Vingt sept vingt huit vingt neuf…etc

Ce soir la nuit est tombée à cinq heures. Il n’y avait pas encore de morts, juste des doigts gelés. Les enfants les suçaient, blottis entre les seins gonflés de leurs mères enceintes. Sur cette mer, noire, où naviguent les naufragés, dans l’étrange écume d’un gâteau savoureux ourlé de crème fraîche anglaise, le mirage d’un château de sable sur la plage d’en face, au pied de ces falaises blanches comme la craie, qui contrastaient tant avec la couleur de nos peaux, si accordées pourtant à celle de la mer, étroite et froide comme l’inattendu, poissons pris dans les filets dans lesquels la faim, la guerre et la misère nous avaient plongées, un jour gris de novembre. Traverser. Traverser ce minuscule désert marin, nous qui avions parcouru des milliers de kilomètres, soumis aux bandits, aux marchands d’illusions, les falaises de craie que nous voyions face à nous, crayons friables sur les tableaux noirs comme nous écrivant avec passion notre nouvelle vie.

La nuit est tombée à cinq heures. Soir ou matin, je ne sais plus. Il pleuvait, il faisait nuit. Je dormais à peine et celui qui m’a réveillé a simplement dit : « c’est l’heure. »Combien étions-nous dans cette embarcation, je l’ignore. Je suis ingénieur, dans mon pays, mais ici j’ai perdu toutes mes facultés à assumer le rôle et les capacités intellectuelles que j’avais cumulées. Mon seul savoir, c’est survivre. Mon seul savoir, c’est revivre. Mon seul savoir c’est vivre. Ensuite, petit à petit, dans ce monde impossible, reconstruire. Reconstruire un bonheur sur les pierres du malheur. Voir les fleurs pousser de nouveau dans mon jardin, les enfants rire et aller à l’école, dormir avec Yasmina dans le même lit, là d’où je viens,où je voudrais retourner quand tout s’apaisera, mais quand, dis-moi, quand, qu’en sais-je aujourd’hui, que sais-je de demain ?

La nuit se tait, le canot est plein, qui rase l’eau, les premières vagues sans écume, sans bave. Langues de mer trompeuses, rivage plein d’enthousiasme. J’ai pensé à mon père. Lui aussi s’embarquait. Pour aller faire la guerre. On l’y avait contraint, mais il avait sauté dans le bateau en espérant gagner de quoi faire vivre décemment sa famille plus tard, avec le solde et la pension. Au débarquement en Sicile il perdit la vie. Personne ne se souvient de lui. Méditerranée. Moi je navigue sur la Manche, et comme il pleut, c’est con (Allain Leprest), cette pluie inutile qui tombe, le dimanche, sur la Manche.

C’est con. C’est con d’aller mourir sur la Manche, un jour de pluie de novembre. Et puis, je ne voudrais pas dire en m’embarquant sur ce rafiot, que toute cette misère, ces guerres et ces massacres, maintenant que je sens que la noyade sera mon proche destin, comment pourrais-je le dire, dans le silence des eaux sous-marines, sinon en évoquant les traces toujours cruelles de la colonisation, des frontières créées à coups de cordeaux sur des territoires multi-ethniques, et surtout par la corruption que l’Occident, en les perdant, y a laissé demeurer ceux qui encore les servent. Mais depuis, la corruption s’est infiltrée dans le corps même des pays qui ont bien compris la leçon et en usent à foison.

Alors ce soir, il doit être vingt deux heures, les falaises de Douvres blanches comme des craies, n’écriront pas mon histoire, mais celle certainement de milliers d’autres…

AK

26 11 2021

Jour d’asphalte (24)

Il y eut ce soir-là un grand remue-ménage au bar des « Bons Amis ». Chacun y allait de sa tournée, de ses encouragements, non pas à grands cris, mais par une phrase glissée à mon oreille, une tape amicale sur l’épaule, un clin d’œil appuyé, un sourire complice. La perfidie à cœur ouvert, visible, à fleur de peau, l’épicier, Jean Jacques,, la tenancière et tous les autres présents, tous suaient la médiocrité. Spectacle insupportable que j’aurais fui à l’instant si je n’avais pas été décidé à mener jusqu’au bout mon scénario. Je stipulais à mes congénères que la date de la visite n’était point fixée et que, pour qu’elle ne parut pas intéressée, j’irai chez monsieur Jügg un jour de semaine, lorsque chacun est occupé à sa besogne. Je connaissais déjà le motif fallacieux qui me permettrait d’aller frapper chez l’homme, mais nul ne devait le savoir. Tous approuvèrent. Nous trinquâmes une dernière fois, puis je regagnais mes pénates.

Deux semaines s’écoulèrent durant lesquelles l’agitation retomba. Je croisais Jean Jacques à plusieurs reprises dans la rue mais nous parlâmes de choses et d’autres. Son œil inquisiteur cherchait bien entre mes lèvres un mot, un malaise corporel, la primeur d’une révélation, mais je le laissais sur sa faim. Il avait de mauvaises moues quand mes réponses ne le satisfaisaient pas, ou que le sujet lui paraissait banal comparé à l’événement qui se tramait. Je me réjouis intérieurement de son attitude, car il semblait lui-même avoir vu le diable en personne, tant il s’agitait et balançait ses bras dans tous les sens. Au café, la bistrotière me prenait par le bras et, approchant sa bouche fine de mes oreilles, me glissait « regardez bien ses cicatrices sur son front ! ». L’épicier penchait plutôt pour l’observation du contenu des lieux, à savoir la présence de quelques louis d’or traînant sur la table, ou d’un coffre malencontreusement entrouvert où j’eusse pu voir un amoncellement de bijoux. Tous voulaient que je leur ramenasse cette part d’eux-mêmes qui faisait travailler leur cervelle, cet aspect de l’individu qu’ils n’avaient jamais soupçonné être leur, par le simple apport d’une ouverture d’esprit , d’une compréhension, de l’empathie prodiguée à son prochain. Ils voulaient que je leur accordasse leur propre dégoût. Telle était ma véritable mission.

