Le mardi, c’est poésie : Louis Aragon (« les trois Pâques de l’année »)

les trois Pâques de l’année

A la première Pâque il fleurit des lilas

La terre est toute verte oublieuse d’hiver

Tout le ciel est dans l’herbe et se voit à l’envers

A la première Pâque

 

A la Pâque d’été j’ai perdu mon latin

Il fait si bon dormir dans l’abri d’or des meules

Quand le jour brûle bien la paille des éteules

A la Pâque d’été

 

A la Pâque d’hiver il soufflait un grand vent

Ouvrez ouvrez la porte à ces enfants de glace

Mais les feux sont éteints où vous prendriez place

A la Pâque d’hiver

 

Trois Pâques ont passé revient le Nouvel An

C’est à chacun son tour cueillir les perce-neige

L’orgue tourne aux chevaux la chanson du manège

Trois Pâques ont passé

 

Revient le Nouvel An qui porte un tablier

Comme un grand champ semé des neuves violettes

Et la feuille verdit sur la forêt squelette

Revient le Nouvel An

 

Saisons de mon pays variables saisons

Qu’est-ce que cela fait si ce n’est plus moi-même

Qui sur les murs écris le nom de ceux que j’aime

Saisons de mon pays

 

Saisons belles saisons

 

Louis Aragon

Le Nouveau Crève-Cœur

poésie Gallimard

 

Mange ta soupe, papa!

(petit poème évadé d’un EHPAD)

 

Je regardais mon père, son nez dans la télé,

Et le présentateur soutirait l’ennui de ses vieux poils

Avec de grands sourires et des blagues stupides

Mon père avalait tout comme on aspire le vide

Où était donc passé ce scarabée doré

Recourbé sur sa bêche au milieu du jardin,

Elle et lui mordillant la terre de dents affables

Et ce sourire d’enfant quand les semis prenaient

Je ne vois désormais qu’un vieillard affalé

Je me vois assis à ses côtés, nous asticotant

Comme remue la fange où nous sommes plongés

Lui et moi, eux et nous, bercés par d’inutiles faims

Le regard perdu dans d’étranges miroirs

Reflétant le charbon et ses charmes illusoires

Car il faut bien l’admettre, nous avons mis la table

Pour nourrir d’impatiences notre mort si vulgaire.

AK

21 04 2019

Tristan Tzara, pour les cloches (pascales)…

En ce jour de Pâques, les cloches sonnent…(et nous aussi!)

 

Bonnes Pâques !

illustration : ceci est une cloche et non une machine à coudre, comme on pourrait le croire.

La vie des gens : Jacques et Juliette

Comment exprimer confusément un sentiment clair, mettre en évidence un fait dont on ignore la véracité et les implications, comment garder la tête froide sur un étal de boucher quand celui-ci vous persille les oreilles avec sa vie privée? Toutes ces questions sidérantes que le cosmos nous pose, comme un vol de soucoupes déposant sur la nappe leurs signes du zodiaque, leurs zakouski dominicaux, leurs grâces régaliennes, leurs leurres…

Chaque jour apporte son flot d’événements. Le premier étant d’être là, vivant, prêt à bondir sur le moindre détail qui nous attachera au monde environnant, à la ronde des heures, à la rondeur d’un sein ou, en saison, celle d’un fruit à noyau plutôt qu’à pépins. Ce matin, par exemple, le premier événement qui a marqué la vie de Jacques, c’est de voir son lit vide. Sa femme était partie. Il a bien pensé à la boîte d’allumettes, un coup classique pratiqué par les couples fumeurs en rupture de feu intérieur, mais Juliette ne fumait pas plus qu’elle ne connaissait la cuisine de leur petit appartement, sinon par les effluves qui en émanaient lorsque Jacques se mettait aux fourneaux, c’est-à-dire exceptionnellement. Un lit vide est toujours déprimant, surtout quand on le partage à deux, que le bon dieu a créé le dimanche spécialement pour donner la possibilité aux humains de s’y prélasser, d’y adjoindre une gymnastique volontaire salutaire tant pour le missionnaire chrétien que l’adepte polythéiste, le zélote ou le muezzin. Un lit vide peut être également catastrophique, si l’on parle de rivière. Mais le summum, il faut l’avouer (du moins pour le cas qui nous occupe présentement), c’est de parler diamants à une femme, surtout quand celle-ci sait que vous êtes à sec. Comment l’a-t-elle su? se demande Jacques. Quel âne!

