au fil tranchant de l’eau (suite et fin)

Quand au milieu du guet le lit encore rempli d’un courant vivace vînt bondir sur mes jambes, grimpa jusqu’à ma taille, je sentis sur mon front perler la sueur froide de la peur. Lutter contre ce flux soudainement vindicatif pour maintenir l’équilibre, surtout ne pas se laisser emporter dans l’eau tourbillonnante, mais braver dans l’urgence l’élément qui m’encerclait pour me faire chuter, me noyer sans coup férir. En fait, je me trompais. L’eau caressait mon sexe et chahutait mes fesses, non avec la véhémence dont je l’avais crue chargée, mais avec une espèce de tendresse sauvage, semblable à ces indiens qui descendent l’Orénoque à grands coups de pagaies, emplumés comme des grues cendrées et aussi grégaires que des palombes dans la banlieue d’Iraty. Ce n’était plus la houille blanche qui me battait les (…) flancs, mais une impertinente femme qui provoquait mes sens et menait mes instincts. J’avançais à pas lents et les cailloux glissants dansaient sous mes pieds nus, bleus et transis par l’immersion prolongée et ma peur descendue dans les champs sous-marins. Mes vêtements étaient en piteux état, s’en allaient à vau-l’eau, se dissolvant sous les doigts agiles de l’ondine charnue qui me déshabillait.

Un banc de graviers formant îlot me permit de sortir du flot pernicieux et de me mettre au sec. Quinze mètres me séparaient encore de l’autre berge, mais la sécheresse offrait à cet espace qu’il me fallait franchir l’aspect d’un bras mort aux eaux stagnantes. Des algues assoupies décoraient les galets d’une couleur verdâtre, fangeuse, et un serpent fila entre deux petits rochers. Le jour déclinait à peine, la chaleur transpirait sur les pierres en fines fumerolles. J’avais soif d’eau de source, d’eau glacée descendue directement de la cascade de Gavarnie dans mon gosier. J’étendis mes vêtements sur les graviers luisants, et, nu comme un ver, lançais pour m’amuser quelques petits galets plats qui ricochèrent entre deux vaguelettes que le courant ourlait. A vrai dire, la question de savoir ce que je faisais là ne me tracassait nullement ou, du moins, nettement moins que le niveau de mon compte en banque frisant la banqueroute. Ici mes pensées étaient moins terre à terre, mes soucis évanouis au centre de ces cailloutis baignés par la lumière et les reflets changeants du gave amaigri.

Inutile d’accrocher une corde à son cou, lestée par une lourde pierre, il suffisait ici de se laisser porter par le flot sensuel du lit torrentueux. De plonger dans l’eau éclaircie par la béatitude d’une grotte Lourdaise à la source miraculeuse et, qui sait, de donner chair à la coquine ondine qui, peu avant, m’avait donné envie d’aimer. Je crois qu’inconsciemment, c’est ce que j’attendais : une fée d’eau douce à la peau chatoyante et au goût mellifère. La plupart des femmes sont des nageuses hors pair, et je jouais aux indiens pagayant sur l’Enfer pour remonter les eaux où naviguer ensemble. Rus tranquilles fabriquant les rivières, diamants luxuriants de rencontres imprévues, au fil de l’eau le temps recomposé suivrait ainsi la tranquillité fluviale de la vie, courante et dispersée dans un unique lit.

Avalant des gorgées de soleil sous les piailleries et les chants des oiseaux riverains logeant dans les ronciers et les noisetiers alentours, laissant se faner les pétales jaunes des herbes de saint Jacques, le fenouil sauvage et la jussie ravageuse, j ‘atteignis l’autre rive en deux bonds, portant à l’africaine mon ballot d’habits sur le crâne. Des racines d’arbustes hors sol m’offrirent leurs prises ligneuses pour escalader le talus escarpé; quelques éraflures tatouèrent au passage mes jambes, mes bras, mais la berge était saine, indemne de papiers gras, de canettes de bière, de préservatifs. Le sentier, envahi de plantes excentriques, qui longeait de ses traces animales le gave, dissuadait sans conteste les adeptes fantasques des amours en milieu naturel, ce qui le sauvegardait des incivilités comme un poisson des martins-pêcheurs.

