Les mardis de la poésie : Germain Nouveau (1851-1920)

Épitaphe

De l’égoïsme froid de ce siècle mortel,
Seul, sans larmes de femme et sans bruit de prière,
Sans une main d’ami pour clore sa paupière,
De La Billette est mort dans sa chambre d’hôtel.

Pour lui l’on n’encadra de noir aucun cartel ;
Personne n’a suivi son corps au cimetière ;
Pas même une humble croix sur un cube de pierre,
Pas même la légende : Ici repose un Tel.

Qui donc connaît les cieux où notre âme s’élance !
Couché dans le linceul hautain de son silence
Le cœur de ce héros n’en dormira que mieux !

Le vêtement de deuil rentre au fond de l’armoire ;
Le doigt du Temps railleur vient sécher tous les yeux :
Le vers seul est fidèle et garde la mémoire !

Germain Nouveau

La rencontre

Vous mîtes votre bras adroit,
Un soir d’été, sur mon bras… gauche.
J’aimerai toujours cet endroit,
Un café de la Rive-Gauche ;

Au bord de la Seine, à Paris
Un homme y chante la Romance
Comme au temps… des lansquenets gris ;
Vous aviez emmené Clémence.

Vous portiez un chapeau très frais
Sous des noeuds vaguement orange,
Une robe à fleurs… sans apprêts,
Sans rien d’affecté ni d’étrange ;

Vous aviez un noir mantelet,
Une pèlerine, il me semble,
Vous étiez belle, et… s’il vous plaît,
Comment nous trouvions-nous ensemble ?

J’avais l’air, moi, d’un étranger ;
Je venais de la Palestine
A votre suite me ranger,
Pèlerin de ta Pèlerine.

Je m’en revenais de Sion,
Pour baiser sa frange en dentelle,
Et mettre ma dévotion
Entière à vos pieds d’Immortelle.

Nous causions, je voyais ta voix
Dorer ta lèvre avec sa crasse,
Tes coudes sur la table en bois,
Et ta taille pleine de grâce ;

J’admirais ta petite main
Semblable à quelque serre vague,
Et tes jolis doigts de gamin,
Si chics ! qu’ils se passent de bague ;

J’aimais vos yeux, où sans effroi
Battent les ailes de votre Âme,
Qui font se baisser ceux du roi
Mieux que les siens ceux d’une femme ;

Vos yeux splendidement ouverts
Dans leur majesté coutumière…
Etaient-ils bleus ? Etaient-ils verts ?
Ils m’aveuglaient de ta lumière.

Je cherchais votre soulier fin,
Mais vous rameniez votre robe
Sur ce miracle féminin,
Ton pied, ce Dieu, qui se dérobe !

Tu parlais d’un ton triomphant,
Prenant aux feintes mignardises
De tes lèvres d’amour Enfant
Les coeurs, comme des friandises.

La rue où rit ce cabaret,
Sur laquelle a pu flotter l’Arche,
Sachant que l’Ange y descendrait,
Porte le nom d’un patriarche.

Charmant cabaret de l’Amour
Je veux un jour y peindre à fresque
Le Verre auquel je fis ma cour.
Juin, quatre-vingt-cinq, minuit… presque.

Germain Nouveau, Valentines

Biographie et source de ces poèmes : https://www.poetica.fr/biographie-germain-nouveau/

Germain Nouveau, né le 31 juillet 1851 à Pourrières et décédé le 4 avril 1920 à Pourrières, est un poète français associé aux mouvements symboliste et parnassien de la fin du XIXe siècle. Sa vie, marquée par l’errance, la spiritualité et une quête incessante de pureté, se reflète dans une œuvre poétique à la fois riche et méconnue. (…/…)

Le Black Merdier

Le 29 novembre prochain se tient le Black Friday. Depuis son succès dans l’Hexagone amorcé à la fin des années 2010, cet événement se décline dorénavant sur tout le mois de novembre : Black Friday, Cyber Monday, semaine du Black Friday et même Black November… Importé d’outre-Atlantique, il est devenu un jalon du calendrier commercial français, au même titre que les soldes d’hiver et d’été. (source : « que choisir »)

