Un témoignage émouvant (1995)- Madagascar a faim depuis longtemps !-

Suite à mon papier intitulé « Madagascar, la faim de tout ! » j’ai reçu ce témoignage (daté de 1995) qui m’a ému et que je me permets de rapporter ici (avec l’accord de son autrice, MF, que je remercie).

À Madagascar, les enfants jouent dans les flaques d’eau, en loques et presque nus. Mais ils rient quand la pluie vient, il recueillent dans leur mains une eau pure qu’ils peuvent boire enfin. Ils n’ont rien mais ils rient. Ils ont faim mais ils rient quand même, fiers petits gamins à la redresse, jusqu’à ce qu’ils en meurent.

D’un tas de choses vues, je retiens une image : ce petit garçon, dont la mère, pauvresse en haillons, avait fait un esclave mendiant. Il devait avoir six ou sept ans, mais peut-être plus, tellement c’était difficile de déterminer à vue d’œil l’âge de gamins sous-alimentés aux visages de vieux. Chaque jour, tout juste vêtu d’un bout de chiffon crasseux noué autour des hanches en guise de cache-sexe, l’enfant était conduit par sa mère jusqu’au trottoir qui longeait l’Ambassade de France et elle le forçait à rester couché en plein travers, là où seraient bien forcés de l’enjamber les riches étrangers, ne s’éloignant qu’après avoir barbouillé le visage de son fils d’une mixture noirâtre pour faire croire qu’il avait vomi cette bouillie répugnante, l’obligeant à simuler sa propre agonie en plein soleil toute la journée, elle, tapie sous son lamba* à quelques mètres de là, ne quittant pas des yeux l’enfant nu, haranguant les passants d’une voix éteinte et geignarde, son long bras maigre tendu jusqu’à les forcer à faire un crochet pour l’éviter, et surveillant le gobelet de ferraille où tombaient quelques pièces de temps en temps. C’était insoutenable.
J’avais tenté une petite action, frappé à plusieurs portes et j’en avais été pour mes frais. Ni le médecin malgache qui avait son cabinet de l’autre côté de la rue et dont la salle d’auscultation donnait juste sur l’affreuse scène, ni les assistantes sociales, ni les religieuses italiennes qui œuvraient en ville en recueillant un certain nombre de démunis, personne n’avait voulu s’en mêler. Tant que le garçon rapportait, jamais la mère ne voudrait le confier à quiconque. Les lois ne permettaient pas de l’y obliger. Le résultat de ma démarche fut que la police obligea les malheureux à tenter ailleurs leur affreux stratagème, peut-être sous l’un des tunnels de la ville, dans l’horrible puanteur des gaz d’échappement de tous les vieux bus et tacots qui pétaradaient, là où le spectacle offenserait moins les yeux des nantis.

Pardonnez-moi d’avoir été si longue. Madagascar me tient à cœur.

MF

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