Le macchabée et le rat facétieux

Il ne respirait plus, semblait-il, mais son haleine fétide emplissait encore les murs de la petite église dans laquelle un épais curé officiait. Tous les proches, parents, les amis d’antan et les gosses de l’aumônerie portaient un masque. Le défunt n’en n’avait pas, et quand il rota et péta l’assistance crut à une soudaine résurrection. Y aurait-il donc une nouvelle pandémie dans le village, et faudrait-il que les masques s’enrichissent de silence dans le discours de l’abbé ? Le cimetière était proche, et cet emmerdeur viendrait-il troubler le silence des tombes par ses flatulences et ses hoquets malvenus ?

En fait il se trouva que c’était un petit rat, embusqué dans le caleçon du mort, qui poussait l’oraison, à sa manière. Ce genre d’animal que dans leur ataraxie les amateurs d’opéra imaginent en tutu blanc vaporeux, mais seulement bien plus tard, après la fin du spectacle. Quand la petite bête sortit son museau du cercueil toutes les grenouilles sautèrent du bénitier, suivies des bigotes et des bourgeois du village. Le cimetière, comme il a été dit, était proche, et le rat s’était réfugié dans cette caisse en bois molletonnée dans laquelle il avait fini par s’endormir.

Le curé tenta de l’estourbir avec son encensoir, lui jeta même ses burettes en hurlant « vade retro satanas », mais la bestiole alla se cacher dans la poche à montre à gousset du cadavre encore frais, ce qui provoqua un frétillement gai des moustaches du mort dont certains témoins dirent plus tard que c’était un miracle, car durant toute sa vie il n’avait souri qu’aux femmes et jamais aux maris. L’abbé fit appel aux quelques paysans présents dans son église pour l’aider à chasser ce démon. Pauvres hommes des campagnes, plus habitués à tuer les taupes à coups de pelle et à les suspendre sur les clôtures comme des trophées de chasse, les laissant sécher au soleil, elles qui vivaient à l’ombre de la terre.

Le jeune rat découvrit alors que dans le refuge de cette poche la montre à gousset avait disparu. Dans la doublure matelassée du cercueil il trouva une ordonnance du médecin du village et un mot écrit à la hâte de son épouse, lui signifiant qu’elle le quittait, pour toujours. Quant à l’ordonnance, elle était remplie de mots très compliqués pour son cerveau, neuroleptiques, somnifères, ne pas dépasser la dose prescrite (écrit en rouge), etc.

Dans ce village jadis prospère l’ancien maire, celui qu’aujourd’hui on enterrait, avait fait construire un petit opéra que l’on nomme de nos jours salle polyvalente et où les petits baronnets et les édiles des environs venaient festoyer lors de spectacles dispendieux dont les habitants disaient que l’art dans le village en augmentait la réputation en animant le cœur de la population dans le prestige pourtant désuet de la pièce qui s’y jouait chaque année et des soirées privées dont ensuite tous les habitants parlaient.

Mais ces excès de luxures et de vies dissolues que menaient les notables, les larmes de crocodile que versaient, avant l’apparition du rat, tous ces gens sur le cercueil de l’ancien maire, finirent par agacer la population. En effet, tout semblait se détériorer depuis des années : les tuyaux fuitaient, les radiateurs ne chauffaient plus, les chats envahissaient les canapés et les rats ouvraient les réfrigérateurs la nuit. Le beurre, le fromage, le pain et la tête de veau commencèrent à manquer. Un genre d’Holodomor* stalinien s’installa dans le petit pays. À l’instar de Mao Tsé Toung, on piégea les oiseaux pour se nourrir (soi-disant qu’ils dévoraient les semis), puis alors que le curé reprenait son prêche, une vierge apparut sur le parvis de l’église. Les grenouilles regagnèrent le bénitier, les ouailles leur missel. Le rat s’était enfui dans le presbytère, qui n’avait rien perdu de son charme, ni le jardin (de curé) de son éclat. Il regagna la ville, et vécut chez son cousin, où à son tour il fit ripaille en compagnie de jeunes rattes aux mœurs légères. Il ne sera pas raconté ici ni où ni quand il trouva la montre à gousset et à quel prix il la vendit !

