Les bruts de brut de Pépère: un hallali sans ah la la.

Quand Jeanne a demandé à Paul s’il avait pris ses médicaments, il a répondu : « oui ». Il avait répondu mécaniquement à cette question qui lui était posée trois fois par jour : « oui ». Mais en réalité, ce contenu transparent qui les lui faisaient avaler avait une quarantaine de degrés Gay Lussac dans l’intérieur du verre. Il regarda l’infirmière. Dès qu’elle lui tourna le dos, il extirpa de son matelas une fiasque, une poire William née avec Higelin, quand les gueuzes n’avaient pas encore pris le pouvoir dans les bistrots, et que le pastis régnait en maître, sans cérémonies, sur les rives de la Méditerranée. Cette poire avait valu à la femme qui l’avait mise comme par magie dans la bouteille dans le bar une ovation des poivrots. Cependant, l’autre poire, ainsi que son sein généreux, avait entre temps disparue. Un cancer. Dont personne n’aurait osé pousser la chansonnette, même dézingués. L’infirmière était justement Jeanne, qui s’occupait de ce moribond de Paul, qui chuquait en silence ses derniers lieux empreints de souvenirs, de ceux qui allaient disparaître dans les jours à venir.

Il ne restait de la vie de Paul ni sueur ni sang, pas même cette porte épaisse de l’église du village dont le prêtre lui refusait l’accès, tant il avait parjuré et nié la trilogie des divines écritures. L’homme se sauverait ou mourait par lui seul ; mais l’homme qu’il avait été avait disparu, les robots avaient conquis son intelligence depuis que la science s’amusait à rendre plausible l’idée d’un monde meilleur pour la race humaine. Paul se mit à rire. Sa fiasque l’aidait à comprendre, comprendre quoi, il l’ignorait, mais au fond de lui, il le savait déjà. Le mensonge. L’ineffable mensonge qui l’avait poursuivi toute sa vie.

Vers 18h30 Jeanne lui apporta ses médicaments, puis retourna dans le couloir aider les responsables du service des repas. Il en profita pour palper le matelas, mais la fiasque était mal refermée et un jus jaunâtre coulait sur le plancher. Il dégageait un parfum d’urine tropicale et quand Jeanne revint, elle se contenta de dire à Paul : » Allons, Paul, tu sais que nous avons des pistolets en cas de fuite urinaire ». Paul sourit, pour marquer le coup. Mais il avait perdu comme un imbécile sa poire William offerte par Higelin, 40° à l’ombre et plus encore à l’hombre qu’il avait été.

Expliquer ou raconter la vie d’un homme, d’une femme, voire des êtres humains, vie qui se décompose en lieux, frontières, ethnies, en séquences guerrières affamées de pouvoir, en générations exterminées, en peuples oubliés de la mondialisation cannibale, dans l’œil torve de dirigeants de la planète. Quel astre mort, quelle méphitique lune constatait le désastre ? Les poètes les uns après les autres se pendaient aux branches mortes des arbres dénudés.

Jeanne posa un linge humide sur l’œil tuméfié de Paul. Elle avait deviné l’entourloupe de Paul, la fiasque entre le matelas et le sommier, et elle, si aimable et attentive, lui mit un direct du poing gauche dans son œil mi-clos. Sa façon à elle de lui rendre le sein en poire qu’elle avait perdu. Pourtant, elle lui reposa la question : « As-tu pris tes médicaments ? »

Mais il ne répondit pas.

La fiasque était vide et Paul ne répondrait plus jamais « oui » à cette question stupide.

15 07 2023

AK

Les bruts de brut de Pépère : une histoire méchante.