Le troisième vendredi suivant ma résolution publique je pénétrai à l’intérieur du bistrot. Je vis vaguement dans la grande glace du comptoir que mon visage était livide. Le silence s’instaura jusque dans la rue. Tous étaient pétrifiés, leurs yeux vissés sur moi. La patronne fut la première à réagir. Elle me servit un bock de bière avant d’exprimer un alors ? mal assuré. D’une voix caverneuse, toujours devant l’assemblée pétrifiée, je répondis : « Ça y est. J’en sors. » Les regards me transpercèrent, à la fois terrorisés et quémandeurs. Ils touchaient enfin au but, ils allaient voir leur misère devant leurs yeux, là, émise par ma bouche comme une sentence, un couperet qui allait trancher leur corps en deux ; je jouis profondément de cet instant de silence total, moi, l’étranger qui au bout de ma langue portait leur vérité, qui rendait insoutenable ces secondes muettes pleines de vie, de justice, moi, l’étranger, j’avais la solution . J’allais parler. Leur corps, une fois ma parole échappée, se ressouderait-il, je l’ignorais. Mais j’allais parler…

Alors soudain je me levai, chancelant, hagard, et sortis. Une fois chez moi, je pris ma valise, bouclée à l’avance, et quittais le pays. Monsieur Jügg pourrait continuer à vivre sa petite vie recluse, personne ne le dérangerait, pas même d’un geste obscène ou d’un sourire en coin.

Car le malheur et l’âme du village, c’est moi qui les avais emportés.

Nous gravissons encore de multiples ruelles à sens unique et accédons enfin au promontoire où la gare routière sommeille et s’enrhume dans d’immenses flaques d’eau. Jadis conçue pour les charrettes et les carrioles, cet endroit a conservé son passé en ne quittant pas son aire géographique. C’est l’instinct des petites bourgades qui conservent leur mémoire en ne déplaçant rien de leur ancienne prospérité. John asperge involontairement quelques chalands benoîts en bordure des quais, avant de stopper le véhicule une dizaine de mètres plus loin, en face du bureau des messageries. Un gros bonhomme, qui doit faire office de lanterne signalétique vu sa rougeur extrême, se plante devant la portière avant du bus. Les vêtements qui collent à son corps comme une doublure de film comique désigne formellement l’une des victimes de John.

AK

Jour d’asphalte (23)

il avait bien tenté d’extraire quelques paroles de l’être impavide qui lui faisait face, mimant une incapacité à décrypter certains mots, mais monsieur Jügg, d’une main autoritaire, reprenait alors son papier et quittait promptement la boutique. Il n’y revenait que la semaine suivante, présentant la même liste, récrite avec la même fermeté. Une fois acquises toutes les marchandises, il reprenait son papier, réglait la note et repartait sans bonjour ni bonsoir vers son domicile, une petite maison en bordure d’un chemin de halage, sise à la sortie du village.

Monsieur Jügg, racontait-on, s’était installé depuis une quinzaine d’années dans cette chaumière près du canal. Personne ne l’avait vu pénétrer dans ces locaux et seuls les volets ouverts indiquèrent un matin qu’une nouvelle âme avait élu domicile au village. La tenancière du café « Aux Bons Amis », le seul bistroquet local, lançait à qui voulait l’entendre que notre homme était venu de la forêt contigüe à la maison qu’il occupait et qu’en fait c’était le diable en personne, ou du moins un satyre égaré. Elle entretenait la légende tout en essuyant ses verres, ajoutant chaque jour un élément nouveau qui rendait plus complexe, et donc plus mythique, la véritable origine de monsieur Jügg. Aux dires de la patronne, quand il m’arrivait d’aller « Aux Bons Amis » le vendredi soir, l’homme qui masquait le démon portait dans les traits de son visage de minuscules cicatrices qui de jour en jour se répandaient sur son front. Cela constituait pour la patronne un signe certain de la présence du Mal.

Ne l’avait-elle pas vu, alors qu’elle baissait le rideau métallique de son établissement, déambuler sur le chemin de halage, puis bifurquer soudain dans les broussailles noires que la forêt entretient ? Elle avait, ce soir-là, avec plus de promptitude encore, vivement poussé tous les verrous de ses portes. Pas de loup garou chez moi, maugréait-elle chaque fois qu’elle achevait son histoire. Je dois avouer que je donnais peu de crédit à de tels racontars. Je replaçais la bistrotière dans son contexte : le débit de boissons. La majeure partie du village néanmoins abordait le sujet en y mêlant sorcellerie et autres superstitions, toujours à la défaveur de monsieur Jügg, ce qui ne faisait que confirmer mes propres pensées : si votre vie ne traverse pas celle des autres, si nulle nécessité de fréquentation d’autrui vous oblige, alors tous ces gens, frustrés de par votre énigmatique capacité à vivre seul se rebiffent et vous maudissent, amalgamant leur propre incapacité au triste sort qui est le leur et dont immanquablement vous devenez la cause.

Une chose cependant m’intriguait depuis deux ans : le mutisme de monsieur Jügg et cette façon d’agir comme s’il voulait ne pas laisser de trace. Je m’étais lié d’amitié avec le nouvel instituteur, Jean Jacques M., qui enseignait depuis maintenant trois ans à l’école communale, fermée pendant des années. (Suite au départ de Maggie Mac Gee, mutée, à Glasgow où elle épousa le jeune Peter Mac Pherson, devenu un homme après la mort de son père, écopeur certifié d’estomacs de vieux pêcheurs remplis de bière. Le jeune Peter racheta le pub et y vit encore, en compagnie de Maggie et de ses trois enfants.) Jean Jacques n’avait la charge que de dix enfants auxquels il tentait, vainement disait-il, d’inculquer les plus élémentaires notions d’écriture et de mathématiques. Nous avions peu évoqué jusqu’à lors la personnalité de monsieur Jügg, préférant discuter de littérature, de politique, bref de choses plus passionnantes par le fait même qu’elles nous arrachaient du carcan de la bourgade où rien ne se passait de particulièrement important.

