Baron le chat

l’estrade aux pots de géraniums

Le silence est dehors et la parole donnée enfermée dans un placard doré. Perché en haut du merisier d’Amérique qui masque la vue des riverains sur les montagnes, Baron le chat ronfle. Comme les humains, l’attente de l’aube, l’espoir d’une vie meilleure, Baron rêve. Dans son cervelet de chat féral courent les souriceaux croquants, les croissants de lune, les moineaux célestes, les mamies nourricières, les laitiers en colère. Ses moustaches frémissent, le vent s’est levé avant tout le monde, enfin presque, car déjà le balayeur municipal chevauche son balai, entame la danse folle du ramassage des feuilles d’automne qui jonchent le plancher des vaches. C’est un curieux être, songe Baron, aux mouvements étranges. On dirait qu’il pagaie, se frayant un passage dans l’uniformité d’une eau boueuse, sillonnant en clapotis crissants l’onde feuillue épaisse, éparpillant en rythme soutenu la symphonie des arbres sous l’œil nyctalope de la reine de la nuit.

Le silence est dehors, diffusé par le vent, et, à la pointe de l’aube, émerge peu à peu la parole donnée tenue en laisse. Les premiers chiens s’ébrouent parmi les feuilles en tas. Le balayeur est au bistrot. Le premier petit noir de la journée, commente le patron avec une pointe d’ironie et une goutte de calva pour arroser le café. Le ciel est au plafond. Les nouvelles du jour retiennent l’attention. La tension monte au plafond et le ciel leur tombe sur la tête. Quand je pense qu’on dépense des millions pour ces clubs de fainéants, lance le Mozart du zinc, alors qu’il y a dehors toutes ces feuilles à ramasser. Le balayeur ne réplique pas. Il l’a mauvaise. Il pense in petto à son boulot qu’un fauché a failli lui voler, un agriculteur réfugié climatique des campagnes ossaloises. Un grand gaillard au teint laiteux pasteurisé. Heureusement, il ne parlait pas français ni n’avait ce bon sens citadin qu’apprécient les édiles locales.

Baron le chat s’est réveillé. Léchouilles et griffes striant l’écorce du merisier, gymnopédies erikosatiennes amorcent sa conquête du jour. Les rêves ont fondu dans la clarté primale, le silence urbain se dissout dans l’agitation et, progressivement, la promission d’une belle journée prend la parole. Le balayeur se déleste de son faubert et ramasse les feuilles à la pelle. Entassées dans sa camionnette avec vue sur les montagnes, elles maudissent les palmiers, les sapins, les agents du fisc, et finissent par partir en exil au domaine de Cerce(*), afin de garnir d’ombres claires le placard fugace et poétique où sommeille André Frédérique et dort Géo l’Hoir, pharmaciens émérites vaccinés contre la marchandisation du risque de contagion épizootique. La fuite des feuilles mortes blanchit les manuscrits, et Baron note dans son agenda de greffier que ce satané Italo Calvino ne lui a toujours pas écrit pour lui apprendre comment descendre de l’arbre sur lequel il l’a perché.

Comme de plus cela fait un bail qu’il trône là-haut, l’envie lui prend de miauler à hue et à dia, ce qu’il décide alors de faire. Et voilà notre chat hurlant comme un beau diable à la cîme d’un merisier d’Amérique, se fendant d’un cri de sirène dont l’écho se répand jusqu’à Copenhague, en passant par la Hague, ameutant les mamies nourricières, les laitiers en colère, les pompiers qui vénèrent leur sainte Barbe mais ne s’ennuient jamais. Les riverains, de leurs fenêtres, envoient des pétitions en forme d’avions ravitailleurs en papier crépon exigeant la découpe en tranche de cet arbre qui masque la vue sur les montagnes, menaçant les édiles de soutenir le bon sens paysan, ce grand gaillard déraciné que bien des maires aimeraient avoir à la maison pour préparer la garbure. Mais rien n’y fait. Le monde campe sur ses positions. Baron tire la langue et sourit: le silence retombe sur la tête des gens comme des feuilles d’automne. Demain matin, avant l’aube, le balayeur reviendra danser avec son balai. Rien n’est perdu, que le temps qui passe.

