La petite chronique noire de monsieur Pas-le-Temps

Musiques (c’est bon pour la santé) :

Traductions tirées de https://www.lacoccinelle.net/

Day-o, day-ay-ay-o
Day-o, day-ay-ay-o
Daylight come and me wan’ go home
Le jour s’ lève et moi j’ veux m’ rentrer
Day, me say day-ay-ay-o
Le jour ! moi j’annonce le jour, moi je dis le jour, moi je dis day-ay-ay-o
Daylight come and me wan’ go home
Le jour s’ lève et moi j’ veux m’ rentrer

Work all night on a drink of rum
A trimer toute la nuit avec un seul verre de rhum…
Daylight come and me wan’ go home
(Chœur) Le jour s’ lève et moi j’ veux m’ rentrer
Stack banana till de morning come
A empiler des bananes jusqu’au petit matin… .
Daylight come and me wan’ go home
(Chœur) Le jour s’ lève et moi j’ veux m’ rentrer
Come, Mister tally man, tally me banana
Allez Msieur le p’tit chef, fais-moi passer des bananes
Daylight come and me wan’ go home
(Chœur) Le jour s’ lève et moi j’ veux m’ rentrer
Come, Mister tally man, tally me banana
Allez Msieur le p’tit chef, fais-moi passer des bananes
Daylight come and me wan’ go home
(Chœur) Le jour s’ lève et moi j’ veux m’ rentrer
Lift six foot, seven foot, eight foot bunch
A soulever des régimes de six, sept, huit pieds !
Daylight come and me wan’ go home
(Chœur) Le jour s’ lève et moi j’ veux m’ rentrer
Six foot, seven foot, eight foot bunch
Des régimes de six, sept, huit pieds !
Daylight come and me wan’ go home
(Chœur) Le jour s’ lève et moi j’ veux m’ rentrer

Day, me say day-ay-ay-o
Le jour, moi je dis day-ay-ay-o
Daylight come and me wan’ go home
(Chœur) Le jour s’ lève et moi j’ veux m’ rentrer
Day, me say day, me say day, me say day,
Le jour ! moi j’annonce le jour, moi je dis le jour, moi je dis… . .
Daylight come and me wan’ go home
(Chœur) Le jour s’ lève et moi j’ veux m’ rentrer

A beautiful bunch of ripe banana
Un joli régime de bananes bien mûres
Daylight come and me wan’ go home
(Chœur) Le jour s’ lève et moi j’ veux m’ rentrer
Hide the deadly black tarantula
Planque la tarentule noire mortelle
Daylight come and me wan’ go home
(Chœur) Le jour s’ lève et moi j’ veux m’ rentrer
Lift six foot, seven foot, eight foot bunch
A soulever des régimes de six, sept, huit pieds !
Daylight come and me wan’ go home
(Chœur) Le jour s’ lève et moi j’ veux m’ rentrer
Six foot, seven foot, eight foot bunch
Des régimes de six, sept, huit pieds !
Daylight come and me wan’ go home
(Chœur) Le jour s’ lève et moi j’ veux m’ rentrer
Day, me say day-ay-ay-o
Le jour ! moi je dis day-ay-ay-o
Daylight come and me wan’ go home
(Chœur) Le jour s’ lève et moi j’ veux m’ rentrer
Day, me say day, me say day, me say day,
Le jour ! moi j’annonce le jour, moi je dis le jour, moi je dis… . .
Daylight come and me wan’ go home
(Chœur) Le jour s’ lève et moi j’ veux m’ rentrer
Come, Mister tally man, tally me banana
Allez Msieur le p’tit chef, fais moi passer des bananes
Daylight come and me wan’ go home
(Chœur) Le jour s’ lève et moi j’ veux m’ rentrer
Come, Mister tally man, tally me banana
Allez Msieur le p’tit chef, fais moi passer des bananes
Daylight come and me wan’ go home
Le jour se lève et moi j’ veux me rentrer

