Encore cinq degrés et je bous !

L’idée est certes pitoyable : en 2050 j’aurai 95 ans. J’espère ne plus être de ce monde. Comme tout individu, mourir dans mon lit, loin des instituts, c’est un projet bien difficile à envisager, tant la vieillesse privatise la mort et que le choix ne se trouve que dans les supermarchés des EHPAD et autres étalages très onéreux de ce stock de chair humaine qui au final ne se négocie pas. Pas d’inquiétude, je chasserai les mouches du columbarium avec des pets sonores. Mes cheveux calcinés ne sentiront plus le parfum du merlan ni le peigne de la girafe. C’est acté. Le plus difficile reste le chemin à parcourir, et je suis déjà épuisé ne serait-ce qu’à l’idée de m’y rendre en toute conscience. La conscience n’a plus besoin d’homme, elle s’est perdue dans l’abandon des actes les plus simples, la sincérité des échanges et l’ivresse alambiquée des discours. Ce que l’on a perdu c’est le temps de vivre, le temps où l’on vivait dedans. Seuls ceux qui l’ont connu mourront en paix, quand la paix reviendra poser sur l’oreiller une ultime plaisanterie. Comme le sourire de la marchande aux doigts épais derrière son étal de fruits et légumes, le boulanger aux mains enfarinées, le boucher qui découpe la tendresse d’un animal connu, souvent cornu, et l’idée pitoyable d’un jour vieillir au milieu d’un ruisseau dont l’eau (de vie) est encore potable pour en boire l’ultime tasse.

Dire que mon ambition profonde était tout simplement de raconter à quelques farfelus de l’hospice la bataille légendaire qui opposa les Grosbidous aux Petitsventroux, j’admets que c’est trop tard : la surdité et l’aveuglement sont ici monnaie courante et pour survivre, j’ai besoin d’argent (cigarettes Craven A et Famous Grouse écossais) mais déjà je sens que l’on me retire mes pompes vernies pour la cérémonie funèbre. Pourtant l’idée ne me quittait pas. Les Grosbidous avaient conquis le monde et je devais témoigner auprès des Petitsventroux de ce que l’expérience de mes 95 ans renseignait par divers et ancestraux moyens : un clignement d’œil, un ronflement sonore, un râle, le crissement d’une roue de fauteuil roulant, parfois une main décharnée, le majeur levé dans l’opacité du ciel. Je constatai très rapidement que l’histoire se racontait d’elle-même, pas de narrateur, pas d’éditeur, de critique littéraire, et pas de récit dans le minuscule salon de coiffure où intervenait une aimable et lointaine actrice du temps de Jean Rochefort. Une jument anglo-arabe, une shampouineuse rinçant mon crâne avec l’eau de Jouvence, (ah mon vieux Jean!).

On ne demanda rien, car tout était écrit sur le registre. L’ivresse des registres sur le temps qu’il reste à vivre. La fin et le néant. Mais surtout le néant avant la fin. De ce côté là, javais conservé mes limites. Depuis la seconde guerre, celle qui précède la suivante, comme chacun sait, ou pas. Un 6/65. Un genre de pistolet qui fait rire les femmes, soumises aux gros calibres. Pas de quoi se vanter quand il s’agit de « tue l’amour ». L’amour a tué Dieu ou Dieu a-t-il tué l’amour ? Question stupide, répond l’IA, en 2050 il n’y a plus que des maîtres du temps et des esclaves décervelés. Les Grosbidous et les Petitsventroux, sont les dinosaures de ton imaginaire, vieillard. Personne ne t’offrira une Craven A ni un petit verre de Famous Grouse, tu as disparu de l’histoire et quelques androïdes se la racontent en sirotant devant leur écran virtuel comme on regardait jadis des films des années 50. À 2000 années de ce monde disparu le sont aussi les mains épaisses de la marchande des quatre saisons, du boulanger aux mains enfarinées, et bien au-delà, des hommes qui se sont complus à disparaître de la surface de la planète, en allant confondre les étoiles pour éviter l’ultime sentence : nul n’est immortel. Une intelligence, fut-elle artificielle, sans aucuns humains, ne pourrait offrir que des cobayes qui ne serviraient à aucune évolution, juste l’esclavage. Mais de quoi se nourrissent les robots ? Des films des années 50, qui sait ?