Cela faisait déjà quelques jours que Fulbert n’avait pas écrit une histoire cruelle, une histoire à laquelle il aurait été partie prenante. C’était , il est vrai, un solitaire. Il avait ainsi pu échapper aux meutes de truands sanguinaires qui sévissaient dans ce village perché à 400 mètres au-dessus de la mer, quand celle-ci était basse comme l’étaient les fronts des habitants de cette contrée. Certes, les mouches qu’il avait abattues par centaines avec sa tapette depuis le début de la semaine pourrait remplir un vase soliflore ou nourrir un tamanoir pendant une demi-journée. Seulement, le sang que ces sales mouches avaient pompé aux hommes quand ils faisaient la sieste ou l’amour, ces cradingues des deux sexes qui économisaient l’eau à outrance (pas la sueur), ce sang ne constituait pas une mare dont un lecteur se repaît habituellement quand l’héroïne meurt à la fin du récit.

Fulbert songea quelques heures à se suicider dans un autre récit, une histoire à l’eau de rose toxique, un chagrin long comme un conte d’Émile (auteur des Mille

et un Inuits), ce saligaud qui écrivait bien mieux que lui. Il savait pourtant que les mouches, et cette engeance de générations spontanées que sont les asticots jamais ne négocieraient le vase rempli de nourriture dédié au tamanoir, son seul héritier, son prince des idées noires. Rien ne venant dans son esprit, il alluma la télé, grande et lumineuse comme un trompe l’œil sur l’actualité, en direct live. Le spectacle était partout le même : des conflits, des guerres de naguère et d’aujourd’hui, images en noir et blanc, en couleurs, des cadavres logés dans des tranchées ou sur des rafiots de Méditerranée, avec des zooms sur les asticots et les mouches, les regards sur les armes lourdes que des experts expertisaient sur des plateaux en présentant leurs analyses, oubliant parfois que partout les bains de sang remplissent plus que des vases soliflores, toutes les hypothèses étaient ouvertes comme des plaies béantes, famines et volcans d’un rouge carmin dans l’immédiat de l’actualité.

Fulbert éteignit le poste avec sa télécommande. Il désertait la guerre informationnelle mais sans punition avérée d’avoir quitté l’espace cruel de la connaissance du monde tel qu’on le raconte sur les écrans. Alors il se replongea dans un récit à l’eau de rose, et écrivit que tout allait bien dans le monde , et que les mouches et les asticots ne faisaient que leur travail, et que l’héroïne, dans l’histoire, aurait de la veine de ne pas mourir à la fin du récit.

11 07 2023

AK

Les bruts de brut de Pépère : l’agneau des Shetland

Être seul devant un couteau de boucher comme un agneau que l’on a vu grandir dans la prairie, qu’est-ce que ça raconte ?

Comme ouvrier dans une fish factory des îles Shetland, il y a bien longtemps, à découper les églefins pour en faire des filets, les coquilles saint jacques labellisées « Pompon Rouge », rien de précis à vrai dire. Jusqu’au vendredi soir, quand la dizaine de travailleurs que nous étions se rendait au pub, à cinq kilomètres, en longeant la plage. One pound de l’heure (hors taxes sociales et logement en caravane), quarante heures par semaine. Salaires qui fileraient en parties de fléchettes et de tournées de bière blonde et de stout épaisse. chacun payait à son tour toutes les consommations des collègues, distribuant leurs cigarettes alentour (les écossais ne sont pas radins, contrairement à la légende).

L’agneau nous accompagnait sur le chemin, broutant et guilleret, sur la plage de galets et d’algues bleues, bêlant de temps en temps , certainement heureux de croiser des gens pas encore ivres sur ce territoire austère balayé par le vent. Nous étions en juin, marcher au clair de lune donnait aux garçons des reflets étoilés, mais dans l’usine, elles n’étaient que trois femmes d’âge mûr, sauf ma compagne jeune et belle,, qui nous accompagnait, marchant du même pas que ces gaillards assoiffés venus de Glasgow et du nord de l’Écosse..

Quand enfin les lumières du pub apparurent, l’agneau appela sa mère. Comme s’il criait devant le couteau d’un boucher, voire comme un écossais qui ne paierait pas sa tournée ou une cornemuse dont la poche serait trouée, ce qui, de mémoire d’écossais n’est jamais arrivé.( comme aux auvergnats, faut-il le préciser?)