Day-o, day-ay-ay-o
Day-o, day-ay-ay-o
Daylight come and me wan’ go home
(Chœur) Le jour s’ lève et moi j’ veux m’ rentrer
Day, me say day-ay-ay-o
Le jour ! moi j’annonce le jour, moi je dis le jour, moi je dis day-ay-ay-o
Daylight come and me wan’ go home
(Chœur) Le jour s’ lève et moi j’ veux m’ rentrer

Strange Fruit
Fruit Etrange *

Southern trees bear strange fruit
Les arbres du Sud portent un fruit étrange
Blood on the leaves and blood on the root
Du sang sur leurs feuilles et du sang sur leurs racines
Black bodies swinging in the southern breeze
Des corps noirs qui se balancent dans la brise du Sud
Strange fruit hanging from poplar trees
Un fruit étrange suspendu aux peupliers

Pastoral scene of the gallant South
Scène pastorale du vaillant Sud
The bulging eyes and the twisted mouth
Les yeux révulsés et la bouche déformée
Scent of magnolia sweet and fresh
Le parfum des magnolias doux et printanier
Then the sudden smell of burning flesh
Puis l’odeur soudaine de la chair qui brûle

Here is a fruit for the crows to pluck
Voici un fruit que les corbeaux picorent
For the rain to gather, for the wind to suck
Que la pluie fait pousser, que le vent assèche
For the sun to ripe, to the tree to drop
Que le soleil fait mûrir, que l’arbre fait tomber
Here is a strange and bitter crop !
Voici une bien étrange et amère récolte !

__________

Quand Naguère en emporte l’Otan

Je suis parti d’ici dit le soldat, mais je ne pensais pas en arriver là. J’aurais du rebrousser chemin, camarade, mais pour moi revenir chez moi est plus risqué que de mourir ici, même si j’ignore aujourd’hui où je suis.

« mais, mon ami, ici tu es n’importe où » répondit son camarade. « Ici, c’est le front, ne pense plus à rien, tire au milieu du visage de ton frère, cet ennemi, et surtout oublies d’où tu viens, car tu n’y retourneras pas ! ».

Pour réconforter son camarade, il ouvrit un carnet sale qu’il tenait dans sa vareuse, à l’abri des bombardements. Il dit : « c’est un poème.Je l’ai écrit en mars à ma fiancée, mais aussi à ma mère.Veux-tu que je te le lise, Sergueï ? »

Son compagnon ne s’appelait pas Sergueï, mais hocha la tête en signe d’acquiescement .

« Il s’appelle Moï Lioubov. Je l’ai écrit hier soir. Tu me diras ce que tu en penses, Sergueï ». Le gars ferma les yeux, grognant « allez, lis, ne m’emmerde pas! la poésie n’est pas mon domaine, j’étais un scientifique. Genre 1+1 font 3, dans les algorithmes. Et maintenant mon sang coule , bordel ! La plaie ne cicatrise pas! » Alors lis-moi ton poème foireux, comme l’est cette guerre » .

Le soldat ouvrit son carnet. Par chance il avait écrit à la mine de plomb son texte, qui survivait ainsi à l’humidité de la tranchée. Le papier du carnet s’écornait sous la chaleur de sa vareuse, mais les feuillets restaient lisibles. Il commença :

« Ma chérie, toi qui es ma seule et véritable patrie,

Tu me manques tant que j’en perds l’appétit et le rire

Nous avons franchi les frontières de l’absurde

Pourtant je pense à toi, je combats pour survivre

Mais nullement pour conquérir un monde plus tranquille

Notre Nation est vaste, alors quel est ce jeu de quilles

Quelle partie se perd sur l’échiquier, quel déséquilibre

S’est-il abattu dans l’ouragan des souffrances inutiles,

Ma chérie, moï Lioubov, qui a déchiré notre destin

Qui a pris la place d’un avenir serein, est-ce l’oiseau

De mauvaise augure ou le fou sur l’échiquier mondial

Je ne sais, mon amour, mais je compte les jours

Qui me séparent de toi , de ma mère, des mille patries.

Dans lesquelles les gens vivent tranquilles. »

Sergueï à la fin de l’écoute, leva son index droit. « Tu sais qu’ils peuvent te fusiller pour avoir écrit ça ». »Mais non Sergueï, cette nuit je vais déserter. Mes combats sont ailleurs, la poésie n’est qu’une arme aux mains de la démocratie. Un peu plus tard dans la nuit on entendit des coups de fusil mitrailleur marteler l’univers. Au petit matin on ne trouva personne. Seule la guerre engendre des cadavres songea le déserteur, mais la vie : jamais !

