Les mardis de la poésie : Oswald Durand (1840-1906)

Dédicace

Poème tiré du site : http://www.dadychery.org/2011/12/30/two-poems-by-oswald-durand/

À M. Demesvar-Delorme, à Paris

Votre élève d’hier, aujourd’hui vous convie
À faire un bon accueil à ses Rires et Pleurs;
À les prendre en pitié, quoique dans votre vie,
Les rires étaient souvent fuis devant les douleurs.

J’ai chanté nos oiseaux, nos fertiles campagnes,
Et les grappes de fruits courbant nos bananiers,
Et le campêche en fleurs parfumant nos montagnes,
Et les grands éventails de nos verts lataniers.

J’ai chanté notre plage où la vague se brise
Sur les pieds tortueux du raisinier des mers;
Nos sveltes cocotiers, qui prêtent à la brise
Des sons purs qu’elle mêle au bruit des flots amers.

Puis, la joie et l’amour, aux radieux visages,
Avant devant mes yeux fait luire leur beauté,
Je faillis oublier — nous sommes si peu sages! —
Qu’il fallait s’éveiller dans la réalité.

À quel autre qu’à vous dédirais-je ce livre,
Oiseau de notre sphère, a votre souffle éclos
Ces pages qu’au lecteur insouciant je livre,
Comme le ruisselet aux mers livre ses flots?

À quel autre qu’à vous qui fûtes notre maître,
Et, plus tard, notre guide et notre conseiller,
À quel autre qu’à vous qui les avez fait naître,
Dedirais-je ces vers que d’autres vont railler?

Sur la plage où du flot on suit les folles danses,
Quand vous alliez rêver un volume à la main,
Du chantre de Milly les douces « Confidences »
Vous inspiriez des chants redits le lendemain.

Et, tandis qu’à vingt ans, en lisant Lamartine,
Dans votre coeur, pour lui, naissait l’amour sacré,
Malgre nos dix printemps, dans notre âme enfantine,
Votre nom grandissait de prestige entouré

Enfant, nous ecoutions, l’âme sereine et gaie,
En sons harmonieux votre coeur s’épancher;
Ces vers que, maintenant, notre lèvre bégaie.
Pour vous dire merci, vont bien loin vous chercher.

Journaliste, tribun, puis chantre de nos gloires :
Ignace Nau, Milscent, Boisrond, Coriolan.
Votre nom est resté dans toutes les mémoires,
Tous les coeurs, vers le vôtre, ont pris un noble élan.

Les flots vous poussent loin de la rive chérie,
Mais de nos coeurs, ami, rien ne peut vous bannir.
Je fous offre ce livre, écho de la patrie,
Dont l’exil rend encor plus cher le souvenir.

Ne vous étonnez pas si, jusqu’en cette France
Où votre nef s’endort loin des vents querelleurs,
Compatriote aimé, grandi par la souffrance,
J’ose vous égayer de mes Rires et Pleurs.

Oswald Durand est né au Cap-Haïtien en 1840. Il a perdu ses parents lors du tremblement de terre de 1842 et a été élevé par sa grand-mère à Ouanaminthe. Son éducation formelle a pris fin après deux années d’école secondaire (lycée), et il était en grande partie autodidacte. Durand a travaillé comme ferblantier jusqu’à ce que Demesvar Delorme l’encourage à soumettre sa poésie aux journaux. Durand a passé un certain temps en prison en 1883, mais a ensuite été député pendant six mandats consécutifs. Plus tard, il a travaillé comme éditeur du principal journal du pays Le Moniteur et une revue satirique Les Bigailles. Il a reçu des funérailles d’État à sa mort en 1906 après avoir été honoré pendant un an d’une pension du gouvernement haïtien.

Un peu plus, qui vaut beaucoup (pour moi) :

https://jfjpm.blogspot.com/2011/12/un-beau-peme-doswald-durand.html

Un beau poème d’Oswald Durand

Tiré du recueil de poèmes Rires et Pleurs.
                                                 ***
SI!

Si je connaissais l’Italie,
Où Raphael fit ses tableaux :
Florence, où la douleur s’oublie ;
Venise, où brillent les falots ;
Chantant alors la barcarole,
Sitôt qu’arriverait le soir,
J’aimerais dire à ma frivole :
Allons rêver dans ma gondole,
Là-bas, auprès du vieux manoir ! »

Si je connaissais les Espagnes :
Madrid, avec sa senora ;
Séville et ses blondes campagnes ;
Grenade où brille l’Alhambra ;
Le soir, lorsque l’heure s’envole,
Faisant frissonner le roseau.
Je dirais à mon Espagnole :
Allons causer au pied du saule,
Là-bas, au bord du clair ruisseau ! »

Puis les castagnettes d’ivoire,
Des bois réveilleraient l’écho ;
Les filles au corset de moire
Viendraient chanter le boléro ;
Alors, dans ma crainte jalouse,
Voulant pour moi seul ses grands yeux,
Je dirais à mon Andalouse :
« Allons danser sur la pelouse,
« Là-bas, où les cœurs sont joyeux ! »

O Suisse, pays de mes rêves !
Si je connaissais tes villas,
Tes lacs et leurs riantes grèves,
Tes bois parfumés de lilas ;
Je pourrais oublier l’Espagne,
Venise, aux somptueux palais,
Et je dirais à ma compagne :
« Allons dormir dans la montagne,
« Là-bas, où sont les vieux chalets !

Mais, je ne connais que nos mornes
Où se penchent les bananiers ;
Nos cieux, nos horizons sans bornes,
Nos bois, nos zéphyrs printaniers.
Le soir, quand le vent se pavane,
Courbant nos joyeux champs de riz,
Je dis alors á Marianne :
« Allons aimer dans la savane,
« Là-bas, sous les manguiers fleuris ! »

PUBLIÉ PAR DR. PIERRE MONTÈS 

( photo de la vignette article : masque de Chinette pour ses gamins du théâtre)

Jour d’asphalte (11)

(Nous avons atteint les premières pentes des collines et dans la succession de virages dans lesquels nous brinquebalons, impossible de dépasser cette vieille guimbarde pilotée par un nain octogénaire, sourd aux invectives réitérées de John. Celui-ci enrage de la perte de temps subie par l’excès de lenteur de cette caisse à savon. Finalement nous parvenons à la doubler, dans un concert de rugissements mécaniques, d’injures et d’avertisseur. Onze heures trente. Nous approchons de Ballup, après avoir parcouru cent soixante dix kilomètres.)

Petite ville limitrophe de la région des plaines, Ballup est une citadelle prospère et agricole où se rendent chaque semaine des dizaines de fermiers, maquignons, pour vendre leur production, leur bétail, et engraisser les banques. Gros bourg enrichi par les grasses terres alentour, habité par des générations de sédentaires au teint rougeaud tel est Ballup où nous gagnons sans encombre la gare routière, déserte en ce lundi matin. Je saute du bus et ouvre la soute à bagages. Deux gros colis à déposer. Un des employés, Boog, sort du bureau des messageries et vient à ma rencontre. Je lui lance un « salut Boog ! » auquel il répond :

« -Aye Rudolf aye John ! Vous nous apportez enfin les fameux colis ! »

John sort à peine son nez du bus.

« – Pourquoi fameux ? Demandé-je.

« -Eh bien, ce sont les tuyaux indispensables à la bonne marche du PMU ballupain.

« – Toujours ton vieil humour, Boog !

« – Mais c’est vrai les mecs ! Ces tuyaux servent à la bascule qui pèsent le bétail et les chevaux de trait les jours de marché , et les jockeys, quand il n’y a pas de marché.