Nos sujets commençant à se tarir, la nouveauté de l’un se heurtant peu ou prou aux concepts de l’autre, nous dérivâmes lentement vers la vie que nous menions ici, et sur les personnages qui la hantaient. Nous en vînmes donc à nous intéresser plus particulièrement à mosieur Jügg, le seul qui fut à nos yeux digne qu’on y réfléchissât. Jean Jacques m’apprit ainsi que les enfants le surnommaient le père Méphisto et qu’ils lui avaient raconté de bien curieuses choses sur son compte que lui, homme sensé, avait considéré comme pures affabulations de gamins, ou répétition de logorrhées parentales. Seul un fait l’avait intrigué, dans les histoires des gosses. Un fait qui n’avait rien d’étrange mais qui, replacé dans le contexte, le rendait bizarre. Trois gamins qui jouaient à faire ricocher des pierres plates sur le canal avaient surpris le père Méphisto lessivant ses vieilles fripes dans un baquet de bois attenant à la maison. Et dirent-ils, il portait dans le dos un immense tatouage coloré que les mouflets, débusqués par l’homme, n’avaient eu le temps de bien décrire. L’un disait « oui, monsieur, ça ressemblait à ma mère », l’autre « on aurait dit un grand diable avec du feu et une fourche » ; quant au troisième, Jean Jacques m’avoua qu’il lui sembla vider son sac d’imaginaire et n’en retînt rien. Un tatouage, cela n’avait rien d’étrange, mais il fallait que nécessairement l’homme vint de loin car dans toute la région et dans les départements voisins il ne se trouvait pas un tatoueur digne de ce nom. Jean Jacques crut bon de rajouter qu’à son avis monsieur Jügg avait duû fréquenter les bagnes. Je lui répondis que les bagnes n’existaient plus depuis belle lurette. « Dans notre pays oui, mais à l’étranger ?… » me rétorqua-t-il, un brin soupçonneux. Je n’insistais pas. Je connaissais suffisamment le côté xénophobe de mon interlocuteur pour clore notre discussion. Nous nous quittâmes ce soir-là très tendus.

Je me rendais alors progressivement compte que tous, Jean Jacques compris, craignaient l’intrus et que je devenais malgré moi le jouet de leurs manigances. L’instituteur avait été très rapidement intégré dans la population, de par sa fonction son utilité et sa décontraction apparente et avait très vite compris la notoriété qu’il tirerait de la démarche dont les habitants l’avaient habilement chargée auprès de moi. Car je réalisais depuis peu que malgré mes nombreuses années de présence dans le bourg je restais un étranger avec qui on aimait bien discuter, certes, et trinquer, mais qui n’avait qu’une vague réputation de petit rentier curieux. Du moins ma perception des choses me parut-elle ainsi, n’ayant jamais fait part à quiconque de la source de mes revenus ni de mes états d’âme. Impressionnés qu’ils étaient tous par monsieur Jügg, et nul n’osant démarcher en faveur de son départ de la commune, ils avaient chargé Jean Jacques de me convaincre d’aller rendre visite à l’anachorète pour en savoir plus sur son intimité, afin qu’ils puissent pénétrer plus aisément dans sa vie privée et utiliser cette connaissance à le dénigrer à leur aise. Il leur serait alors plus simple de ricaner dans son dos, d’agir par un harcèlement continu jusqu’à l’insupportable, une haine tenace. Je comprenais que ne sachant rien de monsieur Jügg ils n’avaient aucune prise sur lui, et que l’homme qu’ils désignaient du doigt comme personnification du Mal incrustait sans le savoir dans la médiocrité de ces gens un mal bien plus réel, bien plus vivace encore, la dépendance.

Je continuais néanmoins mes incursions au bar « aux bons amis », et me réconciliais avec Jean Jacques. Les jeux étaient clairs. Deux ou trois personnes se lièrent à nos conversations, dont le centre d’intérêt restait monsieur Jügg. Le cercle se refermait sur moi, mais bien qu’écœuré par leur mesquinerie, je me prêtait au rôle qui m’incombait. Oui, la présence de cet homme devenait intolérable. Les enfants en avaient peur. Certes il n’ennuyait personne, retiré dans dans sa maison et muet comme une carpe. Mais il empoisonnait tout le voisinage. Avait-il une langue, des cordes vocales en bon état de marche, messieurs, je ne crains ni Dieu ni Diable, et j’irai s’il le faut visiter l’intrus.

Il y eut ce soir-là un grand remue-ménage au bar des « Bons Amis ». Chacun y allait de sa tournée, de ses encouragements, non pas à grands cris, mais par une phrase glissée à mon oreille, une tape amicale sur l’épaule, un clin d’œil appuyé, un sourire complice. La perfidie à cœur ouvert, visible, à fleur de peau, l’épicier, Jean Jacques,, la tenancière et tous les autres présents, tous suaient la médiocrité. Spectacle insupportable que j’aurais fui à l’instant si je n’avais pas été décidé à mener jusqu’au bout mon scénario. Je stipulais à mes congénères que la date de la visite n’était point fixée et que, pour qu’elle ne parut pas intéressée, j’irai chez monsieur Jügg un jour de semaine, lorsque chacun est occupé à sa besogne. Je connaissais déjà le motif fallacieux qui me permettrait d’aller frapper chez l’homme, mais nul ne devait le savoir. Tous approuvèrent. Nous trinquâmes une dernière fois, puis je regagnais mes pénates.