AK Pô

31 10 09

(*) Cerce: Terre élue des ringards, province hantée par les cerceux, les cacoches, les vivantes ribondes. En réalité tentative de mythification de la boîte. (in « dictionnaire du second degré » , revue « non-lieu », 1980)

(jeu de mots avec le domaine de Sers, grand centre équestre et horticole palois)

pour connaître la vérité, il faudrait l’inventer.

 

 

061218

Les heures creuses de mon ventre ne sont pas celles d’EDF,

Dans ma cabine ravagée j’attends que le bon dieu m’appelle

Mais seul Linky le chien fidèle des factures impayées lèche

Le mètre carré où je me suis réfugié, où je dors et me pêle

Vue sur la rue et sans rideau je me présente la représente

Tout est gratuit dans la misère, tout est visible, triste et risible,

Je suis le clodo d’Arnaud Bernard, correspondant de dieu sur terre

Quand je suis saoul je gueule, quand je dors je ronfle

Mais je pue du matin au soir, et pisse contre la vitre

De ma cabine téléphonique, mon territoire, ma patrie,

Les heures creuses de mes lumières durent des siècles

Et je pantoufle dans le suint de ma crasse et des bagnoles

Tout ce que je veux, c’est m’oublier dans un coup de gnôle,

Hurler que je m’en fous que les loups soient entrés dans Paris,

Juste en finir, tout est gratuit dans la misère, tout est nu,

Pour connaître la vérité, il faudrait l’inventer.

AK

 

une petite douceur servie avec un brin d’humour : François Morel

Diffusé le 16 novembre dernier, mais toujours d’actualité !

A écouter sans modération :

Girez, jeunes, avant que le vent de l’Histoire ne vous frappe à nouveau de plein fouet

08 02 2018

Je suis serein. Ce n’est plus la Mort qui m’attend, mais moi. La vieillesse est mon dernier rempart que les morsures du temps libèrent. Que faut-il attendre d’un monde qui disparaît, se liquéfie entre les mégalomanies des uns et l’extrême misère des autres ? Quelles paroles sincères juchées sur des dépotoirs de mensonges, quelles lumières et quels espoirs dans ces espaces labyrinthiques que se partagent deux ou trois pouvoirs ? Comment penser librement si penser devient un meurtre, fabriqué de toutes parts par des élus qui ignorent le moindre fondement de la nature humaine, qui ne le sont plus eux-mêmes mais régissent tout ce qui fait vivre ou affame les peuples ?

L’humanité du ventre a cédé la place à l’inhumanité du fric. Un leurre omniscient, un mirage qui n’a pour vocation qu’aveugler les populations, les fondre dans la logique inutile du mieux vivre et surtout leur faire oublier d’être vivants, juste serviles, utiles, et si profusément mortels. D’ailleurs, combien de morts voudraient revenir à la vie, qu’ils soient simples bourgeois, ouvriers, chômeurs ? Combien d’entre eux, oubliés dans les cendres, les cimetières, les caveaux désertés, n’auraient de cesse que de venger l’oubli dont ils sont les victimes mémorielles ?

Les guerres effacent tout quand on y meurt. La pierre gravée des monuments, que personne ne lit. On regarde le fantassin de bronze. Perché là-haut, sur le dépotoir des mensonges des hauts-gradés, mais la mort est sereine et les grenades se sont tues. Seules les sirènes retentissent, incendies de maison, d’immeuble. La guerre est finie, le chagrin ne l’est jamais.

J’ai cru, à un moment, que les chemins les plus courts et tant parcourus ne laissaient pas de traces, tant tout allait vite et que d’autres pistes, plus alertes, plus cavalières, plus conquérantes envers le néant écraseraient mes pas, mon corps, ma mémoire vivante. Il n’en est rien, le miroir me reflète, le flambeau dans ma main gauche illumine mes doigts qui d’une plume inscrivent ces mots imbéciles et sérieux à la fois, car je ris de ma mort autant que je la moque.

Mimosa, Doudou, et la Grelinette

(texte volé par un nain de jardin en 2010 et retrouvé dans le panier à linge ce soir. Comme pour les pubs de Noël que l’on reçoit fin octobre, ce petit récit local a trois mois d’avance sur le vrai Mardi Gras et un siècle au moins sur le « black Friday » des Galeries Lafayette!)