« – Mais il n’y a pas d’hippodrome ici, dis-je, si mes souvenirs sont bons. »

Boog nous fixe d’un œil complice, et susurre d’un ton confidentiel :

« – L’hippodrome est dans l’escalier.

« – …

« – C’est là qu’ont lieu les courses d’hypocondriaques ; on les fait courir harnachés comme des chevaux, et on parie dans leur dos. C’est illégal, mais c’est bon pour leur santé et pour nos bourses, pensez ! Quand ils arrivent au sixième étage, continue Boog en m’indiquant du pouce l’immeuble qu’il a quitté à regret tout à l’heure, et qu’ils se rendent compte qu’ils en étaient capables, quelle euphorie, mieux que la psychanalyse ! »

Nous nous marrons. Puis je regrimpe dans le Pullman, laissant Boog hilare sur le quai. La portière se referme en s’essoufflant, cependant que deux ou trois passagers s’agitent, faisant quelques allers-retours dans le couloir central avant de regagner leur siège. Le voyage commence à être longuet pour certains. Nous traversons prestement Ballup, non sans saluer au passage l’imposante statue en bronze de la célébrité locale. Ce n’est plus un geste rituel, mais un simple automatisme. John apprécie beaucoup de faire la nique aux statues, cela le met de bonne humeur pour quelques quarts d’heures. S’il pouvait appuyer sur toutes les sonnettes de la rue que nous empruntons, il le ferait en jubilant, et sans se gêner, un vrai gamin !

« – Toujours aussi taciturne ce con de Boog ! me dit John. A peine s’il a sorti sa carcasse molle hors de son bureau ! »

Je ne réponds rien. Il enchaîne :

« – Il est comme tous ces gens qui ne savent pas profiter de la rue. Regarde-les trotter ! Sans cesse à essayer de devancer leurs pas et pas un pour s’arrêter dans le flot, humer l’air et se dire « ce quartier est vraiment pourri ! », et changer de domicile, de région, pas un Rudolf, crois-moi. Nous notre boulot implique une constante bougeotte. Même lors de nos étapes nocturnes nous continuons à nous remuer, ne serait-ce que par curiosité, solitude, que sais-je ? Moralité : nous avons des tronches de poètes ! Toi Rudolf tu as trente quatre ans, mais sais-tu que tu n’en parais que la moitié ?

« – N’exagérons rien !

« – Si sin dix sept ans ! Certes ton système pileux est très développé pour ton âge, mais pour le reste tout colle : timidité d’introverti parfaite, peau translucide picotée de points noirs et de petits boutons d’acné, menton en galoche et imagination branquignole ! »

Je souris de ce portrait hâtif que Beau Gosse vient de brosser. Il ne correspond à rien de précis, mais son lyrisme duveteux m’émeut. Chercher l’autruche. Soudain, John se précipite pour hausser le son de la radio. «  Écoute çà ! «  s’exclame-t-il , réjoui. Il jubile. Un archétype de rock’n roll ringard passe sur les ondes. Il en raffole. Il s’excite sur son siège, pendant qu’une voix exulte par le haut parleur :

« Marcel tu n’es pas à l’heure

«  Tu dois encore te faire du beurre

«  Avec la machine à chewing gum

«  Non Marcel tu n’es pas un homme ! »

La musique se déroule dans un rythme endiablé, mêlant riffs de guitares et roulements de tonnerre drumiques. John se plie en quatre de plaisir alors que file un second couplet :

« Pour un terroriste ça la fout mal

« D’attenter à la pudeur des mâles

«  Alors Marcel arrête de remâcher

« Tous ces fantasmes, faut cravacher ! »

Heureusement pour mes oreilles une ligne à haute tension bordant la route perturbe les ondes hertziennes suffisamment longtemps pour que John se calme et rabaisse à un niveau normal la sonorité du poste. Il est juste midi. Flash d’informations. La speakerine débite ses banalités quotidiennes : suite d’un procès retentissant, mesures sociales et fiscales du gouvernement, conflits endémiques un peu partout dans le monde. Chronique faits divers, un homme a tué sa femme en l’étouffant de prévenances semble-t-il, puis s’est constitué prisonnier au commissariat de quartier. John rigole encore. Des histoires pareilles, chacun d’entre nous peut en être le héros. Quel intérêt de raconter un crime passionnel sans tenter d’en expliquer les motifs, la supercherie de l’acte déguisant la profondeur du geste ? L’auditeur se soumet à deux écoutes qui lui échappent. D’un côté la politique, internationale ou intérieure, aux déguisements subtils et hermétiques, ronds de jambes et dessous de tables, de l’autre l’aspect social coincé dans son mythe de superbe tragédie, et dont l’existence ne se traduit que par la théâtralité. Sous prétexte d’informer on statufie la pensée unique dans le bronze du non-vivre.

Un aboiement de chiot dans le couloir me distrait. Un homme transbahute en effet, dans deux petites malles en osier un chiot et un chaton. Pauvres bêtes soumises non seulement à l’homme mais aussi à ses inventions. Combien ce petit chien dans la vitrine ? Mais c’est votre fils, madame !

AK

Description de cette image, également commentée ci-après
Image wikipédia (Hypocondrie, peinture de Daumier)

Jour d’asphalte (10)

 (Mon crâne oscille dans les brumes du sommeil ; il remue comme ballottaient au rythme de la danse de saint Guy les petits bateaux de pêche dont les câbles frappaient les mâts, faisant chanter le vent sur différents octaves. Un caboteur quitta le port dans la brume, mêlant les gaz de son moteur bruyant aux rires cyniques des mouettes. Il faisait froid .Peter Mac Pherson regardait partir son père.)

Il le vit traverser le jardinet qui bordait le cottage, en front de mer. Une centaine de maisons identiques se dressaient ainsi sur cette terre glaciale, où chaque famille personnalisait son logement en le peignant de tons vifs. Ainsi dans le brouillard surgissait un peu de chaleur humaine. Peter avait douze ans. Rompu aux exigences maritimes il possédait la carrure et le maintien d’un adolescent de seize ans. Ses deux frères, plus âgés, naviguaient sous différents tropiques depuis plusieurs années. Un jour lui aussi partirait. Son père, trop vieux désormais, remaillait les filets sur le port, aidait ses compagnons à régler certains problèmes techniques et accessoirement à écoper leur estomac trop rempli de bière et de whisky.Peter parlait peu en général et jamais de sa mère en particulier. Celle-ci s’était faite écraser par une automobile, un jour terne d’octobre à Glasgow. Et ce que taisait Peter, c’est la honte qu’il porta en lui dès l’instant où il apprit que le conducteur assassin appartenait au club de football rival : le Celtic. Il n’admettrait jamais que sa mère se soit faite occire par un focking bastard. Alors il n’en parlait plus depuis trois ans ; même son père n’abordait plus ce sujet, ayant banni toute photographie, tout portrait de son ancienne épouse. Peter s’occupait des tâches ménagères et, lorsque son père s’enfonça dans le brouillard, il regarda l’horloge : deux heures devant lui avant l’école, pour laver rincer essuyer mitonner dresser la table serpiller bourrer la cuisinière de tourbe et partir vers le banc de son école où il contemplerait, une matinée entière, les fières rondeurs de l’institutrice.