24 11 2022

AK

*HOLODOMOR : https://fr.wikipedia.org/wiki/Holodomor

Rions un peu avec René (Goscinny)

Lecteurs, lectrices, juste un effort : cliquez sur le lien ! Vous y découvrirez des mini-séries et d’autres choses encore de René Goscinny, qui malgré les moyens audio-visuels de l’époque anté-numérique, sont de véritables pépites d’humour. (N’hésitez pas à pousser le timer)

Photo d’illustration : la rubrique à brac, avec tout et n’importe quoi (photo locale du petit Pays)

Nu comme …

Nu comme un verre mais plein d’esprit il soupirait, accoudé au comptoir. Personne ne l’écoutait mais tous le connaissaient. Il avait, comme on dit ici, appartenu au cercle. À ce mode de vie qui enrobe la réputation, la répudiation et la finesse de l’oubli de soi, un paysage social dont tous les membres connaissent les faits et gestes, l’intimité des relations, les rapports amicaux ou sexuels avec les autres, tous adeptes et appartenant au clan .

Pour rentrer dans le clan, plusieurs et nombreuses sont les cartes de visite qu’il faut présenter. Mais une par une, d’une année sur l’autre. Pour cela, il faut un peu vieillir dans l’intrusion, et dévoiler quelques ombres qui font en sorte que l’indifférence cède sa place à l’intérêt. Car abonder dans cette perspective offre des cartes sur le poker des relations, pour qui veut jouer. Comme il voulait vivre une autre vie et que personne ne le connaissait, il lui fallut trouver un sobriquet, un genre de gravatar, un pseudo, un non-lieu sur son nom, une autre naissance dans le nouveau monde des acronymes, des individus perdus dans leurs fantasmes mais que l’IP de leur ordinateur traçait 24 h sur 24. Partout où ils roupillaient, voire chez eux quand ils rêvaient.

Le zingue usé et lisse du comptoir, nu comme le verre vide qui appelait à l’aide son coude pour à nouveau le remplir lui avait offert cette pittoresque et enviable notoriété pourtant imméritée : le Poète. La ville était petite, et la sécheresse des gosiers ne trouvait refuge que dans trois bistrots, qui jouaient de la lumière et de la chaleur sous le tourniquet du soleil. À la fin du jour, chacun regagnait ses pénates et le bourg éteignait ses lampadaires.

Dans la cervelle du Poète ce n’était plus un ver qui était dans le fruit mais mille qui lui rongeaient le foie. Sa tête s’appuyait sur des alexandrins, des poitrines de femmes exquises et des souvenirs qui venaient tels des bâtons, se mettre dans les roues de ses carrosses fantasmés et le faisaient trébucher au sortir du bistrot. Il n’y avait en lui aucun minuit, seules les étoiles illuminaient l’enfer froid des pavés. Il devenait alors ver gisant, lampyre mâle inutile au monde des conquêtes reproductives, fossoyeur que même les bougies refusaient d’éclairer. Il était nu comme un verre, un de ces verres que l’on brise comme un rire, mais sans éclat : un verre ballon, rond comme un cercle, qui exploserait lors d’une fête foraine, noyé dans la musique tonitruante du monde., sans un bruit.

Dans le petit pays, on raconta que seul un chien suivait son corbillard, à l’instar de Mozart. C’était faux : le chien était sourd et illettré. Mais jamais le curé ne parla des quatre chats de Pandémonium, qui dormaient sur le cercueil. Ni des ânes qui lurent cette histoire en espérant un jour remplir leur verre à ma santé !

15 11 2022

AK

Les ânes sont-ils bilingues ou les hommes sont-ils seuls ?

J’entends un âne braire et sans vraiment comprendre je saisis soudain que c’est mon écho qui résonne. Je ne sais au fond dans quelle vallée je me suis perdu quand j’ai posé ce sac qui contenait mes mots, mais je me souviens que la neige déjà traçait l’ empreinte de mes pas sur la blancheur de cette fausse vierge automnale. Le ciel balançait sa couleur au-dessus des nuages, mais l’espoir tombait en pluie quand je me suis abrité sous le seul rayon qu’était ma vie : la solitude. Alors j’ai ri, pour une fois. J’ai pensé à l’âne. Je l’ai même revu : un mur de pierres sèches l’empêchait de sortir de son enclos, sur une île de l’Atlantique, mais ses braiments inondaient le désir de partager sa joie de vivre avec la femme qui pissait derrière le muret. Un moment, je fus jaloux, c’est vrai. Mais pour qui un jour a voyagé l’idée de dieu ne rassemble que des troupeaux qui vont par hasard où le vent des guerres les pousse. Chaque champ devient bataille, chaque récolte devient rançon. Le seul verbe qui désormais prend tout l’espace est : AVOIR. Quant au verbe ÊTRE, il ne se conjugue qu’au passé. Mais le passé est un temps mort, comme l’âne qui brait, animal qui ne tire plus les charrettes, ne porte plus un chapeau entre ses oreilles, animal dont les enfants parfois le différencient des lamas, qu’ils ont vu au zoo, jamais dans la campagne.