01 02 2023

AK

Un peu d’ « on peut » (sans AVC, mamie)

On peut pendre la peau d’un ours avant de l’avoir tué

On peut jurer que l’on est innocent pour un meurtre avéré

On peut transformer la disgrâce en rédemption

On peut suspendre les cornes d’un caribou à l’entrée d’un chalet

On peut respecter celle qui sera la prochaine victime

On peut ouvrir sa porte quand il neige à une belle inconnue

On peut se dire que les rêves ne sont pas inaccessibles

On peut inventer des histoires belles ou terribles

On peut tout quand la vie nous mène par de tous petits riens

On peut ne pas croire en Dieu et ne plus croire en l’Homme

On peut se taire quand les oiseaux n’ont plus rien de drôle à dire

On peut tatouer ses bras quand on se sent tout seul

On peut fondre en larmes et rester de glace devant un ours blanc

On peut se dire que demain il fera jour et ne vivre que la nuit

On peut demander sa route à un homme qui a perdu sa boussole

On peut vivre longtemps si le temps marche à petits pas

On peut enfin s’indéfinir dans ce texte qui n’en peut plus de raconter sa vie.

28 01 2023

AK

La connerie sans limite de la droite étatsunienne

article complet : https://www.huffingtonpost.fr/international/article/pourquoi-les-personnages-m-m-s-vont-disparaitre_213137.html?xtor=EPR-5689964-%5Bdaily%5D-20230124

Selon une partie de la droite conservatrice américaine, les personnages M&M’S sont devenus « woke », notamment depuis la création du M&M’s violet « purple ».

Par Le HuffPost avec AFP

Pourquoi les personnages M&Ms vont disparaître

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Pourquoi les personnages M&Ms vont disparaître

ALIMENTATION – Non, ce n’est pas une blague. Le confiseur M&M’S a renoncé à utiliser dans ses publicités, jusqu’à nouvel ordre, les fameux personnages rappelant la forme de ses bonbons chocolatés, critiqués par une partie de la droite conservatrice américaine, qui les juge politisés.

L’affaire avait débuté avec le lancement, en septembre, d’un nouveau membre de la famille des « spokescandies » (bonbons porte-paroles), baptisé Purple (violet). Il s’agissait du troisième personnage féminin de la bande, après Green (vert) et Brown (marron), créé, selon M&M’S, « pour représenter l’acceptation et l’inclusion ».

Le violet symbolise notamment le soutien à la communauté LGBTQ et l’expression de l’homosexualité. L’arrivée de Purple avait suscité des critiques, des internautes reprochant à Mars Wrigley, maison mère de M&M’S, d’avoir politisé les bonbons chocolatés. Selon eux, les personnages M&M’S étaient devenus « woke », mot qui désigne le militantisme contre toute forme de discrimination et d’exclusion visant une ou plusieurs minorités.

Fox News vent debout contre les « M&M’s “woke” »

La polémique a rebondi début janvier avec la commercialisation d’un paquet spécial en édition limitée qui ne contenait que les trois couleurs des personnages féminins, vert, marron et violet.

Les « M&M’s “woke” sont de retour », s’est insurgé, peu après l’annonce, Tucker Carlson, l’un des présentateurs vedette de la chaîne Fox News, connue pour les prises de position très conservatrices de plusieurs de ses stars.

