En ce moment les arbres sont nus et ont de drôles de trognes, animaux fantastiques ou monstres de science fiction…
https://dodomartin.wordpress.com/2021/02/13/analepse/
En voici une variation (également très romantique !
l’épisode 1 est dans la rubrique « écrits ici et pas ailleurs heureusement »
Gérard je thème (2)
Quarante ans désormais nous séparent de cet amour mi natatoire (Porec), mi (bon, inventons un mot) nimportnawak , pour la définition, merci de vous rendre chez les inuïts, où ce mot signifie « as-tu pu tuer ce phoque qui se cache depuis un mois derrière Fram l’ours polaire dont notre mère nous racontait l’histoire quand nous étions enfants ». Les danois rédigent les premières pages du futur dictionnaire esquimo-danois. Mais revenons-en à nos héros, Marion et Gérard. Oh, mes pauvres amis, l’histoire n’est finalement pas très gaie. Comme dirait Tchékov, l’Amour est un très beau pays quand on ignore ses bagnes, ses obligations de mère et ses enfants diplômés qui n’ont toujours pas de travail. Marion vient de fêter ses soixante ans, travaille encore à l’hôpital nuit et jour ; Gérard a tenté de se pendre au câble de secours du télésiège où un ouvrier s’est électrocuté, suite à une mauvaise manipulation (la direction a dit qu’il cueillait des edelweiss pendant sa pause et que l’oxygène des hauteurs lui avait tourné la tête). Pourtant, et c’est exceptionnel, Marion et Gérard vivent ensemble depuis maintenant trente ans. Ils ont une fille, Annabelle, qui ne lit les journaux et suit la marche du monde qu’une fois par mois, quand les nouvelles arrivent aux îles Kerguelen, endroit où l’on se passionne pour l’évolution de l’élevage des saumons , et la fonte des banquises qui ne sont plus qu’ice-crimes. Comme tous les couples qui ont des enfants, ils collectionnent les images.
Des images sans intérêt qui terminent dans des albums que personne n’ouvre, sauf si l’on veut emmerder les proches parents qui habitent à côté pour être sûrs qu’ils ne reviendront pas vers quinze heures, quand on tente de faire l’amour après un repas forcément trop copieux.
Des baisers de Porec et des promenades sur les plages de l’Adriatique, quels souvenirs communs conservons-nous, Gérard ?
Ma pauvre Marion, je crains qu’à nos âges nous soyons devenus nous-mêmes des souvenirs, des objets que l’on pose sur les cheminées, des photos encadrées dans de petits cadres que la suie colorera, je crois, Marion, que nous devenons ces fantômes que nos pas sur le sable gris de Porec croyaient écrire sur l’éternité du moment, sur le vécu aucun effacement possible, là où nous avons marché nos empreintes seraient éternelles…
Là, je me dois de remercier les lecteurs et lectrices de leur infinie patience, de leur aptitude à rester éveillé(e)s après ce long saut dans le temps, qui passe des dix-huit ans de Marion et vingt huit de Gérard à quatre décennies plus tard, comme par magie, et sans aucun lien, hormis celui qui les unit depuis (bon je recompte : dix doigts de la main plus dix doigts de pied et dix de der…(soit de Porec à Valloire sur votre prochain achat sur internet).
