Le temps suspendu

Le monde qu’il regardait maintenant en face de lui était tragiquement différent de cette carte postale qu’il avait reçue pendant son adolescence de cette fille dont il était alors tombé amoureux. Ses souvenirs restaient les mêmes, enveloppés dans les saisons du temps ; seul le monde avait changé, d’une manière abrupte, vertigineuse. L’imbécillité, la violence la corruption et le meurtre ne possédaient aucun vestige de ce temps suspendu dans la carte postale. Pourquoi l’avait-il conservée, ce bout de fin carton qui représentait au recto un paysage de montagne aux sommets enneigés ? Sans doute pour les mots écrits à l’encre violette au verso, voire pour le timbre oblitéré qui laissait encore lisible la marque du tampon de la poste. Désormais tout cela était sans importance : le monde qu’il regardait maintenant était tragiquement différent. Le temps avait effacé la jeunesse de cet amour de jeunesse, le carton de la carte postale avait subi les assauts du temps et puis la guerre avait transpercé leurs cœurs adolescents.

Des mots malhabiles de Laura rédigés sur la partie gauche réservée au message ne restait que la marque rosâtre du dessin d’un petit cœur. Stan connaissait ces courtes phrases écrites jadis, et sa mémoire jamais ne s’était éteinte, cinquante ans plus tard il les laissait courir dans sa cervelle, avec une musicalité mille fois différente. Laura, quinze ans au début du conflit, avait été violée un soir, une prise de guerre qui n’avait rien à envier aux bourreaux du Moyen Âge, juste des crétins jetés dans l’enfer d’une cause perdue d’avance. Puis ils l’avaient abattue comme une bête. Lui venait de recevoir la carte postale ; il se rendît de suite à l’adresse du domicile où elle vivait en paix, avec dans la tête les mots évoquant le désir de le revoir et qui sait de l’embrasser. Quand il parvînt à l’adresse indiquée les barbares étaient encore là. Il n’y avait rien à faire, la partie était jouée. Mais les yeux de Stan avaient photographié la scène et le visage des tueurs. Cinquante ans plus tard, leurs visages restaient gravés dans l’argentique de ses rétines. Comme les mots devenus paroles d’une chanson malheureuse, refrain fredonné les dents serrées où seule restait l’encre rosâtre du petit cœur dessiné.

Stan, tout juste seize ans, avait jusque là tout ignoré des guerres, multiples, que les cartographes dessinent sur la planisphère et colorent selon l’intensité des conflits. Mais soudain il s’y trouvait confronté. Laure n’était qu’un fait divers dans un crépitement de balles, de bombardements meurtriers . Le paysage de la carte postale, des montagnes aux sommets enneigés, quelle rigolade ! Pour autant le vent de l’Histoire, cinquante ans plus tard, le faisait réfléchir sur ce qu’était devenu le monde qu’il regardait en face. Une défaite de l’Humanité. Lui-même aurait avoué sous la torture la raison pour laquelle cette carte postale avait tant d’importance pour lui… Elle soutenait les hommes libres et intègres, face aux ennemis pour lesquels tout prétexte était bon pour condamner par oblitération un timbre de voix, un chant de liberté ou un paysage de montagne harmonieux.

La guerre cessa quatre ans plus tard. Cela coïncida avec l’anniversaire de Stan, qui avait alors vingt ans. Ce fut une énorme fête dans les rues pavoisées de drapeaux multicolores, de défilés festifs et de joies partagées. Puis, lentement, durant des décennies, on reconstruisit la ville, l’économie peu à peu redevînt ce qu’elle était jadis, bref sur la destruction guerrière repoussait l’herbe de la liberté retrouvée, les enfants jouaient dans l’innocence et les adultes leur bâtissaient un avenir nouveau. Comme à chaque fois que le monde que l’on a vu en face renaît de ses cendres, cinquante ans plus tard. Stan regardait ce monde nouveau avec les yeux du Passé, et sa vieille carte postale bien qu’usée ne pouvait lui faire oublier ni donner quitus à la barbarie qui avait régné dans le pays cinq ans durant. Depuis, tout avait vieilli, les gens, les animaux, le temps lui-même semblait fatigué, de nouveaux immeubles germaient, des avenues serpentaient et des administrations fleurissaient. Des élections avaient lieu tous les cinq ans, des référendums et des manifestations qui n’aboutissaient à rien, des routines, des grèves, des habitudes, c’était le grand retour au monde d’avant. Puis il y eut le procès. Des journalistes, des enquêteurs privés avaient travaillé dans l’ombre durant des années et retrouvé ainsi quelques criminels de guerre dont les portraits étaient exposés en Une des journaux.