Alors à l’écho de ma voix, de ma voie, du bruit des rails qui vibrent sous la locomotive, des tressauts de souvenirs qui montent descendent et au final s’absentent, succède le braiment de l’âne que je suis, dont je suis le parcours, tant suivre c’est vivre dans un troupeau et oublier qu’un temps on s’est cru libre. Tout n’est devenu que barrières, pierres sèches, et l’homme brait quand l’âne broute dans le pré l’herbe tendre des jours oubliés, quand ses sabots traçaient sous les premières neiges d’automne le chemin vers la solitude des hommes, qui n’avaient plus, pensaient-ils , plus besoin de lui. Comme si « avoir » dominait « être ». L’homme est devenu auxiliaire, dans le sens militaire. Et l’âne au fond de cette vallée conte mes mots aux brebis qui sont maintenant encerclées dans les espaces clos de l’hiver qui approche. Mais jamais il ne commence son histoire par « il était une fois », juste par la citation : Asinus azinum fricat.

09 11 2022

AK

Les faits divers amusants : frotter n’est pas allumer !

Ce fait divers assez marrant (mais triste) lu dans « la Dépêche du Midi » de ce jour :

Neuf mois de prison avec sursis : c’est la peine dont a écopé un homme habitant Pamiers, en Ariège, pour avoir pendant deux ans régulièrement touché les fesses et les seins d’une femme de 70 ans lorsqu’elle faisait ses courses.

On croyait les affaires de « frottage » réservées aux transports en commun des grandes villes. Pourtant, le dossier jugé mardi 8 novembre 2022 par le tribunal correctionnel de Foix, en Ariège, montre que pour certains, toutes les occasions et tous les endroits sont « bons » pour s’adonner à ce genre de « pratiques ». Y compris lors de simples courses dans une supérette de Pamiers.

C’est là en effet, qu’une femme de 70 ans a subi, durant deux ans, les attentions un peu trop pressantes de Pierre. Venue porter plainte le 21 juin 2022 au commissariat, l’Appaméenne explique que depuis son installation en Ariège, son voisin se colle régulièrement à elle à la caisse du magasin. À cette occasion, il lui touche la poitrine et les fesses. Un voisin pressant qui, par ailleurs, ne manque pas une occasion de vanter ses charmes à chaque fois qu’il la croise. Il va même jusqu’à expliquer, avec élégance, que depuis sa désintoxication, « il a la trique ».

Pouvoir d’achat : le prix des huîtres va lui aussi augmenter à Noël

Le gouvernement va aider la population la plus démunie en plaçant dix pour cent de perles d’inculture dans chaque bourriche pour que le peuple s’espante et ne se monte pas le bourrichon envers les élus de la Nation. Des accords d’enfileurs de perles sont en cours avec les chaînes de télé privées. Joyeux Noël à venir dans les foyers chauffés à 19° (Gay-Lussac).

300 000 000, à écouter au second degré (avec Ricet Barrier et les frères Jacques)

Un parallèle avec les jeunes recrues russes envoyées à la guerre, en Ukraine (allégorie)

Les mardis de la poésie : Jules Laforgue (1860-1887)

Jules Laforgue a collaboré à des revues telles que la Revue indépendantele Décadentla Voguele Symbolistela Vie modernel’Illustration. Il était proche d’écrivains et de critiques comme Édouard Dujardin et Félix Fénéon.

Il jouait avec les mots et en créait fréquemment. Il dessinait. C’était un passionné de musique. Il refusait toute règle de forme pour l’écriture de ses vers. Sa poésie, mais aussi sa prose, se caractérisent ainsi par une coupe multiforme15. Empreints de spleen, d’un sentiment de malheur et d’une vaine recherche d’évasion, ses écrits témoignent d’une grande lucidité.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Laforgue

poèmes tirés du site : https://www.poetica.fr/

Clair de lune

Penser qu’on vivra jamais dans cet astre,
Parfois me flanque un coup dans l’épigastre.