Il faut donc résumer notre affaire : après leur rencontre amoureuse et les ébats vacanciers sur la côte Adriatique, qui se répétèrent deux étés successifs, Marion regagna Paris et retourna chez son cacochyme de père, Philippe, pour terminer ses études et promener le vieux Lucien, le chien du vieux, qui avait arrosé tous les lampadaires de Paris et persévérait dans sa logique canine : trois balades par jour, trois pissats sur les godasses des passants, qui attendaient un rendez-vous amoureux au pied des réverbères, comme il a déjà été raconté dans une autre histoire. La vie de Marion est très routinière. Le ciel de Paris est souvent gris et ses apprentissages médicaux la captivent. A vingt ans, elle obtient un diplôme d’aide-soignante (Lucien doit y être pour quelque chose se dit-elle), et continue ses études de médecine pour devenir infirmière en alternant ses cours avec ses vacations entre l’hôpital Tenon et l’hôpital Mortaise. Elle a quelques amies et s’autorise quelques sorties nocturnes (elle est boursière et donc moins dépendante du vieux Philippe), rencontre des garçons et parfois couche avec, en explosant les gestes barrière et le couvre lit en feu. Pourtant, au fond d’elle-même, c’est l’image de Gérard qui hante ses nuits. Elle le revoit, sautant un muret de pierre pour la rejoindre sur la plage, athlétique, grand, bronzé, elle revoit le lit du Park Plava Laguna (125 euros à cause du Covid), ses quatre oreillers pour chacun où ils firent l’amour avec passion (tirez les rideaux, Marion va pleurer et ses paupières gonfler à ces merveilleux souvenirs). L’appartement de son père, au troisième étage d’un immeuble ancien, s’il était son unique refuge (les loyers sont très chers) devenait avec le temps un univers carcéral, et promener le vieux clébard trois autorisations de sortie quotidienne, qui lui faisaient il faut l’avouer, grand bien. Parfois elle avait cette impression d’être sous bracelet électronique et Lucien son garde-chiourme. La vie à l’hôpital la rassérénait, sauver ou s’occuper des autres l’avait ancrée dans le réel, qu’elle compensait par la virtualité d’un écran quand elle rentrait chez elle, épuisée mais heureuse d’avoir rempli sa fonction hospitalière.
Dix ans passèrent ainsi. Elle avait vingt huit ans et les poussières d’ange filaient sur ses cheveux (elle aurait du utiliser le shampooing à la kératine de chez Franck Provost -mon futur sponsor-). Cette année-là son père calancha. Elle hérita du logement et de Lucien, qui lui léchait les jambes quand l’heure venait de la promenade. Le lecteur attentif pourrait croire que Lucien avec ses tendres léchouilles dissipait peu à peu, dans le for intérieur de Marion, le souvenir de Gérard. C’était en partie vrai, mais la raison en est très différente : ils s’étaient simplement, en dix ans, perdus de vue.
Heureusement, le narrateur ici présent, avait de son côté suivi le cours de la carrière de Gérard (merci internet), et en voici les grandes lignes.
Durant la pandémie qui frappa le monde entier (certains doivent s’en souvenir), l’entreprise Pomagalski dut licencier un nombre important de ses employés. Les remontées mécaniques étant fermées dans tous les massifs alpins français, il n’y eut pas d’autre alternative. Gérard étant un bon élément, un ingénieur ingénieux, il fut envoyé dans un premier temps à Grenoble, pour vérifier les infrastructures des télécabines (boules chez les belges, œufs dans les Pyrénées) qui montent au-dessus de la ville. Puis il fut muté à Barcelone, pour celles de Monjuich. Un court passage à Bilbao et Lisbonne pour l’entretien des petits elevadores, puis le grand saut à Rio de Janeiro, pour celui du Corcovado. Son métier particuler parcourait tous les espaces en pente de la planète, et Marion, c’est ainsi que les hommes vivent, n’était devenue qu’une nébuleuse dans sa vie d’incessants voyages, dans les rouages graisseux d’une profession compliquée. C’était une décennie complexe où chaque matin ouvrait sur un destin incertain.
Cela faisait maintenant dix ans qu’ils avaient quitté les rives de l’Adriatique, les vacances d’été et les promenades pieds nus sur les plages de Porec, et pour Gérard Valloire s’était évaporée dans les brumes de sa jeunesse. Il était à Valparaiso quand lui parvînt un étrange mail. « Je cherche un homme qui s’appelle Gérard, que j’ai connu en Croatie il y a dix ans. En regardant les photos sur Google, il m’a semblé vous reconnaître. Est-ce vous ? »
Gérard travaillait alors sur l’ascensor Artilleria, le plus vieux de Valparaiso. Bien pire que la grand roue du Prater de Wien. Il n’avait qu’une envie, hurler eh oh hissez haut, que je mette les voiles loin d’ici ! Il en avait marre d’être à l’autre bout du monde, et tentait de garder raison face aux complotistes qui ne manqueraient pas de dire ah, vous voyez, si vous êtes au bout du monde, c’est bien la preuve que la terre est plate ! Il commençait à devenir un peu cinglé, et picolait sec dans les bars du port. Dans un espagnol très castillan, il demandait quand partait le prochain bateau pour les îles de Pâques, il voulait aller y ramasser des œufs pour les offrir aux petits chiliens miséreux. Dans ses rêves, il bâtissait une villa sur l’ilôt Clipperton, territoire français à la longue histoire coloniale, mais aux deux cents miles marins très poissonneux et aux nodules polymétalliques très rentables si exploités (soit dit en passant et poil au nez). Il invita le mail à partir explorer sa corbeille sans couronne ni fleurs. Il attendrait quelques mois de plus pour comprendre son erreur. Celle du narrateur étant d’avoir livré la fin de l’histoire et de maintenant ne pas savoir comment s’en sortir !