Ces faces abominables avaient également vieilli, mais Stan en reconnut deux spontanément. Il ignorait leurs noms, mais un criminel est reconnaissable, même cinquante ans plus tard. La Presse donnait des noms : Vlad, Sergueï, Lukas, Goliath, Satan, mais qu’importait l’identité de ces bourreaux. Stan parcourut le journal, assis sur un banc public , puis leva les yeux. Le monde qu’il regardait maintenant en face de lui était formidablement différent de cette carte postale qu’il avait reçue pendant son adolescence de cette fille, Laura, dont il était alors tombé amoureux. Un instant il se questionna : irait-il témoigner lors du procès, apportant comme pièce à conviction l’argentique de ses rétines, présenterait-il la carte postale désormais si défraîchie que même le petit cœur dessiné était quasiment devenu transparent ? Pour quoi faire ? La justice condamnerait ces salauds et la vie continuerait hors des prisons où les coupables purgeraient leur peine, mais la peine de Stan restait bien tragiquement différente : on n’oublie jamais un amour de jeunesse.

17 05 2022

AK

Les mardis de la poésie : Marie Krysinska (1857-1908)

Poèmes (et extrait bio) tirés du site : https://www.poetica.fr/

La gigue

Les Talons
Vont
D’un train d’enfer,
Sur le sable blond,
Les Talons
Vont
D’un train d’enfer
Implacablement
Et rythmiquement,
Avec une méthode d’enfer,
Les Talons
Vont.

Cependant le corps,
Sans nul désarroi,
Se tient tout droit,
Comme appréhendé au collet
Par les
Recors
La danseuse exhibe ses bas noirs
Sur des jambes dures
Comme du bois.

Mais le visage reste coi
Et l’oeil vert,
Comme les bois,
Ne trahit nul émoi.

Puis d’un coup sec
Comme du bois,
Le danseur, la danseuse
Retombent droits
D’un parfait accord,
Les bras le long
Du corps.
Et dans une attitude aussi sereine
Que si l’on portait
La santé
De la Reine.

Mais de nouveau
Les Talons
Vont
D’un train d’enfer
Sur le plancher clair.

Marie Krysinska

Valse

Ah! pourquoi de vos yeux
Tant appeler mes yeux,
Et pourquoi d’une folle étreinte me dire
Que tout est puéril
Hors élan de nos cœurs
Éperdus l’un vers l’autre.
Ces lampes claires et ces girandoles
Dévoileraient mon trouble sans doute,
Si je laissais vos yeux
Tant parler à mes yeux.
Vois l’enchantement de cette nuit complice
Et ces roses
Amoureuses
Aux corsages des Amoureuses.
Respirons les aromes charmants
Qui montent de ces fleurs,
Parées comme des femmes,
Et des ces femmes parées
Comme des fleurs.
Enivrons-nous du doux vin
Cher à Cythérée,
Tandis que les violons
Traînent des notes pâmées
Et que les violoncelles sont
Des voix humaines extasiées.
Ne fuyez pas, chers yeux, tes yeux
Abandonnez-vous vaincus et vainqueurs,
Abandonnez-vous, tes yeux à mes yeux.

Marie Krysinska, Rythmes pittoresques

Biographie de Marie Krysinska (extrait)

Marie Krysinska est une poétesse, romancière et musicienne d’origine polonaise. Elle naît à Varsovie le 22 janvier 1857 et meurt à Paris le 15 septembre 1908. Issue d’une famille bourgeoise, son père est avocat et son grand père un homme politique et économiste de renom, elle quitte sa ville natale en 1873 pour suivre des cours au Conservatoire de musique de Paris. Très rapidement elle délaisse les études musicaux pour se concentrer sur la littérature et mener une vie bohème.