Le chemin de l’agneau n’aurait pas dû suivre celui des hommes qui allaient au pub. D’ailleurs personne n’en parla, car sur l’île la Presse n’existait pas encore. Le clapotis des vaguelettes sur les cailloux guidait de sa musique céleste nos pas encore las de la semaine travaillée, entre les frigos, la farine des restes des poissons (têtes, arêtes, reliquats de chair et compagnie) qui nourrirait le bétail ou l’export, les coquilles qu’il fallait amonceler dans un coin perdu car à l’époque on ne savait qu’en faire, mais le paysage était magnifique et le camion soulevait des nuées d’oiseaux, des sternes, des mouettes, des macareux et bien d’autres adeptes de la marque « Pompon Rouge » locale.

Il régnait une certaine euphorie dans le pub, que les fléchettes et l’alcool augmentaient, jusqu’à 23 heures, quand tintait la cloche et qu’il nous fallait retourner dans nos caravanes. La lune, quand le temps était propice, suivait de sa lumière nos pas chancelants. Mais l’agneau était là, assoupi entre les herbes folles de la plage caillouteuse dont le bruit des vagues rythmait la nuit. Personne ne s’apercevait que par ses bêlements en fait c’est lui qui nous guidait. Mais il est plus curieux que presque 50 ans plus tard me revienne en mémoire ce petit animal, épisode désuet d’une vie sur une île magique et magnifique, à cette époque. (avant l’exploitation des réserves pétrolières dans la mer du Nord). Peut-être la jeunesse avait-elle cette insouciance qui menait des projets insensés de voyages et de découvertes de mondes nouveaux, où les amitiés se tissaient comme on carde la laine, là-haut. Avec le temps, ai-je songé, ne suis-je pas devenu aussi seul que cet agneau devant un couteau de boucher, alors que comme lui j’ai pu courir dans les prairies de mondes proches et lointains, jadis , enivré d’herbes folles qui donnaient le tournis mais qui jamais ne faisaient perdre la tête. Alors, que peut bien raconter cette histoire ?

06 07 2023

AK

Les bruts de brut de Pépère : Arsène et Leslie, une question d’héritage.

« Arsène, tu ne sens pas cette odeur putride qui émane du congélateur quand on l’ouvre ?

« Ne l’ouvre pas, c’est Papi Norbert que j’ai mis là, à faisander depuis la chasse d’ouverture de septembre, à l’automne dernier. C’était un accident, tu le sais bien, tu as lu le journal. On n’a jamais retrouvé le corps, disait la Presse. Quand il aura perdu tous ses poils de barbe, on analysera la situation, Leslie. »

J’ai monté l’escalier de la cave en entendant le bruit de mes pas, la maison était muette et le sentiment de finir en prison m’interrogeait : pourquoi Papi Norbert et pas quelqu’un d’autre se trouvait-il dans le congélateur du sous-sol, quelle excuse trouver ? La sonnette du perron tintait avec insistance. C’était l’inspecteur du bled, qui venait prendre son café du matin chez Arsène, chaque vendredi, et y récupérer sa commande de victuailles (Arsène était cuistot).

« Vous n’êtes pas chasseur, que je sache, dit l’inspecteur, mais juste cuisinier. Le fusil est un de vos outils pour affûter les lames, rien de plus, non ? Les recherches vont se terminer concernant papi Norbert, aucune trace n’a pu être identifiée, surtout avec cette pluie d’automne. Vous en pensez quoi, vous ? »

Arsène ne répondit pas à la question du policier. Il attendait que celui-ci se présenta sous une identité plus réglementaire : nom, matricule carte de séjour trousse de secours CV antécédents de carrière etc. L’inspecteur se nommait Abdelraman, d’où la suspicion d’Arsène quant à sa légitimité de flic.

