Que les hommes sont tristes
Eux qui étaient fontaines
Ils pleurent dans leurs mains,
Celles qui portaient l’eau
Aux lèvres de l’Amour
« Ils ont bu trop de vin » dit Ancona à Bari
« Ils croient en nous comme la misère au pain. »
Elles rirent. Elles aimaient rire et se moquer
Des hommes. Deux vraies femmes.
Ancona : femelle hirsute, grassouillette, bandana
Cerclant son front et derrière un chignon mou, mais
Tout teinté de vert. « Tu verras, les garçons ! De vrais
Lampadaires, lampyres mâles maîtres des ombres ! »
Bari, plus maigre, plus noire aussi. Il ne pleuvait jamais
Chez elle au-dessus des genoux. Plus jeune,
Donc plus impertinente.
« Mais si un homme, dans le creux de ses mains,
Portait l’eau de la fontaine à tes lèvres,
Qu’est-ce que tu ferais ? »
« Je le regarderai »
« Tu pleurerais en le voyant ? »
« Peut-être si lui me regarde. »
Elles rirent de nouveau.
La nuit était tombée sur leurs joues roses
Et elles se repoudrèrent.
Deux belles gosses que Schiele peignit plus tard
(jusqu’en 1917).

recopié le 19 04 2021
(manuscrit retrouvé dans un sac de voyage…
qui sent encore bon les lavandières, quarante ans plus tard)
AK
Elle avait peur, Suzanne, peur que le grand Migou la prenne par la main et l’entraîne là-bas, sur les hauts plateaux de l’Himalaya. Parfois, c’était Youssef qui l’embarquait sur son âne au milieu de l’Anatolie pour la marier au bled, ou encore Moïse, l’invitant à traverser la mer Rouge jusqu’en Égypte. Pourtant, son rêve le plus doux, c’était avec Noah, son arche et ses animaux tous bien élevés, bichonnés à souhait, sauf une colombe rebelle qui s’était envolée au su et au vu de tous, sur les flots immenses qui recouvraient la terre entière.
Ce qui rassurait Suzanne, c’était la toison du mouton qu’elle caressait le soir, et aussi ce jeune veau qui venait la lécher avec sa grande langue, il était beau et brillait comme l’or dans la nuit des étoiles, quand le ciel se dégageait durant ce long voyage pluvieux. Quarante jours, quarante nuits, sans compter les confinements en chambre d’hôtel dus au Coronavirus et ses innombrables variants. Les dix plaies d’Egypte, le mont Ararat avec ses tables algorithmiques brisées sur l’orientation maritime de l’arche de Noah, le réchauffement climatique sur la promesse du grand Migou d’offrir à Suzanne une glace népalaise qu’aucun bonze n’avait auparavant sucée ; mais il y avait ce bouddha birman qui flinguait à tour de bras les Rohingyas, et ces chinois qui se peignaient en vert pour conquérir Mars et l’univers, ces turcs qui dervichaient, ces juifs qui colonisaient. Suzanne tournait dans son lit, se retournait sans cesse et sans comprendre le pourquoi de cet enfer humain, quand son père Léonard arriva à son chevet.
– »Ma fille, ma fille chérie, n’écoute plus les sirènes, n’écoute que celles qui nous emmènent main dans la main, loin des incendies, des crimes de guerre et de toutes ces religions qui croient que sous couvert de moutons en peluche nous sommes des veaux dévots qui valent de l’or. »
Suzanne se calma. Sa fièvre était tombée. Deux assistantes médicales épuisées et une infirmière exténuée changèrent ses draps trempés de sueur. L’une d’elles s’amusa à poser une question à Suzanne :
« dis-moi, petite, j’ai plein de chaussettes de deux couleurs différentes dans mon sac de linge propre. Peux-tu me dire combien je dois en prendre pour en avoir avec certitude deux de la même couleur ? ». (Elle avait entendu la question lors de sa pause, au jeu des mille euros).