Elle fréquente les cercles littéraires et artistiques parisien des « Hydropathes », « Hirsutes », « Jemenfoutistes » et autres « Zutistes », dont elle est la seule femme membre. Pianiste au célèbre cabaret Chat Noir, elle récite également quelques poèmes et elle accompagne au piano les chansons et les poèmes déclamés par ses amis au cours des soirées de la Goguette.

image wikipédia

https://fr.wikipedia.org/wiki/Marie_Krysinska

L’humour loin des mangas : Daniel Goossens, un génie de la bande dessinée.

https://www.radiofrance.com/presse/editions-radio-france-bande-dessinee-la-porte-de-lunivers-daniel-goossens-ed-fluide-glacial

Extrait article :

Vous venez de trouver La Porte de l’univers ! Ne restez pas derrière, entrez, entrez ! Ne frappez pas, celui qui vit là a jeté la clé. Pas la peine de vous essuyer les pieds sur le paillasson de la porte de l’univers : y’en a pas. Accompagnez Robert Cognard dans son combat pour ajouter une brique au mur qui arrête le torrent de la connerie, et vous découvrirez sa vie, ses amours, ses emmerdes… et plus encore : vous découvrirez la-vie-après-la-vie de Cognard ! Les plus grands mystères vous seront révélés ! Le sixième opus va vous étonner !  

Biographie : https://fr.wikipedia.org/wiki/Daniel_Goossens

image wikipedia !

Chinou aussi est un artistou ! (crobard en écoutant Marcus Miller)

Les mardis de la poésie : Khalil Gibran (1883-1931)

Poèmes tirés du site : https://www.poemes.co/

Allez à vos champs

Allez à vos champs et à vos jardins et vous apprendrez

que c’est le plaisir de l’abeille de butiner le miel de la fleur.

Mais c’est aussi le plaisir de la fleur de céder son miel à l’abeille.

Car pour l’abeille une fleur est une source de vie,

Et pour la fleur une abeille est une messagère d’amour,

Et pour les deux, abeille et fleur,

donner et recevoir le plaisir sont un besoin et une extase.


La promesse

Si ma voix devait un jour s’évanouir de vos oreilles,
Et mon amour s’effacer de votre mémoire,
Alors je reviendrai.

Et je parlerai avec un cœur plus généreux
Et des lèvres plus soumises à l’Esprit.
Oui, je reviendrai avec la marée…

Si ce que j’ai dit est vrai,
Cette vérité jaillira d’une voix plus claire,
En des paroles plus proches de vos pensées..
Et si ce jour ne voit pas l’accomplissement de vos vœux et de mon amour,
Qu’il soit alors la promesse d’un autre jour…

Sachez-le, du plus profond silence, je reviendrai…

Juste un instant,
Un simple moment de repos sur le vent,

Et une autre femme me mettra au monde.


PARLE-NOUS DE LA DOULEUR?

PAR KHALIL GIBRAN

Il répondit:

Votre douleur est cette fissure
de la coquille qui renferme votre entendement.

Et comme le noyau du fruit doit se briser
afin que le cœur puisse se tenir au soleil,

ainsi vous devez connaître la douleur.

Si votre cœur pouvait continuer
de s’émerveiller des miracles
quotidiens de votre vie,

votre douleur vous semblerait
aussi merveilleuse que votre joie;

Et vous accepteriez
les saisons de votre cœur,

comme vous avez toujours accepté
les saisons qui traversent vos champs.

Et vous observeriez avec sérénité
les hivers de vos chagrins.

Une grande part de votre douleur
est choisie par vous-mêmes.

C’est la potion amère
avec laquelle le médecin en vous
guérit votre Moi malade.

Ayez confiance en ce médecin
et buvez donc sa potion
en paix et en silence.

Car sa main,
bien que rude et pesante,

est guidée par la tendre main
de l’Invisible.

Et la coupe qu’il vous tend,
bien qu’elle vous brûle les lèvres,

a été faite de cette argile
que le Potier a mouillée

de Ses larmes sacrées.

Extrait de

 2000, Un prophète et son temps (Fides)

image Wikipédia

Biographie : https://fr.wikipedia.org/wiki/Gibran_Khalil_Gibran

Un tartarin de lion.

La dernière fois que j’ai mangé du lion, c’était à Tarascon, chez mon oncle Tartarin. Je ne sais plus à quelle sauce il l’avait cuisiné, mais je me souviens encore très bien de son nez plongé dans quelques grammes de farine et de cette odeur de poudre qu’il nous fit partager dans nos narines. Mireille, son épouse, avait dressé la table comme une artiste de cirque tient son fouet à mayonnaise quand le fourneau rugit. Mireille avait la vocation du dressage, mais ses six chats avaient du mal à obéir sous ce soleil méditerranéen au ciel aussi bleu que ses yeux et de quelques hématomes sur ses bras. Tartarin là-dessus nous racontait que dans le lit, alors que le couple dormait, ses rêves répétaient le recul des coups de fusil que ses rêves négociaient entre deux ronflements de canon partagés sur la même couche.