Elle était loin l’année 1870, quand l’ancêtre paternel avait dit à son épouse « sors le chat du grenier, sinon on n’aura pas de rat à manger. » alors qu’ ils vivaient près de la Place du Tertre, à quelques mètres du futur restaurant « chez Plumeau ». Depuis, il y avait eu cette affaire bien plus récente, six ans auparavant, où la vieille avait dégringolé l’escalier : morte sur le coup sur le carrelage du rez de chaussée. La vieille avait raté la première marche de l’étage et badaboum, elle ne s’en était pas remise. Mais elle on l’avait déclarée aux gendarmes, tant l’accident coulait de source. Leslie avait fait fort question larmes. C’était sa mère, après tout. Mais ce n’était aussi que la moitié du magot, si on entend par là l’héritage d’une villa du XIXe siècle avec quatre chambres, des sanitaires en bon fonctionnement, un jardin riche en plantes et fleurs d’ornement. Un écrin de verdure jouxtant une demeure de style.

Pour le papi, il avait fallu temporiser quelques années. Le vieux s’adonnait en été à la chasse aux papillons, et l’intéresser aux plumes des oiseaux était une affaire complexe. Arsène lui enseigna l’art des appeaux, des chants qui attirent ces oiseaux imbéciles et ont dû lire la bible au temps d’Adam et Eve. Mais le Diable ne se virtualise pas qu’en Paganini, et le violon se joue des marques sur le manche pour réjouir les doigts le caressant du bout de l’ archer et des touches. Et le diable est musicien.

Comme personne n’est prophète dans ces milliards de pays des gens qui en possèdent tous un, y compris les enfants, Arsène et Leslie se disputèrent pour revendiquer les derniers mots de la grand-mère : « seuls les morts ne craignent pas l’Avenir ». Seul un Vieux singe aurait pu faire une analyse sémantique de ce propos. Mais Arsène ouvrit le congélateur, et l’odeur était telle que le papi était prêt à être cuisiné. Il affûta ses couteaux avec le fusil, cet instrument qui fait rire les enfants car il aimante divers objets, et commença à découper le vieux pendant que Leslie mettait en branle le barbecue dans le jardin.

Arsène brûla les poils résistants sur la gazinière, comme cela se fait avec les poulets et les canards ébouillantés avant d’être plumés, puis il trempa quelques morceaux tendres du vieux dans une sauce légèrement pimentée, non que le plat soit parfait, mais bel et bien pour que cette histoire le soit, elle !

30 06 2023

AK

Une histoire qui fait peur même à celui qui l’a écrite.

Warren attendait au buffet de la gare. Il dévorait un croissant rance qu’il plongeait dans un café tel qu’on en boit dans les pays anglo-saxons avec un nuage de lait, sauf qu’il était à Sète et que la machine à café était en panne. Warren avait un temps investi la gare d’Austerlitz à Paris, avant que les trains n’émigrent vers Montparnasse, ce qui avait ruiné son dernier espoir de faire fortune. Du coup, il était descendu dans le sud avec sa jeune femme, Milly, pour se refaire soi-disant une santé. Mais en fait ce n’était pas lui, l’homme auquel j’avais donné rendez-vous dans cette gare, un photographe en résidence qui exposait au festival Images Singulières cette année-là. Ce fut mon œil qui accrocha ce vieillard et instantanément j’en vérifiai l’identité. L’homme qui avait fait fortune dans les années 80 en investissant en Bourse et aurait vendu son cœur pour une poignée de dollars à des millions d’américains. Mais le dollar avait égalé le réal brésilien, donc ne valait plus rien, Le Yuan et l’or massif des robinetteries saoudiennes avaient pris le pouvoir par l’acquisition des richesses inutiles et des salles de bains aussi stupides que flamboyantes.

