Les bruts de brut de Pépère :Émile et Noélie

Un bon chocolat chaud. Voilà ce à quoi pensait Émile dans la cuisinette, alors que sa mère, Noélie, s’apprêtait à mettre l’omelette dans la poêle à frire, dénommée depuis quelques dizaines d’années la poêle aux fourmis, car l’huile en constituait le tapis désormais incrusté de l’espace de cuisson et, à y regarder de près, des hordes de bestioles y étaient restées collées depuis des années.

Bon, ce n’est pas la bonne manière de raconter une histoire vraie, surtout quand elle se déroule sur des faits survenus en un quart d’heure quant à la globalité de la vie d’un homme célibataire de soixante ans et de sa mère de quatre vingt trois printemps, qui a connu deux guerres. La cuisinette est le décor où se déroule la scène.

Émile est assis sur un des sièges de la table ovale (à la mode dans ces années-là), il tourne le dos à sa mère, concentré sur les diodes d’un petit transistor dont il soude les éléments pour lui redonner vie, donc le son. Ce qu’il en fera, il l’ignore. C’est un ingénieur, un bricoleur des années cinquante, tout l’intéresse et il aurait pu faire de grandes études. Mais Noélie ne voulait pas perdre son fils, le plus jeune de la famille qui comptait déjà un chenapan et deux chipies. Elle était veuve depuis une décennie et planquait ses économies dans le placard, sous les mouchoirs où elle avait pleuré la mort de son mari.

Émile était un être timide et renfermé, ce qui est parfois le signe d’un grand orgueil, mais celui-ci ne se faisait jamais jour dans les réunions de famille, où il passait pour un homme qui n’a jamais connu de femme ou de ce genre de contact physique qui structure la masculinité des imbéciles malheureux. En fait, il semblait absent de tous les sentiments qui forgent la différence entre les sexes, autant dans leurs désirs que leurs irrationalités. L’homme avait un métier et ne passait que de temps en temps dans la maison familiale, où il retrouvait certainement son enfance, ses fers à souder, les bricolages de petites pièces, un Meccano, des automates brisés par ses frère et sœurs. Il s’installait alors à la table ovale et réparait ce qui était cassé. Dans sa tête, un bon chocolat chaud. Préparé par Noélie, comme quand il était gosse. Mais le temps avait passé, et sa mère à chaque fois qu’il venait ne lui cuisinait qu’une omelette aux fourmis, dans la poêle antique.

Depuis son enfance les rosiers de la maison avaient prospéré et depuis des générations donné le nom à la maison : « la Roseraie ». La cuisinette, sous l’exubérance des fleurs rendait la pièce sombre. Des odeurs de cuisine coloraient les murs de cuissons oubliées, de plats recuits vingt fois et d’odeurs de gaz dues au tuyau de la gazinière qu’Émile remplaçait quand il venait, C’était ce que l’on nomme des moments paisibles, durant lesquels toute parole est inutile, le silence, ce silence qui ne pose pas de question ni sur le passé, ni sur l’avenir.

Parfois un grésillement dans le petit transistor venait gourmander la somnolence de ces deux solitudes. Émile baissait les paupières et son orgueil relevait le front : il avait le génie d’un ingénieur, mais aussi la négation du génie : il était passé à côté de la barrière qu’il eut dû sauter pour s’affranchir de sa mère. Il avait quelque part tourné le dos à son avenir comme à présent il tournait le dos à Noélie qui, au même instant, après avoir battu les œufs, s’apprêtait à les mettre dans la poêle , avec un jet d’huile de tournesol au fond, encore frémissante.

Il n’y eut pas un cri. La cuisinette resta dans l’état où elle était depuis des années. Noélie venait de s’effondrer dans la poêle aux fourmis, le visage maquillé par l’omelette qu’elle venait d’y plonger. Émile finissait de souder un truc un peu complexe : un bon chocolat chaud qui remémorerait son passé.

14 06 2023

AK

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