Mademoiselle Maggy Mac Gee, très respectée dans le village, portait avec aisance la trentaine d’années dont la vie l’avait gratifiée. Même les ivrognes, ceux qui faisaient la fermeture du pub en emportant de sérieuses réserves de canettes afin de supporter le le choc de la cloche tintinnabulant vers treize et vingt deux heures trente, n’osaient pas dans leur ébriété diriger leurs yeux brillants, leur haleine fétide, en direction de miss Mac Gee. Les foudres de l’impuissance craquelaient leurs esprits ; l’alcool se propulsait violemment dans leur cervelle, leurs oreilles, en une extase divine dont Maggy seule produisait l’effet.

Sous ce rude climat au trop court été, Peter Mac Pherson, les yeux vissés sur la croupe splendide de Maggy, rêvait. Ses frères, lors de courtes escales, lui avaient raconté des histoires à dormir debout, dans lesquelles s’enchevêtraient des arbres si hauts qu’ils arrêtaient les nuages, des chaleurs si écrasantes que même les mots tombaient à terre et se consumaient de suite, des animaux dont il n’aurait pas idée tant ils étaient sauvages et sanguinaires. Ses frères parlaient de légendaires tempêtes, de villes d’écume surgies des flots bleutés, de gens multicolorés, de pays merveilleux, et lui, Peter, l’œil résolument fixé sur les courbes célestes de Maggy, rêvait. Il amalgamait les mathématiques, l’histoire et les différentes disciplines scolaires à son imagination frissonnante, et les plaquait en un désordre complet sur chaque partie du corps de l’institutrice. Les bras de Maggy devenaient boas, charmeurs de serpents, danseuses javanaises, ses jambes fleuves, Amazone, Iénisséi, Danube, marche d’Attila sur l’Europe, ses fesses se transformaient en poussées d’Archimède, en derviches tourneurs, en pommes du jardin des Hespérides, les seins et le cou en oies du Capitole, en pains de sucre de Rio de Janeiro, en fraises des bois de la forêt de Compiègne. Mais c’était surtout le visage de Maggy que Peter métamorphosait Peter.avec le plus d’aisance : vierge de Fatima, citrouille d’Halloween, tigresse bengali et, lorsqu’elle brisait sa rêverie, sœur jumelle de Nessie.

Lorsque la classe se terminait, Peter courait au pub du port où son père écopait les estomacs pleins de bière de ses amis pêcheurs et, les jours de pluie, se faisait offrir une pinte de Guiness ou de Mac Ewans, ponctuée d’une partie de fléchettes, elle-même agrémentée d’une Tartan’s bien stout… Lorsque tintait la cloche et que se baissait sur le comptoir le lourd rideau de fer, Peter et son père rentraient en dérivant jusque dans leur pavillon où cessait la complaisance : raviver le feu, réchauffer les pies, ces petits pois bien verts, la purée compacte, servir le repas au père constituaient les tâches octroyées d’office au jeune Peter.

Parfois, le chant grave d’une sirène de paquebot sourdait du brouillard. Tout le village se précipitait alors vers le quai principal voir si quelques touristes lui rendrait visite. Certains se munissaient de leur cornemuse, des commerçants regarnissaient leurs présentoirs rotatifs de cartes postales où l’omniprésent bleu du ciel proposait son exotique paraître, quand le givre et l’onglée cinglaient les âmes et les corps endurcis des autochtones. De la musique,venue du bateau et soufflée par le vent parvenait jusqu’aux oreilles cramoisies du village sous forme de tranches saccadées à la limite de la cacophonie, quand intervenaient en écho les joueurs de cornemuse,, mais tous les villageois se réjouissaient, amassés sur les docks. La plupart des ivrogne se mettaient à danser une gigue grotesque qui amusait les enfants. Mais le paquebot repartait sans qu’aucun touriste n’eût débarqué, ne serait-ce qu’un instant, pour nourrir l’économie du village qui choirait à nouveau dans la faillite, touristiquement latente. Et chacun retournait à ses occupations, les commerçants maudissant le navire, les oisifs riant sous cape de la déception de ceux-ci. Parmi ceux qui râlaient pour un oui pour un non c’est le vieux Cameron Mac Donald qui détenait la palme. Il possédait une petite boutique de lainages et bimbeloteries depuis trente cinq ans et, bon dieu de bon dieu, il fallait avoir eu des ancêtres marins-pêcheurs pour joindre les deux bouts .Vivoter ainsi n’était pas digne d’un honnête homme comme lui, et son humeur, bercée au rythme des saisons, s’en ressentait, corne de brume ! Les gosses prenaient un malin plaisir à faire enrager le vieux et s’il venait à passer un ou deux adultes condescendants, ils redoublaient d’ardeur pour se faire payer des bonbons.

Peter Mac Pherson n’était plus un gamin ; il le savait depuis que régulièrement il volait des paires de chaussettes en pure laine vierge dans les rayonnages du vieux Cameron. Le vieux grigou hurlait chaque soir, quand en faisant ses comptes il s’apercevait du manque à gagner. Tous les habitants qui se trouvaient alors dans le sens du vent (et ils étaient nombreux!), pouvaient ouïr les vociférations du vieux Mac Donald, avant de porter la nouvelle au pub où la tournée générale était offerte par le gérant. Une vieille querelle les opposait. Campbell Mac Griffith n’aimait plus le vieux Cameron car celui-ci avait refusé de lui donner la main de sa fille, et il avait du épouser une mégère grasseyante prénommée Carol, qui lui menait la vie dure. Alors, à chaque occasion, Campbell se vengeait s’attirant l’allégeance du village en offrant une pinte augmentée d’un Three Gooses à chaque adhérent à la rigolade présent dans le pub.

Les légionnaires de la Reine et la Salvation Army ne faisaient qu’une et ême personne dans ce village : le pasteur. John O Hara n’était guère apprécié de quiconque. Il ombrageait la place publique -même les jours de pluie- disaient ses détracteurs et surtout ne buvait pas une goutte d’alcool, attitude considérablement néfaste vis-à-vis de ses concitoyens. Il mourrait jeune, voilà tout. La valeur curative de ce breuvage n’égalait pas pour cet irlandais de souche toute théosophie. Voilà pourquoi sa disparition serait prochaine.

Peter Mac Pherson revenait du pub en compagnie de son père remailleur de filets lorsqu’ils croisèrent Maggy Mac Gee qui s’en revenait de l’école en houspillant un troupeau de moutons laineux. Elle se rendait chez le vieux Cameron. Un groupe d’ivrognes se délassant les coudes en les posant sur les épaules du voisin chantait à tue-tête une vieille rengaine. Campbell et Carol Mac Griffith marchaient dans Main Street, poussant un landau dans lequel dormait leur douzième enfant. Le reste du village s’amusait sur le quai principal, subodorant une corne de brume rauque telle une sirène de paquebot. Les enfants, évadés des jupons de leur mère, excitaient le vieux Cameron dans sa boutique, tout en mâchonnant du fudge à la pistache.

Peter songea à ses frères qui, sous les tropiques, devaient bien rigoler avec des Maggy Mac Gee de toutes les couleurs. Son père salua avec courtoisie l’unique institutrice auréolée de tous les feux de la terre, avant d’aller rejoindre le groupe d’ivrognes et remplir sa fonction d’écopeur d’estomac dans le pub de Mac Griffith qu’ils suivirent en chantant l’ode à Carol et à la citrouille d’Halloween. La sirène retentit, vibrante dans le port minuscule, suivie d’un fracas majuscule de tôle éventrée. Les joueurs de cornemuses gonflèrent leurs outres d’air et se mirent à souffler dans la brume. Le vieux Cameron plaça ses cartes postales dans le présentoir amovible et ses vêtements handmade dans la vitrine. Ce coup-ci, les villageois étaient sûrs que viendraient les touristes…

Je bondis sur mon siège. Ce n’est pas une corne de brumee mais John qui klaxonne à outrance tout en vociférant. Nous avons atteint les premières pentes des collines et dans la succession de virages dans lesquels nous brinquebalons, impossible de dépasser cette vieille guimbarde pilotée par un nain octogénaire, sourd aux invectives réitérées de John. Celui-ci enrage de la perte de temps subie par l’excès de lenteur de cette caisse à savon. Finalement nous parvenons à la doubler, dans un concert de rugissements mécaniques, d’injures et d’avertisseur. Onze heures trente. Nous approchons de Ballup, après avoir parcouru cent soixante dix kilomètres.