Nous étions attablés sous un immense platane qui ombrageait la terrasse de ses larges feuilles. Pour compter le nombre d’hôtes assis autour de la table en bois, il fallait commencer par le premier verre de pastis. Ensuite, au fur et à mesure de l’avancée des tournées, inutile. Le village entier n’y aurait pas suffi. Mon oncle Tartarin était un brave gars, un peu vantard, certes, mais qui aimait nous raconter la joie de vivre dans des récits qui sentaient la crotte de lièvres formant de minuscules boulettes, que l’on suit comme les gosses jouent aux billes, dans les herbes mises à plat, qui deviennent à force de passages, des pistes. Il évoquait souvent l’éloquence de ses cartouches dans les petits matins, quand la brume jette encore les dernières rosées sur l’aube naissante. Il nous racontait parfois qu’après une nuit de fête adolescente il s’était enfui au bord d’un bois et avait surpris des biches. Et ce renard, à deux mètres de lui, lui immobile et le goupil étonné le regardant dans les yeux avant de s’enfuir. Animal qu’il avait ce matin là revu sur trois espaces différents, guettant les poules qui s’éveillaient dans la cour.

Mais ses plus beaux souvenirs restaient imaginaires. Combien de cocus éminemment cornus avait-il occis, sa cervelle en ignorait le nombre, et nous, par amusement, le questionnions : des noms des noms ! Nous pensions le prendre en défaut, car le repas s’achevait et nous étions tous ivres. Il se leva, chancela légèrement et alla dans la maison. Il en revînt, un petit calepin en main. Il l’exhiba devant l’assemblée, bras levé et sourire aux lèvres. Voici la liste, mais elle n’est pas exhaustive, nous dit-il.

Sans dévoiler les noms que contenait ce carnet (propriété exclusive des héritiers), nous pûmes lors de ce repas consulter le fameux calepin. Une liste impressionnante de dictateurs, d’autocrates et de financiers véreux de ministres corrompus et de menteurs invétérés y figuraient. L’oncle Tartarin n’avait pas menti, nous avions bouffé du lion, du vrai, du lion croqueur de bouffons. Cependant il nous rassura : des lions, il en restait assez sur la planète pour dévorer les derniers salauds, fussent-ils munis de missiles nucléaires.

07 05 2022

AK

Souvenir d’une saison dans les vignes. (le con du Gard)

Des fois, sans paraphraser Jourd’hui, je me lève tard. Mes idées sont encore endormies, mais je pose d’abord mon pied gauche sur le faux plancher, pour entretenir une relation plus stratégique, plus spirituelle, avec mon pied droit, ce grand fainéant qui investit mes pantoufles en hurlant « debout, c’est ton tour de préparer le petit déj’ ». Tout comme je ne retourne pas ma baguette de pain ni ne dirige un couteau sur la table en direction de ma compagne, sauf quand je suis ou pourrais être en colère car le rôti de bœuf est froid et les frites trop cuites. Mais dans un autre monde, ignoré des enfants de moins de cinquante ans, la poésie régnait.

Comme les pommes de Guillaume Tell se refusaient du côté de Martigny, ma compagne (Zab) et moi sommes redescendus en France, empruntant pour ce faire un petit chenillard avec vue sur le glacier du Mont Blanc (?). Ainsi finîmes nous par atterrir à Alès, cité charmante. Là, nous ouvrîmes une carte routière et notâmes une dizaine de villes pouvant nous emmener plus loin que ce café où nous étions, un poil désargentés. Dix villes furent inscrites au crayon, chacune pliée dans un bout de papier, à la pioche. Béziers, Montpellier, Sète, Uzès, bref tout ce pays du sud dont ne voulaient pas les helvètes. Nous avons pioché : Bagnols sur Cèze . Un type rencontré dans un café nous a offert de nous loger. Mais je crois que nous avons dormi dehors, son adresse était bidon. Le lendemain nous avons trouvé du boulot. Dans un petit domaine viticole. Les vendanges se faisaient à la main, à l’époque. Le nom de la commune était prédestiné : Connaux.(c’est vérifiable). Nous avons pu être embauchés, Zab et moi, pour environ le mois que nécessitait la coupe dans les parcelles.