La vie dans une ville morte (article de « la Presse », quotidien québécois)

Entame de l’article :

« (Bakhmout, Ukraine) Un attroupement fébrile s’est formé autour d’un camion d’Obolon, marque de bière bien connue en Ukraine. Mais ce n’est pas le houblon qui fait courir les habitants de Bakhmout en ce froid matin d’hiver. Pour eux, la cargaison de la semi-remorque est autrement plus précieuse, voire vitale : du charbon. »

L’article complet : https://www.lapresse.ca/international/europe/2023-01-16/la-presse-en-ukraine/la-vie-dans-une-ville-morte.php?lid=bosj4guja5ia

Les marchands d’armes font fortune sur l’infortune des peuples. Les chars d’ Europe (France, Finlande, Royaume Uni, Allemagne -en cours-, Pologne, etc) et américains nous offriront en février un drôle de carnaval. Un an de guerre infecte, dégueulasse, avec des milliers de morts (sans doute des millions si ce désastre perdure). Quant aux russes, c’est déjà un feu d’artifices de mensonges, de pilonnages intensifs, de gestes inhumains, une barbarie à l’image de leur dictateur et de ses affidés. Sans parler de l’Iran, de la Corée du Nord et de ceux qui ne prennent pas partie, pour raisons économiques (au risque d perdre de juteux profits pour leurs dirigeants corrompus).

Le monde n’est plus une pomme ou une orange, c’est une bille grosse comme un petit pois dans le ventre d’une humanité affamée qui ne réclame que justice, santé, égalité et partage des bienfaits dont le progrès a toujours été la promesse, ressassée à tous les peuples par des bonimenteurs qui se gavent du malheur des autres. Comme dirait un ami espagnol, on n’est pas sortis de l’auberge, c’est pour ça que tu gamberges, amigo ! Il pleut, ressers-toi un verre d’eau, mais pas de celle qui tombe du ciel, Dieu a pissé sur les nuages.

16 01 2023

AK

Nouveaux jours (à l’avenir, laisse venir)

Gina me demande si écrire me provoque un orgasme, quand je suis complètement absorbé entre la multitude des touches du clavier, que je glisse des mots entre les « alt » et les « ctrl ». Je ne peux que lui répondre que seules les cartouches d’encre de l’imprimante nous unissent encore tant notre relation s’altère. En fait, j’opine du chef et me tais. L’ancre des fredaines ignore la poésie, mais il faut retenir les accents amoureux, graves ou aigus, ou circonflexes avant qu’ils ne s’écrasent sur les récifs de matelas moelleux. Il faut vivre, entre la désuétude des manuscrits et l’anonymat des ordinateurs, entre un « je t’aime » de plumitif et un azertyuiop électronique.

Et toi, Gina, qui pianote à longueur de journée sur ton smartphone, jouis-tu entre tes emoticones et ton langage haché réduit au minimum de tes ongles repeints ? Les cartouches d’encre impriment de drôles d’unions sur le jaune TikTok, le verbe se corrompt et l’ancre des fredaines noie sans le savoir les relations humaines. Doux matelas de l’ abandon des sentiments palpables. À quoi servent nos mains, que deviennent nos corps, quand la réalité s’abandonne et que la virtualité se donne le pouvoir d’aimer par contumace ? Une farce concrète dans le cul dévasté de nos chairs ravagées d’images et de langages interminablement stériles.

Une mouche s’est posée sur le clavier. D’un revers de main je l’ai balayée sur la table de la cuisinette. Puis, armé de ma tapette, vlang ! Sans un bruit, sans un cri de sa part, écrabouillée la bestiole. Cela faisait une heure qu’elle m’enquiquinait, à tourner sous la lampe, à lécher mes cheveux. Comme Gina le faisait durant nos lunes de miel. Des années qui couraient 365 jours par an, avant que les nouvelles technologies nous décervellent et que nos doigts prennent le pouvoir sur nos désirs et nos caresses, nos illusoires nouveaux mondes.

L’imprimante clignote, il n’y a plus d’encre. Plus de papier. Le smartphone est déchargé. Gina me dit : cesse de râler, ne sois pas si rétif, nous avons encore en commun le matelas moelleux. Bon, pour l’orgasme, on en discutera sous la couette, non ?