C’était l’heure exacte où l’automne ne regarde pas encore l’horloge de l’hiver. L’heure qui porte le dernier souffle de la beauté du soir; et l’eau scintillait, décrivait dans ses reflets les dernières étoiles que l’incommensurable bêtise des hommes ne tarderait pas à effacer, écume crayeuse sur un tableau noir, propreté avisée préparant un nouveau cours de morale hygiénique à répandre. Pour regagner la ville, je traversais des villages endormis, des places désertes et de nombreuses fontaines ornées d’un panonceau : eau non potable . Je longeais des hectomètres de champs de maïs aspergés par des rampes chenillantes, dans les faubourgs on arrosait avec de petites lances des jardinières placées, hors de portée des passants – ces vandales -, sur des candélabres, puis ce furent les odeurs des produits nettoyants, des gaz d’échappement, des fritures évadées des restaurants, des climatiseurs, des haleines putrides de buveurs invétérés, les particules d’amiante, les cancers de saints en ribote, de péteurs cancéreux, de produits fallacieux, la puanteur des panneaux publicitaires, les miasmes adipeux des faux culs, et cette irrespirable atmosphère du mensonge que les arrivistes prennent pour du parfum.

La nuit était tombée quand je revins chez moi. Je remplis une casserole de cette eau distinguée qu’offrent les robinets, en ville. Je la mis à chauffer. Quand elle arriva à ébullition, j’y plongeai des gnocchis. Ils remontèrent rapidement à la surface, ils étaient cuits. Je les versai alors rapidement dans la grande passoire en plastique, puis les jetai dans mon assiette. J’avais dû méjuger le temps de cuisson, car ils s’amalgamèrent en formant un ensemble bizarre, non dénué d’une certaine beauté intrinsèque, toute en courbes et rondeurs.

Comme l’aurait été une ondine, nageant dans l’eau du gave.

AK

15 10 11

Au fil tranchant de l’eau (1ère partie)

Le filet d’eau qui coulait dans le gave était aussi fluet que mon compte en banque. Quels gros poissons avaient donc bu toute cette eau limpide, claire, pour ne laisser ainsi que des pierres à nu ?

Ainsi, me suis-je décidé à aller me balader le long des berges, par une de ces journées d’automne qui filent comme des indiens en canoë sur les jours raccourcis. Quelques temps auparavant, sans doute, des nuées de petits Poucet avaient semé les cailloux de la soif sur le sentier riverain, et les atterrissements où ils avaient campé restaient secs, arides, malgré leurs jamborees. L’eau ne coulait plus, elle écrivait entre les galets ronds son désir de se délier, de partir, de s’envoler avec les grues et les palombes, formant d’épaisses nébulosités dont l’homme serait absent.

L’eau en avait assez d’être galvaudée par les habitudes humaines, mélangée deux fois par jour à des savonnettes, des shampooings, des bains moussants, en avait assez l’eau de couler dans les tuyaux puants des égouts de la ville, de savoir naufragé celui qui ne se lavait pas deux fois par jour, le savoir pestiféré. L’eau chauffée paraissait être le parangon de la bonne santé, de l’évitement des maladies incurables, et l’hygiène corporelle à outrance posait son dogmatisme spirituel. Un homme lessivé serait plus apte à diriger une nation qu’un homme en sueur ; telle était la logique que ne supportait plus l’eau. L’eau aime fôlatrer, non se vivre saumâtre, et le flux incessant des robinets ouverts en quasi permanence l’englue dans des bassins putrides. Certes, des hommes la régénèrent, recueillent et séparent la boue et la rendent potable. Potable. Est-ce suffisant pour l’eau, d’être potable ? Comme un amant répondrait à sa maîtresse, qui lui demanderait comment il la trouve, alors qu’ elle s’est mise en quatre pour lui faire plaisir. potable, oui, je te trouve potable. Et lui, avec sa bedaine outrancière et ses yeux de poisson rouge qui a bu l’eau du bocal, comment sa compagne la trouve-t-elle, la fiole du gars ? Imbuvable.