01 10 2022

AK

Nos rêves et dinky toys

Il voulait dessiner un cœur sur le sable, à l’aide d’un vieux bâton de bois flotté qu’effacerait la marée montante. Comme un château de sable, sans doute, un message d’enfant certainement, sans récipiendaire, sans bouteille jetée d’un bateau rimbaldesque (de Rimbaud ou du Rainbow-Warrior) où sombrerait un message encore vierge malgré l’ humidité maritime.

Mais comme souvent les airs que l’on se donne chantent plus faux que l’eau où batifolent les canards et les baleines, on remet ses dessins aux mains du Destin. On dessine la vie selon les saisons vécues, qui sont devenues les plurielles des nombres premiers. Le sable égraine le temps, les chapelets égrènent leurs prières. Le sable est devenu poussière, et l’Homme cendre. Le vent nous portera (cf noir désir).

Il voulut plus tard mourir allongé sur un transat, mais tous étaient réservés sur le Titanic (ta mer!). C’est ainsi qu’il rencontra Clara, non sur un paquebot, mais sur la plage de Biarritz, où en été les chiens sont interdits mais dès l’automne autorisés à promener leur laisse et discuter, entre deux maigres arbres et des balustrades en béton, de la vie de la cité.

Près du Vieux Port, sur une plage entre celui-ci et la Grande, sa mère s’était installée, dans son maillot des années soixante. Il jouait aux petites voitures à côté d’elle,faisant des circuits dans le sable humide, jusqu’au moment où elle lui demanda de déguerpir en vitesse car la mer montait. Il perdit ses jouets, des NOREV et Dinky Toys.

Il faut sortir ses rêves des draps de lit, les émanciper par la profanation de règles absurdes que sont le temps et la vieillesse. Puis on prend le temps de vieillir souvent en riant avec de fausses dents. On a mordu la vie dans sa jeunesse, on cherche ses mots sur les grilles d’un Scrabble pour gagner une fin de partie. Mais dans le fond, on s’en fout. Que les marées montent ou descendent le sable sur la plage a tout effacé, le bois flotté est devenu décoratif et le cœur a disparu, ne laissant nulle trace.

Les vieux se mettent alors à chanter faux et disparaître , à dessiner ce que devient le monde, mais le monde a noyé ses espoirs dans l’océan des Turpitudes, le maelström des Inconnues. Le ciel est bleu comme les yeux des marins au long cours, pourtant il pleut et sans savoir pourquoi le vent nous portera. Sa mère, sur la plage biarrote, lui a demandé de filer en vitesse, laissant ses petites voitures ensevelies sous le sable, perdues à jamais. James Dean, Hitchcock , pouvaient rouler en paix dans l’eau salée : son enfance s’était noyée dans la précipitation.

Plus tard, quand il avait encore des dents de sauvageon, il s’est demandé comment mourir d’amour en mordant la vie à pleines dents sur les seins d’Éva, pour qui il avait gratté le sable avec un bâton pour dessiner un cœur. Ce n’était pas une bonne idée, mais durant des années, plus tard, il n’en trouva pas d’autre.

Alors surgit l’inattendu. Celui que l’on ne nomme jamais dans les jugements rendus par les Hautes Autorités, sous quelque enseigne qu’elles évoluent. L’inattendu, c’est un espace gigantesque dont on ne sent pas la venue : la retraite. On quitte le monde du travail, les vacances à la mer, les potes avec leurs châteaux de sable qu’ils pensent bâtir encore avant de s’en exclure ; mais sans s’en rendre compte. Le retrait, mois après mois, formule l’abandon et souvent la solitude. La pension est maigre et le sable lointain. Il faut vivre avec peu. Regarder la télé, le cinéma est loin et cher, alors James Dean, Hitchcock et les programmes insanes s’incrustent dans la vie quotidienne. Le ciel est bleu et pourtant il pleut, où sont partis les marins, pourquoi n’y a-t’il plus d’eau dans les rivières, où sont passés les NOREV et les Dinky toys ?