Pour l’heure, les branches des platanes n’ont pas encore accroché leurs toupets de jeunes feuilles, et les jeunes filles, qui n’en manquent pas, passent en riant sous les guirlandes déployées manu militari par les services municipaux en prévision du carnaval béarnais, cette festivité qui attire les ours et les gros dodus en ville.

Car, en temps normal, Pau n’en dénombre pas (des ours et des dodus), étant une ville sportive par excellence. Ne résident ici qu’athlètes, petits-fils et petites-filles de Pierre de Coubertin unis par la foulée, recordmen-women du temps qui passe plus vite que ne fusionnent les courants de pensées édiliques, adeptes du ballon et de la rondeur en bouche du vignoble local, les exemples ne manquent pas mais il faut bien insister sur ce fait : l’ours est aux Pyrénées ce que Sent Pançard (la mascotte du Carnaval) est au sport, le souffle court d’un ronfleur impénitent.

C’est dans ce contexte, ce rapport immédiat aux choses qui ne se lient entre elles que par le plus grand des hasards, (le plus petit se contentant de parcourir les rues de la ville pour promener ses courants d’air glaciels), que Mimosa téléphona à Doudou. Toutes deux pianotaient devant l’écran de leur computer, terrorisées à l’idée de perdre dix huit kilos en deux semaines et d’ensuite passer sur TF1, exposées sur un plateau comme deux têtes de veau vinaigrette.

On a du souci à se faire, Doudou, commença Mimosa, les chapelets de saucisses vont bientôt parader en fanfare à travers la ville, et il est à craindre que quelques chenapans nous dérobent la clé du jardin en batifolant sous nos jupons, tu sais ce que c’est, ce carnaval béarnais, les déguisés te regardent droit dans les yeux et leurs mains vagabondent dans ton corset pour te dérober le cœur.

Ne t’inquiète pas Mimosa, reprit Doudou, comme eux j’ai le cœur près du porte-monnaie, et en général, ce qu’ils prennent, ce sont des claques ! Je ne m’inquiète que pour Arrabal, l’ours en peluche de mon fils, tu sais, l’animal devient insomniaque en ce moment, j’ai beau lui donner du lait chaud avec du miel, ça le calme à peine. Il paraît que ça a chauffé à Hecho (Aragon), où le Gros Lard a déclaré qu’il allait mettre Pau en pétard , faire la foire, suivi de son artillerie de « blancos », de « negros », des groupes de « l’Ors » et de « Bacùs », et surtout de ses « Gigants », qui mettent les arquebusiers de la municipalité sur le qui-vive.

Oui, j’en ai entendu parler, répondit Mimosa, il paraîtrait même qu’ils ont planqué les clefs de la ville en les habillant d’arcanes tant et si bien qu’ils ne savent plus où elles sont, et qu’il faudra les chercher dans l’Agglo, car les fins stratèges ont appris que l’Hénaurme entrerait par Billère, pour transmuter l’eau de la piscine en vin doré, afin d’amadouer la foule venue des abattoirs chasser le Dévergondé pétomane ( mais rien à voir cependant avec « Evguénie Sokolov », de Gainsbourg*).

Eh oui, Mimosa, un cirque chasse l’autre ! Amar est au Hameau, Sent Pançard à Verdun ; c’est dans ce contexte, ce rapport immédiat aux choses qui ne se lient entre elles que par le plus grand des hasards que l’on voit lequel est gras et l’autre maigre. Tu te souviens, Doudou, ces beaux gars qui dressaient le chapiteau, la toile rouge montant au ciel par la grâce des haubans tendus, tirés manuellement dans un souffle commun, l’assemblage des tubulures pour les estrades, la distribution des sièges en rangs serrés, ça ne rigolait pas, mais quelle efficacité, c’était vraiment du spectacle avant la représentation du soir. Et tout à la fin de leur passage, le démontage aussi spectaculaire laissait sur place quelques crottes de chameaux, de lamas, quelques odeurs exotiques, et de la sueur d’hommes et de femmes fantastiques, athlètes ne résidant nulle part. Combien de gosses ont rêvé de partir avec eux, certains l’ont fait, ce n’étaient pas des enfants de Chabal ces petits. Donner la priorité aux enfants de la balle, à Pau, ce serait faire balpeau pour la culture locale. Faut choisir : poteaux ou trapèzes.