09 01 2023

AK

Épiphanie, et puis Fanny ! (belote-moi, chérie)

Musarder dans les fruits du hasard

Tels Melchior, Gaspard ou Balthazar

Un cadeau à trouver avant qu’il soit trop tard

Pour l’élu qui va pourrir nos vies,ce moutard,

Quand règne le frimas sur les grands boulevards

D’un monde de haines et de feux d’artifices

Qui parcourent les horizons perdus

Le coût du savoir-vivre sur les bourdes

Magistrales des colonies, les fredaines

Que les peuples avalaient, à demi-nus,

Sanglés de drapeaux puis morts sans patrie,

Et rien ne changera malgré Antoine Blondin

Les fruits du Congo ne coulent plus

Dans l’encrier des rêves. Il faut partir

Car la vie se dissout dans le grandiose nulle part

Musarder dans les fruits du hasard

C’est braver le danger dans les bras de Boby

Quand les poires sèchent sur la poitrine des femmes

Mais Melchior, Gaspard et Balthazar

Un cadeau à trouver avant qu’il soit trop tard

Des seins en encensoirs, des clystères à laver les cervelles,

Des poils de rédemption pour nos outrages passés

Et le cul du curé qui voudrait tant se marier

Mais le fils est mort en croix et le deuil est de siècles

Foies gras et farandoles d’amuse-gueules, menues pièces

Jetées aux mendiants, brillantes médailles de boue

Que s’arrachent en chantant les condamnés à tort

Dans l’encrier des trêves noires restent les plumes

La pie ne jacasse plus et le nouveau-né pleure

De ses larmes chaudes entre paille et poutre sait-il déjà

Qu’un ou deux millénaires verront périr les hommes

Naître pour mieux mourir et plus tard n’être rien

Alors Melchior, Gaspard et Balthazar

Cessèrent leur quête de cadeaux à offrir au nouveau né

Et quand vint l’aube nouvelle, le bruit des fusils

Claqua contre le mur où le soleil se levait en paix.

05 01 2023

AK

Rions un peu : Tesla ? Oui, mais j’ai la tête dans les étoiles.

Allemagne: une Tesla poursuivie un quart d’heure par la police pendant que son conducteur dormait

La police allemande a été confrontée à une scène étonnante. Le 30 décembre, vers midi, la police routière de Bamberg décide de contrôler une Tesla qui roulait sur l’autoroute A70 en direction de Bayreuth. Malgré les multiples signaux et coups de klaxons l’invitant à s’arrêter, le conducteur ne réagit pas.

C’est à lire ici : Libération

Les mardis de la poésie : René Depestre (1926-…)

René Depestre est un poète, romancier et essayiste né le 29 août 1926 à Jacmel en Haïti.

poèmes tirés du site : https://www.poemes.co/

Conte d’un Poète barbu

Barbu j’ai des atomes crochus avec les pluies et les étoiles, les souffrances et les fêtes de tous mes foyers d’origine.

Dans une histoire masquée ma barbe risquait d’être un palmier aveugle à vie au lieu d’un conte de fées.

Pour la barbe des poètes

il n’y a pas de commandant en chef

ni d’ayatollah cubain inspiré

ni de gestionnaire du sacré.

Mes poils gris sont des racines qui voyagent partout avec moi : je les porte, les pieds dans la boue, la tête dans la conscience émerveillée.

2

Sans la barbe je serais la proie d’un rude travail de deuil et de nostalgie ; ma barbe me tient à l’abri du panier de vipères et de crabes des exilés.

Venue de la mer caraïbe ma barbe a les pieds sur la terre et pour plaire au clair de lune il lui arrive aussi de voler.

Proche des sept femmes de l’arc-en-ciel la nuit ma barbe est phosphorescente ; pour célébrer le lotus de la femme aimée ma barbe est un imaginaire qui bande bien.

CHANGEMENT DE VITESSE AU VOLANT D’UNE ROUSSE

Le souffle coupé j’avale ton miel

je mords âprement à ton millefeuille

je suis le feu je grimpe aux cordages

de l’arbre du bien et du mal : vorace,

Carnivore, pirate éperdu, je te mange

je te bois, je te dévore en macho fou

de tes
Indes occidentales fou perdu

de ta galerie de fête et de mystère

je vis ta conque en voyageur inassouvi

au moulin à magie et à café fort noirs

où je mouds le bonheur en poudre de sucre roux.