AK

Jour d’asphalte (9)

(Le surlendemain un avion s’envola pour Bamako, transportant à son bord un dénommé Mamadou Akendengué, alias Eugène Misternal.

John s’agite à mes côtés, le bistrot où nous devons faire halte et remplir le réservoir durant la pause se dresse à trois cents mètres. Il est temps de déclencher le système d’atterrissage .

« – Attachez vos ceintures, m’sieurs dames, le courrier de l’Ouest arrive par pneumatiques ! » s’exclame John, sans se douter de l’opportunité de son message.

« – Bamako, tout le monde descend ! » renchéris-je.

J’abaisse la manette du clignoteur et dirige le bus vers le parking. Nous nous garons. Pause café.)

J’étire mes membres endoloris. Dix heures trente. Ce que la peau se fane en deux heures ! John réveille les retardataires, qui rechignent à mouvoir leur corps en compote. Nous sortons les derniers. Le soleil réchauffe illusoirement nos échines alors qu’un fort vent du nord entretient un froid de canard et cingle nos visages.

Nous pénétrons dans l’enceinte marchande où quelques passagers terminent déjà leurs consommations. Pas de siège sur lequel poser nos fesses malgré l’amplitude des locaux, mais un comptoir d’une dizaine de mètres où les clients se massent, formant un rang fantomatique, le corps collé au zinc. John commande deux expressos serrés, adressant par la même occasion un clin d’œil complice à l’une des sémillantes serveuses. Tous les passagers du bus avalent en vitesse une seconde boisson chaude, parlant peu, absents dans cet espace froid et déshumanisé. Seul un groupe de sept ou huit personnes flâne parmi les présentoirs regorgeant de contenus incertains, miniatures en plastique, gadgets,comestibles sucrés. Je surprends par hasard l’unique adolescent du groupe, il doit avoir dans les quatorze ans, en train de faucher des barres de chocolat dans un étalage. J’avais remarqué dans le fond du bus ces personnes qui se chicanaient en riant, et leur caractéristique morphologie nordique. Ils rudoyaient les sièges et je craignis qu’ils ne les brisassent à force de s’en servir de trampoline. J’avais du prendre le micro clipsé près du tableau de bord pour les inciter au calme. La surprise provoquée par le son crachotant des baffles avait fait son effet et ils se rassirent gentiment sans broncher.

Accoudés au bar, John me taquine avec son coude, et d’un mouvement rapide du menton m’indique la présence d’une belle femme brune buvant un thé fumant. Elle porte, sous son chemisier échancré un corsage bordé de dentelles et témoigne, outre la singularité gracieuse de ses gestes, d’une subtile présence peu fréquente, érotique, du moins pour ma sensibilité. Je brise le regard fixe et charmeur de John.

« – Laisse tomber Beau Gosse, cette femme n’est pas pour toi.

« – Elle voyage seule !

« – Elle est trop belle. Je me demande ce qu’elle vient foutre dans ce maudit autobus !

« – La même chose que tes ringards du nord : elle va à Roccalito.

« – Elle traverse avec nous le no man’s land du transport en commun. Terrain interdit, John, terrain interdit ! Demande plutôt deux autres expressos à la serveuse, dans cinq minutes on redémarre. Je file à la caisse payer le plein de gazole et les cafés. »

John s’exécute : deux cafés noirs glissent sur le zinc.

« – En voiture tout le monde ! Hurlé-je alentour. Nous vidons le contenu brûlant de nos tasses. Lorsque nous regagnons le Pullman, chacun s’est réinstallé. C’est à John de prendre le relais. Sur le tableau de bord les petites aiguilles indiquent dix heures cinquante. Dans quarante minutes logiquement nous arriverons à Ballup pour un simple arrêt « technique » : décharger les deux colis. Dans le ciel voguent quelques nuages indiens. Nous progressons dos au vent, en direction des montagnes, vers le mauvais temps. John règle le siège de conduite, pendant que je recompte les passagers, plus la belle femme solitaire. Je signale à John que tout est OK par un petit geste où l’index et le pouce se joignent en un zéro presque parfait : le chiffre du départ.

Nous replongeons dans la ligne régulière. Je m’étends sur la banquette réservée, pendant que John m’observe dans le rétroviseur.

« – Rudolf ! Si tu veux bouquiner, fais ton choix, mon sac est plein de lectures ! »

Les vibrations régulières de l’autobus pourraient constituer une excellente thérapeutique pour soigner l’insomnie. Je feuillette une revue de voile, sport que pratiqua John jadis, comme il pratiqua la boxe, c’est-à-dire en dilettante. Devant mes yeux vogue une flottille de petits voiliers, ketchs, yachts. Roulis tranquille où ma tête vacille. En cinq minutes mes paupières s’alourdissent dangereusement et mes mains cotonneuses finissent par laisser choir le magazine. Mon crâne oscille dans les brumes du sommeil ; il remue comme ballottaient au rythme de la danse de saint Guy les petits bateaux de pêche dont les câbles frappaient les mâts, faisant chanter le vent sur différents octaves. Un caboteur quitta le port dans la brume, mêlant les gaz de son moteur bruyant aux rires cyniques des mouettes. Il faisait froid.Peter Mac Pherson regardait partir son père.

AK

Un peu de musique spécial sauvageon(ne)s !

Tout d’abord, les finlandais :

Korpiklaani est un groupe de folk metal finlandais, originaire de Lahti en Finlande. Leur musique fait appel à un mélange d’éléments heavy metal, d’instruments folk et traditionnels issus du humppa. Les textes parlent essentiellement de la forêt finlandaise et de ses légendes, de fêtes arrosées de bière. Le groupe perçoit comme très important les liens avec la nature et les femmes1,2. Korpiklaani signifie « Clan de la nature » en finnois1. (source Wikipedia)

puis les gentils lettoniens :

http://www.ozolini.lv/home-1/

Et enfin les jolies lettones de Tautemeitas !

https://en.wikipedia.org/wiki/Tautumeitas

Jour d’asphalte (8)

(De retour de vacances, il constata que sa peau noircissait. Ses cheveux, bruns et raides, devenaient plus fournis, et frisaient avec une surprenante rapidité. Fin août, l’entreprise rouvrit ses portes. Eugène fut accueilli par des sifflets admiratifs de ses collègues, qui crurent qu’un tel bronzage ne pouvait s’obtenir que sous les tropiques les plus chaleureux, et non comme ils le constataient avec une once de jalousie, sur les plages bondées de la Côte d’Azur, sous les champs de parasols scotchés les uns aux autres, sans parler de ceux qui avaient été se dorer sur la Côte d’Opale. Les mois passèrent, les chairs rosirent, puis pâlirent, cachets d’aspirine. Seul Eugène Misternal, sous l’effet désastreux de la cortisone qui empêchait le fonctionnement normal de ses glandes surrénales , entraînant une intense et excessive mélanodermie, intensifiait son aspect négroïde. (…))

