La nostalgie du marcheur (solitaire)

Je ne fais confiance à personne. Par exemple, quand je marche dans la rue et qu’une vitrine de boutique m’interpelle, je m’arrête. Je regarde le reflet du clampin qui me ressemble et me pose instantanément la question : « t’es-qui, toi ? ». Souvent une jolie femme passe à proximité et mon regard alors se détourne : je la suis des yeux, plein de sensations un peu lubriques à son encontre, quelle que soit son âge, pourvu qu’il soit moindre que le mien. Alors je me reconnais dans le reflet de la vitrine, avec un pincement au cœur. « C’était moi, quand j’étais jeune », me dis-je, et je me mets à suivre la femme qui déambule de boutique en boutique sans se préoccuper de ma filature. La rue sent l’odeur des villes et celle que je suis porte le parfum de ma solitude. La nostalgie s’inscrit dans une nécrose de vieillard qui ne se souvient plus qu’il est devenu fou. Ce n’est pas Alzheimer, c’est la folie des hommes. Le baiser de Judas et celui de Tosca : trahison et vengeance sur d’éphémères amours, pluies de larmes après les rires stridents et les corps déchiquetés par les ruptures, celles qu’on ne compte plus dans les miroirs brisés. La femme que je suis ne ressort pas du magasin et l’ennui me saisit.

En fait, elle y travaille et je ne vais pas l’attendre des heures. Il y a assez de femmes et de vitrines dans cette ville pour que mes vieux jours se reflètent dans d’illusoires passions amoureuses. Une halte au bistrot me fera du bien, surtout si Lucette est de service. Ainsi, j’aurai tout le loisir de l’épier sans bouger de ma chaise, un confort non négligeable pour un pervers de grand âge. D’ailleurs, Lucette me dit tout le temps : « alors, Pépère, qu’est-ce que je vous sers aujourd’hui ? Un Picon-bière Jupiler, comme d’habitude ? » Elle me tétanise, avec sa voix chantante et ses seins qui pigeonnent sous son tablier. Ah Lucette, j’y ferais bien mon nid dans ce pigeonnier, surtout que mon moral bat de l’aile en ce moment. Je ne vais pas lui dire que je viens de suivre une femme dans la rue et que son parfum embaumait mes fantasmes, raconter ça à Lucette serait criminel de ma part, vu qu’elle sent plutôt la sueur et le produit nettoie-tout, d’où ma gêne pour la complimenter si je plaçais mes mains sous son tablier.

Et puis, il y a le patron, qui régente la place, lorgne les clients et vérifie si les consommations sont réglées. Tout le monde l’appelle Jeannot, car il a de grandes oreilles décollées et un torchon en main qu’il a dû épouser depuis son divorce, son épouse étant partie un beau matin avec un marin d’eau douce, un drôle de type qui pilotait une péniche sur les canaux d’Europe. Des clients avaient été chassés manu militari à l’époque car ils chambraient le patron à voix haute : « la péniche, c’est ta femme, elle fait douze nœuds à l’heure, et pas que sur le canal de l’Ourcq ». La vie de Jeannot avait changé quand il avait embauché Lucette. On racontait dans le quartier qu’il était devenu sobre, tant au niveau de l’ivresse que du flacon féminin. En fait, c’était un paravent derrière lequel il faisait miroiter mont de Vénus et Érostrate dans des limbes trop soyeux pour être vrais. Ainsi font les érotomanes qui cherchent la gloire, vêtus de pyjamas, de chasubles ou de tabliers de cuisine, me susurra un jour un ami : « derrière le paravent, une geisha toujours se cache, au Japon, prête à ôter son kimono à l’heure du thé » .

De mes haltes au café je ne tirais aucun attrait, quelques souvenirs d’adolescent me rejoignaient parfois, quand la glace au-dessus du lavabo des toilettes mixtes renvoyait mon image entre deux graffitis tracés au rouge à lèvres. Tout le récit de ma vie se délitait dans ces marques devenues absconses et cradingues, un récit qui avait le talent d’en finir désormais dans la crasse du quotidien : l’eau du robinet était devenue froide quand elle coulait, petits jets dus à la pénurie d’eau que la ville tentait de négocier avec la sécheresse qui n’en finissait pas. « Tirez la châsse, l’eau est à courre. » avait écrit un inconnu sur le mur des urinoirs. Un poète belge, sans doute.

Je m’étais ensablé dans un mirage de verre, comme Jeannot l’était derrière son comptoir, comme ces quelques paires d’yeux rougis qui reluquaient Lucette, comme Érostrate à la conquête de la gloire incendia le temple d’Artémis à Éphèse, alors qu’elle mettait gentiment le couvert pour accueillir Vénus, cette dix huitième merveille du monde (en fait Lucette, après mon cinquième Picon-bière Jupiler).

C’est déconfit que je rejoignis mon logis à la nuit tombée. Les vitrines étaient éteintes, les candélabres des rues aussi (il était 23 h). Un sentiment de fatigue gagnait mes épaules et mes jambes. La nuit avait perdu la césure de la lune et les hémistiches de Lucette peu à peu s’étaient dissipées dans mon cerveau polisson. Cette nuit encore il me faudrait broyer du noir, dire adieu aux vertiges diurnes que représentaient les femmes que j’avais croisées lors de jours sans lendemains. Je ne fais confiance à personne. Par exemple, quand une vitrine de boutique s’allume au petit matin, je m’arrête, contemplatif. Puis, comme un jeune loup, je bondis, trouve une planque pour mon sac, descends dans le sous-sol de la gare saint Lazare, me refais un semblant d’humanité, propre sur moi, évacuant la sueur et les produits nettoie-tout, puis je pars vagabonder le long du canal de l’Ourcq, au cas où l’ex compagne de Jeannot pratiquerait dans son fourgon l’avenir des déchus et leurs boules de cristal.

03 05 2024

AK

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