SEPT RETOURS A LA VIE D’UN HOMME

Le chant désolé d’un hibou

a interrompu son rêve d’Africain.

A l’heure des coqs en
Angola

une nuée dansante

de jeunes filles ont confié

la pierre bleue de son chemin

au flux et au reflux de la mer.

O
Mario ! sur le bord en cristal

du temps de guerre qu’il fait dehors

tes pas de voyageur égaré

font un bruit de rivière sur le gravier

tandis que ta mort tourne sept fois

autour de ma maison audoise qui obéit

à la seule logique de la vigne.

La petite-mère-révolution aux abois

l’ayant fait descendre de son cheval

c’est à pied que
Mario de
Andrade

a traversé les fumées au tunnel du siècle

pliant l’épaule

sous le baluchon de ses idées

d’homme libre.

L’ombre mortifère de l’époque s’est arrêtée à sa porte : une géométrie sans foi ni loi a fait déborder le lait de ses jours.
Dans vingt ans il sera plus jeune que le temps de sa mort.

Attends-nous sur la colline

avec l’oiseau-phosphore des poètes ;

au soir du dernier automne attends-nous sous l’écorce du baobab, attends-nous avec ton foulard magique : pour ouvrir d’autres collines à notre foi en père d’une percée
jamais vue du monde.

Personne mieux que toi ne peut voir

ce qui nous arrive après les contes

amers du
XXe siècle.
Au jour

venu de la montée des lumières de l’homme

et du citoyen

sois le matin de rosée

qui donne sève et sens à notre espoir.

Si meurt mon
Mario de
Andrade que la chair de la beauté berce sa mort sur une colline d’Afrique au carrefour où les dieux attendent pour les rouvrir les yeux qu’aura un jour la nouvelle enfance des
Justes !

Pour en savoir plus : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9_Depestre

La dernière nuit blanche du Grizzly

lundi 28 décembre 2009 par AK Pô

Tout a commencé par une petite annonce parue dans le Fairbank Daily News, un quotidien de l’ Alaska (EU) profond. Un français, un certain AK Pô, recherchait un ours pour lui tenir compagnie cet hiver. Tout était payé ; ainsi, le vol Anchorage-Pau aller-retour, les frais de séjour et le miel à volonté m’ont incité à répondre à l’offre. D’autant que le cours du dollar me permettrait, dès mon retour, de monter ma petite saurisserie de harengs et de saumons, en saison. Le fait que je sois noir n’était pas un problème, d’autant que mon pull over était orné d’un grand V à son encolure. Mon employeur potentiel m’écrivit qu’en outre, une fois loin des rives du Yukon, je pourrais éventuellement me présenter comme basketteur à l’Elan Béarnais, au vu de ma grande taille. Avais-je déjà quelques notions de ce sport, existait-il une équipe genre les Caribous de Juneau ? Je mentis en répondant que oui, sachant que le sport pratiqué ici était plutôt le hockey, dont la célèbre équipe des Ours Polaires de Sitka était la plus populaire, malgré le petit nombre d’habitants de cette ville (environ 8000, avec les castors et les inuïts, yupiks, amérindiens et aléoutes).

Je reçus très rapidement ma feuille de route, et c’est ainsi que le mardi 22 décembre 2009, à huit heures AM pétantes, je survolais le Mont Mac Kinley (6194 m), puis la Sibérie et Moscou, où j’achetais au passage une chapka en renard blanc ; ensuite je m’endormis. Paris fut la dernière escale ; je me perdis dans les couloirs de transit en recherchant « la porte des Pyrénées » et finis par trouver la porte d’embarquement , renseigné par un chef de gare que les grèves obligeaient à voyager par les airs (à mon avis, c’était un prétexte pour rencontrer des hôtesses).