Le 29 novembre, c’est la saint Saturnin. Pour rappel : https://www.youtube.com/watch?v=1STD19b5Igo

Ce petit canard serviable est devenu ( m’étant identifié gamin à ce volatile) un jeune connard trentenaire confit dans le marketing qui plombe son porte-monnaie, son compte en banque et sa vision d’un monde de pacotille. D’où un mot lié à la situation : « Le saturnisme est caractérisé par la présence excessive de plomb dans l’organisme. »

Or, il semble bien que nous entrions dans des années de plomb, contrairement à nos attentes, tout en ignorant nos difficultés quotidiennes sous le soleil brûlant qui peu à peu nous calcine, charriant ignominie et barbarie politico-nihiliste.

Des « centaines d’hommes yéménites » ont été recrutés de force par l’armée russe, selon le quotidien britannique économique The Financial Times, au moyen d’« une opération de trafic clandestin [qui] met en évidence les liens croissants entre Moscou et le groupe rebelle houthiste ».

Ce contingent d’hommes rejoint les quelque 10 000 soldats nord-coréens présents sur le front russo-ukrainien, selon une estimation du Pentagone. L’enrôlement de Népalais, de Syriens ou encore d’Indiens par Moscou pour combattre l’Ukraine a déjà été confirmé.

Par ailleurs, «Le président russe, Vladimir Poutine, a signé, samedi, une loi qui permet à ceux qui s’engagent pour combattre en Ukraine d’effacer les dettes qu’ils ne parviennent pas à payer jusqu’à l’équivalent de 92 000 euros, selon le gouvernement. »

(source : le Monde)

La belle affaire pour le monde des affaires, des marchands de mort, des vendeurs de merdes (électro ménager, smartphones, télés écrans de 2 mètres, technologies factices, monstres connectés au néant en cas de panne…) qui se déglinguent si vite que les acheteurs en deviennent eux-mêmes produits de consommation, sous le regard apaisé des dirigeants asiatiques, hindous, qui n’ont cure des millions d’esclaves qu’ils emploient jour et nuit dans leurs usines insalubres.

Et pendant ce temps, les occidentaux font leurs achats à bas coup, grugés par les publicités mensongères et plus qu’insistantes, oppressives, qui clignotent : black is black, il n’y a plus d’espoir… À Bakou, ce week-end, la COP xx (pas besoin de numéro, c’est toujours zéro) les pays dans la panade réclamaient 1000 milliards d’aides pour rétablir une stabilité du climat et de leur économie nationale. Ils ont eu droit au tiers ; foutage de gueule. Et encore, dans quelles poches tomberont ces aumônes sinon dans celles des plus corrompus, et les africains, de l’Est jusqu’à l’Ouest, iront encore et toujours puiser l’eau dans les puits éloignés de leurs villages en portant sur leur tête ou sur le dos des mulets des jerricans à remplir de misère, les infrastructures routières, ferroviaires, etc sont dans des états à pleurer (voir par exemple « les routes de l’impossible » sur France 5), mais les palais démesurés, les propriétés gigantesques et le décorum des nababs sont ignominieux, en fait ridiculement ostentatoires, mais on y cultive la plus malfaisante pourriture de l’humanité : le pouvoir d’asservir.

Black merdier.

24 11 2024

( Un coup de gueule en direct live brut, raw anger en english?)

AK

https://www.quechoisir.org/actualite-black-friday-les-vraies-bonnes-affaires-sont-rares-n132690

Manchots empereurs pas manchots, juste bandits machos.

L’Histoire nous a appris que les empereurs n’étaient pas manchots et que pour régner en paix sur leurs immenses territoires ils firent travailler d’habiles ingénieurs pour distraire leur population de serfs et d’esclaves ; ainsi naquirent ce que l’on appela les « bandits-manchots », automates spécialisés et connus avant certainement une nouvelle mutation, sous le nom générique d’ algorithmes.

Des ornithologues un peu naïfs avaient jeté leur dévolu sur ces habitants de l’Antarctique un peu plus grands et lourds que leurs congénères (1,22m et 30kg moyen) qui régentaient sur les terres australes une population nombreuse et illettrée de plusieurs milliers d’individus. Cela vaut pour l’aspect scientifique, dont les humains n’ont cure. Et ils ont bien raison, car ce n’est pas leur problème, pensent-ils.

