossinante, bondit d’effroi et de bonheur, tout en sautant dans mes bras. (D’habitude, c’était pour une souris ou une araignée qu’elle sautait ainsi.)

« -d’où sors-tu ça ? demanda-t-elle

« -de ma dernière séance de shooting, Emilie

« -tu as shooté un bœuf ?

« -non, juste le patron et deux vigiles, Love. Maintenant, on mange et prépare les valises, on quitte le pays ! Adieu les prospectus de merde, on va photographier les gens et les paysages, les villes et les monuments, le regard des enfants et les sillons dans la peau des vieillards. »

Je m’appelle Jean-Jacques Espalongue. Je voulais témoigner, car si jamais ici ou là vous me croisez, une chose est sûre : vous ne me reconnaîtrez pas. La raison en est simple : je n’existe que sur des catalogues qui finissent dans les poubelles. Au moins comprendrez-vous que désormais ma vie, comme la vôtre, est ailleurs.

AK

03 10 2019

PS: je n’ai rien trouvé sur Jessye Norman interprétant un opéra de Rossini…hélas

du positif pour le huitième continent? The ocean cleanup

lu dans le Huffington post ce jour.

Boyan Slat, jeune fondateur de 25 ans d’Ocean Cleanup, qui avait fait parler de lui lors du lancement de son « dépollueur de l’océan », a annoncé avoir attrapé du plastique à grande échelle pour la première fois.

les mardis de la poésie : Michel Leiris

Belle

Pour découvrir l’existence de filons extasiés dans les profondeurs mouvantes de ton corps mes doigts sont des baguettes de sourcier

Bizarres serpents de la colère

mes meubles se haïssent dans ma chambre à coucher et leurs grandes batailles immobiles rappellent celles de nos mains celles de nos lèvres celles des vapeurs fiévreuses qui
jaillissent à minuit

dans les ports celles des maisons qui invisiblement du haut en bas se

déchirent lorsque les pas d’une femme trop belle ont résonné

Elle était belle comme le jour

Beauté c’est la couronne ardente c’est la rumeur qui parcourt l’arbre du cœur à l’écorce par l’aubier

Beauté c’est la splendeur d’une bouche qui se plie blessée par les remous d’un langage trop amer comme sont toutes les langues qui veulent dire quelque chose

Elle était belle comme un miroir

un miroir déformant où se reflètent rendus égaux par la

commune irréalité ceux qui sont laids et ceux qui sont d’une élégance

insensée

Les glaces se terniront lorsque ses lèvres auront précisément cessé

de donner à la petite glace de poche ce précaire signe dévie

les miroirs mûriront

puisque tout ce qui se ternit mûrit

Et en effet

c’est la mort éternelle qui — rongeant corps et

visages — donne à certains ce charme inoubliable des vieilles choses dédorées
Bouts de lacets cassés
Cœurs morcelés
Yeux envolés
Ongles coupés
J’aime tout ce qui se défait fruits mûrs qui tombent à terre juste à temps pour

masquer leur déroute dans la nuit

O blancheur inaltérable des auréoles ternies
Corps ravagés
Faces flétries

Statues branlantes que minent les moisissures et la

pluie
Je n’aime que votre forme dévastée pareille à tout ce que l’amour fait décroître et blêmit

 

in : https://www.poemes.co/

Sur Michel Leiris : https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Leiris

 

%d blogueurs aiment cette page :