Curieusement, alors que je cheminais sur une rive, l’autre m’attirait. Sans doute était-ce la perspective des bouleaux, des saules et des peupliers d’Italie que les mains fermes de manoeuvres agricoles avaient plantées jadis, ou le talus escarpé qui descendait à angle droit rencreusé sur le lit asséché du gave, je ne sais. Mais tant de couleurs baignaient ces feuillus et tant de colère sèche des eaux dans le dessin de ce talus escarpé que je finis par remonter mon pantalon jusqu’au-dessus des genoux pour traverser à guet le cours d’eau, large d’une cinquantaine de mètres à cet endroit. Le niveau de l’eau était si bas qu’on eût pu le franchir en chaussures de ville. Un peu comme on traverserait en diagonale le delta du Colorado pendant qu’un mariage se fête à Las Vegas. Je nouais les lacets entre eux et mis la paire de chaussures autour du cou, après avoir fourré mes chaussettes dans les poches de mon falzar retroussé. L’eau caressa de sa fraîcheur mes pieds nus et neufs à ce contact. Un dialogue étrange s’instaura entre mes chevilles humides et la pénurie ambiante. Pénurie d’eau limpide, claire, folâtrant entre mes jambes, pénurie de sensations simples et vertigineuses, comme l’étaient jadis ces groupes de jeunes villageois se baignant dans le gave, des gosses érigeant des barrages de gros galets, cimentés de bouses de vaches, pendant que les plus grands, costauds, amoncelaient les pierres en de petits plongeoirs, pour épater les filles, roses écrevisses, minaudantes mais prêtes comme ces hommes à plonger dans la vie immédiate de l’eau frémissante, tempérée et charnelle.

Potable. L’eau était à prendre d’assaut, d’un saut, d’un plongeon. A caresser de deux mains circonspectes, fouaillant les contours d’un énorme caillou où somnolaient les truites, les cabots, poissons que les gamins épiaient du matin au soir, gamins sans classes sociales, sans autres limites que leurs vagabondages contrebandiers de petits campagnards. L’eau du gave ne raconte pas les drames, elle les écrit pour en conserver la mémoire des vivants et des morts. L’eau du gave ne conserve aucune autre mémoire que celle des gens qui la racontent en la regardant couler vers le pays Basque, ce qui est une belle perspective, quand à l’automne les peupliers les bouleaux et les saules pleureurs décorent la garrigue et que les indiens en canoë descendent vers l’océan, cet autre bord des Amériques.

A suivre

AK

15 10 2011

les mardis de la poésie : ombre et nègre

Ombre :

Ce soir, j’épouserai mon ombre

Dans la flamme

Ardente et femme

Dans la lumière de mon sexe

Elle sera tendue, longue et triste

En son carnaval de pacotille

Mais en sa pleine enveloppe

Mon corps sera à elle

A la salive de ce baiser offert

Pour un dernier voyage

Elle sera là, vêtue de deuil

Et d’avenir, nourrie de larmes

De gâteaux et de miel

Collante comme une mouche

Elle posera son empreinte noire

Sur mes dents déchaussées

Alors je la mordrai

Avec mes maudissures

Elle aura beau crier

Personne ne l’entendra

Les ombres suivent

Mais ne parlent pas.

AK

la rue du nègre

C’était une rue droite et je marchais debout

Attention aux rampes et aux garde-fous

Quand au bout de mon souffle les lumières

Ont tiré le signal d’alarme, dans ma bouche

Le goût amer des alcools comme les rivières

Remontent le courant des gosiers un peu louches

J’ai senti cette balle me traverser le corps

Mais j’étais déjà dehors, pas encore mort,

J’étais en fuite, en plein transport,

Je marchais debout la rampe était tordue

Les fous gardaient les gardes je riais j’étais nu,

Jamais ils n’oublieraient le goût amer

Ni les balles en ricochets sur la rivière

Quand j’ai plongé dans l’eau glacée je riais

J’étais nu, noir et profond comme la nuit:  j’existais.

