Chanson (des brâmes, des serfs, des villes.)

Chanson

Pas de lit libre

Où vivre endormi

Pas de Lilly ivre

Aux jambes offertes

Pas de cuivres

Ni de tonalités

Alitées

Aimer devient dur

Métro tramway

Mère Tape dur

Mère Tapine dur

Pas d’hôtel André

Où garer tes chaussures

Ni de pays où arriver

Pas de Lilly ivre

Ouverte comme un livre

Ce soir

Ni de tonalités

Alitées

Aimer devient dur

Métro tramway

American can (Jerry)

Nevermore

French cancan

Mort quand ?

Aimer devient dur

Pas de lit libre

Horaires mammaires

Comme dans un livre ouvert

Faut choisir entre l’antre et l’ovaire

Un seul unique itinéraire :

Amour cinéraire

Pour s’endormir dans un bon lit

La bouche en fleur

Le cul en cœur.

AK

19 12 1987

Ah, si j’étais fils de…

Ah ! Si j’étais fils de pute

Deux doigts de sommeil

Me suffiraient à vivre

Dans le whisky-Saudade

J’inviterais mes femmes

A partager ma mélancolie

Dans un lit à ressorts

Jonché de talons-aiguilles

Je dirais aux horloges

Que j’ai changé d’adresse

Et qu’elles ne me sonnent

Qu’à chaque paire de fesses

Je visiterais les rentières

Au rendez-vous des gares routières

Baiserais les roturières

Et l’arrière train des gardes-barrières

Ah ! Si j’étais fils de pute

Deux doigts de sommeil

Me suffiraient à vivre

Dans le whisky-Saudade

J’aurais de l’expérience

Une chaire à l’Académie Démence

Je serais le Bossuet

De la bicéphalité

J’inventerais des cons nouveaux

A savourer dans l’intimité

Des truculences à têtes de veaux

A déguster en fines tranches

Je parlerais droit dans les yeux

Au plus pèlerin des vieux

De l’ithyphallie des rétines

De la callypigie des copines

Je dirais j’ai cent ans

A ces pucelles du collège

Et à leur sourire de Joconde

Ma peur en elles florissante

Je visiterais les rombières

Les femmes aussi à parts entières

Et finirais au cimetière

Dans l’arrière train d’une garde barrière

Ah ! Si j’étais enfant de putain

Je saurais quoi faire de mes mains

Cueillir la vie au jour le jour

L’amour l’amour et même l’Enfer

Mais baste je suis un fils de chien

Et fais où on me dit de faire

Et c’est précisément là

Que je voudrais être fils de p…

AK

(24 04 1988)

Histoire pour les enfants sages (mais pas qu’eux)

La vie est parfois cruelle pour le commun des mortels, mais elle l’est chaque jour pour les montreurs d’ours que l’absence d’animal a rendu, fatalité supplémentaire, chômeurs. Et si la race de ces plantigrades s’est fortement restreinte, celle des montreurs d’ours a quasiment disparue. Quelques rares spécimen hantent encore les pistes sablonneuses d’un vague désert circulaire, mais le nomadisme des montreurs d’ours, autrefois légendaire, n’apparaît plus dans notre société actuelle que sous la forme d’une illusion d’optique, tant il faut avouer que sous leur épaisse fourrure, nul ne saurait constater la présence qui de l’animal, qui de l’humain.

Toutefois, pour peu que l’on y prête attention, et que l’on soit initié à certaines pratiques, il sera possible d’approcher de près ces personnages étranges que sont les montreurs d’ours. Le repérage en est simple. En effet, bien que soumis aux rudes épreuves de la misères uns promènent encore leur humaine progéniture dans les vastes parcs des métropoles. Il faut noter ici que le meilleur moment pour les apercevoir se situe exactement trois heures après le coucher du soleil. Là, en effet, tapi dans quelque épais fourré, vous tenant à l’affût, vous aurez toutes les chances d’en surprendre un et, si vous êtes enclin à une chance exceptionnelle, de l’entendre parler à son enfant.