Nous étions mercredi, et les sirènes retentirent, de Copenhague au cap de la Hague (pour des raisons différentes). Le paquebot de Gênes en partance pour la Corse, le bétail de Sète à destination de la Libye meugla, les églises et les casernes de pompiers, et même les camions connectés des gamins qui jouaient dans le square, sauf Noah dans son arche qui n’avait que le son des trompes éléphantesques, les rugissements des lions dans la mer déchaînée, des loups, des chiens, le brame des cerfs et cette mer Rouge qui s’ouvrait soudainement, tsunami terrible pour Noah, fracassement des planches de bois sur le fond asséché, perdu de toute religion, eau bénite soudainement disparue de la mer immense qui recouvrait la terre entière, eau salée par un petit moulin à saupoudrer les repas festifs des croyants de tout bord tombé par accident dans le plat gigantesque de l’eau pure dont seuls les dieux séparent les couleurs en manipulant quelques vignobles célestes.
Visiblement troublée et enchantée par le chant des sirènes, Suzanne demanda à Léonard s’il était vrai que les canards juifs disaient « cohen cohen ». Son père sourit. « C’est exact, Suzanne. Mais sais-tu ce que disent les canards musulmans ? «
Suzanne ferma les yeux, se concentra. Je sais ! : Houria, houria !
Houria ou Houriya (en arabe : حورية) (f) : sirène
18 04 2021
AK
https://www.lacoccinelle.net/243649-leonard-cohen-suzanne.html
Comment les roitelets, maires et lobbys agricoles font régner leur loi en Bretagne, un phénomène qui en fait se déroule dans toutes les campagnes très agricoles françaises.
Avant d’écouter, lire cet article : https://www.nouvelobs.com/medias/20210414.OBS42715/10-choses-a-savoir-sur-morgan-large-la-journaliste-bretonne-victime-d-intimidations.html
Un reportage édifiant remis en ligne il y a quelques jours sur France Culture.
Sur cette journaliste de 49 ans : https://fr.wikipedia.org/wiki/Morgan_Large
Michel Portal sort un nouvel album, à 85 ans (MP85). Exceptionnel comme toujours, avec sa clarinette basse qui lui descend jusqu’aux talons, ce musicien qui fait partie des très grands n’a pas encore, et c’est ça le bonheur, rendu son dernier souffle. C’est la bonne nouvelle d’un monde qui part en capilotade, mais dont ces drôles d’oiseaux enchantent encore nos univers.
Et le magnifique album avec Richard Galliano : Blow up !
https://fr.wikipedia.org/wiki/Maria_Kalaniemi
Maria, prends ton accordéon, je voudrais tant être
Cet acrobate que de tes doigts
Si fins de finnoise
Tu laisses filer sur l’horizon
Maria, du désert blanc la vie des ours, ma renne
Aux chapelets d’ivoire de ton accordéon
Laisse fuser l’histoire
D’un pauvre lion des neiges
Qu’aucun amour, si bien,
Ne fait danser.
Mais d’imposture
de lenteurs
sans vertu
A ton rythme, s’évertue.
Frimas de tes doigts sur sa peau
Dense
Fais danser l’ours à ton pas
Finnois
Juste, juste
D’un claquement de doigts,
Fais danser l’ours
Le réveil est pénible
Il fait peine au travailleur
Le jour aussi se lève
Sur le ventre
Fatigué des hommes
Pose
Petit matin
Un baiser frais
Sur leur ventre en retrait
Pose tes chaudes lèvres
Loin des oreillers
Flemme si délicieuse
Qu’on ne peut
Qu’embrasser
Au son de l’accordéon de
Maria Kalaniemi
Demain je monterai
M’excuser
Poser au pied de ce soleil
Qui me nourrit
La lumière.
Je m’excuserai
De n’avoir rien trahi
Mais de cette ombre
Qui parfois me suit
Je livrerai le fruit.
Le soleil, demain,
Convoquera à l’aube
L’Assemblée des anges
Pour me juger.
Est-il apte
A aimer?
Nuage ou éclaircie
Aimes-tu cet homme de peu?
Soleil et pluie toujours
Partagent l’horizon
Nous jugerons, nous,
L’Assemblée des anges.
Demain je monterai
Sans excuse
Poser au pied de ce soleil
La vérité des hommes
Qui nourrissent les pierres
D’amours légendaires.