Les rêves sont suspendus aux pendules et les petits vieux vont saliver en entendant la sonnerie du repas du soir. Que fera Éva avec le Z qu’elle n’a pas pu placer au Scrabble et qui lui a fait perdre la partie ? Elle dira que les autres joueurs ont triché. Elle dessinera dans la purée du repas un gros cœur pour se souvenir qu’à une époque, elle roulait dans de rutilantes voitures, du côté de Biarritz.

30 09 2022

AK

Wagon-lit (wouagon en wallon)

J’ai eu du mal à sortir du lit Laurina, mais celui-ci était ce qu’on nomme vers La Bourboule, dans le Puy de Dôme, un « lit wagon ». Je supposais qu’elle était partie en voyage durant son sommeil, ce qui ‘était le cas. Ses premiers mots furent « chéri, on est à Venise ou à Istanbul ? » Bien entendu, ces paroles ne s’adressaient pas à moi. Mais elles me firent rêver de grands voyages et quand j’eus poussé Laurina hors du lit j’hésitai entre être un apache ou un héros de western, plutôt outlaw que shérif. J’aurais pu, en cette circonstance, la scalper ou la détrousser de ses bijoux avant de la violer et de l’abattre. Heureusement, je suis un gentil mari et mon pistolet n’est pas létal. J’ai préparé son petit déjeuner et seul le café fumait, pas le canon de vin que je venais d’avaler avant de venir la réveiller. Et puis, il y avait le chat. Le chat qui ronflait sur la couette, gardien des rêves de Laurina, du collier en perles du Japon qu’un ambassadeur (dans son rêve) lui avait offert dans le Transsibérien, juste avant d’embarquer pour le pays du Soleil Levant (ce qui n’était pas le cas de Laurina). Il faut admettre que le sommeil porte des songes plus extravagants que la réalité, surtout le matin, quand il ne reste qu’un quart d’heure de digestion avant de descendre l’escalier pour prendre le bus 14, qui passe à 7h12 tous les jours (sauf samedi dimanche et jours fériés), et dont on ne connaît que par habitude l’horaire chronophage du retour. Et le chat. Un gros mafflu avec des griffes énormes, qui vous regarde, prêt à bondir et dévorer votre vie privée quand un moment d’intimité vous sourit.

Laurina ce matin-là prit l’autobus en vitesse, agitant ses bras comme des ailes d’ oiseaux gavés de plastique qui ne peuvent plus voler. Le chauffeur stoppa et lui demanda de lui dire la nature de son retard, tout en lui proposant un paiement semblable (il trouvait cela amusant de le dire aux clientes à la bourre).

J’observais la scène, depuis la fenêtre du premier étage qui donne sur la rue. J’avais désormais toute latitude pour m’occuper du chat auquel Laurina avait donné le nom stupide de Koshka. Un matou aux yeux bleus qui avait perdu ses poils depuis vingt ans sur les divans en velours et les tapis d’Iran qu’il affectionnait. Laurina s’était toujours montrée clémente avec cet animal qui lui servait essentiellement de bouillotte entre l’automne et l’hiver, ces agents rigoureux descendus de l’hémisphère nord pour faussement réconcilier sous la couette les couples dans les lits quand le chauffage est interrompu. Mais les lits-wagons, pour peu qu’on tire les épais rideaux, survivent à tous les frimas dans l’intimité. Sauf quand l’amour s’égare dans les trajectoires de rêves éphémères. Ce qui était le cas, sauf pour la suite de cette histoire.

Une fois, passe encore, mais si chaque matin on me tire par les pieds, hurla Laurina, qu’il me soit offert un petit déjeuner à avaler rapido et que le bus 14 soit en avance le matin et en retard le soir, mon doux mari, changeons de vie, allons vers celles de nos envies et, pourquoi pas, changeons de train de vie. La scène se passa un samedi matin, alors que pris par l’habitude, j’avais tiré du lit ma femme, qui connaissait parfaitement le calendrier. J’étais comme un idiot et ne pus que lui dire : « et Koshka ? »

Pas de problème, mon aimé, avec son nom nous franchirons la frontière. Emmenons-le !