Sauf si Marion et Gérard (60 et 78 ans) ne meurent pas avant ! Bon, on verra bien !
20 02 2021
AK
Photo tirée du site : https://korke.com/les-ascenseurs-de-valparaiso/

https://www.franceinter.fr/societe/abattage-massif-de-canards-dans-le-sud-ouest
Vivement la réouverture des bistrots, il y en a marre de ne plus entendre de conneries au café du commerce ! (on en entend et voit assez à la télé)
(13 mars 2013)
Les passereaux pépiaient. Ils se baladaient sur le boulevard des Airs, formant de petits groupes joyeux, bavards, les ailes chamarrées et le bec grand ouvert, gobant le temps printanier à pleins poumons, discutant de l’état du monde d’en-dessous, fientant en riant sur la tête des chasseurs qui, en cette saison, ne pouvaient leur répondre à coups de fusils. « Bon temps, belle vie » était leur slogan favori du moment. Les plus volubiles se trouvaient être les mésanges charbonnières, dont la quantité dépassait en proportion le nombre global des volatiles présents sur le boulevard. Leurs ailes grises et noires barrées de blanc, leur ventre jaune et leur tête noire inondaient l’espace de « titiu titiu », semblables à des coups de klaxon incitant les autres, bouvreuils aux gros bedons rose-rouge, d’allure massive, rouge-gorges stressés, bergeronnettes tressautantes comme de jeunes vierges effarouchées, à leur céder le passage sans autre rappel que celui de leur nombre. Et tous ces va-et-vient laissaient les hommes perplexes, qui erraient sur leur boulevard de terre, la tête basse et le visage éteint.
A mi-chemin du ciel céruléen et du sol aride, un chat voletait en sourdine. Marquis de Carabas subtilement ailé (il avait croqué quelques anges dans l’intimité des boudoirs aériens que suivent les aéronefs avant de se poser sur la couche d’ozone où dorment les nymphettes), aiguilleur famélique mais confident des grues cendrées, des hirondelles et des palombes, il surveillait le vol des passereaux avec acuité, toujours prompt à verbaliser de ses crocs celui qui manquerait à l’obligation de rester dans les clouds. En bas, des enfants dissipés galopaient et parfois, les deux pieds ancrés au macadam, chargeaient un gros caillou dans leur fronde rustique, taillée par leur soin dans une fourche de noisetier tendre à l’aide d’un canif suisse décoré non d’une croix blanche comme une arme mais d’un parachute doré d’avant la votation. Le gros caillou soudain s’élevait dans l’air, mais la faiblesse des élastiques (taillés dans des chambres à air de vélo) faisait qu’il retombait lourdement sur la tête des parents, bosselant leur crâne. Parfois le caillou atterrissait sur le béret d’un ancêtre, et le tuait sur le champ. On parlait alors d’arrêt cardiaque, de mort subite, de coup du sort, et ce afin de n’ alerter ni la Presse, ni les gendarmes, susceptibles d’enquêter sur les raisons sous-jacentes induites possiblement par ces actes enfantins. Les questions d’héritage ne se soulevaient qu’en famille, une fois le caillou retombé, mais certainement pas dans un commissariat.