Quelques décennies auparavant Warren avait voulu donner au peuple un gage, un partage de la richesse qui soit réaliste et équitable, mais les gens avaient dépensé tout l’argent dans les jeux de hasard et les machines à sous qui les rendirent rapidement plus pauvres qu’avant, quand ils pensaient devenir eux-mêmes millionnaires ; rien n’est suffisant pour un pauvre que de penser n’enrichir que sa misère. Finie la gare d’Austerlitz les croissants dérobés dès que le serveur avait tourné le dos, parti le bruit de l’œuf dur cassé sur le comptoir décrit par Prévert, la ville évolue plus vite que la vie des gens, mais plus personne n’attend sa vie dans un buffet de gare. Sauf Warren, attendant un nouveau train de vie de première classe . Il n’a pas de bagages scotchés à ses mollets. Il les a perdus, ses chaussures en peau de crocodile sont restées à Roland Garros,, sans doute ignore t-il qu’il pleut sur Brest, que le type que je dois rencontrer dans ce buffet de gare est mon père spirituel.

J’ai saisi un siège à proximité de la table, ai demandé : »vous me reconnaissez, monsieur Warren? »

Il ne répondit pas.

Le serveur du buffet de la gare me glissa à l’oreille : « il ne vous dira rien, il est ivre mort, comme chaque soir. Quand il n’a pas sa dose, il va au Zanzi Bar, sur l’avenue, du côté du théâtre municipal. On a la vie qu’on mène, monsieur, et les histoires vont souvent avec . À propos, comment va Milly, on raconte qu’elle sert de modèle au grand photographe actuellement en résidence pour l’expo annuelle du début de l’été ici, à Sète, notre belle ville. Ne désirant pas entamer la conversation, je lui répondis mollement qu’elle allait bien, et fêterait certainement ses cinquante cinq ans sur le trottoir , côté gauche de la Canebière, à Marseille. Sur ce, il prit ma commande et disparut, alors que mon père spirituel, photographe de grande renommée, m’aperçut et me fit signe. Grand et maigre, il se tint debout au comptoir, dans l’attitude de quelqu »un qui esquive le regard d’un vieux démon qu’il ne désire plus croiser une nouvelle fois , Il était accompagné d’un autre homme, qui se nommait Igor, pilier de bar qui avait très bien connu Warren et la vie des gares, quand ils étaient potes avec Boby Lapointe, Brassens, et d’autres désormais décédés en traversant les rails du temps. Sans signe apparent, je saisis le pourquoi de la chose : Milly avait été sa maîtresse, et les séances de photos s’étaient mû en rushes amoureux dans son studio de la rue Bayard, à Paris, dans les années 90, qui avait fait la nique au célèbre studio Harcourt, dans le 16e arrondissement. Milly avait les yeux de Marie Laforêt, jeune. Elle ne les fermait jamais quand ils faisaient l’amour après les séances de shooting. Contrairement à l’épouse légitime de Warren, qui se prénommait Betty, une vieille vache qui ne les ouvrait jamais (les yeux et les cuisses), ce qui avait désespéré Warren qui avait pris une maîtresse, Milly. Mais avoir deux femmes dans sa vie n’est que source de problèmes, de trahisons et de suspicions qui finissent par rendre la vie impossible. De plus, cela engendre des affaires qui tournent mal économiquement, ce qui fut le cas du rachat de la gare d’Austerlitz dont le trafic, par des investisseurs mafieux, s’était vu détourné vers Montparnasse et sa tour maléfique devenue très rapidement un haut lieu du trafic de drogue et de prostitution de luxe (selon les étages les prix montaient).

Je rejoignis le célèbre photographe (mon père spirituel) et son ami Igor au comptoir. Nous engageâmes une conversation qui, pourrait-on dire, tournait en rond comme un ballon de vin. Au fil de nos paroles échangées, je m’aperçus que je n’avais aucune accointance avec mes deux interlocuteurs. Je tournais mes yeux vers ce vieux Warren, qui restait impavide à sa table et que le serveur venait régulièrement alimenter d’un verre de bière. Autant les buffets de gare espèrent que tous ces clients finissent par partir en ayant payé l’addition, autant mes deux comparses s’en moquaient , le zinc étant la sublime destination des alcools ingurgités : pourquoi aller plus loin ?