J’atterris donc en début de soirée, le 23, à l’aéroport de Pau-Pyrénées, en compagnie de quelques anglo-saxonnes et d’un dirigeant de parti politique à grandes oreilles. Une brise glaciale cinglait les joues cramoisies des anglaises, et j’acceptai sans problème de partager le taxi pour nous rendre au centre ville quand celles-ci me firent signe de me joindre à elles. Elles me câlinèrent en chemin, ce qui fit faire au chauffeur quelques écarts, qu’il nous dit être liés au verglas, courant à cette époque-là de l’année. A french liar, me sussurèrent-elles à l’oreille. Quant à mon hôte, bien entendu, il ne s’était pas déplacé pour venir m’accueillir. Je me demandais quel genre de zigoto ce devait être. Avait-il de grandes oreilles ? Ce petit pays me parut tenir dans un mouchoir de poche, tant par la rapidité avec laquelle nous parvînmes au centre que par la ressemblance frappante des individus emmaillotés que nous croisâmes.

Les anglaises déposèrent leurs bagages devant le Conti, un hôtel connu comme le loup (blanc) des steppes pour sa façade romantique ; quant à moi, sur les indications du chauffeur de taxi, je pris la direction du domicile d’AK Pô, dont la proximité ne faisait aucun doute, selon les dires de l’homme. Les rues que je suivis étaient aussi désertes qu’un écran de télé, mais éclairées par mille ampoules festives bleutées et scintillantes. Les voitures stationnées se paraient de givre, et quelques unes s’en protégeaient par de petits papiers à deux épaisseurs scotchés aux essuie-glaces. Certaines en possédaient plusieurs, formant une couverture sommaire et pitoyable, et l’on imaginait avec une once de dégoût le zèle qu’avaient mis les auteurs de ces actes à ainsi décorer les pare-brises de papillotes si ternes, et rabat-joie. Sans doute s’agissait-il d’une tradition ancestrale, un genre papillons d’hiver pour soutenir les apprentis d’Auteuil (voire de Neuilly) ou les orphelins de la Police.

Sur la porte du n°45 de la rue en question (que le narrateur vous remettra contre un chèque de deux cents euros rédigés à son nom, sur demande expresse et lettre de motivation manuscrite, datée et signée de la main gauche uniquement),un heurtoir en forme de petite main en bronze pendait, lequel, quand on frappait l’huis avec, fredonnait l’air de « la petite main sur la porte de bois ne bouge pas, ne remue pas, même pas le petit bout du doigt », de J. Prévert mis en musique par W. Kosma. C’était épatant. Sauf que personne n’ouvrait. J’eus beau tambouriner, rien. Un camion de pompiers fila en silence dans la nuit, un chat feula, une mouette insomniaque rit, une sirène danoise perdit tout espoir, un troupeau de moutons des îles Shetland traversa au passage piétons, je vis ma vie défiler en une fraction de seconde (c’était bien assez) devant mes yeux, mais la porte du paradis resta close. Finalement, ce devait être la fameuse porte des Pyrénées, et mieux valait chercher un aimable samaritain pour me loger cette nuit, car vu le niveau de mon dollar, je serais bon pour dormir sous une canadienne (tabarnak !). Quant à ce saligaud d’AK Pô, je lui ferai la peau, à ce vendu, parole d’ours !

Une semaine durant, j’errais ainsi, dans les rues et les faubourgs de Pau. Personne ne me remarquait, tous étant munis de vêtements recyclés bien chauds, polaires colorées et cache-nez en bison gersois, passe-montagnes et cache-cols aubisquins (en laine vierge), les yeux rivés sur les vitrines miroitantes, les feux tricolores changeants, les luminosités rouge carmin et les orangés des freins et des clignotants des voitures, bref chacun était plongé dans son merveilleux monde d’ineffable désir consumériste. Je dus me nourrir de kébabs, faire les poubelles comme mes congénères du pays du soleil de minuit, faire semblant d’être en peluche pour encaisser quelque menue monnaie, éviter quelques montagnards des hautes vallées descendus en ville, guidés par l’étoile du berger, sans parler de la difficulté à trouver une place libre dans un cyber café surchauffé.