Ah ! tout pour toi, Lune, quand tu t’avances
Aux soirs d’août par les féeries du silence !

Et quand tu roules, démâtée, au large
A travers les brisants noirs des nuages !

Oh ! monter, perdu, m’étancher à même
Ta vasque de béatifiants baptêmes !

Astre atteint de cécité, fatal phare
Des vols migrateurs des plaintifs Icares !

Oeil stérile comme le suicide,
Nous sommes le congrès des las, préside ;

Crâne glacé, raille les calvities
De nos incurables bureaucraties ;

O pilule des léthargies finales,
Infuse-toi dans nos durs encéphales !

O Diane à la chlamyde très-dorique,
L’Amour cuve, prend ton carquois et pique

Ah ! d’un trait inoculant l’être aptère,
Les coeurs de bonne volonté sur terre !

Astre lavé par d’inouïs déluges,
Qu’un de tes chastes rayons fébrifuges,

Ce soir, pour inonder mes draps, dévie,
Que je m’y lave les mains de la vie !

Jules Laforgue

Complainte du pauvre corps humain

L’Homme et sa compagne sont serfs
De corps, tourbillonnants cloaques
Aux mailles de harpes de nerfs
Serves de tout et que détraque
Un fier répertoire d’attaques.

Voyez l’homme, voyez !
Si ça n’fait pas pitié !

Propre et correct en ses ressorts,
S’assaisonnant de modes vaines,
Il s’admire, ce brave corps,
Et s’endimanche pour sa peine,
Quand il a bien sué la semaine.

Et sa compagne ! allons,
Ma bell’, nous nous valons.

Faudrait le voir, touchant et nu
Dans un décor d’oiseaux, de roses ;
Ses tics réflexes d’ingénu,
Ses plis pris de mondaines poses ;
Bref, sur beau fond vert, sa chlorose.

Voyez l’Homme, voyez !
Si ça n’fait pas pitié !

Les Vertus et les Voluptés
Détraquant d’un rien sa machine,
Il ne vit que pour disputer
Ce domaine à rentes divines
Aux lois de mort qui le taquinent.

Et sa compagne ! allons,
Ma bell’, nous nous valons.

Il se soutient de mets pleins d’art,
Se drogue, se tond, se parfume,
Se truffe tant, qu’il meurt trop tard ;
Et la cuisine se résume
En mille infections posthumes.

Oh ! ce couple, voyez !
Non, ça fait trop pitié.

Mais ce microbe subversif
Ne compte pas pour la Substance,
Dont les déluges corrosifs
Renoient vite pour l’Innocence
Ces fols germes de conscience.

Nature est sans pitié
Pour son petit dernier.

Jules Laforgue, Les Complaintes

photo wikipedia

No chat, no world (version française)

J’ai écrit bien des pages où n’apparaissait nul dialogue (tirets, guillemets-). Je devais me parler dans un langage sans miroir, me demander pourquoi as-tu laissé la porte ouverte et répondre in petto pour avoir le plaisir de la fermer, comme ma gueule. C’est alors que j’ai senti que le monde animal se rebiffait contre les humains. Les hommes avaient colonisé, perverti, pollué et détruit la nature, pour leur plaisir, se moquant éperdument du reste, des impacts et de l’aspect criminogène à l’encontre de ceux qui permettaient leur propre survie. Je n’ai pas suivi cette lente évolution des animaux, des insectes et encore moins des virus. Trop vieux pour le listing. Alors, qu’en est-il aujourd’hui , si l’on sort des émissions télévisuelles qui nous condamnent à l’ignorance crasse du malheur qui nous attend ? Bon, le frelon asiatique, avec ses grappes énormes, le moustique tigre, qui se reproduit par accouchements prolifiques dans les moindres étendues d’eau, les fourmis électriques, minuscules bestioles d’un 1,5 mm, des femmes qui surveillent vos oreilles dès que l’on parle d’ailes, et de ce bourdon qui les réjouit quand elles parlent des hommes. Bon, OK, j ‘ai écrit bien des pages où n’apparaissait nul dialogue.