Sur un présentoir des œufs durs, des sachets de sel, de poivre et de moutarde. Je pris un œuf, du sel, et m’en retournais à la table de Warren. Il leva mollement les yeux. Je fus surpris de voir qu’ils ressemblaient étrangement à ceux de Milly , de Marie Laforêt. Il leva son visage et me regarda quelques secondes avant de balbutier : « vous me prenez pour Christophe Colomb, avec votre œuf ? »

« Non, Warren, j’ai juste un ami qui voudrait faire votre portrait, là-bas, ce grand gars en train de discuter avec un autre ivrogne, au comptoir. »

« Ah, dit-il en souriant, quelle importance ? »

« Je n ‘en sais rien, la postérité peut-être, comme l’œuf de Colomb sans l’Amérique. »

Il rota, mais parut intéressé par mon initiative. Il me demanda ce qu’en penserait Betty, si elle était encore de ce monde, et comment allait la Bourse de NY, de Wall street et qui paierait la tournée après le shooting. Je répondis que les Émirats et d’autres truands lui rachèteraient des tatanes en croco, une place VIP à Roland Garros et un wagon pour lui tout seul dans le film « le train de la mort », en VO sur Netflix, avec une scène érotique offerte. Le projet sembla lui plaire.

M’en retournant vers les collègues scotchés (ils avaient changé de boisson) au comptoir, je dis au photographe, vas-y, il a les yeux ouverts, il faut en profiter.

C’est ainsi que mourut Warren : sept balles flashies dans le buffet…en gare (de Sète).

29 06 2023

AK

Poème pour un coutelas

Je ne sais quel individu par un soir d’été

Trancha mes doigts légers et les croquis

Que je faisais de jeunes filles corsetées

Dans cet atelier qui sentait la chair aimée

Le rat musqué et l’indigence de la renommée

Comme fondent les poèmes sur le corps des femmes

Qui au fil des ans jamais ne voient renaître les enfances

Le dernier soupir ne s’offre qu’à l’absence

Heureux encore de ne point écouter les curés

Heureux aussi de n’avoir dans les oreilles que du cérumen

Pour ne plus entendre ce chant du monde mortifère

Que chantaient les peuples sans y croire,

Balayés par des religions illusoires mais rentables

Quelle élégance avaient mes doigts, mes mains,

L’étaient-ils simplement par la cohésion

L’esprit du corps et les gestes insensés de l’abandon ?

Tout perdre quand seul le néant est à gagner

Quel est ce fruit qui s’offre en récompense

Rares sont les hommes qui ne l’ont pas désiré

Mais ont passé leur vie à le revendiquer : la Poésie.

Cet unique combat qu’à présent, doigts coupés,

J’inscris dans ma vie d’homme.

21 06 2023

AK

Les bruts de brut de Pépère : le fourmillodrome

John Lee était maintenant seul et regardait la table que tous les convives avaient désertée. Il était tard en cette fin de journée mais le soleil brillait encore. Mary Lee, sa femme, avait débarrassé tout ce qui garantit à une table d’y fêter un anniversaire mémorable et ne manquait en cet instant qu’un coup d’éponge sur le bois brut, achevant de rendre la réalité plausible à cette après-midi festive et forcément encline aux excès dus à la consommation d’alcools les plus divers. La fête était finie. John Lee regarda la table maintenant nue, sans cadavres de bouteilles ni de verres renversés. Une table que parcourait une fourmi, puis une autre, puis encore d’autres : huit au total. Ce n’étaient pas les fourmis qui attiraient son attention, mais la forme de la table, deux lignes droites parallèles aboutées chacune de deux arc de cercle parfaitement ajustés à la structure.

Une piste d’athlétisme parfaite.