AK

Dijon 2021

Jour d’asphalte (22)

John chantonne à voix basse, tapotant le volant au rythme lancinant de ses souvenirs d’enfant. Quinze heure vingt. Nous allons arriver à Barcanche sous les néons orageux, les acclamations diluviennes. Toute une fanfare divine accorde son allegro furioso dont John restitue les gammes en murmurant. Barcanche, aux remparts à la Vauban, grise sous la bourrasque, bleue sous l’azur, blanche sous son blason de ducale oppression, rouge durant la saison de chasse à l’ours, Barcanche la cité provinciale au cœur du massif montagneux nous voici, conquistadors modernes, montant à l’assaut de tes tours, déjouant l’huile bouillante que vomissent les mâchicoulis sur le moteur de notre invincible machine , nous voici, sous l’étendard joyeux de Beau Gosse, roi d’Abribus, venus semer désordre et barbarie sur ton sol hautain !

« – Rudolf ! Dit John rêveusement, peux-tu me lire le texte de la page soixante de mon bouquin d’histoires courtes, celui qui est écorné et graisseux, il me trotte dans la tête mais je ne m’en souviens plus. »

Je fouille dans le sac et saisis l’opuscule. Les pages sont lourdes et les tourner fatigue.

– » Voilà voilà, ouvre grandes tes esgourdes. Je cite :

« Je vis la tête de mon homme

Dans un panier, à l’ombre

J’y posai un baiser

Qu’un voleur de panier emporta. »

(Histoire d’amour)

« -Merci vieux !

« – C’est naturel, Beau Gosse ! A ton âge les anges soufflent encore dans les trompettes de la Renommée, bien que celles de Jéricho se soient mutées en trompes de Fallope.

« – On a l’amour qu’on veut, pas vrai ?

« -Deo gratias ! »

Nous glissons sous la porte saint Martin et accédons au cœur de la ville. Les bâtisses en espalier, les rues étroites où les passants se raréfient, la tonalité grise reflétant l’état du ciel -d’ardoise-. Tristesse magique des rues hivernales expédiées à la montagne pour un rude exil afin que plus de vigueur naisse de ses habitants casaniers durant la saison estivale. Illusion touristique sous le soleil de mai quand la vie se compromet à l’ombre frémissante des mélèzes. Douze mois par an suintent ici de ragots près des cheminées. L’étranger ignore que dans l’âtre où se consument chênes et châtaigners les clans, à la veillée, échines glacées et fronts brûlants, causent. Les bûches enclines au ressuage, les fagots embrasant de leurs lueurs exquises ces cadavres sournois, embellissent ce décor rustique. Et nul dans cet habitacle mécanique ne saurait me contredire, je connais trop ce genre de lieux pour ne pas les maudire. Car de bonnes raisons stimulent ma rancœur.

Quand je suis arrivé pour la première fois dans cette bourgade, il y a une dizaine d’années, mes premiers contacts avec les habitants s’établirent par la question : « connaissez-vous monsieur Jügg? ». La réponse était simple : « non, qui est-ce ? ». Alors, adoptant un ton confidentiel, ils me glissaient inlassablement à l’oreille : « vous aurez bien le temps de le connaître, mon bon monsieur, bien le temps… »

Cela était bien vrai. Combien de fois en effet ai-je vu depuis passer dans la rue principale la silhouette décharnée de monsieur Jügg, vêtu d’une antique redingote et d’un haut-de-forme d’une autre époque qui allongeait en démesure la verticalité déjà excessive de son corps, je ne saurais le dire. Personne ne saurait le dire. L’épicier chez qui se rendait régulièrement monsieur Jügg (c’était sa seule démarche en ville) laissait courir toute une foule d’idées sur son compte, racontant qu’il se contentait de tendre au commerçant une liste sur laquelle tous les produits nécessaires étaient inscrits. L’écriture, rajoutait-il encore, ressemblait en tous points à l’homme, longiligne, aigüe et cassante comme l’était son visage ; il avait bien tenté d’extraire quelques paroles de l’être impavide qui lui faisait face, mimant une incapacité à décrypter certains mots, mais monsieur Jügg, d’une main autoritaire, reprenait alors son papier et quittait promptement la boutique. Il n’y revenait que la semaine suivante, présentant la même liste, récrite avec la même fermeté. Une fois acquises toutes les marchandises, il reprenait son papier, réglait la note et repartait sans bonjour ni bonsoir vers son domicile, une petite maison en bordure d’un chemin de halage, sise à la sortie du village.

Monsieur Jügg, racontait-on, s’était installé depuis une quinzaine d’années dans cette chaumière près du canal. Personne ne l’avait vu pénétrer dans ces locaux et seuls les volets ouverts indiquèrent un matin qu’une nouvelle âme avait élu domicile au village. La tenancière du café « Aux Bons Amis », le seul bistroquet local, lançait à qui voulait l’entendre que notre homme était venu de la forêt contigüe à la maison qu’il occupait et qu’en fait c’était le diable en personne, ou du moins un satyre égaré. Elle entretenait la légende tout en essuyant ses verres, ajoutant chaque jour un élément nouveau qui rendait plus complexe, et donc plus mythique, la véritable origine de monsieur Jügg. Aux dires de la patronne, quand il m’arrivait d’aller « Aux Bons Amis » le vendredi soir, l’homme qui masquait le démon portait dans les traits de son visage de minuscules cicatrices qui de jour en jour se répandaient sur son front. Cela constituait pour la patronne un signe certain de la présence du Mal.

AK

Un conte pour enfants pas sages : Rabdalou, le petit loup.

Rabdalou le petit loup.