AK

10 07 2019

la vie des gens : Petit Jean

Etait-ce dans une rue de Bratislava, sous un porche de la rue Cognacq Jay, ou bien sur la place d’un village des Pyrénées, il l’avait oublié, mais quand il poussa la porte de l’auberge, et que tous les fumets venus de la cuisine, le bourdonnement des voix dans l’espace chaud et bondé, la croupe et la poitrine des serveuses qui caracolaient au milieu des tables, sous la musique assourdissante et le regard pittoresque des hommes excités, il sut, le petit Jean, qu’il avait enfin trouvé le lieu idéal, l’endroit où son bonheur bâtirait ses murs de guimauve. Il ne voyagerait plus. Là était son pays : bruyant, gracile, nerveux et sentant la fricassée de lapin et l’herbe sauvage des piémonts évanescents.

Son parcours, jusqu’au déboulé de ce soir-là, avait été une succession de chances et de ratés, qu’il se mit à nous raconter, une fois que François l’eut invité à s’asseoir à notre table. Et Dieu sait que le gaillard s’avéra bavard. Son aventure avait réellement débuté, commença-t-il, quand ses parents l’oublièrent sur une aire d’autoroute, en Slovénie. Yves, son père, avait mal digéré de devoir payer, en plus du prix de l’autoroute, une taxe obligatoire pour tous les véhicules étrangers l’empruntant, et dont il s’était acquitté en franchissant ce matin là la frontière tchèque, ou autrichienne, ou les deux en un seul jour. Ce sont toujours les mêmes qui paient, râlait-il, soutenu dans son discours par sa femme, Josiane, qui tricotait en silence une belle veste en laine des Shetland sur le siège avant droit, cliquetant avec frénésie pendant qu’il appuyait sur le champignon pour passer sa colère. Omnubilés l’un comme l’autre par le plein d’essence qui vidait leur porte-monnaie, le couple oublia l’enfant qui, durant ce temps, chaussé d’un bonnet rouge, hélait les camions en riant, juché sur un bidon, ceux-ci lui répondant à grands coups de klaxons tonitruants.

Ce n’est qu’à la frontière hongroise, où ils devaient de nouveau s’acquitter d’une taxe de circulation, que les parents du petit Jean s’aperçurent qu’ils l’avaient perdu. Heureusement, Bratislava compte un château et une multitude d’HLM staliniens où un enfant saura toujours trouver refuge, pour peu qu’il ait des rudiments de langue anglaise et quelques euros en poche. Ainsi débutèrent quinze ans d’errance. Cependant, il est vrai que l’homme que nous avions devant nous en paraissait le double, à l’image d’un Khodorovski, crâne dégarni, visage sillonné de rides profondes sous la crevure des yeux, aux commissariats des lèvres, le sourire clouté de quelques fausses dents internationales, bref l’archétype du quinquagénaire qui aurait abusé de sirop Typhon sous la rose des vents sibériens. Cependant, sa voix sonnait claire et son regard avait la vivacité d’un gypaète barbu voire d’un milan royal glabre. Et puis, il avait surtout sa carte d’adhérent au PSG (ce qui lui offrait l’accès à la tribune des braillards). Datée, certes, mais encore valable dans la confrérie.

En milieu de soirée, néanmoins et bien que bons joueurs, ses récits nous avaient tous saoulés. François se blessa en levant le coude et Yves s’offrit à mieux renseigner les fumeurs sur l’usage de la cigarette électronique, en vente libre sur les zones aéroportuaires de la pensée vaporeuse. Un inventaire rapide des escales, des anecdotes, des topographies de la route et la lecture sommaire de Kerouac et Mac Carthy, le timbre mal léché des pionniers de la langue de bois, et surtout et avant tout cette façon tonitruante de s’exhiber tout en chuchotant je ne fais que passer, je viens de Bratislava, je passe à la radio, entrée rue Cognacq Jay, pas très loin de la rue Eugène Poubelle, encore un préfet oublié dont tout le monde connaît le nom, à l’instar de Chandelle. Je suis un peu plus grand qu’un zouave, vous me reconnaîtrez en passant le pont. Paris est la ville des nains et ses princes sont tous provinciaux. Josiane demanda l’heure à Yves son mari, c’est fou comme le temps passe, si nous faisions une petite virée à Bratislava, il paraît qu’il y a un château, là-bas, comme à Prague et Buda, il y en aurait même un à Pau (rires), est-il à prendre, Josy ? Petit Jean, Travolta des sous-bois, indien aux tatouages signalétiques des sentiers partis en guerres vacancières, bison futé, futaie buissonnière du laisser aller, valse gaie de la longue marche des peuples couverts de plaies, petit Jean, cache-toi vite sous la voie ferrée, la voix lactée des étoiles brille au-dessus des nuages, d’une permanence sans loyer, d’un horizon sans frondaisons saisonnières, juste au-dessus des bérets que ce peuple intelligent et parfois même pas trop con, porte sur sa destinée tout à la fois pour s’émanciper et se faire oublier. Allo, Cognacq Jay, vous m’entendez  ?