Alors dans la nuit fraîche de l’automne, vous verrez le montreur d’ours dresser son index vers les cieux, et dire à son fils :

« -Regarde, elles sont là, mère et fille, endormies ; elles ronflent… »

(Manifeste Ringard)

juin 1982

AK

Expo Bourisp 2021

Jour d’asphalte (19)

(Lucrein était bon, sa sœur cadette lui était toute dévouée. Parfois, lorsque Cristoflinn les emmenait en balade, il plaçait Véronique sur ses épaules ? De façon à ce qu’elle vit la nuit, ou l’aube d’une humanité différente. Tous trois étaient complices. Lors d »une promenade en montagne, la petite Véro confia à son grand frère ce qu’elle avait vu du haut de ses épaules.)

L’aube venait à peine de poindre sur la cime du mont où, essouflé, Lucrein s’était juché, la portant. Elle lui déclara que du promontoire confiant elle ne voyait que misère et guerre, que gens affamés et tristesse. Tout s’agitait d’un continent à l’autre, que les meurtres se consommaient comme des régimes sans sel, qu’elle était effrayée. Lucrein parut troublé. En chancelant, il reposa sa sœur à terre. Les boutons rouges qui éclosaient ainsi avec tant d’aisance dans son jardin d’enfant pubère n’étaient-ils que balles perdues, qu’étoiles filantes meurtrissant les mathématiques de la vie par le sang des rêveries ? Cristoflinn beurait des tartines au pied des pré-montagnes. Ses courbes harmonieuses déconcertaient Lucrein ; il n’osa pas lui poser la question : « pourquoi les hommes ont-ils faim ? » Mais il songea que ce serait appeler midi quatorze heures. Sa mère ne savait même pas pour quelle raison son père s’était suicidé. Peut-être par état d’esprit, par vague à l’âme, celui dont le siège s’appelle homosexualité ? Mais à ce stade de pensée c’est au jardin des plantes qu’il faisait allusion. Et dans le vivarium sa voix mua. L’immeuble vibra même lorsqu’il se fit quelques réflexions à voix haute. Les garnements durent changer de matériel pour le houspiller.

De lourdes et sonores guitares électriques franchirent les murs de sons en cette fin d’été. De violents festivals orages fracassèrent l’air ambiant. L’atmosphère s’en ressentit. Lucrein, en haut de sa tour, venait désormais muni d’un fauteuil dans lequel il s’asseyait, disloquant les sons, et annihilant le tellurisme des humains. Les nuages ne faisaient plus guère office que de mur sonique. Il en tomba malade par la suite, mais durant quelques semaines il put jouir de la profondeur du bleu du ciel, malgré la guerre civile qui s’étalait à ses pieds. Mais l’horizon rougeoyant fuyait dans la noirceur, plus rapide que d’habitude. Alors il regagnait son ancestrale place quand l’astre achevait son parcours, et se faisait surprendre au pied de l’immeuble par les railleries des petits monstres qui tentaient en vain de violer Véronique. Et l’éternel processus se réalisait. Son épiderme dépendait de ses réactions et ainsi fleurissaient les gros boutons purulents, roses écloses par la coupe trop pleine. Alors les coups fusaient, esquisses involontaires d’un dessein maladroit. L’adolescence piétinait ses feux sacrés.

Puis vint l’hiver, où les gosses alités mangeaient de grosses grippes en forme de cahiers. Beaucoup moururent. Lucrein aussi fut atteint par la terrible maladie. Des scarabées dorés dansaient devant ses yeux gonflés. Il convoitait sans cesse les astres lorsque, la nuit tombée, ses hypothèses géométriques s’unissaient à ses troublantes hallucinations. Cristoflinn convolait en justes noces avec l’Avenir. Du pubis de Lucrein les poils à son toucher frissonnaient. Véronique mourrait sans protection. Il se leva, et encore vacillant sous la fièvre, gagna une nouvelle fois l’ultime étage du bloc immobilier, puis par l’échelle de service, la terrasse. Un clair de lune franc et glacial régnait entre les cheminées et les antennes.

Deux ombres se découpaient, étrangères au lieu. Curieuse parenté, elles étaient là, assises en robe de chambre, contemplant les étoiles. Son vieux fauteuil, blanc de givre, cherchait l’éternité. Il s’y installa, sans mot dire.