Pourtant, au fil du temps, la mutation des manchots s’est opérée et si ces oiseaux endémiques du pôle sud ont presque disparu, leurs œufs primaux (un par an par couple) et primitifs ont engendré de drôles de raccourcis génétiquement modifiés : les empereurs. Qu’ils soient à couronne, à diadème ou au crâne déplumé ou au contraire orné d’une toison de poils noirs ou blonds intense, tous ces mutants ont fini par envahir, coloniser la terre entière, prenant tous les êtres démunis pour des pingouins, ces êtres natifs des banquises nordiques venus se réchauffer l’été sur les plages méditerranéennes. Le réchauffement climatique serait-il dû au fait que les pingouins remontant ensuite sur leurs territoires ancestraux feraient fondre la banquise ? Non point.

Car les empereurs ont inventé les bandits manchots dans des lieux exceptionnellement lumineux, clignotants, attirants et plus attractifs que les glissades sur la peau d’un ours polaire affamé : le fric, le gain, la magie du jeu, en un mot : le casino. Un Las Vegas, un Miami beach planétaires. Quel pauvre hère désargenté ne rêve-t-il pas de devenir riche, posséder une Tesla, un Iphone à capsule en or, une ribambelle de sous-fifres qui tradent jour et nuit pour encore plus les enrichir, pendant qu’ils se prélassent sous les climatiseurs, entourés de jeunes femmes asservies et d’alcools français ?

Pour revenir à la période actuelle, comment distinguer un empereur d’un simple travailleur ? Il faut constater que, hormis dans les royaumes musulmans, les empereurs sont glabres. C’est une particularité indéniable, voir antique, qu’on aille de la Rome ancienne en passant par la Chine contemporaine, la Russie, l’Inde, l’Argentine, les territoires restreints de l’Élysée, la Corée du Nord, les États désunis, en fait tous les pays dits civilisés à la dure, où l’on marche au pas cadencé et où l’on fustige le repos des travailleurs (des serfs, des esclaves, des pingouins) ne leur offrant que des machines à sous afin qu’ils n’accèdent jamais au simple pouvoir de vivre, se nourrir, rouler en Tesla de Las Vegas à l’espace intersidéral de la misère décervelée, pièce après pièce, tragédie après tragédie.

Deuxième critère d’un empereur : il porte sur son crâne une belle toison de cheveux, aux coloris distincts (sinon, ils ne se distingueraient pas les uns des autres), mais certains d’entre eux dont l’âge ou la rage ont tiré la chevelure dans des missiles balistiques préfèrent couvrir leur chef de chapka-couvre oreilles ou de turban (fabriqué au Bangladesh), ce qui fait que les autres empereurs, un tantinet jaloux, arborent également un couvre-chef voyant, une casquette rouge par exemple. Les pingouins, quant à eux, portent des bérets et des uniformes moins voyants, mais on leur fournit des armes d’assaut pour protéger le pays de toute invasion de briseurs d’algorithmes, et les plus sérieux des pingouins gardent avec solennité l’entrée des casinos pour éviter toute révolte des perdants.

Seulement voilà.

Alors que mon récit prenait toute son amplitude, sa dimension de délire verbal, soudain une femme a frappé au carreau de la cuisinette, qui est à la fois mon bureau, mon scriptorium et l’endroit idéal où les plats se digèrent d’eux-mêmes quand je jeûne pour oublier la vieillesse. Une femme ! Une impératrice devrais-je dire, mais donc liée au règne des empereurs, à l’addiction du baccarat, de la roulette et de tous ces jeux voyous qui balisent ce désir de pauvre d’un soir, au casino, qui rêve de fortune au jeu, en amour, et au paradis (car le joueur croit que le bon dieu lui indique sur quelles cartes ou numéros il doit miser).

Une femme, certes étrange, mais un peu bipolaire, animée d’un tempérament enclin à réchauffer la planète plus qu’une hausse de testostérone dans les glaouïs d’un quadragénaire en plein divorce, une endimanchée australe, m’a demandé si je voulais l’épouser. Les femmes aiment les empereurs, car elles n’ont peur de rien, des hommes comme des tyrans.