Les différentes personnes qui taillaient les grappes, celles qui les transportaient dans la hotte et les versaient dans la remorque étaient de la famille ou des amis proches, des villageois enjoués. Nous, qui ne faisions pas partie du cercle, tentions de ne pas écouter le patron, pied-noir d’une quarantaine d’années, raciste et homophobe, dont les parents avaient subi les affres de l’Algérie rendue à l’indépendance. Mais deux blancs coupaient les grappes et c’était bien ainsi. Nous logions dans une pièce assez simple. J’ai oublié si nous étions nourris, je ne crois pas, mais nous avions à disposition une belle cafetière jaune, de ces cafetières dont on remplit le module supérieur de café, puis dont l’eau chauffée dans une bouilloire rustique est reversée dans le pot, par filtration. Faire bouillir l’eau et la verser ensuite dans la partie supérieure contenant le café. Simple et efficace, pas du jus de chaussettes.

Le propriétaire, notre patron donc, était con, mais correct. Tous travaillions bien, autant les femmes d’entre deux âges du pays que les quelques jeunes adultes du voisinage, un environnement comme il convenait à l’époque aux gens que personne ne venait contrarier. Dans les rangs de vigne nous nous éloignions, tant que faire se peut, des diatribes du gaillard, et le vent, le ronflement du tracteur, chassaient de nos oreilles bourdonnantes les propos indécents. Comme d’habitude (!) nous remplîmes notre contrat. Le patron nous serra la pogne et nous remît un chèque chacun : nous étions riches !

Alors, que peut-on faire à Connaux un vendredi ? Eh bien, c’était simple : nous sommes allés à la Poste ouvrir notre premier livret de caisse d’épargne. Il n’y avait pas encore toute cette bureaucratie qui recule l’immédiateté des démarches. Nous sommes ressortis, le livret oblitéré en main. Je crois qu’il était rouge, sans en être sûr, mais c’est un détail. Nous étions heureux d’en avoir terminé avec ces sécateurs, ces seaux et ces hottes, avec ce blablateur de Connaux, bon patron je le répète. Nous sommes partis le lendemain. Dans notre sac à dos une antique cafetière somnolait, jaune comme cet or que nous avions gagné à la sueur de nos fronts, de nos mains, et de notre liberté à nouveau retrouvée.

07 05 2022

AK

PS : arrivé à l’heure de la retraite, tous ces petits boulots agricoles (tabac, vendanges (4), maïs tri des semences travail de nuit en usine et récolte en banlieue parisienne de maïs semences) ont pris plus d’un an de ma vie. Mais zéro point supplémentaire pour le calcul de ma pension de retraite. Celles et ceux qui y ont consacré leur vie, les ouvriers agricoles, au bout de leur chemin ne mangent que des cailloux. C’est ainsi.

Un petit bout de vécu…

Une histoire vraie, qui s’en souvient ?

Ce petit bout de vécu (un peu altéré par le temps) m’est venu ce midi, en écoutant une question du jeu des mille euros, sur France Inter. Le questionneur était de Thann, ce qui a enclenché ma mémoire, un clic dans ma cervelle a fait éclore cette histoire qui suit :

Zab et moi nous trouvions en Alsace, du côté de Strasbourg, cherchant du travail. Une offre d’emploi s’est présentée, à laquelle nous avons répondu : employés agricoles pour le ramassage du tabac, à Thann. Nous avons obtenu le boulot. Démarrage lundi. La veille, nos employeurs, un couple d’une quarantaine d’années, nous a donné gratuitement un petit logement, dans le corps de ferme. Très correct. Nous pourrions même utiliser les bicyclettes de la maison pour nous balader le week-end ou le soir, après les heures ouvrées. Cool. Sauf que le travail était dur, éreintant.

