les babillages de Chinette, les coloriages de Chinou
Le bonheur
Le jour s’est levé. À mon image, ignoble ; il n’a pas plus pris sa douche qu’il ne s’est brossé les dents. À mon image. Le ciel était bleu, teinté de brumes éparses. J’ai compris en le voyant que le jour était aussi cradingue que moi, qu’il procrastinait son destin de finir aux premières vapeurs de minuit, à danser au milieu d’étoiles dont il ignorait le nom, incapable de se souvenir de toutes ces starlettes effacées par la présence des lumineuses machines satellitaires qui masquent le cosmos. Quand le jour s’est levé, je suis resté couché. Lui avait la gueule de bois, moi l’obligation de prendre une douche et de me laver les dents pour me rendre à ce rendez-vous d’embauche qui avait hanté mes rêves les plus intimes, ceux qui parcouraient mes doigts, mes pieds, mon corps entier : avoir la paix, rester dans mon lit douillet, caresser la couette tiède que mon corps tempérait.
Mais ce jour-là, mon père me réveilla à l’aube. Il tambourina à la porte de ma chambre en hurlant « fainéant, sais-tu quelle heure il est ? Tu as rendez-vous à midi avec la directrice de l’usine qui réalise les algorithmes qui fabriquent les lignes de la main pour en faire des robots, et toi, tu roupilles ! Le monde a besoin de cobayes, sais-tu, et en plus c’est bien payé ! »
J’ai retourné la couette jusqu’au niveau de mes narines, au-delà je risque l’ asphyxie, à cause de mes flatulences nocturnes (dont bien des mouches ont subi les ravages). Mais le père était toujours là, ou du moins son image éclairante. Alors que le jour avait déjà mis ses baskets (ou Converses) pour galopiner dans les vertes prairies qui lavent les pieds des feignassons grâce à la rosée matinale, j’ai vu que mes mains ne possédaient pas d’empreintes digitales, mais en regardant l’image du père tout un tas de rides s’étaient ancrées génétiquement sur mon visage.
D’un côté mes lignes de vie avaient disparues pour renaître sur mon visage, comme une catapulte tentant de terrasser le château où est enfermée la Belle du bois dormant (une autre feignasse), cette étoile qui n’a pas de nom, ni de mémoire, ni de vrai travail, une femme qui possède des doigts d’ouvrière , mange de l’ail et que les nombreux enfants du quartier appellent maman.
Le jour s’est levé. Le père et la mère sont morts. Alors, le père ne m’obligera plus à me lever ni la mère à prendre une douche et à me laver les dents. De toute manière, avec l’Intelligence Artificielle qui me volera le job, je préfère rester au lit avec mes pétarades. Le boulot n’usera pas mes mains et la ligne de mes vies restera où elle est bénèze : dans mon lit.
16 10 2023
AK
C’est sûr, un des meilleurs moyens de se débarrasser de certaines contingences de la vie (se laver, travailler et je ne sais quoi encore), c’est de faire disparaitre, de gré ou de force, ses parents, qu’ils soient putatifs (et frisés) ou certifiés (mais peu fiables). Par contre, il faudrait peut-être également supprimer les lits, car ce sont des instruments redoutables de perpétuation de l’espèce.
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Quel poète Karouge, mais quel poète !!! 😀
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