AK 

23 12 13

les journées du reportage, Bourisp (65)

Tranquille bourgade, à deux pas de Saint Lary, Bourisp, dans les Hautes Pyrénées, accueille pour la troisième année consécutive ses « journées du reportage », dans la simplicité et l’enthousiasme. Ce ne sont pas moins de 20 photo-reporters professionnels qui exposent 300 images à travers le village. On voyage ainsi de la Médina de Marrakech  en passant par l’Albanie, le Cambodge, la France, Cuba et bien d’autres lieux qui informent sur la réalité de mondes dont nous ignorons souvent la situation sociale et géographique. L’ensemble de l’exposition se parcourt en marchant et en longeant les murs, toutes les photos étant accrochées à des fils à linge et d’un format semblable (A2). Une partie (dans une salle) concerne la vie locale du village avec de vieilles photos mises dans de petits cadres, racontant le passé et  l’identité des gens du cru qui les ont fournies (moissons, pêle-porc, mariages, portraits et photos de famille).. Ce festival, convivial et gratuit, dure du 3 au 21 juillet.

Ici la liste des reporters (un bout de CV apparaît en cliquant sur le nom. Chacun possède un site propre (cf internet).

Liste : http://jdrbourisp.blogspot.com/p/la-selection-2019_52.html

Chinou a pris quelques clichés des photos exposées, ainsi que du village. L’ensemble est à visiter sur place (bon, d’accord, j’ai rien dit!).  Sans oublier que la région regorge d’espaces naturels magnifiques (massif du Néouvielle, lacs d’Orédon, de Cap de Long, pour les randonneurs en été, Saint Lary en hiver pour le ski…)

Maintenant, souriez, le petit oiseau va sortir !

le séducteur

Le jour où j’ai demandé la main de Yolanda, il pleuvait. Le jour de notre mariage, il pleuvait. Aujourd’hui, il fait beau et je suis veuf. Certains parlent des hasards de la vie, ce sont des imbéciles. Dans mon cas, le hasard n’occupe aucune place, et le temps est ce qu’il est: divers et varié. Comme l’ont été mes aventures amoureuses pendant cette période maritale. Yolanda n’en a jamais rien su, pas plus qu’elle n’a eu de doutes sur le petit verre revigorant que nous étions censés boire chaque soir avant de nous coucher. Un genre de mixture au goût de framboise (Yolanda se serait damnée pour des framboises chantilly), un peu plus gouleyant qu’un coulis, dans lequel entraient quelques additifs chimiques aux noms compliqués précédés de lettres et de chiffres, et d’une poudre incolore et sans saveur de ma fabrication.

Certes, au départ, mes intentions vis à vis de Yolanda étaient pures comme de l’eau de roche. Quand un jeune coq rencontre une vieille poule aux œufs d’or, son parcours est tracé. J’avais vingt cinq ans, elle en portait quarante cinq, toute en grâce; elle avait conservé sa volubilité de jeune fille de très bonne famille et laissait cliqueter ses colliers autour de son cou lifté (c’était sa troisième opération: les seins et les yeux avaient précédé). Quand on connaît un tant soit peu l’anatomie féminine des bourgeoises on s’aperçoit rapidement que le seul endroit où il est excitant de poser un baiser est le cou. Les oreilles servant à s’affûter les dents pour le proche combat.