D’abord, parce que tout fumeur se doit de posséder un briquet, de préférence en or, car l’or a toujours attiré les convoitises féminines, y compris dans les palais couronnés. Ensuite, quand on parle diamant, le minimum est de posséder soit la beauté d’Adam (dans l’hypothèse adamismique), soit celle du diable (dans le regard adamantin) ; or Jacques ne possède pas l’once d’une quelconque de ces qualités, bien qu’il cuisine à merveille les coquillages, dont l’odeur évadée des casseroles ne traduit pas vraiment l’excellence du plat mitonné.

Mais Jacques est avant tout un homme. Sa première réaction est donc de se dire: tout le lit rien que pour moi. Une aubaine. Pourtant, enveloppé dans son pyjama à rayures de bagnard sur le retour, il hésite. Le doute, c’est le fondement de la philosophie. Si jamais Juliette rentrait, si elle avait réellement acheté des allumettes, de quoi aurais-je l’air, couché et ronflotant? Il voudrait téléphoner à Buridan, pour lui demander conseil. Dois-je, ne dois-je pas? Mais Buridan, le dimanche, à cette heure-là, regarde Pau depuis le pic d’Ossau. Jacques décide alors de croquer une pomme, geste fatal à toute prise de décision, ne suivant pas l’ordonnance des textes sacrés mais bien plutôt celle de son médecin naturopathe qui lui-même, ce jour à cette même heure, pique-nique d’un jambon beurre dans un bus parcourant la vallée du Barétous, en compagnie d’amis randonneurs que la pluie effraie. La pluie grossit, dit-on, le lit des rivières, au même titre qu’EDF les vide, et l’ouverture de la chasse aidant, nos bipèdes préfèrent ripailler sous leurs couvertures, au chaud dans l’autocar, entonnant des chants typiques tel que « Ô Fario, belle arc-en-ciel, ta chair si douce que le miel… »

Laissant sur la table le trognon de pomme, avec sa forme de bobine à effrayer une machine à coudre, Jacques se pose enfin la question fondamentale, celle qui constitue l’événement primordial, celle qui va ensuite lui faire pousser la barbe et le cri primal: où est passée Juliette?

Cette question universelle, que chacun s’est posée au moins une fois dans sa vie, n’a pas vraiment de réponse précise, et incline à toutes les interprétations, laissant l’homme dubitatif devant son avenir, ses certitudes et son café qui refroidit (ou, puisque c’est l’heure, son apéritif). Bien entendu, le lecteur émettra ses propres hypothèses, avec ou sans variantes, selon son humeur. L’un dira qu’elle est en haut de l’Ossau (il a tort, Jacques la verrait, pour peu qu’il aille à la fenêtre), un autre qu’elle conduit le bus (c’est possible, car elle possède tous les permis de l’alphabet), un dernier (car le lectorat ne va pas au-delà) qu’elle est dans les bras du narrateur. Bravo, bonne réponse. Comment l’a-t-il su? Élémentaire: il connaît Jacques, et cet âne lui a tout raconté. Juliette, s’il te plaît, dégote-moi un nouveau pseudo, ils m’ont repéré!

AK Pô

13 09 09

illustration : Van Dongen dans son atelier  (extrait du catalogue de l’expo)

Poésie interlope

Sur la mappemonde de tes fesses
Tant de tsunamis ont infléchi mes ondes
Qu’entre tes seins ronds ma paresse
Enfin s’ouvre au sommeil , à la vie vagabonde
Certes il est loin le temps des plaisirs printaniers
Des culottes oubliées auprès des vieux cyprès
Et ce petit bourgeon qu’entre tes cuisses
Parfumées de suint, d’urine et de sueurs
Tu me livrais à domicile, à l’ancre de tes cils
De nos rires imbéciles et de nos peaux dociles
Ah oui je me souviens de ces matins fertiles
Où cultiver tes reins moissonnait mes récoltes
Je me souviens aussi de cet aventurier
De sa peau tendre et bronzée, de son sexe élégant
Qui me fit miroiter dans un alcool trop fort
Un tas de vérités d’amours universelles, boire
Cette eau de mer dont on paiera plus tard
La facture salée, mais que de découvertes
Sur la mappemonde de ses fesses
Tant de tsunamis de tendresse et d’abandons
De slips jetés à la pointe des quais, salés, sucrés,
Ah oui je me souviens de ces matins fertiles
De nos rires imbéciles et de nos peaux dociles.
AK
17 04 19