Les vacances de Noël vinrent. Comme à l’accoutumée Eugène prit une semaine de repos ; les chiffres fatiguent et lorsqu’en sarabande s ils parcouraient le crâne crépu du pauvre comptable, il devenait urgent pour la bonne marche du service de décrocher une petite semaine de repos. Ce fut exactement durant cette période que la mutation s’acheva définitivement. L’épatement du nez, la bouche lippue, la voix plus rauque, ce corps rondouillard d’un noir d’ébène à l’exception toutefois des paumes des mains et de la plante des pieds, tous ces éléments mêlés, parfaitement incrustés dans sa chair confirmaient la certitude d’Eugène quant à l’irréversibilité de sa métamorphose. Une semaine si petite, si courte dans l’existence de cet homme de trente cinq ans avait suffi à tout bouleverser. Il était à présent méconnaissable, et en eut la preuve flagrante en descendant de chez lui, quand la concierge l’interpella pour savoir ce que faisait ce nègre dans l’escalier. Il répondit, après quelques secondes de stupeur, qu’il venait de chez monsieur Misternal, et sortit. Il se dirigea ensuite vers son lieu de travail, où il se heurta au cerbère de l’entrée qui refusa de le laisser passer. Eugène ébaucha un geste pour saisir son portefeuille , mais se ravisa : la photo de sa carte d’identité représentait un homme blanc. Il s’excusa et fit demi-tour, laissant le gardien incrédule contempler la démarche trottinante de l’épais petit nègre. La situation d’Eugène passa de préoccupante à catastrophique, ses papiers devenus inutilisables le mettaient en péril en cas de contrôle policier, et il savait que les noirs les arabes et les jeunes formaient la cible favorite des flics désœuvrés.

Il trouva un photomaton où il se fit tirer le portrait puis rentra chez lui, esquivant le regard de la concierge dont en général un œil était fixé sur l’escalier et l’autre sur la télé. Du mieux qu’il put, il changea la photo de sa carte d’identité, laissant de côté divers autres papiers devenus désormais sans valeur. Il rédigea sa lettre de démission, la mit dans une enveloppe, puis la posa sur un coin du buffet. Il ne sortirait plus aujourd’hui, effrayé par la bignole au strabisme divergeant. Curieusement, bien que toute cette médecine ingurgitée régulièrement depuis des années en soit la cause, il se portait très bien et décida sur le champ de mettre fin aux intraveineuses et aux pilules multicolores. Cette décision prise, il se versa un verre de Téquila, s’installa confortablement dans un fauteuil, et se mit à envisager le noir avenir reflété dans la grande glace du salon. Il tenta alors de classer chronologiquement les urgences. Il devrait tôt ou tard quitter son logement, chercher du travail, son chéquier rendu inutilisable par la présence de sa photo sur les vingt chèques encore disponibles, précaution supplémentaire contre le vol lui avait-on précisé à l’agence bancaire. Quant à la banque centrale, ses copinages de comptable feraient en sorte que, connaissant trop de monde, on l’arrêterait pour vol de documents, ou usurpation d’identité. Plus d’argent, donc. Enfin, cette peau, ces mains de nègre, ce visage typé avec lequel désormais il devait vivre.

Il se leva très tôt en ce rude hiver, courut au kiosque le plus proche acheter les journaux du matin, puis entra dans un bar où, sous les néons, une dizaine de personnes, l’œil chassieux, cochaient déjà les offres d’emploi. Dans la colonne comptabilité, il cocha deux offres intéressantes. Il attendit l’heure d’ouverture des bureaux, téléphona pour prendre rendez-vous puis se rendit aux adresses indiquées. Les jours suivants ses démarches se soldèrent par les mêmes refrains des chefs du personnel, monsieur je ne puis vous donner une réponse dans l’immédiat, car d’autres candidats doivent se présenter ; néanmoins nous vous joindrons dès que possible afin de vous transmettre notre réponse etc. En clair, pas de nègre pour la comptabilité -parfois frauduleuse pensait Eugène- de notre entreprise. Une quinzaine de jours passèrent ainsi.

Eugène quitta définitivement son appartement et fut hébergé dans un foyer de travailleurs où le conduisit un autre type de couleur rencontré dans une salle d’attente d’usine dans laquelle on embauchait quelques ouvriers sans qualification. La situation de ces personnes n’était pas plus reluisante que la sienne, ce qui le consola un peu amèrement, mais lui fit reprendre espoir. Il trouva ici et là de petits boulots intérimaires, certains dégotés grâce à la solidarité des occupants du foyer.

Puis, un jour pluvieux de mars, alors qu’Eugène en compagnie de plusieurs autres hommes désœuvrés, s’initiait à la pratique des cartes à jouer, un type entra, également de race noire, habillé très classe. Il appela Eugène, et, en aparté, lui proposa une place pour Marseille et un bon boulot à la clef. Celui-ci accepta immédiatement, et partit le lendemain par le premier train.

On le retrouva plus tard sur les places publiques, au vieux port, devant les terrasses des cafés, dans les marchés de pas mal de villes de Provence. Il vendait à la sauvette des bibelots, des tournevis, des montres, des briquets, des colliers, des sacs à main et des casquettes griffées OM. Vint un jour où, les contrôles de police se succédant, un flic plus futé que les autres, resta dubitatif devant les papiers du nègre qui lui faisait face. Comment ce noir au nom et à la nationalité française en était-il venu à vendre semi-légalement tout ce bric-à-brac gottliebéen sans valeur ? Se faisant plus tatillon, le flic entraîna Eugène au commissariat de quartier. Ses explications parurent si farfelues quant à sa métamorphose qu’elles firent sournoisement rire l’inspecteur de service, qui se rendit alors compte de la supercherie : la photographie n’était jamais passée au marbre mais grossièrement mise en relief, les cachets administratifs ne formaient plus qu’un pâle reflet d’exactitude sous l’œil avisé du représentant de la loi, qui se dispensait fort bien de lunettes à double foyer pour découvrir la vérité.

Le surlendemain un avion s’envola pour Bamako, transportant à son bord un dénommé Mamadou Akendengué, alias Eugène Misternal.

John s’agite à mes côtés, le bistrot où nous devons faire halte et remplir le réservoir durant la pause se dresse à trois cents mètres. Il est temps de déclencher le système d’atterrissage .

« – Attachez vos ceintures, m’sieurs dames, le courrier de l’Ouest arrive par pneumatiques ! » s’exclame John, sans se douter de l’opportunité de son message.

« – Bamako, tout le monde descend ! » renrchéris-je.

J’abaisse la manette du clignoteur et dirige le bus vers le parking. Nous nous garons. Pause café.

AK

Jour d’asphalte (7)

(Je demande à John de mettre la radio en sourdine. Un crime par minute, un viol toutes les trois, pas le temps d’écouter le dernier tube du jour que déjà flac ! Trois crimes et un viol sur les téléscripteurs… Le brouillard s’est définitivement levé ; je coupe le chauffage. La buée a regagné les gorges mutiques des voyageurs. Le soleil apparaît par intermittence, trouant d’espaces lumineux la terre brunâtre ici et là. Dans le lointain se dessinent les premières collines. Ballup s’approche lentement, mais la route est encore longue, pas vrai, Beau Gosse ?)