Notre différence d’âge lui était égale, d’autant qu’il était toujours plus élégant de paraître en public accompagné d’un jeune gourgandin sapé à la mode plutôt qu’avec un vieux banquier clopinant au rythme de ses fluctuations financières. Et, admettons-le, pour ce qui était de la vie privée, un corps svelte et mobile n’était pas du tout déplaisant. Ce qui nous permettait de faire l’amour un peu partout tout en restant à l’aise , y compris dans les positions difficiles de notre devenir commun. Et ce fut effectivement le jour de son anniversaire (un demi siècle tout rond) que notre devenir tourna court. Je m’aperçus alors (nous avions liquidé deux bouteilles de Veuve Clicquot dans un hôtel New yorkais) que je ne supportais plus, mais alors plus du tout, qu’elle m’appelât Bichon en toutes circonstances, cinoches, boutiques, parties de jambes en l’air. Bichon Bichon Bichon, merde! Je m’appelais Rodolphe, un point c’est tout. A la limite, j’aurais supporté Rod, c’est super class aux States, et en Grèce ça évoque le colosse, entre Maroussi et Onassis.

Quelques jours plus tard, sur la Riviera paloise, je rencontrais Ludmilla, une secrétaire qui suivait la même direction que moi, vers Pôle Emploi. Cela peut paraître un peu bizarre à certains (ceux qui parlent des hasards de la vie notamment), mais elle me plut de suite. Et de son côté, m’avoua-t-elle plus tard, elle avait eu un coup de foudre à mon égard. Comme quoi. Soyez étonnés, mais j’étais inscrit au chômage afin de payer moins d’impôts. Yolanda déclarait mon RMI et, à part, ses revenus immobiliers et son patrimoine, surtout constitué d’œuvres d’art (Picasso, Van Dongen, Rubens et Goya principalement, un Cézanne et deux Matisse étant confinés dans un coffre, en Suisse -je l’appris sur l’oreiller-). Ludmilla et moi prîmes l’habitude de nous rencontrer en fin d’après-midi, quand Yolanda allait se divertir dans l’un de ces petits casinos dont la ville regorge. Elle fut la première à me mettre la puce à l’oreille, en me parlant décoctions, plantes sauvages et toxicité de certains produits vendus dans le commerce (c’est-à-dire quasiment tous les produits consommables). Mais ses informations étaient vagues, infondées médicalement. Etant secrétaire (licenciée depuis) dans une entreprise de maçonnerie, ses connaissances pharmaceutiques étaient limitées, méconnaissance compensée par une maniabilité des doigts et du corps qui faisaient bondir le diablotin qu’en ces instants j’étais.

Quand on connaît un tant soit peu l’anatomie féminine des secrétaires on s’aperçoit rapidement que le seul endroit où il est excitant de poser un baiser est le dos. Les ongles étant l’exclusivité des manucures. C’est ainsi que, Yolanda dépensant son temps dans les gondoles, j’en vins à dilapider le mien dans des salons de beauté. Manuella était fraîche comme un jasmin, mais un jasmin qui ne toucherait pas le mur d’une maison. Sa clientèle était composée d’hommes et de femmes de tous âges, dont la plupart, il faut l’admettre, étaient aussi décomposés en entrant qu’en sortant. Pour ma part, je venais de franchir la trentaine, et j’étais prêt à sauter sur tout ce qui bouge. Les produits d’équarrissage qui entraient dans la composition de certaines crèmes cosmétiques me permit d’initialiser la conception de l’additif que je ne tarderai pas de verser dans le verre vespéral de Yolanda. Manuella, dont le prénom véritable était Lucienne, me fit découvrir, au fur et à mesure de nos rendez-vous (j’eus droit à des réductions grâce à une carte de fidélité) toute la gamme de son savoir-faire. Cette gamme en était si vaste que j’en utilisais souvent quelques éléments avec Ludmilla et, plus rarement, avec Yolanda. Ouh, Bichon, où donc as-tu appris cela? Infernal!