Pour parer à l’enfer des incendies, les flammes de l’espérance: rebâtir, un métier d’hommes libres

Hommage de circonstance (même si l’on habite à 800 km). Il fallut 107 ans pour construire ND (d’où l’expression populaire: « on ne va pas attendre 107 ans ») -entendu sur France-Inter ce matin-)

Notre-Dame de Paris

Gérard de Nerval

Notre-Dame est bien vieille : on la verra peut-être
Enterrer cependant Paris qu’elle a vu naître ;
Mais, dans quelque mille ans, le Temps fera broncher
Comme un loup fait un bœuf, cette carcasse lourde,
Tordra ses nerfs de fer, et puis d’une dent sourde
Rongera tristement ses vieux os de rocher !

Bien des hommes, de tous les pays de la terre
Viendront, pour contempler cette ruine austère,
Rêveurs, et relisant le livre de Victor :
— Alors ils croiront voir la vieille basilique,
Toute ainsi qu’elle était, puissante et magnifique,
Se lever devant eux comme l’ombre d’un mort !

Gérard de Nerval, Odelettes

source : https://www.poetica.fr/poeme-819/gerard-de-nerval-notre-dame-de-paris/

Alexandre Vialatte : le Printemps (extrait)

« Avril est consacré à Cybèle qui avait inventé les cymbales, chères aux Hébreux et à l’armée française, dont l’entretien est minutieux, l’effet brutal et l’étude monotone, mais dont l’emploi raidit le jarret du fantassin. Elle s’emportait dans ses chagrins jusqu’à courir les champs en jouant du tambour. Telle était sa noire inquiétude. On lui sacrifiait une chèvre âgée au cours de grandes taurobolies tandis que ses prêtres, les Corybantes, sautaient sur place pour augmenter la majesté de la chose en agitant des objets métalliques. Les grenouilles, chantent, les colzas sont en fleur ; les cyclones, les typhons ravagent la zone torride. Les banquises fondent. Un vent froid vient du Nord. L’homme éternue. Le 15, la vache devient pensive. C’est, en effet, la saison des amours. Seule l’écrevisse française n’en sent pas l’aiguillon (et l’écrevisse américaine acclimatée) : elle se marie, en effet, le 15 octobre. Toutes les autres créatures deviennent sentimentales.

L’homme lui-même, en avril, se fait plus affectueux. Il n’est pas rare de le voir, dans une soirée mondaine, entraîner une jeune fille à l’ombre d’une plante verte et lui parler en la mangeant des yeux. Bientôt il l’appelle par son prénom. Les événements se précipitent, elle n’ose plus lui cacher l’adresse de son notaire. Bien des familles du XXe siècle sont issues de tels emportements. Chez l’animal, l’instinct n’est pas moins développé. Bien que certains mangent parfois leurs petits. Ce qui est beaucoup plus rare chez les hommes, et toujours puni par la loi. Le tigre, jaloux comme lui-même, cherche à dévorer ses enfants. Le gupi d’aquarium mange ses œufs. La lapine dévore ses lapins.Donnez-lui un verre d’eau, elle fera une bonne mère. Pour le gupi, placez un tamis sous le poisson. Les œufs tomberont au-dessous, faites-les éclore à part et ne rapatriez les alevins qu’une fois capables de défense. Avec le tigre il ne faut jamais intervenir. La femelle s’en charge d’elle-même. »

Alexandre Vialatte

texte extrait du chapitre « le printemps » dans « Chroniques de Flammes et de Fumées« , éditeur : Au Signe de la Licorne en 2001

Les oubliés de la cinémathèque : « La dialectique peut-elle casser des briques? »

Ce film référence de 1973 signé René Vienet, sinologue membre quelques années du mouvement situationniste, est un détournement . A voir par curiosité!