Quand Mary Lee revint pour passer un coup de torchon sur la table, John lui barra la route : « ne touche à rien ! » dit-il, « va faire la sieste, tu as beaucoup travaillé pour préparer cet anniversaire, tu dois être extrêmement fatiguée, vas donc te reposer. » Mary comprit que son mari avait encore quelques vapeurs éthyliques dans le cerveau et qu’elle-même était fourbue de fatigue, à force de vider les verres dans lesquels quelques liqueurs risquaient de se gaspiller si personne n’y plongeait ses papilles. Elle était bonne épouse. John Lee attendit que les pas de Mary rendissent à l’allée gravillonnée son silence du soir. Puis de nouveau il observa les fourmis. Elles étaient maintenant une quinzaine, mais de taille et de corpulences différentes. Elles se pressaient autour d’une goutte de sirop de fraise évadée du dessert, dans la partie droite de la table où John était accoudé. Elles tripotaient leurs antennes comme des coureurs de fond ajustent leur dossard. Cette table était vraiment une piste d’athlétisme, pensa-t-il, et ce fut par un éternuement qu’il lança le départ de ce mini marathon, en ayant soin de soulever son bras pour ne pas semer la panique chez ces athlètes minuscules à six pattes. Ce fut une course exceptionnelle, que nul homme n’aurait pu concevoir. Les bestioles longeaient les bords de la table, sur deux centimètres de large selon la règle attablée de John Lee, sinon elles seraient exclues, mais un respect mutuel entre les fourmis kényanes, nigérianes, argentines, amazoniennes, les blanches de Namibie (ou termites) ou encore européennes (qui selon John Lee ne s’entraînent que 39h par semaine dans d’immenses pièces climatisées, quand leurs concurrentes ne connaissent que la soumission du travail sept jours sur sept dans des usines surchauffées pour entretenir la reine et ses affidés).

Certes, un œil non averti ne verra nulle différence entre ces bestioles, qui se réfugient partout dans le monde pour un illusoire grain de sucre et fuient le tamanoir, que leur travail incessant épuisent, ou que les guerres nourrissent par sa langue piégeuse, à l’image des dictatures. John Lee suivait la course avec une curiosité vénale de bookmaker. Quatre fois 400 mètres de piste à taille humaine rapportées à quatre circonvolutions sur une table réduite à sa plus simple expression pour les insectes à six pattes, avec retransmission directe par antennes dont les héroïnes étaient munies pour suivre les instructions managériales de leurs sponsors et la diffusion interplanétaire de leurs efforts. Le dernier tour arriva après quelques minutes de course folle, la clochette résonna dans le cerveau de John Lee, les pattes se délièrent et certaines furent prises de crampes, mais la lutte était acharnée entre les championnes.

John Lee avait misé sur la fourmi nigériane, car c’était depuis des années que les kényanes et les éthiopiennes gagnaient à chaque saison. Le dernier sprint fut décisif : il tomba tête la première sur la table, spectateur que la tension de la course avait réduit en un AVC fulgurant. Quand Mary Lee revînt avec son torchon imbibé de Javel toutes les fourmis avaient fui la piste. Ne restait que la tête de John Lee effondrée sur la table, et son regard fixe qui semblait dire : « merde, elles sont arrivées ex-æquo. »

À la date précise qui correspondait à l’anniversaire de John Lee et de sa mort instantanée, le 27 septembre à une heure inconnue, sauf de Mary Lee, qui refit très vite sa vie avec Marcel Lebougnat, un des petits fils d’Alexandre Vialatte (qui n’a rien à voir avec cette histoire idiote, a priori.)

20 06 2023

AK

Un nuage de laid dans une tasse de café.

Il n’y a plus de fils dans les histoires

Juste des vomissures et des gerbes de gloire

Le peuple s’est perdu entre lavandières et lavoirs,

Le règne souverain des hommes et ses déboires

Les nuages bruns d’une vie qui s’installe

N’enlève ton masque que quand tu passes à table

Les nuages sont gris et la nuit se durcit

Ne me dis rien, je comprends tes silences

Il n’y a plus de fils pour tisser les histoires

Un silence inouï qui jette sur nos yeux

La réalité d’un monde désormais plein d’absence,

De sang et de chaos. L’Homme est redevenu con,

Et le temps,impassiblement, radote.

Alors, petit,verse moi à boire

Je t’inventerai la fin de l’histoire,

Le nez plongé dans du café bien noir.