Le visage de Cristoflinn, le regard de Véronique, étaient impalpables. Ce qu’il observait, à présent, c’était ces deux visages, et non plus les étoiles. Il comprenait qu’un monde immense secrétait d’encore magiques fleurs, espaces isolés d’une réalité nouvelle. Puis elles le regardèrent à leur tour ; et ce visage où, malgré la lueur blafarde de la lune d’hiver, éclosaient les éphélides, se métamorphosa en galaxie vivante, en errance amoureuse. Mêlant leurs regards dans la vaste prairie où couraient les désirs, ils surent que plus jamais la sécheresse des cœurs ne ferait couler leurs larmes.

Ils restèrent ainsi, jusqu’à l’aube, immobiles. Les gamins de l’immeuble ne troublèrent qu’un instant leur retour dans la cage d’escaliers. Déguisés en indiens ils poussaient de grands cris, sans savoir qu’eux aussi appartiendraient au génocide. Car la quinzaine d’enfants gesticulants, épargnés par la maladie dite des cahiers ne vivaient en fait que leurs derniers instants de joie. Lucrein lui-même doutait de son rétablissement. Les scarabées dorés firent place à d’étranges machines conduites par des hommes en gris. Au-dessus des nuages voltigeaient les satellites, au ras des eaux voguaient les porte-avions. Contre les murs des HLM s’écrasaient les premières rumeurs de la guerre. Cristoflinn un soir ne revint pas. Les gosses, une dizaine, finirent par violer Véronique, et succombèrent des suites de leur acte.

AK

dessin F. sept ans (naguère)

Le toréador qui regardait la Méditerranée. (En prime, de petits crobards)

Le toréador qui regardait la Méditerranée

Je crois qu’il vient de gagner deux oreilles
Sans la queue.
L’arène l’a souillé mais il a conquis
Le droit d’y rentrer de nouveau.
Là, il est entre l’arène et la basilique.
Pour moi, il est au-delà de l’acte.
Mais il est déjà devant le prochain taureau
(une étrange lumière illumine sa montera.
Il vogue entre l’animalité et le divin.
Entre temps, il n’est rien.
Il ne prend donc aucun visage, bien que
Quelque part en lui la souillure rayonne.
Son habit de lumière.
Le siège qui le porte est visiblement trop petit.
C’est que déjà son avenir est joué.
Il périra par les cornes qu’il embrasse
Pieds de chaise qui tendent vers le taureau
Leurs banderilles non exhaustives.
A le voir on ignore s’il tend vers
La Méditerranée ou vers la Mort.
Mais dans son dos il y a le sang
Qui reste l’ombre de sa lumière.

28 08 1988
AK
(réflexion sur un dessin du 23 07 1988)

(Le scan n’a pas pris en compte le fond rosé de l’original…Petit matos !)

Quelques crobards de cette époque :

Madagascar, la faim de tout !

Tout d’abord, cet article Reporterre du 11 10 2021 : (extrait)

Dans le sud de Madagascar, la « pire sécheresse du pays depuis quarante ans », aggravée par le changement climatique, cuit les cultures. En résulte le « kéré », la famine, qui pousse les Malgaches à se nourrir d’épluchures de légumes, de feuilles de cactus et même de cuir tanné bouilli.

La suite est à lire dans Reporterre.

En contre-point, quatre poèmes malgaches à lire sur le site https://fr.globalvoices.org/2016/02/14/195082/#

De la même manière, un autre texte moins connu de Rado, traite aussi de la douleur silencieuse d’un coeur meurtri.Georges Andriamanantena via his facebook tribute page with permission

Georges Andriamanantena (Rado) , via sa page Facebook.

Voici  un de ses poèmes, Ho any ianao (Tu iras la voir), un extrait :

Tu vas la voir, mais…
Ne lui parle pas de ma souffrance,
Laisse-la ignorer la morsure de la douleur
qui déchire mon être,
dans les rets où elle m’a attrapé,
Mon coeur transpirant qui m’étouffe en silence
au milieu de la nuit
quand je pèse ma destinée,
Ne la laisse pas savoir !
[..]
Tel est mon message. N’oublie pas.
Et Adieu !
Mais avant d’aller,
cette main qui est la tienne, qu’elle ne touche rien,
avant de s’unir à la sienne…
Oui, c’est tout. Fais bon voyage.
Et je t’en prie, ferme cette porte
Sur mes larmes.
Rado, janvier 1966.