Il ne restait qu’un igloo disponible, que les pingouins à Kiev ou à Moscou, nomment métro. Je lui ai dit oui, dans un couloir glacé de la ligne 8. Mais quand elle a voulu me mettre la bague au doigt, elle a découvert que je n’avais plus qu’un bras, l’autre je l’avais perdu à la guerre des empereurs qui ne seront jamais manchots, sauf, peut-être quand les pingouins que nous sommes leur couperont les ailes.

21 11 2024 (à relire!)

AK

Maga-lie

Depuis quelques jours, j’ai du mal à m’endormir auprès de ma compagne Magalie. Dans l’intimité je lui susurre à l’oreille « comment veux-tu qu’on le fasse, ce soir, Maga ? », mais maintenant je ne peux plus. Depuis que le septuagénaire a endossé son leadership au-delà des océans, la tête ornée de sa casquette rouge sur laquelle est inscrit Make America Great Again, soit le doux diminutif de ma chérie : Maga. C’est la continuité d’un complot fait pour me déboussoler, m’anéantir, et ce de longue date. Car ce n’est que maintenant que je me rends compte que « white spirit » signifie « esprit blanc », donc que le complotisme est devenu réalité, après s’être dissimulé dans les gondoles des supermarchés pendant des décennies. L’esprit blanc lave-t-il plus propre que l’évangélisme les cerveaux et le nettoyage ethnique rend-il les têtes plates après les avoir frotté avec un chiffon sur les microphones et les platines du discours politico-graveleux ?

En tant qu’homme j’avoue avoir parfois dit à Magalie des mots un peu suspects, tels que sentir, venir, exploser, jouir. Mais c’était entre nous, donc rien de répréhensible, juste faire les oies devant le Capitole (le Toulousain un peu zinzin).

Je disais bien à Magalie échange parfois ton livre de chevet contre un disque plus récent des Goguettes par exemple, mais elle me reprochait de devoir tout le temps sacrifier son émission télé favorite (la vie des animaux) quand le tsunami médiatique de casquettes rouges inondait notre canapé depuis l’écran. Alors, dans ces moments de tension qu’ont tous les couples, et toutes les nations, on éteignait le poste, laissant l’incertitude sur les publicités, si le KKK lavait plus blanc que blanc, si Elon Musk mangeait des animaux domestiques ou des hommes, des femmes et des bébés métis ou noirs, si le canard au pouvoir en janvier préférerait les dindes botoxées et sèvrerait de graines l’U et l’EU aux poulets enfermés dans leurs poulaillers nationaux. Ah, éteindre tous ces réseaux sociaux pour pisser dans le lavabo quand la nuit noire coupe le jus, quand l’eau potable devient si rare et le mercure si haut, qu’il faut tout bidonner pour se sentir puissant et posséder l’eau courante en haut de sa Tower, au détriment de Magalie qui me surprend et dit soudain :

« Chéri, sais-tu qu’il y a des inondations catastrophiques au Sud Soudan ? Alors, s’il te plaît, n’oublies pas de fermer le robinet quand tu auras fini, et passe un coup de serpillière, tu pisses partout. Demain, je t’achèterai une casquette rouge et y ferai broder un beau « Magalie, pour la vie. »

Ce à quoi je lui ai répondu : « surtout pas ! Achète moi un chapeau, c’est super mieux pour faire la manche après la messe des évangéliques. »

« Qu’importe, mon amour, toi et moi savons bien que ce soir encore, nous dormirons ensemble, dans de beaux drames, ici et là. »

10 11 2024

AK

Les mardis de la poésie : poèmes d’amour (avant la haine), ceux qu’il nous restent à vivre

Il n’y a pas d’amour heureux : Louis Aragon (1897-1982)

« Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n’y a pas d’amour heureux

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu’on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu’on retrouve au soir désœuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n’y a pas d’amour heureux

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j’ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n’y a pas d’amour heureux

Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l’unisson
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n’y a pas d’amour heureux

Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l’amour de la patrie
Il n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs
Il n’y a pas d’amour heureux
Mais c’est notre amour à tous les deux.