Il ne restait que deux places dans le train, deux places dites « de luxe », les commanditaires avaient étrangement disparus, et avec un pourboire conséquent, nous pûmes enfin voyager, Koshka dans sa cagette (qu’il fallut payer double). À Brest-Litvosk, en Pologne, on changea durant la nuit les essieux qui n’étaient pas aux mêmes normes que les européennes (comme en Espagne).

« Sommes-nous arrivés à Paris ? » me demanda-t’elle. Et pour la première fois, c’est à moi qu’elle demandait cela. Quelque part, pourtant, je savais que nous avions quitté tous nos rêves, ceux de vivre dans le pays qui était le nôtre.

+Koshka= chat, en russe

27 09 2022

AK

Les mardis de la poésie : Jules Delavigne (1962-…)

Equilibre fuyant

J’avance lentement
Sous un soleil écrasant
Mes pieds, plus lourds à chaque pas,
S’enfoncent inlassablement
Dans le sable liquide.

Et je ne vois que des champs couverts de neige
Que des dimanches matins heureux
Dans mes montagnes fraiches et splendides.

La vielle dame m’avait dit un jour
Que le bonheur est dans le mouvement
Dans la fluidité entre deux étapes, deux états
Et nulle part ailleurs.

Devant moi, toujours, mon enfance
L’air chargé de sel, porté par le vent
Ces milliers d’étincelles dans l’eau
Ces milliers de pensées insaisissables
Et le son des galets brassés par les vagues
Qui me bercera jusqu’à l’infini.

Jules Delavigne, Conclusions, 2008

(source : https://www.poetica.fr/)

Chien errant

Jules Delavigne

Il essaie des fois de défaire ce nœud
Essentiel, sa force, sa faiblesse
Une couronne imaginaire posée sur la tête,
Une brioche croquée dans la pénombre,
Loin du regard des autres

Le soleil brille sur lui
Il ne le voit pas

L’estragon de son hémisphère,
Il pourrait laisser ses bagages derrière lui
Et aller dans les roses de son enfance
Embrasser le sable des jours oubliés

Pourquoi se cache-t-il quand le vent se lève ?
Ses poches sont vides de toute façon.
Le chien errant en lui le suit depuis toujours
Mais n’a jamais la force pour le rattraper

Son ciel de l’absolu est entouré d’horizons
Mais il l’écarte, un mensonge démenti

Installé confortablement sur son canapé
Au milieu d’un champ de poussière
Il ne vit que la moitié de son existence

Jules Delavigne, 2006

Tiens, v’là Karouge!

Jules Delavigne est né en janvier 1962 à Cambridge en Angleterre.

De parents français, il vit une partie de sa jeunesse en Angleterre avant un retour en France quelque peu perturbateur à cause des différences culturelles des deux pays. Il quitte l’école et la maison familiale à dix-sept ans et entame une période de voyages en Europe et ailleurs, d’emplois éphémères, de vie dans des squats parisiens, de libertés totales… A 25 ans il revient vers des études littéraires, avant de travailler en tant que responsable éditorial.

Son œuvre est surtout marquée par un humanisme basé sur la juxtaposition des richesses de la vie et de l’absurdité de la condition humaine. (source : https://www.lapoesie.org/biographie/jules-delavigne/)

Sergueï quoi qu’il en soit.

C’est toujours difficile de se sentir seul songeait Sergueï dans sa tranchée. Mais mourir jeune quand on n’a qu’une vie alors qu’on a appris que les clowns en ont neuf, voire plus, est désespérant pour les lutins tels que moi. J’ai cette vague impression d’abandonner mon Passé au profit d’une absence de Futur. Je suis devenu un combattant de l’inutile, dans une guerre insensée qui n’engage que des fous qui jamais, au grand jamais ne viendront prendre ma place ici. C’est un espace grandiose, entre le désert des Tartares et Tartarin de Tarascon : il n’y a pas plus d’ennemis que de lions, mais la Mort et le Temps régissent les discours et l’attente d’un conflit rend plus aveugle que l’œil de Polyphème. L’idée se propage dans les livres d’Histoire où les enfants ne regardent que les images, avant de partir à leur tour combattre dans les catacombes des temps nouveaux.