D’autres fréquentations, certaines scabreuses, d’autres plaisantes, ne firent aucunement avancer mon projet. De plus, il devenait très compliqué de gérer ces affaires de courants d’airs. Je devins casanier, et à trente trois ans je pris l’excellente résolution de ne plus fréquenter les femmes, qui symboliseraient désormais la croix et la bannière quant à la finalisation de mon projet. Après, je verrais. Je pris donc la mauvaise habitude de lire les journaux. Ce qui devînt très vite un régal. Entre les cancers du bitume, du sein, des colles, de la peinture au plomb, de l’amiante, du Médiator, de la germination de graminées bio, des radiations soulevées lors de la traversée des passages cloutés, de l’air chargé de carbone et d’odeurs de marijuana, mon esprit composa la recette miracle. Ce serait un amalgame tout à fait mortel à court terme mais totalement inoffensif légalement.

Ainsi débutais-je le rituel vespéral avec Yolanda. Deux mois suffirent pour la rendre dépendante. Parfois, quand j’oubliais de nous servir un verre, elle me glissait à l’oreille: c’est un temps à mettre un roumain sur la flèche d’une grue, n’est-ce pas, Bichon? Heureusement pour moi, ma réserve de poudre était dissimulé dans le placard de la cuisine, derrière la boîte en carton de fleur de sel de Noirmoutiers, (où j’allais, tout gosse, passer mes vacances, ce qu’ignorait Yolanda). Planquée derrière, une petite boîte en fer blanc contenant ma poudre magique. D’habitude, je buvais mon verre (un alcool suave) debout, adossé à la fenêtre, le regard tourné vers la chaîne des Pyrénées, couverte de nuages pluvieux. Depuis notre appartement du boulevard (un immeuble récemment construit qui sentait le nouveau riche), finalement, la vue nous tournait le dos. Bichon et Yolanda, jour après jour, baissaient les stores.

Quand on connaît un tant soit peu l’anatomie féminine des amours mortes on s’aperçoit rapidement que le seul endroit où il est excitant de poser un baiser est une corbeille de fleurs. Sans odeur.

 AK 

11 06 11

photo d’illustration : portrait en pied de Van Dongen

c’est dimanche et il pleut sur la mer, Allain (Leprest)

triste mais magnifique!

 

Paroles : (tirées du site situé ici :   site site

Il pleut sur la mer et ça sert à rien
Qu’à noyer debout le gardien du phare
Le phare, y a beau temps qu’il a plus d’gardien
Tout est électrique, il peut bien pleuvoir
Aujourd’hui dimanche
Sur la Manche

Il pleut sur la mer, c’est bien inutile
Ca mouille la pluie, c’est du temps perdu
Les mouettes s’ennuient, blotties sous les tuiles
Il tombe des cordes et l’eau s’est pendue
Aux plus hautes branches
De la Manche

Il pleut sur la mer et ça sert à rien
A rien et à rien, mais quoi sert à quoi ?
Les cieux, c’est leur droit d’avoir du chagrin
Des nuages indiens vident leur carquois
C’est l’été comanche
Sur la Manche

Il pleut sur la mer, l’eau, quelle imbécile !
A croire que la mer se pisse dessus
Saborde ses ports, ses cargos, ses îles
T’as l’air d’un moineau sous mon pardessus
D’une corneille blanche
Sur la Manche

Il pleut sur la mer et ça nous ressemble
De l’eau dans de l’eau, c’est nous tout crachés
Et nos yeux fondus au coeur de septembre
Regardent rouler des larmes gâchées
Curieuse avalanche
Sur la Manche

Il pleut sur la mer, c’est con comme la pluie
Peut-être c’est nous qui sommes à l’envers
L’amour a des noeuds plein sa mise en plis
Ca nous fait marrer, il pleut sur la mer
Aujourd’hui dimanche
Sur la Manche

ah les jolies vacances!

un peu de musique pour ce samedi de départs en vacances : Gilbert Bécaud, « les tantes Jeanne » et  « quand Jules est au violon » (INA 1963)

https://www.ina.fr/video/I07097474

https://www.ina.fr/video/I07097475

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