Stances galantes : Molière (1622-1673)

Souffrez qu’Amour cette nuit vous réveille ;
Par mes soupirs laissez-vous enflammer ;
Vous dormez trop, adorable merveille,
Car c’est dormir que de ne point aimer.

Ne craignez rien ; dans l’amoureux empire
Le mal n’est pas si grand que l’on le fait
Et, lorsqu’on aime et que le coeur soupire,
Son propre mal souvent le satisfait.

Le mal d’aimer, c’est de vouloir le taire :
Pour l’éviter, parlez en ma faveur.
Amour le veut, n’en faites point mystère.
Mais vous tremblez, et ce dieu vous fait peur !

Peut-on souffrir une plus douce peine ?
Peut-on subir une plus douce loi ?
Qu’étant des coeurs la douce souveraine,
Dessus le vôtre Amour agisse en roi ;

Rendez-vous donc, ô divine Amarante !
Soumettez-vous aux volontés d’Amour ;
Aimez pendant que vous êtes charmante,
Car le temps passe et n’a point de retour.

Ce florilège est à retrouver sur le site : https://www.parlerdamour.fr/beaux-poemes-damour/

Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté

Un article tiré de « La Dépêche », à lire ou à écouter en cliquant sur le lien ci-dessous

Avec « Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté » aux éditions L’Echappée, Fabien Lebrun explique les dessous de notre monde numérique qui a des conséquences terribles dans les pays qui fournissent les métaux technologiques.

Jus d’Orange

Vendredi dernier, Camille*, 40 ans, se rend compte que son téléphone portable ne capte plus de signal et que sa box ne reçoit plus internet. « Dans un premier temps, elle ne s’est pas inquiétée plus que ça. Mais dès le lendemain, nous sommes allés en boutique pour tenter de comprendre la situation », retrace Pierre*, son compagnon. C’est là que l’histoire sort de l’ordinaire. Face au couple, la conseillère indique ne pas disposer de dossier au nom de Camille. « Ma compagne a alors appelé le service client qui a osé lui dire ‘’madame vous êtes décédée’’ », poursuit le mari. (la Presse locale)

Parfois on se demande par quelles illusions notre vie s’enregistre, Mina. Depuis que dieu est mort les vieux (qui ont ou pas lu Nietzsche) eux-mêmes ont oublié son existence et leurs croyances se sont réorientées vers les appels synthétiques nécessaires à leur survie, qu’englobe cette virtualité entretenue d’images et de messages courts, de figurines formatées qui parfois gesticulent sur l’écran rétréci, rétréci comme la communication réduit la présence physique et les relations entre deux individus vivants en chair et en os qui se font face et souvent se détestent.

Mina, tu me demandes sans doute pourquoi deux personnes assises à la même table, peuvent se détester, alors que toi et moi nous nous rencontrons pour la première fois, par le biais d’un site de rencontres dont l’abonnement est gratuit et les mensonges permanents. Nous savons l’un et l’autre que Mina et Fabian ne sont pas nos vrais prénoms, cela fait partie du jeu. Nous savons que nos photos de présentation datent d’une dizaine d’années et que nous avons encore des addictions diverses, comme lorsque je prends ta main et que toi tu allonges ta jambe sous la table et caresse mon mollet.

Pourtant, nous sommes morts, et nous nous détestons car c’est notre unique point commun. C’est le service client du hasard qui s’installe dans l’immédiateté de nos paroles, de nos silences et de nos yeux qui se croisent et se détournent. Nous avons, Mina, peur de soudain nous sentir vivants, car notre histoire présente sort de l’ordinaire. De fait, elle devient illusoire, passagère comme le bonheur instantané d’un rendez-vous troublant mais agréable à vivre. Mina, ta main est chaude et la jambe que tu frôles m’assaillit de pensées érotiques. La cloche du pub tinte, signal que c’est l’heure de fermer. Nous avons beaucoup bu et parlé, raconté notre vie et ses méandres, dans la boutique où nous étions en situation de nous comprendre quand soudain mon téléphone a bippé mot. C’était ma conseillère matrimoniale qui m’envoyait un texto reçu la veille. Elle disposait d’un dossier au nom de Mina T. et avait appris que Mina T. était décédée dans un accident de voiture dans le Luberon, à l’âge de 40 ans.