Il consistait à ramasser des branches de tabac qui, cette année-là, était disaient nos agriculteurs, exceptionnelle. L’outillage était simple : un employé à la conduite du tracteur, une remorque harnachée sur les bords de rambardes métalliques où s’alignaient une ribambelle de linteaux cloutés sur lesquels deux autres gars de la ferme suspendaient les pieds de tabac que nous leur tendions bras levés, métronomiquement. Le tracteur avançait lentement, mais dans la remorque les deux, le patron et l’ ouvrier, rythmaient l’avancement de la récolte, sans défaillance. Les branches bien feuillues mesuraient deux mètres, et nous devions en ramasser deux chacun, soit quatre, au rythme de l’avancement du tracteur et de l’agissement des deux énergumènes qui avaient dégoté une main d’œuvre jeune et peu payée. Mais à cette époque nous étions jeunes et la liberté nous obligeait, pour quelques semaines, à entretenir ce goût vivace que nous retrouverions plus tard en touchant quelques ronds.

La récolte durait un mois. Au début, nous étions fracassés de fatigue, de gestes que nous ne connaissions pas. Le tabac, on le fumait, on ne le récoltait pas. Partir visiter les alentours à vélo, au début, nous fut impossible, tant nous étions crevés, comme des pneus subissant les clous mal ajustés de matelassiers diaboliques sur notre sommeil torpide. Quinze jours plus tard nous pédalâmes dans ce joli pays. Nous avions pris le pli, le geste mécanique qui satisfaisait notre patron et son épouse. Ils étaient charmants, tout allait bien. Jusqu’à ce troisième dimanche, quand le couple nous laissa seul dans la ferme. Toutes les portes étaient verrouillées, sauf celle de la cave. Le dimanche, comme partout, les commerces sont fermés, et souvent loin quand on vit en périphérie, que les vélos n’ont pas envie d’être chevauchés par de jeunes ouvriers payés à en chier toute la journée.

C’est beau, la jeunesse. Et ça à soif de vivre, de s’en enfiler dans le gosier quand le chais est ouvert et l’exploitant parti promener sa belle dans les vignes du seigneur, les auberges locales et les biscuits en peaux de porcelaine. La porte ouvrait sur la magie d’une réserve d’au moins une centaine de bouteilles parfaitement rangées. Au hasard, j’en ai prise une. Délicieuse. Elle accompagnait élégamment le temps ensoleillé et l’espace libre que la ferme nous offrait, sans ses propriétaires. Il ne nous restait qu’une semaine pour remplir le contrat et toucher l’argent mérité.

Le lundi, dans l’après-midi, le patron arriva. Il était furax : nous avions volé une bouteille de vin (blanc, de mémoire). Oui. Je reconnus que nous l’avions posée au pied du lit, ou dans un endroit culpabilisant après l’avoir bue. Je ne reconnus pas que nous avions fait l’amour, Zab et moi, en satisfaisant nos passions ni le glissement harmonieux de ce liquide durant nos ébats amoureux. C’était inadmissible. La confiance était rompue. Certes. Mais hormis le travail quotidien, que nous laissaient-ils sinon d’être de vils gardiens de leur patrimoine ?

Nous passâmes la dernière semaine à récolter les hautes et lourdes tiges ; les yeux du fermier nous incendiaient chaque fois que nous lui tendions les branches épaisses et garnies de belles feuilles, amples et larges, qu’il accrochait à la remorque. Cinquante ans plus tard, je me suis amusé de me rendre compte, comme Zab, que le tabac ne nous a pas encore tués. Et qu’on fume encore. Seul ce souvenir est parti en fumée. Il ne faudrait plus écouter la radio nationale. Mille euros, entre midi et deux, c’est bien le prix de nos vieux souvenirs.

05 05 2022

AK

Nous vivons dans un monde formidable ! (mais non, je rigole)

Mais non, je rigole

Quelques cinglés délirants font peser sur nos têtes et dans nos esprits l’idée d’une apocalypse planétaire, il leur suffirait d’appuyer sur le buzzer fatidique. Boum, des millions de morts et d’immenses déserts radio-actifs dans lesquels toute végétation, toute faune a disparu (sauf les fourmis) !

Une infographie diffusée par la télévision d’Etat russe affirme que la capitale française pourrait être touchée en 200 secondes par une tête nucléaire de dernière génération. Ce chiffre est faux, et le Satan 2 est encore en phase de test.

Source ; Libération (Check News)

photo article Libé

Mais non, je rigole !

Le Financial Time affirme que des dignitaires chinois auraient rencontré les représentants de banques nationales et étrangères pour se parer à d’éventuelles sanctions économiques comparables à celles subies par la Russie. En cas de conflit avec Taiwan?

Tiens, si on s’y mettait aussi, vu le bordel ambiant ?

Meuh non, je rigole !