A présent John est plongé dans la lecture d’un magazine, laissant son sac bleu à franges rouges entrouvert, qui recèle son contenu intime : brosse à dents, rasoir, quelques bouquins dont sans doute il n’achèvera jamais la lecture, bien que les écornant toutes les trois pages. Il sourit avec une joie d’enfant, occultant toute déprime, absorbé dans les réflexions d’un monde apparent où miroitent les perspectives d’un rêve infini.Moi je fixe la route avec toute l’assuidité de mon regard, croisant quelques rares camions surchargés, sans comprendre pourquoi les gens manquent si souvent d’imagination, pourquoi ils sont incapables de suivre des chemins biscornus qui courent vers mille nouveautés, mille découvertes dont chacun d’eux capterait au hasard cette part essentielle de réjouissances que l’habitude ne peut détruire.

Les ingénieurs conçoivent au plus pressé des bâtiments infâmes, des routes remplies de nids de poules, et cela pue l’ennui. Arriver, arriver sans profiter du parcours, mais bon sang que cette ligne droite est désespérante. Cent kilomètres avalés dans la plus parfaite indifférence, le plus complet laxisme, exprimant avec plus d’ironie encore que je suis le jouet d’une réalité que je n’ai pas choisie, identique à celle de la plupart des voyageurs que nous transportons, John Carpenter et moi, Rudolf Steiner. La marmelade qu’entretient ma cervelle ressemble fort à cette ligne blanche menant nulle part. Ce moteur ronronnant plein d’engrenages graisseux manipule mon destin, les mains collées sur le large cercle de métal que l’on appelle volant. Volant, quel drôle de mot, quand ceux des avions ont pour nom manche à balai. Je biaise, tirant à moi l’immobile hypothèse d’un survol irréel au-dessus de ma condition terrestre, et la ligature de mes mains sur le volant, comme l’omniprésente attention de la conduite m’obligent au silence. La radio est en veilleuse. Les passagers somnolent. Bientôt deux heures qu’ils sombrent dans les vibrations du moteur. Tous sauf un.

Un nègre, au sixième rang, à droite. Il regarde fixement le paysage défiler devant ses yeux. Entraîné dans sa rêverie, il ingurgite les dernières images, les souvenirs anciens d’un lieu où il vécut jadis, qu’il quitte à présent malgré lui, par la force malfaisante d’un mauvais coup du sort. Je l’ai surpris à deux reprises lisant un prospectus touristique. Il porte de grosses lunettes à double foyer. Étonnant destin en effet que celui d’Eugène Misternal, depuis ce jour où il quitta comme d’habitude depuis dix ans, son bureau où il occupait la fonction de comptable. Il replaça correctement un pan de sa chemise dans son pantalon de toile grise, y engouffra son ventre débordant et rajusta sa ceinture. Malgré ses trente cinq ans bien sonnés, Eugène ressemblait encore à un adolescent précocement vieilli par l’abus de lectures dans des endroits mal éclairés. Sa myopie dissimulée derrière des verres épais attirait à vrai dire peu le cœur des secrétaires et autres papillons féminins voletant autour de lui pour des motifs professionnels. Il butinait les parfums des employées les yeux plongés dans les dossiers rances et les vieux papiers.

Son sourire avenant, ce visage rond et jovial, séduisait uniquement la hiérarchie qui l’employait. Eugène jouissait d’une bonne réputation, qui au fil des ans lui fit oublier la solitude du célibat. Sa discrétion était telle que la seule personne qui le reconnut et le salua chaque jour était la concierge de l’immeuble dans lequel il vivait. Par contre, les jours de congé, on pouvait aisément le voir trottiner au matin dans les rues désertes, à la recherche d’un bureau de tabac, dans des quartiers inconnus de ses collègues, ou simplement pour le plaisir de marcher, ce qu’il faisait avec grâce et joyeuseté. Eugène ne ressemblait pas à cette catégorie de comptables fantasques qui, soudain frappés d’amnésie, partent avec la caisse de leur entreprise. Sa vie se partageait entre son travail et de longues balades dominicales. Il n’avait, peut-on dire, qu’un seul vice : il fumait. Une cartouche de cigarettes par semaine provoquait son lent suicide.

C’est ainsi que depuis deux ans, une maladie de sang l’obligea à prendre quotidiennement une dizaine de petits cachets multicolores, et quelques intraveineuses une fois par semaine. La routine, finalement, avait fini par l’emporter et ces petites misères ne constituaient guère plus qu’un mécanisme supplémentaire dans sa vie banale. Eugène pensait que de toute façon toute chose porte en soi son contraire. Ainsi sa consommation réduite de tabac lui permettrait-elle de se balader à toute heure, quand il aurait dû se trouver dans la tombe depuis des mois.

Cependant Eugène gardait jalousement le secret de sa maladie, malgré les propensions de ses collègues à entamer d’interminables discussions sur les maux de tête d’untel, la défaillance du foie, de l’estomac de tel autre au sortir d’un repas copieux et fort arrosé, des défaillances sexuelles d’encore un autre, sans parler des discussions féminines bien plus égrillardes. Seule entrave à ces rituelles parlotes, la période estivale qui approchait. Tout le monde parlait alors vacances. L’établissement fermait au mois d’août. A l’approche de ses congés, Eugène voyait ses soins doubler, afin de passer son mois de repos sans contrainte. Les intraveineuses se succédaient, et ces injections de cortisone eurent un effet anormal, dramatique pour Eugène.

De retour de vacances, il constata que sa peau noircissait. Ses cheveux, bruns et raides, devenaient plus fournis, et frisaient avec une surprenante rapidité. Fin août, l’entreprise rouvrit ses portes. Eugène fut accueilli par des sifflets admiratifs de ses collègues, qui crurent qu’un tel bronzage ne pouvait s’obtenir que sous les tropiques les plus chaleureux, et non comme ils le constataient avec une once de jalousie, sur les plages bondées de la Côte d’Azur, sous les champs de parasols scotchés les uns aux autres, sans parler de ceux qui avaient été se dorer sur la Côte d’Opale. Les mois passèrent, les chairs rosirent, puis pâlirent, cachets d’aspirine. Seul Eugène Misternal, sous l’effet désastreux de la cortisone qui empêchait le fonctionnement normal de ses glandes surrénales , entraînant une intense et excessive mélanodermie, intensifiait son aspect négroïde. (…)

AK

Dimanche en (se) roulant (les pouces) (temps de repos musical validé par le syndicat des fainéants du Petit Pays)

Et puis, à quelques jours de l’automne :

Pourquoi des arbres perdent déjà leurs feuilles avant le début de l’automne

https://www.ladepeche.fr/2021/09/16/pourquoi-des-arbres-perdent-deja-leurs-feuilles-avant-le-debut-de-lautomne-9794719.php

Jour d’asphalte (6)

(« -non, non je rêvais que je venais d’assassiner le type du troisième rang !

John éclate de rire, tout en lorgnant Jean Lecourt.

« – C’est plutôt lui qui aurait une gueule de tueur avec sa tronche de chirurgien d’académie de billard ! »

J’acquiesce. Il s’essuie les yeux, baye aux corneilles.

« – Moi, reprend-t-il, j’ai rêvé que nous étions dans un bus qui nous menait à cent vingt kilomètres heure vers une ville qui s’appelait Roccalito. »)

Nous étions tellement pressés que je ne voyais plus la route. La plaine qui défilait de chaque côté aurait rendu jaloux un niveau de maçon. Nous roulions vraiment dans une drôle de région, avec de larges sillons de terre brune nous bordant, des bosquets secs sans feuilles, sans pendu dérisoire en haut des lignes télégraphiques, sans villages, sans églises, rien ; et nous fonçions comme des fous quand…

« – Tu t’es réveillé, n’est-ce pas ?