J’ai relu trois fois le message puis ai levé les yeux : il n’ y avait que le néant en face de moi, pas même l’ombre de Pessoa. Juste le barman qui torchonnait la table et me regardait d’un œil torve. J’ai senti qu’il n’avait aucune velléité envers moi, mais qu’il regrettait qu’un client n’ait pas goûté son verre de jus d’orange. C’est alors que j’ai compris le mot « détestation ».

La prochaine fois, je prendrai rendez-vous avec dieu, ou son fils s’il n’est pas resté coincé aux États Unis, à la Silicon Valley. (avec Mina ou Elon?)

25 10 2024

AK

L’homme seul

L’homme seul que tu vois passer dans la rue

Observe le bien : il est sans avenir, sans souvenirs,

Car pour vivre une vie il faut des témoins, des rires

Et des femmes en jupes et grands chapeaux,

Maquillées parfois ou lingères à peau blanche

Une jeunesse qui traverse les pleurs et les guerres

Un lit sous les étoiles, un appentis, un grenier

Des amours des escaliers des marchands de misère,

Des témoins.

Et l’homme seul n’a rien de tout cela.

Son unique bagage est une page blanche

Une enveloppe, un linceul, tout ce que l’on dévore

Quand la nuit de son écriture rédige l’absence

De sentiments envers autrui, de rires sarcastiques,

Quand il pense, observe le bien, réussir sa vie

Aux dépens des témoins qui l’ignorent, ces passants

Dont il se fiche éperdument, des femmes

Dont les jupes froufroutent et le font éternuer

Les canons interdits des appels aux amours

Les chats suspendus aux gouttières, les rats

Qui dansent sur les poubelles et la jeunesse

Des étoiles qui virevoltent dans le néant

L’homme seul a connu tout cela quand

Il était nu.

Mais que vaut un souvenir quand nul ne le partage,

Quand le monde s’absente de ces mille sentiers

Où la vie combattait pour qu’ensemble on survive,

Ces moments que l’on savait par avance illusoires,

Quand un seul pion sorti de l’échiquier ne perdait pas

L’envie de gagner la partie, entre les pleurs et les guerres,

Mais observez le bien : cet homme est un roi,

Un roi nu

Un être qui écrit sur un linceul

La page blanche qui lui ressemble ,

Un dictateur, un solitaire.

23 10 2024

AK

Un enfant un arbre une vie, laquelle sera la plus longue ?

Cela faisait sept ans depuis que l’homme

Avait planté sa graine dans le ventre de sa femme

Le lendemain il s’était levé à l’aube, avait creusé un trou

Aussi profond qu’une nuit d’amour, comme

Quand un combattant revient vivant du carnage

Et c’est en souriant qu’il avait planté l’arbre chétif

Qu’il regardait ce matin-là, tenant son fils par la main.

Le gosse mesurait sous la toise à peine trois pommes

L’arbre déjà six mètres sous le vent, les tempêtes,

Et quand l’enfant aurait dix ans, l’arbre regorgerait de fruits.

La femme avait vieilli et l’homme restait meurtri

Pourtant, malgré ces temps difficiles, leur fils riait

Ignorant l’origine de sa vie sous l’arbre où il jouait.

La nature de l’homme et celle, végétale, des amours

Peu à peu développaient leurs ramures et leurs bras

Le temps des saisons des jeux sous les frondaisons

Gagnaient ce que l’homme perdait et l’arbre en jouait

L’enfant avait grandi, forci, et dans sept ans sans doute

Il planterait à son tour une graine dans le ventre

D’une femme rencontrée au bal du village ou à Pigalle,

Serait-il capable à son tour de creuser un trou

Et d’y planter heureux un tronc chétif d’arbrisseau

Nul ne le sait. L’arbre du jardin avait connu l’enfant

Le couple d’humains qui lui avaient donné sève et vie

Maintenant pourtant les temps avaient changé

Les saisons devenaient uniformes et, unique évolution,

Le chaos bradait l’apocalypse et les rires enfantins

Devenaient des cris d’alarme, des sirènes hurlantes

Quand l’arbre, du haut de ses quinze mètres

Regorgeait de fruits mûrs que personne ne récoltait

La vie avait conquis les larmes par les armes

Et l’enfant devenu mâture dut se résoudre un soir

(Que cette histoire est triste, mais elle devient la nôtre)