Sergueï regarde l’automne et les premières pluies qui, dès novembre, créeront le gel et les premiers flocons. Il comprendra alors ce que signifie la survie. Sa raison peu à peu deviendra déliquescente, la vodka plus nécessaire, la gâchette plus résolue et encline à tuer tout ce qui peut bouger. Attente, nom qui sonne dans le froid et l’infortune, tuer le frère que l’on nomme ennemi, mais surtout protéger une Patrie que nulle autre Nation n’a tenté d’envahir. Entretenir un rêve qui ne vient pas de lui, de ce type en faction qui attend qu’enfin cette farce sanglante finisse.

Toutes ces fables dont on lui a rabattu les oreilles l’ont rendu sourd. Il n’est pas de vérité dans le songe ni d’Été en Crimée, seules les vagues politisent les marées, et toi, Sergueï, pauvre albatros accroché au bastingage dans ce navire fou, tu te souviens des ailes que portaient tes désirs, d’études ou de vie simple, et te voilà plongé dans ces boyaux que parcourent les rats pour apprendre le langage des hommes perdus.

La solitude prendra des jours à s’incruster, mais des camarades viendront s’inscrire et prendre leur part, les Tartares enverront des nuées de poussières et les lions t’écriront des cartes postales de Tarascon pour réconforter les troupes, mais la vie sera devenue autre chose qu’un simple uniforme ou des rations militaires, elle sortira avec tes tripes pour en finir dans ce film pathétique où le héros finit en charpie, gueulant pour la dernière fois : « je suis Sergueï, mais qui peut me dire ce que je fous ici ? »

Une balle sifflera alors pour que ton cœur ressemble à un coquelicot à peine épanoui, au milieu des champs céréaliers, personne ne pleurera. Sergueï ? Connais pas. C’était quoi, son matricule ?

24 09 2022

AK

Petits poèmes express

J’ai couru trop longtemps sur les ailes du vent

Je me savais déjà bien au-delà du temps

Mais quand ils sont venus, fiers inconnus,

Tatouer sur ma peau l’affiche nue du destin, un Z,

J’ai abandonné mes ailes aux balles perdues

Je me savais déjà bien au-delà des bals

Des fêtes et des ivrognes qui corrompent

Les idées folles qui chantent la liberté

Sans se marcher sur les pieds, ces ailes

Ces pas de danse que nous menions ensemble

Il faudrait du public quand chante l’oiseau

Des nuages qui annoncent l’orage et la pluie

Que les veuves versent sur leurs défunts maris

Et puis, le soleil d’un rire sous un parapluie

Quand l’oiseau au grand bal des chasseurs

Enfin se tait .

16 09 2022

Comme la nuit tombait un nain la saisit

Avant qu’elle ne touche le sol et ne se brise.

Elle était noire mais la lune l’illuminait

D’un sourire pâle, gibbeuse et bientôt pleine

Dans les bois l’aube naîtrait et les chasseurs

Aux cartouches bourrées de chevrotines guettaient

Le nain et le gibier portant plumes et oreilles dressées

Mais les oiseaux s’étaient coalisés aux victimes

Et aucun animal ne parut dans les frondaisons

Le nain les avait menés dans sa grande maison

Et les chasseurs revinrent bredouilles

Devant leurs familles affamées ils reconnurent

Que pas une oreille de lapin (ukrainien?), pas une plume de merle (onusien?)

N’abondait dans leur gibecière, mettant en colère

Autant les enfants que leurs mères, et aussi les grands-mères

Qui remuaient la soupe durant des heures, crachant dedans parfois,

Broyaient du noir et hachaient fin les os de canard

Pour les dissoudre dans la soupe, sans le moindre bout de lard

La vie est dure dans les campagnes disaient les hommes

La vie est dure dans les campagnes disaient les femmes

Mais le nain dans sa grande maison festoyait

Avec les merles et les lapins, tous buvaient et dansaient

Et la lune gibbeuse de son accordéon les accompagnait

Mille gaies sonorités naissaient d’entre les touches

De ce piano de pauvres pour qui la nuit encore dansait.

