Voisins visions (sans télévision)

Qui peut prédire qu’un jour le voisin d’en face assassinera sa femme juste parce qu’elle est petite (1m60) et rentre dans la poubelle verte, que l’assassin ne supporte plus son prénom (Josiane), ses reproches constants, alors que lui (Albert) a de grandes ambitions, mesure un mètre quatre vingt cinq, s’est fait lipossucer les chevilles car avec le temps il finissait (disait sa femme) par comprendre que la présidence du club de foot locale était désormais un défi inaccessible pour lui et ses acolytes. Peut être aussi prenait-il un malin plaisir à se déjouer de ces reproches en chaussant ses crampons et en allant taper dans un ballon rond et souvent rouge, comme ses copains qui vivaient, à quelques exceptions près, les mêmes formulations de l’amour en couple et que le terrain de sport unissait dans la grivoiserie et cette liberté momentanée quand, tapant dans le ballon, ils fantasmaient entre deux poteaux, de retour au comptoir du bar du Sport. La vie n’a pas de but, mais au fond des filets ils avaient cette impression d’en atteindre un, sans en attendre d’autre, sinon vider leur verve.

Rosa, ma compagne, observait tous ces manèges depuis des mois. Albert et son taille-haie au printemps, la tronçonneuse en automne, et le tas de bois dans la cour qui diminuait sans fumée au sommet du conduit de cheminée en devenait avec le temps une énigme « résidentielle ». Certes Josiane grimpait sur les branches épaisses des grands arbres, légère (50 kg) et agile, pendant qu’Albert faisait rugir la tronçonneuse. Dans le quartier, ce couple avait acquis le label « couple parfait », label qui en fait jugeait par l’ignorance de tous l’aveuglement du paraître. Il en va ainsi dans les bourgades, où tout le monde surveille tout le monde et finalement s’en moque éperdument, l’essentiel résidant dans les progrès et les matches de l’équipe qui, applaudissons-les, va peut-être passer au niveau régional.

Rosa m’invite soudain à la fenêtre et tire délicatement le rideau léger en dentelle de Bruges qui nous sépare des passants un peu trop curieux.

« Regarde ! Albert a pris son coupe-haie pour tailler les troènes et Josiane s’est cachée dans la haie ! Tu vas voir qu’il va l’étêter la petite ! »

« – il veut rester seul sur le trône, c’est vraiment le roi des saligauds ! »

« Ou c’est pour toucher la prime d’abattage ? Par les temps qui courent chacun cherche à s’en sortir comme il peut »,  dit justement Rosa.

« Chéri, vas vite me chercher le smartphone sur le buffet, on va filmer la scène ! On va faire du buzz sur les réseaux sociaux, vite, cours ! »

« Je ne sais pas où tu l’as rangé, ma poulette, je ne le trouve nulle part, même pas dans la salle de bain, pour une fois que tu ne l’as pas scotché dans le pommeau de la douche…

« Bon, pas grave, je vais les filmer avec mes yeux et l’Intelligence Artificielle révélera toute la scène de crime, avec une série en six épisodes sur les télés du monde entier ! »

Pendant ce temps Albert tond la haie et Josiane ramasse les branches dans la cour. La pauvrine est sortie du bois, songe Rosa. Mais le taille-haie tombe en panne et Albert prend la tronçonneuse pour terminer le travail. Bon sang, dans la poubelle verte émergent encore deux bras, c’est terrible et jouissif, qui ne sont pas ceux de Josiane. Au bout du bras gauche pend un bracelet, entre les doigts de l’autre main deux bijoux qui scintillent.

« Merde, j’ai tué ma mère ! »pense soudain Albert ; moi qui me suis résolu à vivre l’abnégation envers elle, c’est un meurtre œdipien, tuer la mère, c’est comme tronçonner un arbre généalogique. »

Je me tourne vers Rosa : « je crois que tu exagères, là. Regarde bien, en fait ce sont deux vieilles branches qui sortent du conteneur, et pas des bras. Je crois que tu deviens folle, poulette ! »

Elle éclate soudain d’un grand rire : « et tu m’as cru, chéri ? Sache simplement qu’il est bon de s’inventer des histoires, quand on s’ennuie ferme dans notre petit patelin ! »

Je prends Rosa dans mes bras et l’embrasse.

« Viens, allons nous coucher, il commence à pleuvoir. »

10 11 2023

AK

photo (illustration) prise à Bourisp, festival international du reportage

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