Ah, la bonne blague !

Son père disait : « mon petit Jean, si tu étais moins fainéant, tu serais plus vaillant ! « . Alors Jean baissait la tête, qui ressemblait à un artichaut qui ne ferait jamais de lui un prince ; il en avait conscience, sachant que son cœur ne possédait aucune généalogie celte et que sa mère cultivait depuis deux ans des pissenlits par la racine dans une banlieue perdue oubliée des morts eux-mêmes. Sa jeune vie (il avait quinze ans) ne lui avait apprise qu’un mot : procrastination, mot qu’il confondait souvent avec sérendipité, les deux seuls dont il se souvenait depuis la maternelle, à Beaugency les Près, où ses parents étaient agriculteurs avant de devenir chômeurs, impuissants à rembourser leurs dettes au Crédit Agricole local. Ainsi ses parents et lui, enfant unique, migrèrent dans une HLM construite depuis plus de 50 ans, qui attendait encore des travaux de restructuration à tous les niveaux qu’un logement nécessite pour y vivre décemment.

Jean, depuis que ses parents s’étaient exilés par nécessité en banlieue, passait son temps entre le collège de la cité et le pied des tours à reluquer les filles, dont Maritza, une réfugiée ukrainienne dont il s’était épris depuis les bancs de l’école primaire. Sa flamme était vive mais la procrastination l’empêchait de l’approcher et de lui déclarer son amour juvénile. Il faut admettre qu’avec sa tête d’artichaut et ses oreilles en feuilles de chou, il ressemblait plus à l’ado qui faisait la couverture de MAD magazine, éphélides en moins. Maritza le toisait du regard, niant in petto ses propres taches de rousseur qui ne la rendaient pas assez mature pour les voyous de la ville. Elle en souffrait, comme le fait d’avoir des cheveux bouclés et de faux ongles (elle se rongeait les vrais le soir dans sa chambre, se demandant avec qui elle connaîtrait son premier amour et cela la tracassait).

Puis vînt l’université où tous deux furent admis, dans des sections d’études différentes. Alors Jean, au moment des vacances de février, enterra sa procrastination. Il avait acquis d’autres mots plus subtils comme subliminal, érotomanie, duralex c’est leste, bref, un verbiage mélangé à la novlangue pratiquée sur le campus. Il se défia : écrire un mot d’amour plaisant à Maritza, maintenant qu’il avait les cheveux longs et la barbe naissante…

Là, Pépère, tu vas nous faire du Kundera !

Pourquoi pas ?

  Jean est étudiant est amoureux et communiste (?). A la suite d’une blague mal interprétée qu’il a écrite sur une carte postale et envoyée à une étudiante, Maritza, il est enrôlé de force dans l’armée des « noirs » c’est-à-dire des ennemis politiques. (https://www.babelio.com/livres/Kundera-La-plaisanterie/)

N’allez pas croire que ce texte soit écrit en mémoire de Navalny, opposant russe assassiné le 16 02 2024. L’histoire ne se passe ni en Russie, ni en Tchéquie. Juste dans celle du narrateur, ce qui est plus réconfortant pour les lecteurs qui ne seront empoisonnés qu’à la fin de l’histoire, s’il y en a une.

Maritza lit le billet doux de Jean. Les portes de l’université s’ouvrent et libèrent les étudiants. Certains sautent dans les 4X4 de leurs parents et filent vers les stations de ski. Les autres, dont nos deux héros/héroïne, vu qu’il n’y a pas de vraie neige dans la banlieue, la compensent par des sniffettes de cocaïne, moins chères que les forfaits de ski dans les Alpes, mais qui font grimper les procrastinateurs pauvres au-dessus des nuages où l’herbe nourrit ses troupeaux et ses moutons dans les canapés. Et dans ce monde évanescent Maritza, enfin, prend la main de Jean, le dénude en se dénudant elle-même, se caressent et prennent leur vie à bras le corps. Jean broute l’herbe parfumée du pubis de Maritza pendant qu’elle hume le gland de Jean avant d’y poser ses lèvres humides. Bon le cours de SVT s’arrête là.

Jean pense à son père : « si tu étais moins fainéant, tu serais plus vaillant ! », et à 20 ans, il vient d’inverser la courbe : si tu étais moins vaillant, tu serais plus fainéant !». Lui revient alors le mot sérendipité.

Ce qui lui avait fait admettre qu’il n’obtiendrait jamais de la part de Maritza un quelconque émoi s’est présenté, sur lequel il a écrit dans un billet d’amoureux cette légende : le hasard est la nourriture essentielle de l’amour.

17 02 2024

AK

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