Rabdalou était pépouz dans la grotte où logeait toute la famille. Dans ce pays lointain qui se nommait le Balkanyland, la meute s’était réfugiée dans les monts escarpés et observait le monde des humains en riant. Quand l’hiver roidissait leur pelage, ils avaient pour habitude, une habitude prise aux hommes, de jouer aux cartes et selon leur humeur, ces cartes étaient soit géographiques, soit ludiques. Ainsi les voyait-on s’affairer autour du jeu des sept familles, quand la neige tombait drue sur les rochers glacés comme l’or qui soudain enrobe des bouchées chocolatées féériques dans la perspective des nouveaux nés qu’à Noël eux-mêmes tenteraient de croquer. La famille était si nombreuse, la grotte si vaste, que chacun au jeu trichait à volonté. Je voudrais le père (mais lequel?), la mère, le fils et le grand-père. La grand-mère (laquelle ?) avait déjà été consommée et la pioche ne validait plus le beurre ni la galette des rois, ni le petit chaperon rouge. Carême, le chef incontesté, prenant ses cartes en main, décrétait le début et la fin de la partie, avant de se réfugier sur la margelle en granite pour y travailler sa stratégie d’envahir puis de dévorer rois, princes, bourgeois obèses et princesses botoxées, dictateurs auto-proclamés sauveurs de la nation, bref tous ces ennemis de la nature animale que l’on pourchassait depuis des siècles.

Rabdalou avait sept mois et ses mâchoires étaient déjà garnies d’un scintillant chapelet de dents capables de croquer un chasseur ou une poupée russe, en fait tout ce qui se présenterait si Carême l’autorisait à descendre dans la vallée, puis à courir vers la ville brillante comme des feus fêtent dans les cimetières saint Elme et ses pets d’artifices. Mais pour l’heure Rabdalou ne possédait que ses rêves pour espace vital, d’autant que la neige traçait les empreintes de ses petites pattes griffues et la meute maintenait un ordre familial où l’évasion était interdite. Comme la grotte ne possédait ni télévision, ni 5G ni réseau social (les faces de boucs étaient stockées dans un repli minéral non accessible aux louveteaux), les petits jouaient aux osselets et écoutaient des chansons douces que leur chantaient des aïeuls qui avaient connu un certain Reggiani, un soir de frimas, jadis. Ils revisitaient aussi de vieilles lectures dans lesquelles on les avait ridiculisé, et Ysengrin dans le clan était perçu comme une insulte. Ce bandit de La Fontaine qui préférait les renards, quel ignoble fabuliste, murmurait-on à table, quand seule la soupe constituait le repas, que dans le ciel les oies de Guinée migraient en Afrique, et que les flamants roses filaient en Camargue boulotter des crevettes pour retrouver leur joli teint printanier. Rabdalou salivait abondamment en les regardant passer au dessus de l’abrupte montagne. Parfois une perdrix des neiges se suicidait dans son museau, ou un lièvre bigleux qui cherchait ses lunettes sans branches que l’on nomme bésicles.

Bizarrement, car elle avait œuvré contre la dynastie des lupus, on vouait dans ces contreforts de montagne avec vue sur la planète celle que l’on nommait « la louve ». Elle avait sauvé deux braillards humains abandonnés dans une cuvette en plastique qui flottait sur le Tibre. Le geste était héroïque, mais les conséquences siècle après siècle, malheureuses pour les loups. Sommés de fuir dans les Apennins, puis les Carpathes, puis chez les mères-grands des campagnes d’Ukraine, jusque dans les caves viticoles du Pic Saint Loup , dans le sud de la France. La louve fut adoubée tant par les hommes que par les loups car dans l’ivresse si l’homme est un loup pour l’homme le loup est un homme pour le loup, raison pour laquelle tout le monde se chamaille depuis deux millénaires.

Rabdalou n’avait cure de tout ceci. Il grandit deux hivers durant et put enfin se sentir apte à mener sa propre vie, ce que chez les humains on nomme en parlant d’un rôdeur ou d’un assassin un loup solitaire. On le vit ainsi parcourir les banlieues des grandes et des petites villes, on le rencontra même dans le désert où un aviateur dessinait sur son calepin un mouton pour un petit berbère blond qui voulait fêter l’Aïd. L’aviateur chassa notre pauvre Rabdalou car il sentait le fennec. Le fennec est ce petit animal à grandes oreilles qui ressemble beaucoup à un lapin mais sans bésicles. Déçu ne n’avoir pu croquer le croquiseur et le mouton et l’enfant, Rabdalou regagna sa contrée du pays de Balkanyland où il ne vit personne. Une rafle avait eu lieu, menée par les chasseurs qui raffolaient de tirer en rafales sur les loups dépourvus de passeports et de passe-droits pour se refaire une santé hors des prisons.

Dans le repli minéral il trouva les faces de boucs bien empilés et en saisit une. Les chasseurs avaient oublié un de leurs émetteurs et du coup Rabdalou put se connecter à la misère du monde et des siens. Il était devenu adulte, avait parcouru des milliers de kilomètres et se retrouvait à son point de départ, sans autre ambition que de vivre librement dans ce pays qui l’avait vu naître. Pourtant il se sentait ridicule, semblable à l’Ysengrin des fables de ce sacripan de La Fontaine, avec ses morales tirées au cordeau. Sur une des cartes géographiques qui jonchaient le sol, piétinées par les chasseurs , il reconstitua le parcours de sa courte vie. C’était une ligne étrange qu’avec un bout de bois calciné entre ses dents il rapporta sur la poussière lisse et froide comme le cahier de notes d’un mauvais élève. Plus il remuait son crayon improvisé, plus une phrase semblait se révéler sur le sol : je t’attends. Face à ce mystérieux message Rabdalou ne sut que penser. Par quelle magie avait-il compris ce langage, cette phrase, lui qui ne connaissait que l’art de survivre et de croquer la vie toute crue et sans formalité ?

Peut-être que quelque part le loup qu’il était était devenu homme. Je t’attends.

Lui qui rêvait enfant de parcourir le monde se trouvait à présent devant la véritable réalité de ce monde : qui l’attendait ? Était-ce la Louve romaine, Carême, la santé défaillante des geôles de Balkanyland, ou ce petit berbère aux cheveux blonds ? Ou n’était-ce pas lui, qui attendait inutilement que les choses viennent sans bouger les petits doigts de sa patte griffue non rétractile ?

Soudain il se souvint de cette phrase entendue dans une grande ville où il avait erré des heures.

Allez, mon p’tit loup, tu montes ?

21 11 2021

AK

Plumitif, plumitive, oiseaux de proies ?