« – C’était simple à deviner ! » John se penche sur le tachymètre : « quatre vingt kilomètres parcourus, bravo ! Reprend-t-il, nous pourrons allonger la pause de cinq minutes !

« – Tu pourras en profiter pour avaler deux express serrés, un aller un retour ! »

John se renfonce dans son siège en souriant, fouille dans son sac duquel il extrait un petit bouquin qu’il se met à feuilleter. Mon œil scrute à nouveau le macadam, puis replonge dans le rétroviseur, aimanté par un couple qui, au sixième rang à droite, se chipote. L’homme a un visage hispanisant, aux traits émaciés. Il ressemble à l’ombre des arcades de la Plaza Mayor de Salamanque, alors que sa compagne reflète la surexposition solaire des photographies jaunies du début de siècle. Cependant, les valises qui cernent leurs yeux ne secrètent pas de capiteux souvenirs, mais bien plutôt les séquelles d’un lourd abus d’alcool ; car il faut le dire, leur rencontre fut brève et surprenante, juste quelques heures avant de s’embarquer pour Roccalito.

Jambes tendues dans un fauteuil en velours, Coriflor Werner sirotait sa huitième liqueur de Génépi successive. L’aventure qu’elle venait de vivre à un rythme insupportable pouvait bien lui procurer ce répit. Tout s’était déroulé dans le quart d’heure précédent. Elle cuisinait son repas du soir quand la sonnette tintinnabula.

Sans doute sa voisine, une écornifleuse de première, qui venait s’inviter, comme souvent le dimanche soir. L’horloge à quartz indiquait sept heures pile.

« – Entrez, cria-t-elle, retournant patates et carottes revêches dans le faitout. La porte grinça comme d’habitude, se referma doucement suivie par le bruit sourd du verrou.

« – Pourquoi fermez-vous le verrou, madame Zurmatt ? «  demanda Coriflor. Une voix grave lui répondit :

« -Ce n’est pas madame Zurmatt, mon nom est Noé Larche.

« – Je ne connais personne de ce nom-là

« – Ça ne fait rien, c’est moi qui désire vous connaître, jusqu’au bout…

« – Ah !

« – Vous êtes Coriflor Werner, née à San Bisburg en 1947, études au lycée de Dublin …

« – Comment le savez-vous ?

« – Je travaille au Dictionnaire.

« – …

« -Au Dictionnaire des Noms Propres.

« – Ah bon ! Et ça rapporte un tel boulot, ou ça ne gagne qu’à être connu ? » Coriflor se mit à rire de sa blague.

« – Les deux, surtout avec les gens, quand on achève les biographies.

« – Pourquoi donc ?

« – Il n’y a pas besoin de retoucher, une fois les personnes plongées dans l’Éternité. Rien ne vaut les produits finis.

« – Vous vous faites un stock en quelque sorte.

« Exactement.

« – Et qu’est-ce qu’il vous manque dans mon cas pour boucler ?

« – Votre date de décès.

« – Ah, c’est vrai, c’est la condition sine qua non. Quand devrais-je vous fournir la réponse ?

« – Maintenant.

« – …

« – Puis-je me verser un verre de Génépi ? Demanda Larche.

« – Versez m’en un aussi, cela m’aidera à réfléchir sur comment me vêtir. La liqueur est dans le placard, étagère à gauche. »

Noé Larche se dirigea vers le meuble, dont il tira deux verres et une bouteille de Génépi verdâtre. Il versa une bonne larme dans chaque récipient. Coriflor re remit à touiller ses carottes et patates sautées. Elle parut soudain très agitée. A vrai dire, que répondre ? Noé lui tendit le verre d’alcool :

« -Alors, qu’avez-vous décidé ?

« – Pour l’instant, rien. C’est tellement inattendu d’apprendre que l’on va rentrer dans la postérité et qu’une simple condition y suffit.

« – Certes.

« – Écoutez monsieur Larche. Téléphonez-moi dans vingt minutes. Si je ne réponds pas, vous saurez que la condition est remplie.

« – D’accord. Donnez-moi votre numéro.

« – Vous le trouverez dans les pages roses du dictionnaire. »

Un accord tacite étant intervenu, Noé Larche et Coriflor Werner trinquèrent. L’homme vida son verre comme on tire un trait et prit congé. Néanmoins, la main serrée sur la poignée ronde de la porte, il ajouta :

« -N’oubliez pas que le seul moyen de rétorsion, si vous rompez le contrat, sera de vous faire entrer dans la postérité moi-même. Adieu, j’espère. » Puis il sortit.

Le repas de Coriflor noircissait gaiement dans son faitout quand elle éteignit le gaz, dont l’odeur commençait à se répandre dans la cuisine, l’eau des pâtes qui devaient accompagner son repas (au cas où madame Zermatt se pointât à l’improviste) ayant débordé et éteint la flamme bleue sans en stopper les émanations. Elle se dirigea illico sur la bouteille de Génépi dont elle remplit à quatre reprises son verre, qu’elle avala à pleines gorgées. Le cumul d’alcool ainsi absorbé la fit chavirer dans le lourd fauteuil en velours. Le téléphone à proximité se tenait coi. Noé Larche était parti depuis cinq minutes à peine…

La bouteille maintenant était aussi vide que le crâne de Coriflor. Elle n’avait plus faim. D’une minute à l’autre le téléphone allait sonner. Un quart d’heure plus tard, il sonna. La mécanique du geste se bloqua par l’excessive ivresse de l’intéressée. Coriflor, ivre morte, ne décrocha pas, et pour cause. A l’autre bout du fil, Noé Larche mentionna sur son carnet, au chapitre W. : …morte par abus de Génépi frelaté le 28 septembre 19… à son domicile. S’agissait-il d’un suicide, la question reste posée.

Ce satané flash d’informations de dix heures fait sombrer Coriflor dans la postérité oublieuse. Je demande à John de mettre la radio en sourdine. Un crime par minute, un viol toutes les trois, pas le temps d’écouter le dernier tube du jour que déjà flac ! Trois crimes et un viol sur les téléscripteurs… Le brouillard s’est définitivement levé ; je coupe le chauffage. La buée a regagné les gorges mutiques des voyageurs. Le soleil apparaît par intermittence, trouant d’espaces lumineux la terre brunâtre ici et là. Dans le lointain se dessinent les premières collines. Ballup s’approche lentement, mais la route est encore longue, pas vrai, Beau Gosse ?

AK

Jour d’asphalte (5)

 (Malgré tous les efforts du médecin appelé à la hâte, Gabrielle resta dans le coma plusieurs semaines. La plupart de ses facultés mentales conservèrent les séquelles irréversibles de son acte. Une paralysie des jambes l’obligea à ne se déplacer qu’en fauteuil roulant et sa beauté, jadis dévorante, brûla au fil des jours pour ne plus devenir, un matin, qu’une forme rabougrie, repliée sur elle-même, immobile, morte… »

A ce stade du récit, je vis Jean pâlir, s’arrêter de parler, me fixer droit dans les yeux : « morte ! » répéta-t-il. Pour se ressaisir, il vida d’un trait son verre de rhum, puis appela le garçon de café d’une voix brisée afin de commander une nouvelle boisson).