Tiako hianao (Je vous aime)- Hain-teny, texte traditionnel malgache (auteur inconnu)

Je vous aime.

— Et comment m’aimez-vous ?

— Je vous aime comme l’argent.

— Vous ne m’aimez pas :

Si vous avez faim, vous m’échangerez pour ce qui se mange.

— Je vous aime comme la porte.

— Vous ne m’aimez pas :

On l’aime, et pourtant on la repousse sans cesse.

— Je vous aime comme le lambamena.

— Vous ne m’aimez pas :

Nous ne nous rencontrerons que morts.

TSIKY FOANA (Garder le sourire) de Hanitr’ Ony

Il demande la chance
Il se redresse pour aller plus haut
Ecarter les acrimonies
Pour ne plus accepter la défaite
Quelque soit l’avenir
Essayer donc cela
Mettre le sourire en avant
Maitriser son coeur

Hanitr’Ony

On ne peut pas être partout en même temps mais les petits tout traversent le temps.

L’ubiquité récoltée en deux ou trois jours, d’avant-hier à aujourd’hui : images !

Jour d’asphalte (18)

« – Toute une brochette de curés bien gras et fondants sous l’Adam. Des curetons dodus comme on en voit sur les emballages de boîtes de camemberts.

« – Avec toutes ces reliques qu’ils expédient de par le monde c’est-y pas louche, ça en dit long sur leurs habitudes gastronomiques !

« – Un bon archevêque rôti arrosé d’un Lacrima Christi de derrière les fagots, la Jeanne d’Arc à de quoi maudire l’évêque Cauchon, je ne te dis que ça ! »

Je me lève brusquement. Une odeur nauséeuse s’est glissée dans mes narines.

« – Je file à l’arrière, John, ça pue ! »

Je cours en silence jusqu’aux toilettes, sans réveiller les passagers assoupis par le bercement du moteur. il n’est que quatorze vingt, et ils n’ont pas encore achevé leur digestion. La majeure partie d’entre eux, front collé sur la vitre, dorment la bouche ouverte. Je me souviens qu’étant enfant on me prévenait de ne pas rêver la bouche ouverte, car l’araignée du plafond risquait d’y pénétrer. Je sais maintenant que cette position permet à l’araignée de sortir, et que le plafond où elle tisse sa toile se situe exactement au-dessus de nos molles cervelles.

Une femme à la chevelure rousse sommeille à l’avant dernier rang. Une gamine d’environ douze ans appuie sa tête contre l’épaule de la pimpante rouquine.Sur le siège avant un grand gamin pubère au visage dévoré d’acné dort, les yeux ouverts. Je les ai aperçus ensemble tout à l’heure, alors que Mac Pherson volait ses friandises,, échangeant leurs boissons près du distributeur de la station d’essence où nous avons fait halte. Ils souriaient comme des anges béats tombés du ciel.

Poussant la porte en contreplaqué renforcé des WC, je pénétre dans le lieu méphitique, irrespirable lieu. La manette d’évacuation des eaux usées est bloquée. Une minute pour tenter de la réparer, passé ce délai je tournerai de l’œil. Une partie du mécanisme est simplement sortie de son axe, la réparation est rapide. Je m’éclipse du local pestilentiel et regagne l’avant. Beau Gosse, goguenard, se marre en me voyant tituber dans l ‘allée. Je lui fais signe de regarder la route, au lieu de rire. Néanmoins, une envie irrépressible de rire lui fait articuler :

« – Au fait, tu as trouvé ce qui était plus fort qu’un turc ?

« – Non

« – L’état de siège ! » John sourit de sa blague, avant de reprendre son sérieux : « blague à part, ça se dégage, on arrive au col. »

Effectivement les essuie-glace crissent sous le manque d’humidité sur le pare-brise, et des trouées claires apparaissent par intermittence entre deux nuages circassiens (ndr) . Soudain un bleu profond, sombre , émerge, offrant un spectacle grandiose. Le col casse en deux la masse nuageuse qu’à présent nous dominons. L’île sur laquelle nous accostons hérisse ses pics nus inondés de soleil. Des congères balayées par un vent violent propulsent leur écume glacée sur cet océan délétère , sur lequel navigue un point d’acier lumineux, traînant sa houache immaculée sur le lavis bleu nuit des flots impalpables. Sans doute le bimoteur de Gilbert Blancq ou la constellation du Renard, qui sait?…