Sauf que je parle avec mes chats, que je siffle les pies et que parfois un avion ou un hélicoptère vrombit au-dessus de ma tête. J’ai alors cette sensation de ne parler à aucune personne humaine. Je me dis : pourquoi as-tu laissé la porte ouverte et répondre pour avoir le plaisir de la fermer, comme ma gueule : genre antichambre de la pétoche ! (Si je la ferme, tout explose, disent les vieux singes)

Ce que le monde m’a appris, hormis savoir lire, écrire, et me penser en homme libre de son futur, c’est de croire en un Dieu, illusoire et mercantile, et la demande est forte , tous sont prêts à tricher pour s’asseoir à la table . Les animaux, eux, en ont marre. Les petits volatiles coordonnent les premières attaques, puis viennent les loustics, rats et animaux de basse-cour (oies, canards, pintades…). Les renards ne culbutent plus les poules, les coqs, ces lâches, quittent le drapeau national pour combattre dans des enclos lointains où parient les hommes, les ergots ensanglantés ils font la fortune des abrutis, comme les arènes voient le taureau s’abattre sous l’estocade et les banderilles des picadors. Les animaux en ont marre et les hommes aveugles ne voient plus que le fric, l’or et le Pouvoir si proche de leurs ongles noirs, de leurs armes meurtrières.

Les chats de la maison, voici quelques jours, se sont réunis autour de la table ronde du jardin. Une réunion informelle à laquelle ils m’ont convié, pour que je sache, m’ont-ils dit, que la révolte était proche, ici même comme ailleurs dans le vaste monde. Il était loin le temps où la petite chienne Laïka avait été envoyée dans l’espace, les chiens s’unissaient à présent aux chats, les chats aux lynx, les lynx aux ours et les ours aux éléphants qui gardaient en mémoire l’époque sombre d’Hannibal et des cornacs qui franchirent Pyrénées et Alpes pour guerroyer contre Rome. Aujourd’hui les éléphants remplissent les cimetières, et pour les plus célèbres, le Panthéon. Mais ceux qui étaient appelés socialistes ont disparu ad vitam aeternam. La discussion entre les quatre chats (je me contentais d’écouter) sans trop dévoiler la stratégie d’ensemble, revenait sans cesse sur la question simple et claire : comment se débarrasser de la bête humaine? Comment asservir l’Homme pour le rendre utile à la prospérité du monde, autant animal que végétal ? Comment annihiler cette propension à dévaliser la nature, à affamer la majeure partie de sa propre engeance ? Les hommes avaient des mains, des idées et des horizons que les chats ne niaient pas, mais le drame venait de l’égoïsme, de la corruption qu’ils pratiquaient entre eux, niant toute existence devenue subalterne quant à leurs vices devenus religions. Le fantasme d’un Dieu qui leur ressemblait, et surtout son contraire, véhiculait dans leur esprit une foi destructrice. C’est alors qu’ils se tournèrent vers moi. Patapouf, qui menait la discussion, regarda Petit Lion, Pirouette et Bouboule avant de se tourner vers moi. Tous ronronnaient. Le message qui m’était adressé était clair : existe-t-il un Dieu dans la cervelle des humains ? Un silence s’instaura. Et dans un miaulement affreux, je répondis : non.

Alors les pies, ces infatigables journalistes, qui nous observaient s’envolèrent répandre le scoop que j’avais suscité dans les journaux: Dieu n’existe pas. Mais jamais ne parut dans les articles qui virent le jour cette question : « pourquoi as-tu laissé la porte ouverte et répondre une fois pour toutes pour avoir le plaisir de la fermer, comme ma gueule. »

01 11 2022

AK

Soldes d’automne : poèmes en vrac 1987-1988 (un lu, le suivant offert)

Poèmes en vrac 1987-1988

J’écoute le coucou dans les bois : coucou ! Coucou ! Coucou !

J’écoute le coucou dans les prés : coucou!coucou!coucou !

Tiens, déjà six heures. Il faut que je rentre.

……

objet trouvé

Tu as perdu l’amour

La Terre tourne

Le vent détrousse l’immobile

Objet trouvé

Ton ventre est doux

Sur l’oreiller.

………

Dehors une petite pluie fine et filandreuse

Baise le macadam gris et frais de tes talons aiguilles

Et ton ventre, Misia, passe et passe ,

Et tes jarrets pleins d’ecchymoses

Sous l’averse s’accordent aux couleurs blêmes

De tes nuits blanches, de ton teint de rose fanée.

………..

