Les mardis de la poésie : Fernando Pessoa (1888-1935)

(Photo illustration : Statue de Pessoa installée sur la terrasse du bar A Brasileiro, à Lisbonne, qu’il fréquentait assidument, voire beaucoup trop !); j’y suis allé fin des années 70, la statue n’existait pas et ce bar était très cosmopolite, avec tout un tas de gens différents, du clodo au bureaucrate bien cravaté. Maintenant cette époque est révolue avec le tourisme de masse qui est une vraie plaie, et pas qu’à Lisbonne !

À la veille de ne jamais partir

À la veille de ne jamais partir
du moins n’est-il besoin de faire sa valise
ou de jeter des plans sur le papier,
avec tout le cortège involontaire des oublis
pour le départ encore disponible du lendemain.
Le seul travail, c’est de ne rien faire
à la veille de ne jamais partir.
Quel grand repos de n’avoir même pas de quoi avoir à se reposer !
Grande tranquillité, pour qui ne sait même pas hausser les épaules
devant tout cela, d’avoir pensé le tout
et d’avoir de propos délibéré atteint le rien.
Grande joie de n’avoir pas besoin d’être joyeux,
ainsi qu’une occasion retournée à l’envers.
Que de fois il m’advient de vivre
de la vie végétative de la pensée !
Tous les jours, sine linea,
repos, oui, repos…
Grande tranquillité…
Quelle paix, après tant de voyages, physiques et psychiques !
Quel plaisir de regarder les bagages comme si l’on fixait le néant !
Sommeille, âme, sommeille !
Profite, sommeille !
Sommeille !
Il est court, le temps qui te reste ! Sommeille !
C’est la veille de ne jamais partir!

Parfois, en Certains Jours de Lumière

Parfois, en certains jours de lumière parfaite et exacte,
où les choses ont toute la réalité dont elles portent le pouvoir,
je me demande à moi-même tout doucement
pourquoi j’ai moi aussi la faiblesse d’attribuer
aux choses de la beauté.

De la beauté, une fleur par hasard en aurait-elle ?
Un fruit, aurait-il par hasard de la beauté ?
Non : ils ont couleur et forme
et existence tout simplement.
La beauté est le nom de quelque chose qui n’existe pas
et que je donne aux choses en fonction du plaisir qu’elles me donnent.
Cela ne signifie rien.
Pourquoi dis-je donc des choses : elles sont belles ?

Oui, même moi, qui ne vis que de vivre,
invisibles, viennent me rejoindre les mensonges des hommes
devant les choses,
devant les choses qui se contentent d’exister.

Qu’il est difficile d’être soi et de ne voir que le visible!

Lorsque Viendra le Printemps

par Fernando Pessoa

Lorsque viendra le printemps,
si je suis déjà mort,
les fleurs fleuriront de la même manière
et les arbres ne seront pas moins verts
qu’au printemps passé.
La réalité n’a pas besoin de moi.

J’éprouve une joie énorme
à la pensée que ma mort n’a aucune importance.

Si je savais que demain je dois mourir
et que le printemps est pour après-demain,
je serais content de ce qu’il soit pour après-demain.
Si c’est là son temps, quand viendrait-il sinon
en son temps ?
J’aime que tout soit réel et que tout soit précis ;
et je l’aime parce qu’il en serait ainsi, même
si je ne l’aimais pas.
C’est pourquoi, si je meurs sur-le-champ, je meurs content,
parce que tout est réel et tout est précis.

On peut, si l’on veut, prier en latin sur mon cercueil.
On peut, si l’on veut, danser et chanter tout autour.
Je n’ai pas de préférences pour un temps où je ne pourrai plus avoir de préférences.
Ce qui sera, quand cela sera, c’est cela qui sera ce qui est.

Extrait de: 

 1960, Le Gardeur de Troupeaux, (Gallimard)

Fernando Pessoa

Poèmes tirés du site : https://www.poemes.co/

Biographie à lire sur le site .

Extrait : Fernando Pessoa, de son vrai nom Alberto Caeiro, (né le 13 juin 1888, Lisbonne – mort le 30 novembre 1935, Lisbonne), était un poète et écrivain portugais. Pessoa est considéré après Luís de Camões le poète le plus important du Portugal; il est l’un des plus importants poètes portugais et l’un des auteurs les plus importants du 20ème siècle dans le monde.

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