L’autre gosse, celui de la rouquine, m’intrigue. Des rhododendrons disséminés entre les blocs erratiques accrochent sur le sol aride leurs bouquets rougeoyants, semblables aux boutons qui perçaient chaque matin dans le jardin d’adolescence de Lucrein. En ce lieu où la vie déborde sous le regard d’autrui hélas l’acné brûlait d’essences malheureuses son visage poupin. Lucrein abordait sa quinzaine d’ années d’insouciance sur ses frêles épaules et en présentait dix sept dans la culotte dérobée à son père. Le printemps de cette année-là (nous étions alors à la fin du mois d’août) avait été très pluvieux, et Lucrein en portait les bienfaits : d’un coup de dents il pourrait aujourd’hui décrocher les nuages.

Comparativement pourtant, son unique sœur, de trois ans sa cadette, avait subi les frasques d’une sécheresse terrible et, outre son teint jaunâtre, elle ne dépassait guère d’une tête les champs de coquelicots qui poussaient dans les champs de blé (bio ? Ndr). Elle avait donc décroché le surnom de petite vérole, car elle se prénommait Véronique. Les gosses du bloc immobilier savaient de quoi ils parlaient : sans cesse dans les jupons de sa mère, dont la réputation n’était plus à faire, Véronique pleurnichait. Les chaudes après-midi d’été par contre, elle cherchait l’ombre sous les culottes courtes de son frère qui se faisait de l’argent de poche en nettoyant les vitres du cinquième étage de l’HLM où ils vivaient tous trois. Leur mère avait trente sept ans, et comme il a été dit, était rousse et pulpeuse.Son époux légitime s’était suicidé lors de la grande sécheresse . Les cancans pas très frenchies (ndr) couraient sur la vraie raison de sa mort. Citons , au hasard : « Cristoflinn (prénom de la mère) avait un péché original : elle voulait que son mari se déguise en généalogiste pour que son tronc durcisse, enfin, ma chère, vous voyez de quoi je parle…) et tant d’autres avis (ndr). Bref, la médisance suppurait mille hypothèses du même acabit.

Lucrein supportait la vilenie de ses petits camarades avec dignité. Souvent, assis à califourchon sur la terrasse de l’immeuble, il contemplait l’immense plaine où le soleil achevait de sécher ses boutons purulents. Il entendait dans la rue les quolibets qui montaient, entre gaz d’échappement et concerts de klaxons, les mouflets s’étant aussi munis de porte-voix dérobés lors de manifestations syndicales. Mais Lucrein regardait le ciel rougir. Gobant parfois un nuage à la framboise il imaginait sa pulpeuse mère à la crinière rousse se dévêtant derrière un paravent mythique. L’air sec s’engouffrait dans ses narines. Quand allait disparaître le soleil, il se dressait sur ses deux frêles jambes, afin de jouir encore de cet instant poétique.

Les gosses du bloc, la chose devenait rituelle, attrapaient alors la petite vérole, venue avertir son frangin que le repas était servi, ce qui obligeait Lucrein à redescendre des étoiles naissantes afin de distribuer ses compliments sous forme de gifles et coups de poing. Les locataires des soixante douze appartements de l’immeuble paraissaient s’acharner sur les trois bougres qui constituaient cette famille monoparentale (dont la mère avait des cheveux roux). Ainsi, la malice des mouflets allait-elle jusqu’à allumer de petits feux discrets dans la plaine de jeux, de manière à ce que quand Lucrein distribuait ses baffes un fort vent vînt raviver les flammes, désignant d’office un coupable. Combien de fois se brûla-t-il la plante des pieds pour éteindre ces débuts d’incendie, lui-même ne saurait le dire. Son caractère pacifique ne se préoccupait plus de l’ordonnancement des astres mais plutôt de la veulerie de ses compagnons. Cependant, de bons moments s’établissaient entre eux. Ainsi, il bâtissait des cathédrales quand ils ne réclamaient qu’une cabane, il faisait d’une mare un étang et d’une journée pluvieuse une représentation de la rupture du barrage de Fréjus . Lucrein était bon, sa sœur cadette lui était toute dévouée. Parfois, lorsque Cristoflinn les emmenait en balade, il plaçait Véronique sur ses épaules , de façon à ce qu’elle vit la nuit, ou l’aube d’une humanité différente. Tous trois étaient complices. Lors d ‘une promenade en montagne, la petite Véro confia à son grand frère ce qu’elle avait vu du haut de ses épaules.