AK
11 06 2011
L’espion
« -Qui nous écoute à la fenêtre ?
Il pleut des ronces dans l’arc-en-ciel du caniveau
Penche toi dans la nuit noire de bitume
On nous espionne, cela est sûr !
Ce silence suspect recueille nos sens échauffés
Montre dans la nuit tes seins d’échauffourées
Qui nous regarde de la rue ?
Personne promène son chien, non c’est caniche
Qui emmène sa maison, enfin, il nous épie, le triste,
Tremblant de quatre vingts dents blanches,
Montre lui l’heure des fenêtres éteintes
Et les roses bonbon de ta poitrine sainte ! »
« -Mon chéri, c’est un ange qui passe
Dans la gouttière
Et cherche en vain un pousse-rapière
Pour étancher sa soif. »
02 01 1981
AK
(ah, ma bonne dame, mon bon monsieur, il y a quarante ans j’avions pas le dirnateur, alors j’écrivions à la main des conneries par paquets!)
DE LA FAUSSE REALITE DES REVES (fantaisie)
Le sable est rempli de grains de sommeil
Piquants, blonds et gorgés de soleil
Que le marchand évente, ne laissant pour uniques traces
Que l’ombre du doute et le miroir qui lui font face.
Quand les rêves abandonnent les hommes, il ne leur reste qu’une issue: le génie. Qu’est-ce qu’un rêve, sinon un abandon de soi? une mouche est plus réelle qu’ un cocher ramenant sa princesse ivre morte dans son carrosse de luxe. Le rêve brille par son absence quand le pauvre frotte les cuivres de la duchesse, et pourtant de la lampe à huile ne surgit pas le génie attendu au rythme des massages lascifs du chiffon caressant, ni des lessives fraîchement exposées aux vents coulis de l’Été, non. La mouche éperonne le sein droit de la comtesse comateuse et le cocher fouette son attelage tout en la regardant, ébahi, subjugué par tant de beauté délétère et céleste, avachie et hoquetante dans le chemin creux qui les ramène au château après une nuit orgiaque. Non. Le génie ne se dérobe pas, ne se cache point au fond des bouteilles vides qui roulent sous le siège, au risque de s’enivrer lui-même d’un tel charivari. Il regarde le rêve s’enfuir dans les yeux de l’archiduchesse et du cocher, dans les globes prismatiques de la mouche de strass collée sur le buste qui flageole, gonfle et retourne cahin-caha à sa petite existence de grande dame fatiguée par les excès, les jugements à l’emporte-pièce, la rivalité amoureuse, cette noble concurrence du néant élevée en plaisir, ces bagues devenues dagues.
Au petit matin, le génie cherche l’homme qui ramasse les rêves. Il le cherche partout, le trouve nulle part. L’homme est parti vider sa besace dans le bas d’un talus. Il trie les débris du rêve: les morceaux de sommeil, les éclats de soleil, les mots écrits, chantés, imaginés, les musiques du corps évanescent qui s’abandonne de bon cœur, les nanogrammes de bonheur dans le reflet des yeux que l’on regarde encore, même clos. L’homme scrute. Ses mains, habituées au toucher, contiennent dans leurs paumes des vies écartelées, des lignes et des cals dont les jours prolongent l’errance, vies qu’il s’ingénie à recoller de ces rêves brisés, morceaux infimes d’une absence infinie. Mais il n’y parvient pas. Parfaitement impossible, bêtement idéaliste. On ne reconstruit pas la vie antérieure, on cimente les rêves pour ne pas abandonner, abandonner le génie issu de nos propres gestes manqués, le génie qui croyait toucher l’âme en habitant le corps. Mais la marquise l’a rendue, son âme, ce matin-là, dans un bois qui jouxtait le château, quand le cocher percuta le plus beau matin du monde, celui des illusions perdues.