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Au Mali, la dictature militaire préfère la Walkyrie de Wagner à la Vache qui rit européenne. Normal, rien ne vaut le lait de chamelle en comparaison du lait d’ânesse.

Mais non, je rigole.

La corne de l’Afrique va connaître, en fait connaît déjà la famine. On en parle peu.

« Du sud de l’Ethiopie au nord du Kenya en passant par la Somalie, la Corne de l’Afrique fait face à une sécheresse qui alarme les organisations humanitaires, avec près de 20 millions de personnes menacées par la faim. Dans ces régions où la population vit majoritairement d’élevage et d’agriculture, les trois dernières saisons des pluies depuis fin 2020 ont été marquées par de faibles précipitations, venant s’ajouter à une invasion de criquets qui a ravagé les cultures entre 2019 et 2021. Un mois après le début théorique de la saison des pluies, « le nombre de personnes qui ont faim en raison de la sécheresse pourrait monter en flèche, passant de l’estimation actuelle de 14 millions à 20 millions en 2022 », déclarait en avril le Programme alimentaire mondial (PAM). 

Source (si on peut dire) : France infos

Pas du tout rigolo, là non plus !

De l’autre côté de l’Atlantique, Haïti, pays du marasme permanent :

Haïti : Où donner de la tête ?

EDITORIAL –Où donner de la tête ? Chacun doit se poser cette question de nos jours. Chacun se pose cette question. D’une heure à l’autre, vous pouvez passer d’habitant d’un quartier tranquille à refugié en quête d’un abri, sur une place publique ou chez un ami. D’entrepreneur prospère à ancien détenteur d’une usine, d’une entreprise, d’une boutique ou d’un étal. Depuis 11 mois à Martissant, la guerre des gangs fait rage.11 mois que Martissant vit au rythme des détonations et des annonces de carnages. La peur a remplacé la paix à la sortie sud de la capitale. Depuis le 24 avril,…

Mais non, on ne se marre pas à Martissant

source : Le Nouvelliste.

Les États unis et la connerie permanente qui dure depuis la guerre de Secession. Retour au puritanisme de façade :

Le possible renversement de l’arrêt Roe c. Wade par la Cour suprême des États-Unis fait craindre le pire pour le droit à l’avortement dans la moitié des États américains. L’intervention demeurerait accessible dans une dizaine d’autres États au minimum, mais la situation pourrait être difficile pour les femmes vivant dans le sud et le centre du pays, spécialement dans les classes moins aisées, qui seraient les plus pénalisées par les nouvelles lois.

Source : La Presse (Canada)

Mais oui, les ricains sont des cons, et ça ne donne pas envie de rire. Moralité : mieux vaut s’arrêter là pour aujourd’hui…

04 05 2022

AK

Les mardis de la poésie : Albert Samain (1858-1900)

Poème tiré du site : https://www.poetica.fr/

Bacchante

Albert Samain

J’aime invinciblement. J’aime implacablement.
Je sais qu’il est des coeurs de neige et de rosée ;
Moi, l’amour sous son pied me tient nue et brisée ;
Et je porte mes sens comme un mal infamant.

Ma bouche est détendue, et mes hanches sont mûres ;
Mes seins un peu tombants ont la lourdeur d’un fruit ;
Comme l’impur miroir d’un restaurant de nuit,
Mon corps est tout rayé d’ardentes meurtrissures.

Telle et plus âpre ainsi, je dompte le troupeau.
Les reins cambrés, je vais plus que jamais puissante ;
Car je n’ai qu’à pencher ma nuque pour qu’on sente
L’odeur de tout l’amour incrusté dans ma peau.

Mon coeur aride est plein de cendre et de pierrailles ;
Quand je rencontre un homme où ma chair sent un roi,
Je frissonne, et son seul regard posé sur moi
Ainsi qu’un grand éclair descend dans mes entrailles.

Prince ou rustre, qu’importe, il sera dans mes bras.
Simplement – car je hais les grâces puériles –
Je collerai ma bouche à ses dents, et, fébriles,
Mes mains l’entraîneront vers mon lit large et bas.

La flamme, ouragan d’or, passe, et, toute, je brûle.
Après, mon coeur n’est plus qu’un lambeau calciné ;
Et du plus fol amour et du plus effréné
Je m’éveille en stupeur comme une somnambule.