Une minute de silence passa, avant qu’il ne reprenne :

« – Sa mère ne vînt même pas à l’enterrement. Le chagrin, le désespoir qui envahirent ma conscience me rendirent fou de douleur et, sans l’aide de quelques proches, je ne serais pas ici à cette heure. Ils m’aidèrent à reprendre goût à la vie, m’incitant à retravailler avec acharnement et à puiser par l’ouvrage une reconstruction de mes sens. Leur présence, au bout de quelques mois, me permit de regagner les rivages de la vie courante, mais guère ceux du rire et de l’amour. Une idée de vengeance naquit vis à vis de la personne que je savais être responsable de la mort de Gabrielle. Dès lors, patiemment, je mis au point mon plan. Cela devînt une obsession dans les moindres détails,chaque aspect jaugeant la perfection du geste, afin de mieux déguiser le meurtre en accident.

Je possédais déjà les clefs d’entrée de la maison, Gabrielle en ayant eu les doubles. Afin de connaître avec certitude les heures durant lesquelles madame C, s’absentait, je la filais pendant deux semaines. Elle vivait seule et recevait certains jours précis quelques amants. Sa vie étant fort bien réglée, je n’eus aucun mal à pénétrer chez elle et à me livrer durant plusieurs jours à à certains travaux de plomberie. Tu seras sans doute étonné, Charles, de m’entendre prononcer le mot plomberie quand ton imagination songe à un meurtre sanglant, revolver ou couteau, à un acte aussi cruellement égal à celui dont je fus victime par la perte interposée de Gabrielle, non. Je m’occupais de plomberie au sens noble du terme.

Voici comment je procédais : je me rendis dans la salle de bain, défis les garnitures de la baignoire afin d’accéder au tuyau d’évacuation d’eau. Puis, avec beaucoup d’habileté, je dévissais un joint et introduisis un fil électrique dans la colonne montante jusqu’à l’évacuation supérieure, le « trop plein », de ladite baignoire. Ensuite, je calfeutrais à l’aide de mastic mou et de caoutchouc l’espace du joint non revissable, et ayant eu soin de pratiquer une infime ouverture dans l’encastrement de la baignoire, j’y passais le fil et le laissais courir sous la moquette, le rendant parfaitement invisible. Je dévissais ensuite la grille supérieure d’évacuation et installais les deux terminaisons dénudées du fil de façon à ce qu’elles ne contactent pas le tuyau de plomb ni ne se court-circuitent entre elles. Je replaçais la grille et m’occupais d’adapter une prise mâle à l’autre bout du fil, la dissimulant ensuite sous la moquette, à un angle de la pièce masqué par un radiateur. Tout était prêt. »

Il eut un mauvais sourire et poursuivit :

« – Je connaissais suffisamment, pour y avoir épisodiquement vécu, les habitudes de madame C, dans son logis pour savoir que chaque jour de la semaine, vers neuf heures du matin, elle prenait un bain. Trois jours passèrent avant que je n’agisse. Nous étions lundi, jour anniversaire de la mort de mon épouse, cela peut sembler être un détail mais il revêt pour moi son importance. Bref, à sept heures trente, je poussai le verrou de la porte d’entrée, me dirigeai droit vers la salle de bain, branchai la prise et me cachais dans un débarras contigu servant de buanderie. Le réveil sonna à huit heures quarante cinq dans la chambre de madame C.; des pas me frôlèrent, j’entendis un bruit de robinet déclenchant une cataracte d’eau chaude. Les pas s’orientèrent vers la cuisine, le réfrigérateur cliqueta mollement, suivi de divers craquements. Puis retour feutré des pas dans la salle de bain. Arrêt des robinets. Douce sensation d’un corps chantonnant qui s’enfonce dans l’eau. Et cri, très bref, claquement foudroyant du cœur. Tâche accomplie. Dès cet instant je me précipitai vers le compteur électrique et coupai le courant. Le corps pétrifié de la femme dans la baignoire, parmi l’odeur des sels s’entremêlant aux chaudes fumerolles, cette vue macabre me fit exulter. Je vidais l’eau, récupérais le fil en prenant soin de replacer la moquette dans son état initial, revissais le joint, rangeais mon matériel, grattais les particules de mastic puis essuyais mes empreintes. Le petit trou de l’encastrement de la baignoire fut minutieusement rebouché et, de nouveau, je remplis le bac d’eau, puis je branchais un fer à cheveux que je plaçais à l’extrême limite du niveau de l’eau, après en avoir humidifié les résistances. Avant de quitter les lieux je ré-enclenchais le compteur. Je venais d’accomplir mon forfait dans les règles de l’art. »

Il but une gorgée, la énième, soupira et voyant que mes yeux se fixaient sur lui, continua :

« -On trouva le cadavre le lendemain. La police mena une enquête rapide et conclut à l’accident par hydrocution. Je fus contacté un jour plus tard et l’on m’annonça la nouvelle. Un certain inspecteur Hallop, je crois, me posa quelques questions, mais mon alibi était excellent.

J’avais quitté Paris l’avant-veille des faits pour Toulouse, avec mission de superviser des fouilles entreprises dans cette région. Il s’agissait de vestiges gallo-romains. Ce que j’avais tu aux enquêteurs, c’est que durant la nuit précédent l’accident j’avais pris le train, grimé et rendu -sait-on jamais!- méconnaissable par une moustache postiche et des lunettes, jusqu’à Paris. Puis, après mon forfait, j’étais redescendu par ce même moyen à Toulouse, retournant sur le chantier archéologique vers seize heures, en prétextant des ennuis de mon véhicule de fonction avec lequel j’étais censé me déplacer en permanence. Mais comme je supervisais on ne s’inquiéta guère de mon retard et personne ne me posa de question.Voilà, Charles. Cela fera bientôt cinq ans que cette histoire se terre dans mon cerveau et me ronge. Avouer un tel crime dont je subis chaque jour les effets ne servirait finalement à rien. La prison est dans mon crâne et se répercute dans mon corps entier, reclus à perpétuité. »

Quand il acheva son récit, l’ivresse avait gagné nos esprits. La nuit envahissait les alentours du café rempli à présent de jeunes et d’arrivistes anônnants. Un silence s’instaura entre nous ; nous échangeâmes encore quelques paroles anodines, puis nous nous séparâmes. Je regardais Jean se lever et s’éloigner en chancelant, tremblant d’ivresse et de solitude. Quand il eût disparu de ma vue, je me levai à mon tour et pris la même direction. Je marchais assez vite et parvins à le rejoindre dans une ruelle déserte et fort mal éclairée. Il se retourna, surpris d’être suivi, et ses yeux rougis soudain s’expansèrent à quelques centimètres des miens, très exactement à la vingtaine de centimètres de la dague qu’à l’instant je lui enfonçais dans le cœur. Je jetai l’arme dans une bouche d’égoût avec répugnance. Mais le mobile de mon crime était simple : j’avais tout manigancé pendant qu’il soliloquait, pour tenir ce serment : ne pouvoir raconter cette histoire qu’une fois Jean Lecourt décédé. Et maintenant je la livre à mon tour, et me perds.Une main se pose sur mon épaule. Je sursaute.

C’est John. Je regarde la montre sur le tableau de bord : neuf heures trente cinq. Il rit de m’avoir surpris.

« – Tu t’étais encore absenté de chez toi, Rudolf ?

« -non, non je rêvais que je venais d’assassiner le type du troisième rang !

John éclate de rire, tout en lorgnant Jean Lecourt.

« – C’est plutôt lui qui aurait une gueule de tueur avec sa tronche de chirurgien d’académie de billard ! »

J’acquiesce. Il s’essuie les yeux, baye aux corneilles.

« – Moi, reprend-t-il, j’ai rêvé que nous étions dans un bus qui nous menait à cent vingt kilomètres heure vers une ville qui s’appelait Roccalito. »

AK

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