Tu ne peux pas dire ça, Mimosa, c’est la tradition, c’est ancestral ! Aussi vieux que le bal des conscrits, que la tournée en charrette dans le village des jeunes venant récupérer de quoi faire la fête, et qui fauchaient des objets en douce qu’ils déposaient devant la mairie, quand les donateurs ne se montraient pas suffisamment généreux. Ah non, Doudou, cette tradition-là date de bien avant le carnaval béarnais, et de son décorum spectaculaire en ville ! Comme on n’a pas attendu l’invention de la moissonneuse-batteuse pour pratiquer l’espérouquère. Tu comprends que la poule au pot, il faut bien la nourrir avant de la cuisiner, et qu’à Pau, la comedia dell’arte, le charivari et les pantalonnades sont l’Euralis de la cité, avec ses silos ses silences et ses semences de Sent Pançard voletant abondamment sur les plaines alentours dès avril. Alors, pour ne pas l’oublier en hiver, on s’en rejoue un petit air.

Bon, Mimosa, tu ne m’appelais pas pour me parler du carnaval, je crois, mais pour l’histoire de la clé du jardin potager que la ville nous alloue pour cultiver nos légumes. Tu l’as, au moins ? Oui oui, ne t’inquiète pas, Doudou. Je t’appelais pour te parler d’un instrument agraire idéal pour nous, les mamies lestes mais un peu faibles des biscoteaux : j’ai vu sur internet ce bel outil : la Grelinette. Elle facilite le bêchage, et a deux manches. J’ai pensé qu’à nous deux, on pourrait facilement remuer la terre et y planquer la clé. Ainsi, Sent Pançard ne mettrait pas le feu à Pau.

Mimosa, ne fais pas l’œuf ! Février est là, c’est le mois qui te voit fleurir, et avec ces énergumènes friands de jupons et de bonne chair disséminés partout dans la ville, tu devrais plutôt descendre dans la rue, en jupe pigeonnante, héler le monde : « etz prèst a har petar/ »aqueras Montanhas » ? (Etes-vous prêts à chanter : »aqueras montanhas »)

Moque toi, Doudou ! je sais bien qu’hier tu étais sur le marché de Nairobi, à vendre nos graines de potirons aux paysans kenyans pour t’acheter des boubous mirifiques et aller te pavaner à Venise jusqu’à Mardi gras. Je t’ai vue sur Facebouc, mais gare, ta bobinette cherra sur ma Grelinette si par malheur, en faisant la foire, tu perdais la clé de notre champ d’Ialou !

AK

24 01 10

(*) unique roman de Serge Gainsbourg, éd. Gallimard

Source : carnavalbiarnes.com/programme 2010/pantalonada

la Grelinette : outil créé par monsieur Grelin (voir site Internet)

Entre l’ombre et la lumière, detràs el hombre y la mujer

Entre l’ombre et la lumière, detràs el hombre y la mujer, en los llanos de l’infini des prairies, il s’était assis pieds nus dans l’herbe humide de rosée, attendant l’aurore, patient et humble, attendant que le jour se lève enfin pour réchauffer son corps et raviver son courage, peut-être aussi oublier cette faim qui le tenaillait depuis trois jours, si l’on peut dire, puisque en fait la nuit restait d’une noirceur qui sauvegardait sa fuite, lui permettait d’avancer un peu aveuglément vers le futur qu’il s’était tracé seul, après que les bombes aient détruit la ville et son présent d’adolescent, ses quinze années passées jusque là dans un monde civilisé, audible, visible, querelleur et enthousiaste, puis d’un coup, d’un seul, une pluie d’obus s’était déversée, tuant et détruisant vies et civilisation, humanisme et arts de vivre, cités et villages.