Cela dura jusqu’au soir du trente et un décembre. Car, on a beau se faire une raison, on a toujours tort quelque part, quand tout arrive. Et cela arriva : je vis AK Pô. Quelle ne fut pas ma surprise (lui ne m’avait pas vu) ! Du haut de son un mètre cinquante, talonnettes non comprises, il portait un gibus ridicule et son visage s’ornait de deux rouflaquettes, qui s’ourlaient sur une impériale jusqu’au bas de son menton trop large (sans doute était-il beau parleur). Ses yeux tournoyaient dans leurs orbites comme deux planètes surveillées par des satellites géostationnaires, l’un russe l’autre étasunien, et son nez frétillait en se gorgeant de CO2, comme les saumons de mon Yukon natal. Il se tenait debout, immobile, face à un distributeur de lait installé sur la place Clémenceau, près de la banque I. (le narrateur se réserve le droit d’en donner le nom uniquement après remise des chèques demandés plus haut). Je me demandai comment faire payer à ce nain sa forfaiture, car, bien que ma nature ursine ne soit point prédestinée à une quelconque vengeance (les ours étant considérés comme les ancêtres de l’homme), une punition bien méritée me sembla juste.

L’empoisonner avec un pot de miel, ou de confiture, me parut une bonne méthode. Ne m’avait-il pas promis du miel à profusion, dans son contrat non tenu ? Mais le miel était rare, cet an-ci. Les frelons asiatiques avaient réduit les ruches à des alvéoles creuses mais froufroutantes pour ceindre la taille -fine- de leurs petites copines liseuses de mangas édulcorés. Pour la confiture, il fallait aller au bout de la rue Joffre, chez Coucougnettes, et je n’en avais ni le temps, ni les moyens. Il ne me restait plus qu’à le fumer comme un saumon. Sitôt dit, sitôt fait. Plongé dans la saumure, va donc implorer saint Sylvestre l’hébergeur de fêtards, puisque tu m’as refusé ton hospitalité. Du sel, du séchage, et de la fumée de bois de hêtre te rosiront la chair, AK Pô, et, si tu ne passes pas l’année, au moins tous les noceurs se régaleront de t’avoir à leur table.

C’est alors que je m’aperçus de ma profonde erreur, que je m’étais planté : ce n’était pas lui ! Comment me rendis-je compte de ma bourde ?

Quand, vers minuit, pendant que sautaient les bouchons et klaxonnaient les bouteilles de champagne, une place se libéra dans le cyber café de la rue Montpensier, où je me réfugiai en hâte. Griffougnant sur un clavier dispo, je tapais son nom par mégarde sur google. Et bien, le chenapan vivait à Fairbanks, Alaska, dans une PO box ! il avait même créé un blog, en forme d’igloo ou de yourte, et on pouvait le voir sur une photo de groupe, entouré d’inuïtes aux dents pointues et aux technologies aguichantes, étendues toutes nues sur des peaux d’ours blancs faisant semblant de dormir.

Cela me rendit furax. D’un bond, je franchis la porte des Pyrénées, d’un autre je sautai le mont Mac Kinley, d’un troisième enfin je me présentai à lui, passant ma tête par la lucarne de son blog, et hurlai, comme savent le faire les vrais grizzlys :

Hey, AK Pô ! Tu pourrais au moins souhaiter la bonne année à tes lecteurs !

Ce qu’il fit sans barguigner, car 2023 sera : une grande année pour les lecteurs du Petit Karouge Illustré !

-par AK Pô

25 12 09

(remasterisé 31 12 2022)

Télépastichons !