AK Pô
20 05 09
Un tantinet d’exotisme, à fond les manettes…
Octavio, pourquoi n’as-tu rien dit? Tu sais bien que ta mère va s’inquiéter, peut-être même appeler la police, contacter la presse, alerter les médias. Non, Octavio, ce n’est pas sérieux. Tu es jeune, écervelé, beau garçon, tes parents sont riches, qu’est-ce qui n’allait pas dans ta tête pour décider soudain d’agir ainsi, pour prendre le premier autobus venu, traverser la ville, descendre à Winnipeg, marcher trois jours durant puis voler un camion, Octavio; des camions il y en avait plein chez toi, dans ta gigantesque chambre, camions de pompiers hurlants, semi-remorques, grumiers, que sais-je encore, certains aussi vastes que ton petit monde de grand gamin. Bien sûr, ton père, avec ses mauvaises habitudes, te faisait conduire tout gosse la berline en te plaçant sur ses genoux et toi, tenant le volant, tu ne rêvais qu’au moment où tu pourrais accélérer avec tes propres pieds, on le lisait dans tes yeux, ce désir de foncer, foncer droit devant. Mais aujourd’hui, te rends-tu compte, vingt six chiens et chats, deux caribous scotchés aux pare-chocs tu déboules à toute berzingue, tu exploses le portail avec ton gros bahut, tu martèles la porte avec une clé à mollette et, quand j’ouvre, tu m’embrasses, me déshabilles du regard et me caresses avec langueur, Octavio, comment veux-tu que je résiste, comment veux-tu que je puisse même en avoir l’idée, alors que je t’attends depuis cinq jours dans ce cottage vermoulu, en tricotant, en comptant les billets de la Yellow Bank de Denver que nous avons braqué ensemble la semaine dernière et depuis, rien, pas le moindre signe de vie, Octavio, tu saisis mon inquiétude, tu comprends que ta mère n’est pas la seule à se faire du souci, mais qu’elle, contrairement à moi, n’a plus dix sept ans, est pleine aux as, et vit dans l’angoisse des fluctuations du Dow Jones, que le moindre incident peut la conduire en réanimation. Vraiment, Octavio, ne me dis pas qu’un simple coup de fil à donner était un geste impossible, que ta mémoire défaillante ne parvenait pas à recomposer le numéro, ne me dis pas que ce camion c’était l’enfer à conduire et qu’il accaparait toute ton attention, toute ton énergie d’ennemi public. La vie n’est pas un film, Octavio, tu es coriace, écervelé, beau garçon, mais ma patience a des limites, moi aussi j’ai une vie, moi aussi j’ai des envies. Mais… mais non, ne pleure pas, ne pleure pas, Octavinho, je suis là, regarde, en face de toi, frémissante de désir, mais oui, mon chéri, je vais l’appeler, ta mère, va te coucher, je te rejoins.
AK Pô
08 05 09

Depuis que je ne peux plus prendre l’avion (car il n’y en a pas)
Pour soutenir mon pantalon j’ai deux paires de bretelles
Ça me donne parfois l’illusion de voguer dans les airs
Comme un ballon des îles de la Sonde, je scrute la météo
Gonfle de pets mon ventre rond et à l’heure du départ
Engouffre les pâtisseries du repas du dimanche
Et oui, je traverse la Manche, tendant mes câbles
Sur la charité des miséreux et les folies d’Elon Musk
Je quitte une planète qui n’a plus besoin d’ailes
Pour se voler dans les plumes un vaccin universel
Je laboure les nuages sans les stries des avions
Ça me donne parfois des flatulences boursicotières
Rappelant cette vie que nous avions avant hier
Et cette météo d’après guerre qui parlait de beaux jours
Pâtisseries verbales et messes dominicales
Cette même météo qui aujourd’hui consulte un peuple d’idiots
Pour savoir à quel jeu de loto présidentiel ils gagneront
L’avion qui les emportera sur Mars , leur fera gagner
Cent cinquante mille euros en cliquant sur leur phone
Qui pourront engouffrer toutes les pâtisseries du dimanche
Et nourrir de pets foireux leurs voitures hybrides diesel et OGM
Dans mon jet privé je les entends venir, ces nantis misérables
Que jamais un vaccin ne guérira de la connerie, des guerres
Des conflits, de la faim, si ce ne sont mes pétarades,et le divin
Claquement de mes bretelles sur mon ventre ubuesque.
10 04 2021
AK
(un direct live prout)
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