Dans les années 1970, s’inspirant de techniques cinématographiques popularisées par Guy Debord, il produit deux films selon le principe du détournement par la bande sonore ajoutée à un film existant, en l’occurrence pris dans le cinéma populaire : La Dialectique peut-elle casser des briques ? en 1973 ; et en 1974 Les Filles de Ka-ma-ré (ou Une petite culotte pour l’été). Dans le premier, il détourne les images d’un film d’aventures et d’arts martiaux. Dans le second, le même procédé est appliqué à un film érotique. (wikipédia)

Le film est un peu long mais on peut le regarder par extraits et il est très marrant, du fait du décalage image-son. Le discours est dans la mouvance situationniste, mais outre cela, il y a de bonnes phrases bien marrantes.

La page wikipédia de René Vienet

 

 

randonnée pédestre à Belle île en mer (évasion enfantine). Première partie : détails

On ne peut évoquer Belle Île en Mer sans penser au poème de Jacques Prévert, « la chasse à l’enfant » , mis en musique par Joseph Kosma, et interprété par Marianne Oswald :

Voici quelques années, j’ai parcouru les rivages de cette île magnifique, y retrouvant par hasard, éparpillés, quelques objets plus récents d’enfants, qui viennent en contrepoints du fait que la vie y fut bien rude pour les gamins en 1934, et difficile pour ceux qui suivirent, jusqu’en 1977, date de fermeture de la colonie pénitentiaire de Haute-Boulogne.

Pour marcher à Belle Île, il faut lacer ses chaussures et avancer sans se lasser. Un parcours semé de paysages: premiers pas ci-dessous. (cliquer sur les images pour les agrandir et leur faire oublier qu’elles ont vieilli!)

 

 

De la sainte Barbe des sapeurs pompiers au père Ubu de Jean Christophe Averty

Figurez-vous que le port de la barbe va être interdit chez les pompiers des Pyrénées Atlantiques. Quand on sait que Sainte Barbe en est la sainte Patronne (également pour les  architectes, géologues, pompiers, mineurs, ingénieurs des mines, artilleurs, sapeurs, canonniers, artificiers, démineurs, génie militaire, artillerie, mathématiciens), cela fait sourire. Qui était sainte Barbe ? Voici ce qu’en dit Wikipédia

« Sainte Barbe aurait vécu au milieu du iiie siècle après Jésus Christ en Bithynie (au nord-ouest de l’Anatolie) sous le règne de l’empereur Maximien. Son père, Dioscore, aurait été un riche édile païen d’origine phénicienne. Un jour, son père décida de marier Sainte Barbe à un homme de son choix ; elle refusa et décida de se consacrer au Christ. Pour la punir, son père l’enferma dans une tour à deux fenêtres, mais un prêtre chrétien, déguisé en médecin, s’introduisit dans la tour et la baptisa4.

Au retour d’un voyage de son père, Barbe lui apprit qu’elle avait percé une troisième fenêtre dans le mur de la tour pour représenter la Sainte Trinité et qu’elle était chrétienne. Furieux, le père mit le feu à la tour. Barbe réussit à s’enfuir, mais un berger découvrit sa cachette et avertit son père. Ce dernier la traîna devant le gouverneur romain de la province, qui la condamna au supplice. Comme la jeune fille refusait d’abjurer sa foi, le gouverneur ordonna au père de trancher lui-même la tête de sa fille. Elle fut d’abord torturée : on lui brûla certaines parties du corps et on lui arracha les seins, mais elle refusa toujours d’abjurer sa foi. Dioscore la décapita mais fut aussitôt châtié par le Ciel. Il mourut frappé par la foudre. Quant au berger qui l’avait dénoncée, il fut changé en pierre et ses moutons en sauterelles. »

Du coup, je me suis demandé ce qu’en pensait le célèbre Sapeur Camember, personnage  illustre  sorti vers 1880 de l’imagination du dessinateur Christophe, à qui l’on doit non seulement « les facéties du sapeur Camember, mais également le Savant Cosinus (comment un dentiste extrait-il une racine carrée?), Plick et Plock, la famille Fenouillard…Mais l’aimable Sapeur était absent : il était rendu chez un autre Christophe : Jean Christophe Averty.

 

(illustration wikipédia)

 

Le fameux Averty était en plein tournage ; avec son pote Alfred Jarry ils mettaient en boîte le Père Ubu pour la télévision française. Chinette a pu s’en procurer un extrait :

 

Ne manquait plus que Dick Annegarn :

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