C’est ainsi qu’après trois jours de marche nocturne, soudain il avait senti sous ses pieds l’herbe, humide et fraîche, laissant derrière lui la boue molle et spongieuse qui avait jusque là guidé ses pas. La surprise qu’il en eut le terrassa. L’herbe l’ensorcelait de ses doigts multiples et les chatouilles de quelques brins le firent gigoter, le faisant rire pour la première fois depuis son départ . Tout d’abord accroupi, il avait fini par poser ses fesses dans le gazon moussu, ce qui laissait naître au bas de son échine un autre sentiment, impalpable, sournois et grandiose : il bandait. Cependant, entre l’ombre épaisse et la lumière diffuse d’une lune gibbeuse, l’aurore ne venait pas, le ciel restait obscur, les nuages lourds et sournois obéraient le soleil qui restait planqué dans son vaste lit, tout au bout des llanos, dans l’infinitude des prairies argentines, le jour jouait aux abonnés absents, sous les draps vaporeux les deux amants faisaient l’amour, detràs un hombre y una mujer, et parfois entre quelques chavirages de nuages, comme des pets célestes, une subite éclaircie venait éclabousser l’espace.

Ces fulgurants éclairs illuminèrent la plaine, la boue brillait partout alentour, et lui, seul dans ce minuscule territoire végétal, comprît que sa défaite était proche, qu’il n’échapperait pas à son destin. Le jour ne se lèverait pas, ne se lèverait jamais. Il devrait à nouveau, lui, se redresser sur ses jambes, faire machine arrière, detràs el hombre y la mujer, retourner au vaste garage de la grande propriété, avec vue sur los llanos, sur les plaines, les prairie infinies, il devrait mettre du gas-oil dans la tondeuse, vérifier le bon fonctionnement du moteur, et comme chaque matin, noircir de pétarades l’Avenir qu’on lui refusait.

AK

24 11 2018

(*) detràs el hombre y la mujer : derrière l’homme et la femme

los llanos : les plaines (les grands espaces)

le vieux plus fou que ce monde cinglé

Sans doute étais-je devenu fou pour croire que le Monde l’était, que mon esprit était suffisamment sain pour que je m’en rendisse compte. J’avais passé des centaines d’heures à vérifier mes calculs, prouvant tantôt que la Terre tournait dans le sens des aiguilles d’une montre, tantôt qu’il s’inversait durant mon sommeil, un peu comme les vaches de Gamov qui mâchent de gauche à droite dans l’hémisphère nord et de droite à gauche dans l’hémisphère sud.J’avais tenté de réconcilier les équations avec les algorithmes, ne mangeant à table que les spaghettis logarithmiques, fourchettant les courbes sinusoïdales avec les hyperboliques, rien n’y faisait : les trompes de Fallope ressemblaient à celles des éléphants d’Afrique, remarquables par leurs oreilles décollées, Malpigui se cachait derrière les colonnes de quarante voleurs Ali babesques, les mille et une nuits guerroyaient contre les mille et un jours, les rêves devenaient d’intolérables réalités, les saisons disparaissaient dans le bec mutique des oiseaux affamés, les gens eux-mêmes nageaient dans le plus triste des bonheurs depuis que celui-ci était soumis aux taxes du climat et moi, conscient d’être parmi les fous les plus sensés du Monde, parmi les plus raisonnables écervelés de la Planète, calculant tout et oubliant le reste, je persévérais à croire en mes pensées, mon histoire, mon porte-monnaie, remettant sur mon statut de retraité le métier dont on m’avait viré depuis déjà des lustres, trop vieux, trop cher, trop out comme on dit dans les open space décloisonnés (pléonasme évident), lieu de labeur où plus de quarante ans durant j’avais regardé ma montre et les aiguilles tourner toujours dans le même sens, celui de l’ennui, de la contrainte, de l’obligatoire soumission au temps, quarante ans à développer ma théorie que bientôt je saurai aboutie, maintenant que j’ai capturé le temps et réduit ma cervelle à de faramineux calculs révolutionnaires, entre le bourdonnement des mouches le jour et le bruissement des papillons nocturnes, dans cet établissement où l’on m’a placé, certes contre mon gré, mais où je puis en toute sérénité continuer mes recherches, jusqu’à la fin des temps.