Le petit matin se leva et tous durent lui tirer les pieds

Les merles n’avaient plus de plumes, les oreillers

Laissaient choir des centaines d’oreilles de lapereaux

Les rêves s’étaient évanouis dans une fête fratricide

Où les chasseurs affamés de Pouvoir et d’orgies

Finirent par appuyer sur les touches de l’accordéon,

Qui fut leur première victime, à laquelle s’ajouta le nain,

Puis enfin les nations, ignorantes et serviles,

Qu’un nain dans la nuit ne pourrait plus saisir.

22 09 2022

AK

(petit poème express)

Photo illustration : Expo grands reporters Bourisp 2021, Albanie (pardon pour l’auteur de cette image, il faut que j’améliore ce parcours photographique gratuit, en plein air, et loin de Paris en donnant le nom des auteurs !)

Souvenirs de Suisse (entre autres lieux et gares)

J’étais encore lycéen lorsque nous partîmes, aux vacances de février, avec un copain d’internat, à Paris, où un de mes frères habitait, censé suivre des cours aux Bozarts, mais il en esquivait la fréquentation avec gaieté et grande insouciance ; les parents payaient, et il devînt un temps, bien plus tard, dessinateur de BD.

Dans cette même année scolaire, les vacances de Pâques s’offrirent à un nouveau voyage, pouce levé mais de plus longue durée. Mon pote d’internat, Franck, et moi partîmes donc à l’aventure. Une première nuit à Toulouse, dans la salle d’attente de la gare Matabiau (à cette époque les gares étaient ouvertes toute la nuit), où un jeune gars avec lequel nous conversions fut arrêté pour une raison par nous ignorée. Puis ce fut Vintimille, même scénario, mais bancs plus inconfortables. Plus tard, la gare Santa Lucia de Venise, un éblouissement pour deux jeunes lycéens vagabonds : la beauté de la ville s’offrant à l’aube sentiment impérissable.

Bien entendu, entre temps nous pûmes profiter de haltes plus chaleureuses ou rudimentaires. A Innsbrück, il pleuvait. J’y suis passé trois fois depuis et…il pleuvait. Mais les belles bâtisses avec leur décorations qui ressemblent à des pâtisseries ne fondent pas, ce qui fait le charme de la ville. Puis nous nous retrouvâmes, je ne sais plus comment, à Munich (devinez où).

Mais auparavant, (celui qui cache la pudeur du temps qui passe), Franck et moi nous trouvâmes écroulés sur un banc public, au petit matin, ayant mal dormi, sur la rive du lac de Constance, en Suisse alémanique (Bodensee). Un brouillard épais recouvrait le lac, lorsque soudain nous entendîmes le sifflotement joyeux d’un pêcheur sur sa petite embarcation à voile et le regardâmes passer quelques minutes avant qu’à nouveau il disparaisse dans la brume. Un homme heureux. Il allait vers Saint Gall, où je me rendis quelques années plus tard, accompagné de mon frère. Ce moment reste gravé dans ma mémoire. Je me souviens qu’épuisé je m’étais allongé sur le banc, la tête posée sur les cuisses de Franck. J’aurais du l’épouser à cet instant, tant la quiétude, le silence et la tendresse que nous partagions alors était sublime. C’est ce que l’on appelle l’amitié (pas forcément virile).

Certains épisodes se sont évaporés de ma mémoire et sans doute une fois à Paris avons-nous pris un train nous ramenant au pensionnat. J’attends que le professeur Alzheimer titille ces vieux souvenirs. Mais finalement est-ce bien nécessaire ?

19 09 2022

AK

Autobiographie Kon-fidentielle

Hier un drôle de type est venu frapper aux carreaux de ma baie vitrée. J’en fus tout étonné, car je vis au seizième étage d’un immeuble vétuste dont l’ascenseur ne fonctionne plus depuis des mois. Mais baste. Il avait l’air jeune et parlait français, chose, il faut le reconnaître devenue rare depuis que plus personne ne parle à personne, hormis le langage des poings américains et des menaces proférées par des doigts d’honneur. Le gars avait l’air sympathique, et j’ai entrebâillé la porte-fenêtre suffisamment pour qu’il ne puisse pas y coincer un pied.