Tout est fini ; sanglots, menaces, désespoirs,
Rien n’émeut mes grands yeux cernés de larges bistres
Oh ! Qui dira jamais quels cadavres sinistres
Gisent sans sépulture au fond de mes yeux noirs ! …

Vraiment, je suis l’amante, et n’ai point d’autre rôle.
Dans mon coeur tout est mort, quand le temps est passé.
Ma passion d’hier ? … c’est comme un fruit pressé
Dont on jette la peau par-dessus son épaule.

Mon désir dans les coeurs entre comme un couteau ;
Et parmi mes amants je ne connais personne
Qui, sur ma couche en feu, devant moi ne frissonne
Comme devant la porte ouverte du tombeau.

Je veux les longs transports où la chair épuisée
S’abîme, et ressuscite, et meurt éperdument.
C’est de tant de baisers, aigus jusqu’au tourment,
Que je suis à jamais pâle et martyrisée.

Je sais trop combien vaine est la rébellion.
Raison, pudeur, qui donc entrerait en balance ?
Quand mes sens ont parlé, tout en moi fait silence,
Comme au désert la nuit quand gronde le lion.

Oh ! Ce rêve tragique en moi toujours vivace,
Que l’amour et la mort, vieux couple fraternel,
Sur mon corps disputé, quelque soir solennel,
Comme deux carnassiers, s’abordent face à face ! …

Qu’importe j’irai ferme au destin qui m’attend.
Sous les lustres en feu, dans la salle écarlate,
Que mon parfum s’allume, et que mon rire éclate,
Et que mes yeux tout nus s’offrent ! … Des soirs, pourtant

Je tords mes pauvres bras sur ma couche de braise.
Triste et repue enfin, j’écoute avec stupeur
L’heure tomber au vide effrayant de mon coeur ;
Et mon harnais de bête amoureuse me pèse.

Mes sens dorment d’un air de félins au repos…
Mais leur calme sournois couve déjà l’émeute.
Déjà, déjà, j’entends les abois de la meute,
Et je bondis avec mes cheveux sur mon dos !

Oh ! Fuir sans arrêter pour boire aux sources fraîches,
Pour regarder le ciel comme un petit enfant…
Le ciel ! … l’archer est là souriant, triomphant ;
Et, folle, sous la pluie innombrable des flèches,

Je tombe, en blasphémant la justice des dieux !
Aveugle et sourde, hélas ! Trône la destinée.
Et mon âme au plaisir féroce condamnée
Pleure, et pour ne point voir met ses mains sur ses yeux.

Mais écoutez… voici la flûte et les cymbales !
Les torches dans la nuit jettent des feux sanglants ;
Ce soir, les vents du sud ont embrasé mes flancs,
Et, dans l’ombre, j’entends galoper les cavales…

Malheur à celui-là qui passe en ce moment !
Demi-nue, et penchée hors de ma porte noire,
Je l’appelle comme un mourant demande à boire…
Il vient ! Malheur à lui ! Malheur à mon amant !

J’aime invinciblement ! J’aime implacablement !

Albert Samain, Symphonie héroïque

Biographie : https://fr.wikipedia.org/wiki/Albert_Samain

Quand on habite dans un petit bled…

Quand on habite dans un petit bled de 3000 habitants à 800 kilomètres de la capitale (un peu moins par le train, mais vu le retard que celui-ci prend, tant à l’aller qu’au retour, question temps de transport c’est kif kif…) les occasions sont rares de découvrir des spectacles et il faut se contenter de regarder sur son petit écran ce qui se passe, quand les représentations arrivent en bout de ligne ou à la fin des temps. Qu’importe alors que l’on visionne des artistes dont les sketches datent de la veille ou de quelques années, l’essentiel est d’apprécier ce qui se présente. Le temps ne peut rien à l’affaire, tant certains restent dans l’encyclopédie des meilleurs humoristes, et ils sont rares (et l’encyclopédie de monsieur Cyclopède en fait foi).

Ainsi ai-je pu revoir le spectacle de Fellag, qui date de 2001. Excellent de bout en bout, mais trop long à exposer dans le petit format d’un blog (1h47). Donc, en ce premier mai qui ignore ce à quoi l’avenir nous destine, voici quelques extraits de son spectacle : « bled runner ». Les amis de Zemmour apprécieront -ils qu’un arabe ait plein d’humour?

Plus sur Fellag : https://fr.wikipedia.org/wiki/Mohamed_Fellag

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