Portant dans une main un jerrican d’essence frelatée

Dans l’autre une tronçonneuse par magie efficiente

Au pied de l’arbre que les guerres avaient meurtri

Tira sur la cordelette pour démarrer le supplice

Condamnant l’arbre à mort-mort, comme à Burgos

Du temps des procès sous la dictature de Franco,

Mais à sa grande surprise, l’arbre était parti.

Dans la nuit des temps présents il avait disparu

Où était-il maintenant ? Sur un fleuve d’Afrique,

Dans les méandres de sa nostalgie, loin du jardin

Pensait-il encore à ce gamin qui jouait à son pied

Ou savait-il déjà qu’un jour on le tronçonnerait,

Comme on tranche l’esprit des hommes démunis

Dans le fût des fusils et que la gloire les embellit

Mais l’arbre de vie suivait sa propre généalogie

On en rencontre parfois un ou deux dans les jardins

Ils ne demandent rien aux hommes qui s’entre-tuent

Ils sont simplement là où on a besoin d’eux.

18 10 2024

AK

Les mardis de la poésie : Mohammed Aziz Lahbabi (1922-1993)

Le Poème est mon Refuge

Nous roulons dans les ténèbres sans rythme.

Des flocons tourbillonnent.

Éclipsant la lune, la neige épouse notre haleine.

Furieuse, la bourrasque suit la cadence.

Sur une terre morte, nos pas cahotants

s’engendrent,

petitement,

dans la couleur, par leur propre souffle

Effrayée, la nuit

essaie de s’endormir

sur un lit gris aux draps blancs

Le pourra-t-elle, tandis que les amants claquent des dents ?

Au sein d’une chaotique harmonie,

je me noie dans l’insomnie

O rage de vivre la splendeur d’une nature indifférente !

Je racle ma mémoire,

en quête de souvenirs

et attends les heures du jour fleuri.

Par la parole, je vais me réinstaller dans la vie : le rythme me réchauffe, et le poème m’abrite.

Dieu, L’Absolument Grand

totalement sourd.

il exige des contemplations,

des sacrifices

totalement muet, il exige des prières, des cantiques

totalement aveugle,

il sème le
Mal

et nous délaisse, seuls affolés

totalement inerte,

il laisse la tempête dévaster nos cultures,

détruire nos ponts

totalement paralytique,

il ne court point au secours des victimes,

des martyrs

entièrement drapé dans
Son silence opaque.
S’est fait, ostensiblement, trop grand

généreusement.

de nous, ingénieux petits êtres.

Il a fait

les gérants de l’univers.

Ciels, terres, mers, rivières,

tout nous a été soumis,

malicieusement.

Sans Titre. comme une Catastrophe Dévêtue…

L’obscurité est un fardeau dans la séparation sans soudure.

Privés de nous-mêmes, nous constituons l’Interrogation à

jamais ouverte.

La fidélité se passionne pour secourir l’Être en détresse

et vaincre la séparation du silence et du temps.

Se quitter, c’est aussi vivre ensemble,

dans l’exigence singulière de rester souvenirs

Unifiés par le don d’hier et le refus d’aujourd’hui, tu resteras présente à tous mes actes.

dans l’harmonie des souffrances.

La mélodie stellaire rassasie les cœurs oublieux,

et l’amour vrai défie l’oubli.

Poèmes tirés du site : https://www.poemes.co/

Biographie : Mohamed Aziz Lahbabi, né le 25 décembre 1922 à Fès et mort le 23 août 1993 à Rabat, est un philosophe, intellectuel, romancier et poète marocain, écrivant en arabe et en français. Ses travaux sont marqués par une perspective humaniste qui souligne l’importance du dialogue et de l’universel. wikipedia.org