« Bonsoir monsieur, êtes-vous monsieur K. ? K comme Kafka.

« Ah non, monsieur, je suis monsieur K comme Karouge.

« C’est intéressant, m’a-t-il répondu, tous les K m’intéressent. »

J’ai de suite pensé à un killer en série cherchant à écrire une histoire qui lui vaudrait ad minima d’être publié dans les éditions Ouest France, en 2023. Mais ce n’était pas le cas, ni le K. Avec une gentillesse sans hypocrisie il me demanda s’il pouvait entrer car le blizzard sévissait dans les hautes tours . Il m’expliqua qu’il rédigeait une thèse sur les gens dont le patronyme commençait par la lettre K, et qu’ainsi je faisais partie intégrante de ses recherches. Pourquoi la lettre K, lui demandai-je. Il évita la question, répondant évasivement que c’était la seule lettre qu’il ne pouvait placer au Scrabble, ce qui handicapait ses chances de gagner la partie et d’empocher la mise souvent conséquente des paris en ligne.

Nous bûmes quelques verres d’armagnac Saint Pé puis en vînmes au fait : il désirait savoir d’où venait mon patronyme.

Je me montrais très réticent, puis, un verre suivant l’autre, je lui narrais l’affaire, qu’à mon tour je vous raconte, le mystère s’étant évaporé dans le petit Pays où je pensais m’être caché.

Installez-vous dans un canapé confortable.

Pourquoi Karouge ?

Voici maintenant plus de quarante cinq ans, je bougeais avec une copine ici et là, dans le monde libre. Le chemin nous mena à Genève, sous les premiers frimas (Noël était très proche). Sans connaître la ville nous nous dirigeâmes vers le quartier de Carouge, où la vie étudiante foisonnait, et entrâmes dans un café surchauffé dans lequel régnait une convivialité, des discussions et de la bière peu chère, bref le lieu idéal où poser ses fesses quand le froid s’installe dehors. Le café puait la clope et les étudiants papillonnaient, auxquels nous nous mêlâmes et échangeâmes sur le monde, les voyages et les utopies qu’à cette époque la planète offrait sans en marchander le coût. Ainsi la soirée passa, intense et jouissive, jusqu’à la fermeture du bistrot, vers minuit.

Je sentis que mon interlocuteur connaissait déjà les paroles que j’avais encore en bouche. Il sourit, mais se tût. Mais il aurait pu les dire lui-même :

Quand le bistrot a fermé sa porte, il y avait une bonne trentaine d’étudiants pleins d’idées, de rêves et de projets. Mais aucun ne vous offrît de vous héberger pour la nuit, c’est ça ?

C’est ça.

Dehors la neige tombait à petits flocons. Pas un petit suisse nous offrant l’hospitalité, tu as presque vingt ans, mec, ta gonzesse te tiendra chaud. Et oui les gars, on a des supers sacs à dos. Vers minuit nous avons trouvé un local non verrouillé mais fermé aux intempéries où étaient stockés les conteneurs de poubelles. À l’abri du vent. Au petit matin, un homme, un portugais sans doute, nous réveilla avec le bout de son balai et nous demanda de déguerpir en vitesse, ce que nous fîmes (on n’ allait pas refaire une scène genre « pain et chocolat ») .

Ensuite, d’autres aventures genevoises suivirent, mais courtes dans le temps où elles se déroulèrent.

Alors, bien sûr, tu ne me demandes pas pourquoi je m’appelle Karouge avec un K et pas avec un C. À vrai dire, c’est une question d’esthétique, ou plutôt un viatique : quand on ne peut pas compter sur les autres, on se démerde tout seul.

C’est une ligne de vie que rien ni personne ne peut trahir.

Le gars qui me questionnait me regarda dans les yeux ; quelques larmes coulaient sur ses joues. Il me dit : « je suis suisse, et je regrette. »

Alors nous explosâmes de rire. Mais nous avions vidé toutes les bouteilles, cela va de soi.

16 09 2022

AK

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