J’ai parfois pensé qu’écrire était comme un chant de nouveau né : le cri primal. Désormais, à l’approche de la mort, j’ai retrouvé la source de tous mes mots perdus, égarés par la jeunesse des brouillons, l’obsolescence des années. Disparaître dans le silence, la dernière aventure de l’épistolier, du désuet, du plumitif qui vole au ras des mots la poésie des laboureurs de temps, qui chaque jour à l’aube retournent la terre le sable et le vent des sentiments, des laboureurs de temps aux mains épaisses qui nourrissent les citadelles, ailes coupées comme des poules nourries de gazoline et de tracteurs serviles qui les empêchent d’entendre le chant des oiseaux, les brames tardifs des cerfs. Tout est rentabilité, tous sont sous contrats. Écrire un livre est en écrire un autre, semer et récolter un champ c’est replanter pour la prochaine récolte.

En fait, il n’y a aucun choix entre le berceau et la tombe. L’enfant est beau, il a du succès auprès des proches, déjà couvert de lauriers le petit braillard. A quinze ans on lui demande « qu’est-ce tu veux faire plus tard ? » Il répond « je voudrais me faire tatouer des plumes sur les bras pour m’envoler d’ici ». Les parents pensent qu’il faudrait lui faire un baptême de l’air en Montgolfière, mais l’ado regimbe et deux ans plus tard, prenant ses jambes à son cou, il s’évade du cercle familial et embauche dans une basse-cour de plumitifs parisiens, où il fait ses premières armes, plutôt à gauche, puis se discrédite car il a employé un mot de trop : silence. Déçu, il erre dans les rues de la capitale, harcelé par les pigeons et les piafs ainsi que par quelques individus qui tentent de lui dérober le petit manuscrit qu’il cache dans sa braguette. Les ailes du destin se réfugient où elles peuvent.

J’ai pensé qu’écrire était un chant de nouveau né, et la vieillesse n’a vérifié qu’un fait : crier donne des ailes.C’est pour ça qu’on les coupe. Mais les cris remplissent aussi les urnes. Rien ne s’envole, si ce n’est les maladies. Blouse blanche du papier sur la ligne éditoriale, silence du clavier sur les maux qui s’affichent à l’écran, plumes d’oiseaux trouvées dans les rotatives ou pilonnage des invendus, écrire un livre est en écrire un autre, semer et récolter un champ c’est replanter pour la prochaine récolte. Tous sous contrat, tous sous contrainte. Se soumettre au bon vouloir des éditeurs, des critiques (« le masque et la plume » que j’écoutais à Paris est devenu à vomir).

Il pleut il fait beau, on se les gèle aussi, les ailes. Mais tant que quelques un(e)s viennent se blottir contre ce petit blog tout chaud, ma foi, depuis bientôt dix ans, j’écris, je raconte, je photographie. En silence.

Quand tous les pays auront construit leurs murs, il n’y aura plus de bibliothèques !

20 11 2021

AK

Où il est question de bouteilles et d’un truc qui n’a pas d’odeur…(la Presse du jour)

Commençons par ce qui n’arrive jamais en Europe, et encore moins en Suisse :

https://www.ladepeche.fr/2021/11/20/video-californie-la-porte-dun-fourgon-blinde-souvre-sur-une-autoroute-les-automobilistes-se-ruent-sur-les-billets-9939569.php?M_BT=117716555769#xtor=EPR-1-%5Bnewsletter%5D-20211120-%5Bclassique%5D

Maintenant, en ce samedi jour sacro-saint de la piquette nommée Beaujolais, une petite vidéo pour trinquer entre les vieux potes (la plupart sont décédés après dégustation) :

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/la-degustation-tres-arrosee-du-beaujolais-nouveau-par-jacques-martin-et-son-equipe

Pour terminer ce tour d’horizon, la supplique d’une bouteille vide (ce qui a permis d’y placer un message au sec) :

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i00006613/police-message-in-a-bottle

Pour les ronchons qui ne boivent que de l’eau, un Dutronc qui en dit long!

Allez, santé (le contraire de Beaujolpif)

Jour d’asphalte (21)

L’hiver est sombre dans la nuit, quand ne s’y reflète qu’un cadavre solitaire, gardien pétrifié de souvenirs dans son balnéario. Panticosa…

Mais que dis-je ? Les promeneurs se sont faits nombreux le long des platanes en enfilade. Près du lac artificiel les familles goûtent un soleil frisquet sous lequel jouent les enfants emmitouflés.Les cascades effervescentes renouent le granite à l’éphémère instant de candeur et de calme. Le restaurant bar et le marchand de cartes postales sont ouverts. Des plantes verdoyent à l’intérieur des thermes clos, colorant d’espoir l’espace gris, terne. L’esplanade permet aux aux curieux nonchalants de flâner, dévoilant ses arrière-lieux et ses escaliers de pierres brutes. Un pont, entre les sapins épars, à un quart d’heure de marche, propose son suspens. Les couleurs bariolées des boutiques à vendre exposent leur gaieté lasse, et ce touriste qui me demande d’un ton badin « ¿ Qué hora es, por favor ? M’arrache un dernier sourire : « ¡Es la eternidad ! »

Balneario de Panticosa

J’écrase mon mégot dans le cendrier encastré dans l’accoudoir. Quatorze heures cinquante. John s’est légèrement recroquevillé sur le volant. Il subodore la route plus qu’il ne la voit, conduit machinalement, bercé par les rugissements du moteur. Les places assises dévoilent leur amalgame de pieds, de bras, de visages éteints, membres qui pendent dans la travée centrale, en quinconce. Un jeune passager s’est installé près d’Eugène Misternal et dort, agité de soubresauts nerveux. Bras ballants sensibles aux moindres nids de poule qui jalonnent le parcours, Gilbert Wark laisse éclore en nuances sa peau, blanchâtre, jaunâtre, verdâtre, blanc-neigeuse, comme si un cyclone tropical avait ravagé sa cervelle durant la nuit. Le sang qui inondait le tapis devait certainement provenir de ses veines ouvertes car, en séchant, il prenait un coloris cendreux.