AK

Intermède musical sur la route de Roccalito

De Alto Cedro voy para Marcané

Llego a Cueto, voy para Mayarí

De Alto Cedro voy para Marcané

Llego a Cueto, voy para Mayarí

De Alto Cedro voy para Marcané

Llego a Cueto, voy para Mayarí

El cariño que te tengo

No te lo puedo negar

Se me sale la babita

Yo no lo puedo evitar

Cuando Juanica y Chan Chan

En el mar cernían arena

Como sacudía el jibe

A Chan Chan le daba pena

Limpia el camino de pajas

Que yo me quiero sentar

En aquél tronco que veo

Y así no puedo llegar

De alto Cedro voy para

Marcané Llegó a Cueto voy para Mayarí

De alto Cedro voy para Marcané

Llegó a Cueto voy para Mayarí

De alto Cedro voy para Marcané

Llegó a Cueto voy para Mayarí

De alto Cedro voy para Marcané

Llegó a Cueto voy para Mayarí

De alto Cedro voy para Marcané

Llegó a Cueto voy para Mayarí

De alto Cedro voy para Marcané

Llegó a Cueto voy para Mayarí

De Alto Cedro je vais à Marcané
J’arrive à Cueto, je vais à Mayarí
De Alto Cedro je vais à Marcané
J’arrive à Cueto, je vais à Mayarí
De Alto Cedro je vais à Marcané
J’arrive à Cueto, je vais à Mayarí
L’amour que j’ai pour toi
je ne peux pas le nier
La babita sort
je ne peux pas l’éviter
Quand Juanica et Chan Chan
Sable tamisé dans la mer
Comment il a secoué l’empannage
Chan Chan était désolé
Nettoyer le chemin des pailles
Que je veux m’asseoir
Dans ce coffre que je vois
Et donc je ne peux pas atteindre
De Alto Cedro je vais à Marcané
Je suis venu à Cueto, je vais à Mayarí
De Alto Cedro je vais à Marcané
Je suis venu à Cueto, je vais à Mayarí
De Alto Cedro je vais à Marcané
Je suis venu à Cueto, je vais à Mayarí
De Alto Cedro je vais à Marcané
Je suis venu à Cueto, je vais à Mayarí
De Alto Cedro je vais à Marcané
Je suis venu à Cueto, je vais à Mayarí
De Alto Cedro je vais à Marcané
Je suis venu à Cueto, je vais à Mayarí

Jour d’asphalte (17)

(Gilbert Blancq, incommodé par la présence de l’animal, se crut obligé de répondre :

« – Je voletais gaiement au-dessus des prairies, acheminant courrier du département des Landes jusqu’au-delà des Andes, lorsqu’un vrombissement terrible, venu des ténèbres, vînt troubler mon vol d’aigle ; je chus soudainement, tel Icare exposé au musée Grévin (avant le réchauffement climatique (ndr)) à l’initiative d’un roi de France, et dans la langueur mon bimoteur d’acier se reconvertît illico dans l’élevage des escargots.)

note : les (ndr) datent de 2021

L’enfant turbulent n’avait rien écouté, se contentant de jouer à chat perché avec le renard. Seuls les derniers mots effleurèrent ses oreilles, révélant une idée :

« – Venez donc, monsieur, chaque jour au rythme de l’escargot, vous rapprocher de moi et, suivant cette politique, d’ici peu vous pourrez tout à votre aise me chatouillonner ! »

Le renard, enflammé par une telle déclaration si proche de sa pensée avala, enragé, le mouflet dans sa gueule de loup manqué. Il le recracha, quelques minutes plus tard, concluant la journée par ces quelques paroles :

« – Le soir tombe, pâle comme une sépulture sur l’amour virginal. Vêtu d’une aube un jeune enfant s’avance vers l’adolescence. Aux traits d’Éros vagabondent les rêves en cet instant. L’animal en ces mots ne flaire qu’un destin matinal ; dans son esprit la corne rhinocéphale bat la campagne, pudeur encéphalique, douce et charmante Omphale… »