14 06 2023

AK

Les bruts de brut de Pépère :Émile et Noélie

Un bon chocolat chaud. Voilà ce à quoi pensait Émile dans la cuisinette, alors que sa mère, Noélie, s’apprêtait à mettre l’omelette dans la poêle à frire, dénommée depuis quelques dizaines d’années la poêle aux fourmis, car l’huile en constituait le tapis désormais incrusté de l’espace de cuisson et, à y regarder de près, des hordes de bestioles y étaient restées collées depuis des années.

Bon, ce n’est pas la bonne manière de raconter une histoire vraie, surtout quand elle se déroule sur des faits survenus en un quart d’heure quant à la globalité de la vie d’un homme célibataire de soixante ans et de sa mère de quatre vingt trois printemps, qui a connu deux guerres. La cuisinette est le décor où se déroule la scène.

Émile est assis sur un des sièges de la table ovale (à la mode dans ces années-là), il tourne le dos à sa mère, concentré sur les diodes d’un petit transistor dont il soude les éléments pour lui redonner vie, donc le son. Ce qu’il en fera, il l’ignore. C’est un ingénieur, un bricoleur des années cinquante, tout l’intéresse et il aurait pu faire de grandes études. Mais Noélie ne voulait pas perdre son fils, le plus jeune de la famille qui comptait déjà un chenapan et deux chipies. Elle était veuve depuis une décennie et planquait ses économies dans le placard, sous les mouchoirs où elle avait pleuré la mort de son mari.

Émile était un être timide et renfermé, ce qui est parfois le signe d’un grand orgueil, mais celui-ci ne se faisait jamais jour dans les réunions de famille, où il passait pour un homme qui n’a jamais connu de femme ou de ce genre de contact physique qui structure la masculinité des imbéciles malheureux. En fait, il semblait absent de tous les sentiments qui forgent la différence entre les sexes, autant dans leurs désirs que leurs irrationalités. L’homme avait un métier et ne passait que de temps en temps dans la maison familiale, où il retrouvait certainement son enfance, ses fers à souder, les bricolages de petites pièces, un Meccano, des automates brisés par ses frère et sœurs. Il s’installait alors à la table ovale et réparait ce qui était cassé. Dans sa tête, un bon chocolat chaud. Préparé par Noélie, comme quand il était gosse. Mais le temps avait passé, et sa mère à chaque fois qu’il venait ne lui cuisinait qu’une omelette aux fourmis, dans la poêle antique.

Depuis son enfance les rosiers de la maison avaient prospéré et depuis des générations donné le nom à la maison : « la Roseraie ». La cuisinette, sous l’exubérance des fleurs rendait la pièce sombre. Des odeurs de cuisine coloraient les murs de cuissons oubliées, de plats recuits vingt fois et d’odeurs de gaz dues au tuyau de la gazinière qu’Émile remplaçait quand il venait, C’était ce que l’on nomme des moments paisibles, durant lesquels toute parole est inutile, le silence, ce silence qui ne pose pas de question ni sur le passé, ni sur l’avenir.

Parfois un grésillement dans le petit transistor venait gourmander la somnolence de ces deux solitudes. Émile baissait les paupières et son orgueil relevait le front : il avait le génie d’un ingénieur, mais aussi la négation du génie : il était passé à côté de la barrière qu’il eut dû sauter pour s’affranchir de sa mère. Il avait quelque part tourné le dos à son avenir comme à présent il tournait le dos à Noélie qui, au même instant, après avoir battu les œufs, s’apprêtait à les mettre dans la poêle , avec un jet d’huile de tournesol au fond, encore frémissante.

Il n’y eut pas un cri. La cuisinette resta dans l’état où elle était depuis des années. Noélie venait de s’effondrer dans la poêle aux fourmis, le visage maquillé par l’omelette qu’elle venait d’y plonger. Émile finissait de souder un truc un peu complexe : un bon chocolat chaud qui remémorerait son passé.

14 06 2023

AK