Gilbert Wark fêtait son vingtième anniversaire à sa façon ; personne ne lui en tiendrait grief, cela était sûr. Toute sa famille avait péri par ses propres mains. Il succombait à son tour, lentement, à la tentation du point de non-retour. Décidé à n’ouvrir les yeux qu’aux premiers bruits de l’extérieur, il imagina le spectacle des témoins pénétrant dans les lieux et découvrant l’horreur qui s’y étalait. Gilbert Wark était persuadé que l’aventure commence lorsque l’on arrive au bout du rouleau, et il venait de se le prouver. Ces intenses moments de cruauté repoussaient les limites de son désespoir et ce territoire d’idées sombres implantait maintenant sa réalité coagulée. Le meurtre était latent, la haine maladive, l’acte instinctif le guérirait instantanément de son mal-être. Les trois corps lardés, un dans le vestibule : son père ; un dans la chambre : sa grand-mère, et le dernier dans la cuisine : sa mère. Ces corps finalement ne représentaient dans son esprit qu’un étrange jeu de fête foraine. Il avouait dans son for intérieur n’avoir pris aucun plaisir à les tuer non, il avait agi dans un état somnambulique, plongé dans un univers de cannes à sucre, quelque part aux Caraïbes…Puis son corps s’était mis à frissonner, comme au contact violent de gouttes telles qu’elles tombent sous forme de hallebardes. Son visage prenait en rafales les coups d’oppression tirés à bout portant, balles rougissant le coton. Alors les machettes se dressèrent, typhon, pluies vengeresses d’esclaves, raz de marée humaine des ghettos. Il faisait une chaleur insupportable dans la maison coloniale.Gilbert ouvrit les yeux. Deux doigts l’aidèrent à relever ses paupières, puis les rabaissèrent sous le soleil torride. Un chant s’élevait dans la plantation, lent et plaintif.

John chantonne à voix basse, tapotant le volant au rythme lancinant de ses souvenirs d’enfant. Quinze heure vingt. Nous allons arriver à Barcanche sous les néons orageux, les acclamations diluviennes. Toute une fanfare divine accorde son allegro furioso dont John restitue les gammes en murmurant. Barcanche, aux remparts à la Vauban, grise sous la bourrasque, bleue sous l’azur, blanche sous son blason de ducale oppression, rouge durant la saison de chasse à l’ours, Barcanche la cité provinciale au cœur du massif montagneux nous voici, conquistadors modernes, montant à l’assaut de tes tours, déjouant l’huile bouillante que vomissent les mâchicoulis dans le moteur de notre invincible machine , nous voici, sous l’étendard joyeux de Beau Gosse, roi d’Abribus, venus semer désordre et barbarie sur ton sol hautain !

AK

Photo d’illustration prise à Bourisp -saint Lary- en 2021 (festival photos exposées dans le village gratuit et festif)

Jour d’asphalte (20)

Puis vint l’hiver, où les gosses alités mangeaient de grosses grippes en forme de cahiers. Beaucoup moururent. Lucrein aussi fut atteint par la terrible maladie. Des scarabées dorés dansaient devant ses yeux gonflés. Il convoitait sans cesse les astres lorsque, la nuit tombée, ses hypothèses géométriques s’unissaient à ses troublantes hallucinations. Cristoflinn convolait en justes noces avec l’Avenir. Du pubis de Lucrein les poils à son toucher frissonnaient. Véronique mourrait sans protection. Il se leva, et encore vacillant sous la fièvre, gagna une nouvelle fois l’ultime étage du bloc immobilier, puis par l’échelle de service, la terrasse. Un clair de lune franc et glacial régnait entre les cheminées et les antennes.

Deux ombres se découpaient, étrangères au lieu. Curieuse parenté, elles étaient là, assises en robe de chambre, contemplant les étoiles. Son vieux fauteuil, blanc de givre, cherchait l’éternité. Il s’y installa, sans mot dire.

Le visage de Cristoflinn, le regard de Véronique, étaient impalpables. Ce qu’il observait, à présent, c’était ces deux visages, et non plus les étoiles. Il comprenait qu’un monde immense secrétait d’encore magiques fleurs, espaces isolés d’une réalité nouvelle. Puis elles le regardèrent à leur tour ; et ce visage où, malgré la lueur blafarde de la lune d’hiver, éclosaient les éphélides, se métamorphosa en galaxie vivante, en errance amoureuse. Mêlant leurs regards dans la vaste prairie où couraient les désirs, ils surent que plus jamais la sécheresse des cœurs ne ferait couler leurs larmes.

Ils restèrent ainsi, jusqu’à l’aube, immobiles. Les gamins de l’immeuble ne troublèrent qu’un instant leur retour dans la cage d’escaliers. Déguisés en indiens ils poussaient de grands cris, sans savoir qu’eux aussi appartiendraient au génocide. Car la quinzaine d’enfants gesticulants, épargnés par la maladie dite des cahiers ne vivaient en fait que leurs derniers instants de joie. Lucrein lui-même doutait de son rétablissement. Les scarabées dorés firent place à d’étranges machines conduites par des hommes en gris. Au-dessus des nuages voltigeaient les satellites, au ras des eaux voguaient les porte-avions. Contre les murs des HLM s’écrasaient les premières rumeurs de la guerre. Cristoflinn un soir ne revint pas. Les gosses, une dizaine, finirent par violer Véronique, et succombèrent des suites de leur acte.