J’ai du perdre quelque part mon sens de la vie, le pourquoi et le comment y parvenir ou le retrouver. Le monde que j’habitais jadis est mon aquarium, l’intelligence est artificielle depuis l’invasion des algorithmes dans la géopolitique de la vie quotidienne. Rien ne persiste, tout s’efface. Hier soir encore, quand j’ai regardé ma femme, je l’ai prise pour une représentation holographique, comme en laissent certains hommes politiques. D’ailleurs, avec ma femme ,on ne se parle plus, on « télépathise ». Nos conversations silencieuses ne sont troublées que par le four qui bippe, la machine à laver qui bippe, le lave vaisselle qui bippe, ou les chats qui miaulent ; le mieux, c’est de n’avoir pas de chat chez soi, leur ronronnement crée des interférences dans la conversation télépathique. Ce fait a été prouvé par des études de l’université de Pétaouchnock, dont j’ai obtenu le diplôme par internet en tant que professeur honoraire voici quelques jours, et j’en profite pour vous dire que je viens d’éditer mon livre, « La Télépathie, les lendemains de la Télévision », aux éditions Didonc.

Je relate, dans mon livre, comment je me suis entretenu avec ma mère, décédée depuis plusieurs années, en m’asseyant simplement sur sa tombe. Cela se situe dans un cadre intime que je ne puis aborder ici. Par contre, le cimetière avait bien des faits, des anecdotes et des crimes de sang qui intéresseront mes (?) lecteurs plus tard (ma mère était très bavarde), et notamment ce fait divers qui alimenta les journaux durant la pénurie de papier toilette et d’huile de coude qui connut un pic avec celle de la moutarde dans les rayons solaires des supermarchés.

Il s’agissait d’un certain Julius, né en 2001 à Pontoise. Un type comme les autres, mais comme il était comme les autres personne ne se douta qu’il était en fait un robot.Ni asiatique ni noir, ni arabe, ni blanc, un bonhomme qui fait son marché dès que les camions de Rungis parcourent la France entière et que les commerçants se mettent à chanter les louanges des produits qu’ils vendent. Julius aimait rôder d’un étal à l’autre, écoutant les paroles prononcées à hauts cris qui semblaient dans ses oreilles devenir un opéra aux instruments rudimentaires : les hachoirs des bouchers, les tranchoirs des poissonniers, le couteau musical des maraîchères, et ce chœur chaleureux des clients dans les allées , tout cela investissait son cerveau artificiel, et quand il retrouvait sa compagne robote, du nom androïdique de Louise, sans user un seul mot, qui puisse être mal interprété par les câbles e.sociaux. Il rapportait les courses et les ragots du marché, dont ensuite tous deux se délectaient devant leur ordinateur connecté au Cosmos

Entre eux, pas besoin de parler. Louise lui servait un verre de vin blanc et prenait pour sa part un café noir des monts de la Lune (Éthiopie) bien qu’il fût midi, et mettait un CD de Natalie Cole. Julius la connectait ensuite sur une autre planète dotée de sept ciels et malheureusement les chats aux abords de leur logis se mettaient à interférer en miaulant comme des diables quand on tire leur queue fourchue. L’histoire de ce couple tranquille fut révélée dans la gazette locale dans la chronique des faits divers interstellaires. Le drame se déroula un soir de panne générale d’électricité alors qu’ensemble ils traversaient la rue pour se réalimenter sur une borne fonctionnant au Carbone 14. Un camion fou, arrivant de Rungis, en retard (5 secondes sur le GPS) pour livrer sa marchandise les percuta. On découvrit alors que leur carapace était bourrée de minerais issus de terres rares (les monts de la Lune) et l’on douta longtemps de l’origine de ces deux ruisselets qui coulaient de leurs entrailles cybernétiques, l’un noir comme du café, l’autre blanc comme un château Yquem.

Depuis, avec mon épouse, nous buvons nos paroles sans mot dire, ni maudire les algorithmes qui galopent dans le salon en faisant bip bip. À noter que nos chats sont dressés naturellement, sans OGM ni croquettes Nestlé (Purina et autres), et se nourrissent de ces bruits intempestifs. D’autant que nous n’avons plus d’électricité car incapables de payer la facture géopolitique de notre vie quotidienne.

29 12 2022

AK

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