Les chiens se fichent du temps (les chats aussi).

Il y a très longtemps, j’étais un jeune chiot. Aujourd’hui je suis devenu un vieux chien. Je dois admettre que mon nom de famille a escorté ma vie entière dans ce sens : je m’appelle Ivan Klébard. Bien sûr, ça vous amuse ; Ivan Lechat vous serait moins risible, mais mon numéro de sécurité sociale et ma carte d’identité l’attestent, alors j’ai dû faire avec. J’étais encore enfant quand, fuyant la surveillance de mes parents, je me suis baladé dans les rues du faubourg. J’avais douze ans. Lorsque soudain, le temps s’est arrêté. C’est alors que je me suis rendu compte que j’avais mis mes pieds sur son ombre. Le temps n’avançait plus. Et dans ma frayeur enfantine je me mis à courir vers l’adolescence, piétinant à la fois l’ombre et son maître vagabond, qui est censé marcher des milliers de marathons dans l’espace des hommes, sans jamais reculer, sans jamais apercevoir la ligne finale dont tout le monde des humains connaît le prix de la récompense qui lui sera offert. Je pénétrais dans un immeuble, montant jusqu’au dernier étage. Immature encore, je m’endormis sur un paillasson donnant accès à la terrasse avec vue sur la ville, en chien de fusil, caché sans gâchette en pleines lumières solaires et stellaires. Avant que le temps ne reprenne sa marche et ne recousit son ombre passèrent quelques longs mois et sans doute de saisons , jusqu’à ce printemps là, qui me vit éclore d’une nouvelle nature. J’étais devenu un chien fou, un de ces animaux qui flairent l’amour, la passion, la jeunesse que rien n’empêchait d’exister, tant le sentiment d’avoir tué le temps pour le remplacer par l’immédiateté des instants sulfureux et sensuels était devenu une réalité presque éternelle.

Je n’étais plus le toutou à sa maman ni l’esclave de la laisse censée promener pépère, j’étais libre de pouvoir pisser sur le temps qui passe, sur les réverbères et les connaissances impatientes de ceux qui sont derrière les buissons, les pissotières d’hier et les urinoirs de Decaux sans rien débourser.

Arrivé à la trentaine (selon les calendriers de la Poste), je connus une jeune femme qui avait certes du chien, mais -par extraordinaire- s’appelait Maryse Lechat. Nous nous mariâmes à proximité d’Asnières près du pont de Clichy, par respect pour nos ancêtres. Pour baptiser notre enfant, une fille, nous donnâmes à l’état civil le prénom de Collierette et pour nom de famille Lechat-Klébard. Ça faisait très station de métro, mais les bouches de métro ne parfument pas les baisers des époux de miasmes pestilentiels quand ils s’unissent devant le curé qui en a ras les burettes d’unir les phéromones des autres, quand les siens se veulent consacrés à la cause divine.

Collierette Lechat-Klébard suivit les meilleures écoles de la métropole, et apprit très vite à ronger les mollets et les os de ses voisins de l’amphithéâtre et d’ainsi trouver sa place dans le gotha désuet du temps qui passe en années estudiantines surnuméraires quant à former un être qui sera de toute manière déjà dépassé dans ses connaissances par la génération suivante et leurs nouveaux outils. En cela, elle avait mon côté paternel : elle pratiquait a mezza voce l’IA : l’Indifférence Anarchique. Pour payer ses études elle trouva un petit boulot de pigiste dans un journal local, où elle fut affectée à la rubrique des « chiens écrasés ». Sa mère était ravie qu’elle collaborât dans cet espace dédié à la cause familiale mémorielle.

Nous, en tant que parents, étions attentifs à l’évolution de ses connaissances, sans toutefois manquer à nos obligations. Un soir, par exemple, elle entra dans la maison sans se déchausser, et mît ses chaussures à talons aiguilles sur le tapis. Grands dieux ! C’était le tapis d’ombre du temps que tout-à-coup elle foulait et nous, parents, fûmes pétrifiés de voir que notre fille ne progresserait pas si elle restait ainsi, immobile, tétanisée, sur ce tapis magique. La vengeance du temps se présentait dans tout son apparat. Par un geste incroyable, mon épouse lui lança un smartphone Xième génération que Collierette attrapa au vol. Ses doigts volages lui permirent illico de se remettre en route et c’est ainsi qu’elle put écraser le temps en lui marchant dessus tout en piquant ses fesses.

Hélas, ce que nous ne savions pas, c’est que le temps est multiple, il danse la valse, il court plus vite que l’athlète sur la piste du stade olympique, il est toujours à l’heure pour honorer un rendez-vous, c’est là d’ailleurs que je l’ai connu plus tard, en tant que vieux chien. Quant à mon épouse née Lechat, elle l’a suivi par une nuit profonde, l’admirant et l’aimant sur le reflet des gouttières en zinc, quand la lune est pleine.

Quant à Collierette, je ne devrais pas le dire, elle tapine chaque nuit devant le métro Lechat-Klébard, alors si vous passez par là, dites-lui que ses parents l’aiment…immuablement. Peut-être vous fera-t-elle un prix, si le temps passe à proximité.

15 04 2024

AK

(les chats aussi)

2 commentaires sur “Les chiens se fichent du temps (les chats aussi).

  1. [… devant le curé qui en a ras les burettes d’unir les phéromones des autres, quand les siens se veulent consacrés à la cause divine…]

    Tu as fais ma soirée avec cette phrase ! ;-)

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