(fin épisode 19)

Lucrein ne descendit plus du haut de l’immeuble où, à présent, il croquait les étoiles. Il sentait bien la terre chanceler sous ses pieds, mais il était trop tard. Les avions s’écrasaient contre son cou, irritations, rougeurs nées du passage d’un rasoir sur ces parties sensibles. Lucrein avalait des constellations entières, et plus la raison lui manquait, plus se propageait la guerre. Il lui trouva certains reflets roussâtres lui rappelant sa mère, et son jardin d’enfant plein de boutons de roses, de scarabées dorés. Le printemps revenait, cela ne faisait aucun doute, mille éphélides sur trois années d’éphémérides ; les morts couraient après leur résurrection. Lucrein se persuadait que rien de tout cela se fut un jour réalisé, que des gosses teigneux se soient grisés de souffrance, que l’amour ait pu naître entre les bras de l’humanité, et qu’enfin la guerre soit finie. Pourtant, nulle étoile ne restait dans le ciel. Et puis il fallait bien qu’il continuât à laver les vitres sales des grandes tours afin que, de Manhattan à la Défense, l’Occident puisse voir qu’ hors de son carcan mouraient chaque jour des millions d’enfants au travail, à la guerre, des innocents de tous âges minés par la famine et l’oppression dictatoriale des bureaucrates.

J’allume une cigarette. Nous sommes replongés dans la grisaille, où se distingue uniquement le maigre filet noir qui nous sert de guide : la route. La descete paraît vertigineuse, et le martèlement du grésil sur le pare-brise aiguise notre perception des gouffres béants que longe le bus. Le visage de John s’assombrit ; sale métier que de chevaucher de telles montagnes russes. Une vieillesse prématurée saisit se traits les plus tendres, et toutes les illusions d’une jeunesse vigoureuse. Il se débat dans le champ clos d’une rencontre intime, fugitive, à l’écart de sa vie. Lieu de rencontre intime comme le fut le Balnéario de Panticosa, à cette époque idéaliste où je pensais encore que l’homme se dévoilerait au profit de son devenir, que la peau de l‘autre accosterait sur un rivage d’exclusivité. L’erreur blessa plus tard ma conviction et dans le déclin se perdit mon identité. La peau témoigne d’un regard, la vision, d’une chair. Fable du chêne et du roseau. Le cannibalisme joue de subtilités : la station thermale fantomatique de Panticosa éclot de son fruit mûr, le fascisme. Car enfin, qui voudrait encore de ces immeubles en pierre de taille burinées par quarante ans de franquisme, sinon moi, vieux gardien des thermes désaffectés ?

Ne plus être fontaine, malgré mes rhumatismes, est-ce avoir perdu la source, la résonance d’un d’un torrent dans ce cirque triste égaré dans la torpeur séculaire ? Les clefs se sont dissipées dans le champ de vision où soixante années de ma vie égrenèrent leurs notes réconfortantes sur la maladie des nobles et des bourgeois. Certes, ma chair déserte les rêves ancestraux ; réjouir les pierres d’une présence monumentale, pour quelle notoriété ?

Architecture de rocs, thébaïde domestique, quand aux crocs font place les chicots, la peau de l’autre adoucit mon transfuge amoureux. Les eaux cristallines du labyrinthe modèlent mon chemin et la haute mer, tout en bas du Vignemale, cette haute montagne, habille mon cercueil de dérives nouvelles. Éléphants, loups, juchés sur les rochers marins, j’écoute les sirènes, chants ternes de la plaine.

Fort rarement du piémont quelques sifflets altiers. Noces de langues. Mes ongles désormais ne rongent plus que mes mes nerfs, tant je me morfonds des cabanons ensoleillés où échouaient nos marches lentes et passionnées dans le cœur des bergers aux rudes bergeries. « Nos », ai-je dit ? Mais à quoi bon gangréner l’ivresse d’amours adolescentes ? A chacun de mes efforts, elle feignait un indolent sommeil. Elle observait la progression de mes doigts sur ses hanches tranquilles. Son col immaculé par de neigeuses lessives m’offrait souvent des détours volontaires, troublant ici ou là un mamelon sur lequel passaient les isards. Puis l’orgueil et l’arrogance gravissaient les ultimes raillères de l’orgasme futile, comblant l’amant fourbu dans sa grandiose étreinte : atteindre l’entité. Alors, la chair tremblante, je redescendais en courant, effrayé de ma témérité, craignant que le spectre de la montagne ne me châtiât. Pourtant, en ces fièvres de sang et d’abruptes morsures, j’inscrivais ces traces de futur qui marqueraient l’avenir de mes pas.

Aujourd’hui, je sais le sens folâtre des vents sur l’horizon des passions. Les pluies diluent ma destinée. La peau de l’autre se gonfle d’un sang par trop traditionnel. Les bâtiments se dressent, issues bloquées sans devenir, lattes de bois cloués sur les chambranles, la citadelle se tait, animal furibond atteint de taxidermie. Ne plus être fontaine, est-ce avoir perdu la source ? Qui l’a asséchée, je ne vois plus couler le moindre filet d’eau. Mes articulations se bloquent, ma pensée vieillit. Les animaux tristes en cohorte s’installent boulevard Rochechouart. L’hiver est sombre dans la nuit, quand ne s’y reflète qu’un cadavre solitaire, gardien pétrifié de souvenirs dans son balnéario. Panticosa…

Mais que dis-je ? Les promeneurs se sont faits nombreux le long des platanes en enfilade. Près du lac artificiel les familles goûtent un soleil frisquet sous lequel jouent les enfants emmitouflés.Les cascades effervescentes renouent le granite à l’éphémère instant de candeur et de calme. Le restaurant bar et le marchand de cartes postales sont ouverts. Des plantes verdoyent à l’intérieur des thermes clos, colorant d’espoir l’espace gris, terne. L’esplanade permet aux aux curieux nonchalants de flâner, dévoilant ses arrière-lieux et ses escaliers de pierres brutes. Un pont, entre les sapins épars, à un quart d’heure de marche, propose son suspens. Les couleurs bariolées des boutiques à vendre exposent leur gaieté lasse, et ce touriste qui me demande d’un ton badin « ¿ Qué hora es, por favor ? M’arrache un dernier sourire : « ¡Es la eternidad ! »

AK

à Almanito, qui me pousse à la roue (du bus!) pour recopier ce texte !

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