La nuit tomba, interrompant la lecture de l’aïeul. Les gamins tombaient de sommeil. Miss Porridge besognait, mélangeant les confettis aux lasagnes. Le vent nocturne secouait ses puces et les premiers rats enjambaient les rythmes saugrenus de l’opéra de Soie, de Lichen, de réserves de Blé et de Silo ou les cent vingt journées de Carnaval. L’aviateur à casquette , à la lueur d’une bougie dressée dans la pénombre, profita de cette période de chandeleur pour troquer ce livre enchanteur contre un polar de Patrick Fouillard, dossiers froids, éditions Ouest France (ndr). Les gosses assoupis ronflaient en chœur, meutes d’anachorètes sur les crêtes du rêve. La nuit s’installait en blanc et noir. Maniant superbement son crayon Gilbert Blancq colorait de quelques mots supplémentaires la feuille roussie lui servant de testament. Ses paupières fourrageaient sur les veinules rougies de sa cornée à la douce cadence de l’ascenseur qui le hissait, incontinent, au septième ciel, dans ce doux pays où les cils sont sourds et les mots écrits en langue kangourou sont publiés en collection de poche. Pour tromper sa fatigue, il se versa une tasse de café agrémentée de rhum des îles Borromées. Mais chaque sucre qu’il plongeait dans son breuvage cachait un coup de canne. Sur la carcasse de l’avion tournoyaient les premiers vautours. Malgré sa patience angélique, il doutait fort de sa capacité à attendre le gamin, ou à le rejoindre à la vitesse de l’escargot. Ce fut le renard qui vînt à sa rencontre, trois secondes avant l’aube, lui fournir la solution :

« – L’aurore fonde le jour, et de toute naissance la vie en son creuset induit l’engeance. Mais d’un sourire tu reconnais la crainte, et l’avenir fend le doute dans la présente féerie, ni plainte ni désir en ce lieu désormais ne versent leur mascaret, alors sois gai, mais aussi détesté ! »

Les réverbères scintillaient dans les yeux du vieillard cacochyme (comme ils le sont tous). Chaque battement de cils répercutait une étrange lueur rosâtre , hémoglobine automnale des ceps de vigne quand la liqueur du raisin se tarit. Dans sa mémoire peu à peu se ressoudait la vieille carcasse égarée au milieu d’un champ de blé baigné de lumière, désarticulée, en solde, alors il se régénérait aux abords d’une immense roseraie carminée où de temps en temps il entretenait quelque gamin, quelque franginnette, accédant par ses ruses de renard au sénile plaisir de ce qui ne se voyait pas, comme étant le plus important. Et pour contenir cette jeune assistance, face à ce qui constituait pour lui une irrésistible insistance, Gilbert Blancq inventait des histoires que Dieu, tout puissant qu’il était, refusait de confesser. (ndr)

Le plafond est bas. Nous allons le percuter, masse molle.

« – Attention au choc ! » dis-je à Beau Gosse pour le sortir de sa torpeur. Nous nous enfonçons dans la ouate. John allume ses codes.

« – Quelle purée de pois !

« – On devrait la mettre en boîte et l’envoyer au Sahel !

« – Rigole pas avec ces choses-là, Rudolf. Tiens, avant-hier, j’ai embarqué sur ma ligne des types si gros que je croyais conduire une bétaillère vers les abattoirs de Los Angeles !

« – Des ricains obèses, il paraît que ça représente soixante dix pour cent de la population.

« – Mes types n’étaient pas des ricains, mec, faut pas confondre, mais des bons vieux dévots du coin, nourris à la viande rouge.

« – Des veaux cannibales ?

« – Toute une brochette de curés bien gras et fondants sous l’Adam. Des curetons dodus comme on en voit sur les emballages de boîtes de camemberts.

« – Avec toutes ces reliques qu’ils expédient de par le monde c’est-y pas louche, ça en dit long sur leurs habitudes gastronomiques !

« – Un bon archevêque rôti arrosé d’un Lacrima Christi de derrière les fagots, la Jeanne d’Arc à de quoi maudire l’évêque Cauchon, je ne te dis que ça ! »

AK

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