AK

20 11 2018

https://www.ladepeche.fr/article/2018/11/20/2910101-tentent-voler-veau-resine-vetu-gilet-jaune.html?mediego_euid=150293#xtor=EPR-7-%5BNewsletter-du-soir%5D-20181120-%5Bclassique%5D

Casaques jaunes, cosaques sombres

Mon cheval m’a quitté. La raison ? Je ne suis plus sa plus belle conquête. Mon cheval se la pète, mais je me suis promis de lui envoyer la facture. Car moi-aussi, j’ai des comptes à lui demander, vu qu’il ne veut pas me les rendre. Pourquoi, par exemple, quand je l’envoie faire les courses ne me rend-t’il pas la monnaie ? Pour seule réponse il me répond qu’il est arrivé dernier et que pour noyer sa peine, lui qui est fort attaché à ses principes, il est allé s’abreuver chez Michel, le bar tabac PMU du coin, où il a perdu tous ses paris, y compris le billet gagnant qu’un autre cheval lui avait donné pour me rembourser ses galopades inconsidérées. Ce cheval, c’est ma bataille, cela fait des années que l’herbe des prés se racornit dans les champs mais que les broutilles ont investi le pré où il paresse, l’œil rivé sur l’ânesse que je lui ai apportée pour lui tenir compagnie. En deux mots, non content de m’avoir gaiement cocufié, il hennit sur tous les hippodromes qu’il ne m’aime plus, que je ne vaux pas le son ni l’avoine que je lui ai offerts durant des années, que la fortune que j’ai faite naguère en le faisant courir ne se trouvera plus désormais sous son sabot, que je n’ai plus qu’à aller jouer aux cartes dans un casino, et que si je veux de nouveau conquérir le monde je n’ai qu’à m’inscrire sur un site à atomes crochus, on y rencontre paraît-il de belles juments de Przewalski venues de Tchernobyl. Mais moi, je suis de la vieille école. Je préfère choisir sans l’aval de quelque escroc équidé, donc, je fais la foire, je fais même plein de foires. C’est là que j’ai rencontré un beau cheval vapeur, en fait une jument verte sortie des écuries de Marcel Aymé : le coup de foudre. Plus de son ni d’avoine, juste un plein d’électricité mélangé au gas-oil, cet alcool qui allonge les soirées et qu’au matin on traîne comme une longe dans un manège, tout en menant sa carrière avec l’allant d’une gueule de bois. Une sexualité qui marche à l’amble, deux jambes en l’air d’un côté, deux sur le matelas. Mais la coquine a très vite trouvé un compromis, me demandant de porter une casaque jaune pour que nous puissions steeple chaser en toute égalité, autrement dit nous envoyer en l’air dans un parfait accord d’égalité. J’ai refusé, dans un geste chevaleresque. N’importe quel jockey aurait fait de même.

Je découvris alors que cette jument était une perverse, qu’elle avait un amant, un cheval de Troyes qu’elle rejoignait à l’aube, un certain François Baroin qui ne faisait pas de barouf quant à leurs amours secrètes, ne mélangeant pas cheval de fer cheval d’acier avec Johnny Essence et Halliday Gas-oil, andouillette et andouille, bref un drôle de zigoto avec qui nous aurions fini par faire ménage à trois, dont un qui dort dans le foin de l’écurie, non mais quelle incurie pour un homme comme moi, qui roulait en deux chevaux dans les années soixante et que l’on voudrait reléguer au stade de taxé, pardon, de taxi uberisé, le klaxon hennissant avec dans les gencives un mors aux dents retors, ruant dans les brancards avec mon smartphone à 300 euros, celui de ma femme (un peu moins cher, bien entendu), les tablettes des enfants, mes abonnements Netflix, Canal+, la bagnole 4×4, SUV et machin truc que je change tous les deux ans, ma télé à écran plat de 123 cm (ah non, ça c’est pour la chambre des gosses), les vacances à Disneyland, les séjours en Thaïlande, les cures de thalasso, les crédits conso cuisine etc, l’ emprunt sur 30 ans…

En fait, si mon cheval m’a quitté, ce n’est pas parce que je ne suis plus sa plus belle conquête. Je pense, ce soir, que j’étais trop à cheval sur des principes qui n’étaient pas les siens. Le son et l’avoine d’un côté, le bruit et la fureur de l’autre.

AK

17 11 2018

Armistice, game over ou play it again?