Tes yeux n’ont pas changé de couleur

Ils ont changé de regard

Elle est venue, l’heure,

Avec ses souvenirs

Son bouquet d’iris

Au rendez-vous de l’âge

Les fleurs avaient flétri

Malgré les larmes des jours

Et les poisons

Les poisons de ton corps

L’incandescence des jours

Les bouquets de jouvence

L’homme est revenu sur ses traces

Et il a trouvé son midi

Malgré déjà quatorze heures

De retards, mais

Tes yeux n’ont pas changé de couleur.

(1988, AK)

……..

Il y a l’oiseau

Et, bien plus loin,à des lustres

Une branche nue.

(faux haïku)

………………..

À « l’aubépine »

Deux joyeuses copines

Assises en tailleur

Sur un brin d’aubépine

S’amusent au Tirailleur

Un jeu pareil

Ne se joue pas qu’avec les oreilles

Pas besoin d’appareil

Je dis ça pour les vieilles

Au Tirailleur

On s’tire ici

On s’taille ailleurs

C’est sans merci.

Deux jeunes coquines

Aux tailles cintrées

Sur un bout d’aubépine

Se trémoussent au Tire un Trait

Un jeu pareil

Devrait faire merveille

Pas besoin de peinture

Je dis ça pour les Pures

Au Tire un Trait

On s’traite on street

On tire des traites

C’est très concret.

Deux belles latines

Aux charmes flous

Sur un tas d’aubépine

S’entraînent à Voilà le Loup

Un jeu pareil

Ne se joue pas en plein sommeil

Pas besoin de moutons

Je dis ça pour les cons

Au V’là le Loup

On se taille des vestes

On se tire des coupes

C’est vachement leste

Deux vieilles lapines

La fesse gigolotte

Sur un fond d’aubépine

Se cuisinent au parfum d’échalote

Un jeu pareil

C’est du barbeau dans de l’oseille

Pas besoin de carotte

Je dis ça pour les Cairotes

À l’échalote

On navigue entre Marie et Charlotte

On se taille des bavettes

On s’enfile, on se pelote

C’est que tricot-fricot

Deux oranges sanguines

Maquillées en fleurs de Paradis

Sur un air d’aubépine

Interprètent un « Ce que j’en dis »

Un jeu pareil

On ne s’en souvient plus au réveil

Pas besoin de psychocauser

Je dis ça pour les fauchés

On s’tire en douce

On s’taille sans bruit

C’est comme avec la Rousse

Quand elle débarque dans ce boxon…

(1986)

AK

(la Rousse : argot, les flics)

Les yeux, en fait, sont au fond des lunettes

Lionel avait perdu ce temps qui lui était précieux

Dans cette mare, à bout. Il cherchait l’endroit

Où étaient tombés ses yeux quand il avait trébuché

Lorsque, cheminant vers midi le long du splendide canal

Un bigleux par le reflet du verre trouva les lunettes

Sur le chemin de halage qu’avait suivi Lionel.

Un seul problème : le découvreur avait marché dessus

Mais la monture ressemblait à celle d’origine

Seuls les verres étaient brisés et la facture , ô pauvre !

Dit Lionel, est plus importante que la prunelle de mes yeux.

Le quidam du chemin de halage, un vieil homme,

Lui proposa de mentir, disant que ses lunettes

S’étaient brisées dans les toilettes, ou sur l’évier

De sa chaumière, arguant du fait que veuf

Ouvrier maçon et locataire, presque retraité

Il était désormais incapable d’y faire le ménage.

Lionel chercha alors un vitrier expérimenté

Dont sept ans de malheurs conjugaux

Avaient fait la réputation, voire la renommée,

De cent couples brisés par les aléas de la vie

Dont il avait recollé les morceaux, les carafes en cristal,

Jusqu’aux armoires à glace, les disputes insensées,

Tous les éclats de voix et ces bris de verres

Par ses mains habiles furent, dit t-il, réconciliées.

Mais Lionel, qui en semaine maniait la truelle

Sur les chantiers n’avait pour pauvre mutuelle

Que ses mains caleuses et ses prunelles grises

Le bigleux sur le chemin de halage avait disparu

Pas même le temps de le remercier, pensa Lionel,

Alors il repensa aux toilettes de chantier

Où pissaient et chiaient les ouvriers, un genre

De mare à boues réservée aux esclaves pudiques

Et, à califourchon sur le siège à la turque,

Il se souvint qu’un jour, gamin,au bout du palier

Il avait découvert ce qu’était le monde qui l’attendait.

29 10 2022

AK

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