On marche n’importe où pour aller nulle part, et quand au sommet du gâteau pointe la rouge cerise, le nez des hommes est confit et le sourire des femmes confus. Fallait-il donc tant courir après le bonheur de l’Humanité pour en arriver là ?

Loin des estives à l’approche de l’hiver, les moutons en troupeaux broutent les chrysanthèmes de novembre. Et cette fleur joyeuse aux couleurs chatoyantes ne connaît pour fusils que l’âme des canons. Les morts sont des saints et la guerre leur tombeau, les bleuets poussent dans les tranchées, seuls condamnés à vivre sous le manteau guerrier leur épanouissement végétal, sous les mêmes auspices; dans chaque village la liste, les noms  gravés en lettres d’or sur le monument à sculpture de bronze : ceux qui sont partis combattre. Ceux qui ont refusé d’y aller, ont déserté, se sont rebellés contre la guerre tueuse d’hommes, briseuse de familles, génératrice d’orphelins, les pacifistes, et tous ces autres vivants aussi, qui nourrissent la Nation par leur travail comme les autres enfants de tous les pays, eux n’y figurent pas, on les a oubliés, la haine portée par la noble vengeance des puissants d’un autre ordre social les a déjà tués, broyés. Morts pour la paix. Enterrés on ne sait où, désormais, oubliés des commémorations, ils marchent dans la nuit froide des villages, avec les animaux sauvages, maintenant que la nuit éteint ses réverbères par souci d’économie. Adieu lumières, bonsoir étoiles, nuit éternelle.

Pour partir au combat, il faut de nobles causes. La guerre n’en n’est pas une, la misère des peuples pourrait y mener, face à l’injustice, aux crimes odieux portés par des fanatiques sans foi ni loi, aux ignorants décisionnaires qui s’enrichissent sans vergogne. Pour ressusciter quelque part les fantômes de la Liberté endormis dans des cimetières où peu de maréchaux trouvèrent refuge, de quelque guerre que ce soit ; c’est aux hommes, aux femmes de se lever, de l’aube native et courageuse au crépuscule apocalyptique : combattre ces faux dieux !

Cesse de craindre et tu vivras !

the haunted (white) house

Selon France Info :  Programme allégé pour le président américain. Donald Trump a annulé un déplacement prévu au cimetière américain de Bois Belleau, dans l’Aisne. « En raison d’une mauvaise météo, l’hélicoptère du chef d’Etat américain est dans l’impossibilité d’atterrir », selon France 3 Hauts-de-France

 

Finalement, l’ami Donald aurait plutôt (avec Riri, Fifi, Loulou, mais sans Daisy et Pluto) préféré se rendre à Disneyland, pays enchanté des Fake news,  fêter les 90 ans de son pote Mickey. Bonne initiative tant il y a de Mickeys abrutis qui partagent l’allégresse amazing du monde selon mister Trump On leur souhaite une bonne soirée, en espérant qu’Oncle Picsou ne volera pas aux morts américains leurs médailles et leurs croix d’honneur.

https://www.lapresse.ca/voyage/destinations/201811/09/01-5203646-une-expo-pour-les-90-ans-de-mickey-mouse.php

gare à l’oiseau hagard

J’étais seul dans ma tête quand l’oiseau est entré

A quoi ressemblait-il, à quelle jeune fille

Je ne sais mais la rue était belle comme un matin de mai

Le monde peuplait d’invectives sonores

L’arbitraire des vies ; les hanches des passantes

Roulaient sur les trottoirs, euphoriques et lugubres,

Il y en avait tant que l’oiseau dans mon crâne

Hésita bien longtemps à en trouver quelqu’une.

Elle se balançait dans le hall de la gare,

Vieille, folle, clocharde au pantalon plein de pisse,

Elle se balançait sous le chauffage, seule dans sa tête,

Sans doute avait-elle perdu son oiseau à elle,

Ou était-ce moi qui venait d’avaler le sien

Tant je me sentis mal quand mille vipères crachèrent

Leur venin tabagique de mes poumons fumants et l’archange de mai,

Celui qui raconte aux hommes sur les quais

Les trains perdus et les cages d’escaliers

Qu’on ne remontera jamais.

AK

photo : gare internationale de Canfranc (Espagne) en 2015

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