L’ambiance était paradisiaque, les hommes déambulant en bas, repeignant les lourdes balustrades d’allers-retours familiaux, les oiseaux au-dessus d’eux voltigeant en aéroplanes froissant l’air avec volupté, maman les petits oiseaux balaient le ciel avec des plumeaux colorés comme celui de la bonne, mais non mon gros bétâ ce sont des drones, le marquis de Carabas faisant la conversation avec le chat du Cheshire posté dans les branches hautes des sapins, près du divin funiculaire, bref un dimanche comme d’autres, penserait-on. Mais c’était sans compter avec le gang des étourneaux, qui passa en nuage serré déverser ses minuscules obus de guano avant de s’éclipser vers les immeubles de Zaragoza , poursuivi par une brigade de geais poussant des cris secs et des gloussements bizarres (un rap rhapsodique de « rei rei »), interceptant au passage quelques piverts en train de crever à coups de bec les pneus des véhicules à moteur faisant la queue de pie à l’entrée du parking de saint Georges, dit le Tigre (encore un pote à Carabas). Spectacle digne d’une excellente campagne électorale : une couette bourrée de plumes déchirée à coups de becs qui explose et s’expose aux chalands soudain déboussolés, le cri des enfants qui croient béatement que la neige tombe à l’orée du printemps et découvrent que celle-ci est chaude et impossible à mettre en boule, contrairement aux parents dégoûtés qui hurlent de dépit, mais quel monde va-t-on laisser à nos enfants, non mais je vous jure, avec le réchauffement climatique voilà-t-y pas que la neige est chaude maintenant, et ces oiseaux de malheur qui se moquent de nous à longueur d’année, ah, mon bon monsieur, ma bonne dame, la pêche aux électeurs est ouverte toute l’année, alors pourquoi la saison de la chasse est-elle limitée à seulement quelques mois, je vous le demande et pof ! un drone s’abat sur le braillard, le réduisant à l’état de bulletin blanc souillé de rouge (encore un qui ne votera pas Mélenchon). C’est le boulevard en fête, on se dispute dans les airs, on s’entretue sur terre, les petits gones balancent des pierres à qui mieux-mieux, Xième infantiladada, les vieillards tombent, raides comme l’injustice faite aux petits retraités, du balcon des Pyrénées quelques gentils entrepreneurs conversent et comparent les lieux de villégiature où bientôt, au-delà des blanches cimes, ils s’envoleront, migrants aux pieds légers, chevauchant leurs Pégase bien loin des mercuriales et du chant des oiseaux.
-par AK Pô
09 03 13
Carnaval, de Théophile Gautier
Venise pour le bal s’habille.
De paillettes tout étoilé,
Scintille, fourmille et babille
Le carnaval bariolé.
Arlequin, nègre par son masque,
Serpent par ses mille couleurs,
Rosse d’une note fantasque
Cassandre son souffre-douleurs.
Battant de l’aile avec sa manche
Comme un pingouin sur un écueil,
Le blanc Pierrot, par une blanche,
Passe la tête et cligne l’oeil.
Le Docteur bolonais rabâche
Avec la basse aux sons traînés;
Polichinelle, qui se fâche,
Se trouve une croche pour nez.
Heurtant Trivelin qui se mouche
Avec un trille extravagant,
A Colombine Scaramouche
Rend son éventail ou son gant.
Sur une cadence se glisse
Un domino ne laissant voir
Qu’un malin regard en coulisse
Aux paupières de satin noir.
Ah! fine barbe de dentelle,
Que fait voler un souffle pur,
Cet arpège m’a dit : C’est elle !
Malgré tes réseaux, j’en suis sûr,
Et j’ai reconnu, rose et fraîche,
Sous l’affreux profil de carton,
Sa lèvre au fin duvet de pêche,
Et la mouche de son menton
Théophile Gautier
tiré du site : https://www.poesies123.com/poeme-carnaval-theophile-gautier/
Un classique, qui se regarde toujours avec plaisir :
Un zeste de Jackson C. Frank pour terminer :
Voici le lien où tout a commencé :
https://dodomartin.wordpress.com/2021/02/13/analepse/
En voici une variation (également très romantique !)
Gérard, je thème.
Ce prénom a illuminé les années cinquante, certainement porté par la beauté et la notoriété de l’acteur Gérard Philipe. Il y eut un peu moins de Philippe, car c’était, avec un P en moins le patronyme de l’acteur.
Déjà, dans la cour de l’école primaire, quand le directeur criait Gérard, trois têtes se tournaient. Mais un seul d’entre nous avait commis un délit (message vengeur à la craie sur le tableau noir, racket de billes ou menaces sur les plus petits). Quand le directeur appelait Philippe, ils étaient deux, élèves exemplaires à tous niveaux. Je pourrais ici vous rappeler la chanson de Boby Lapointe (nous étions trois). Il fallut attendre le collège et la mixité pour que de trois nous devînmes une trentaine, parmi les trois cents cinquante élèves qui hantaient les lieux. Et quand le surveillant général hurlait, nous nous cachions sous les jupes des filles (le port de la jupe était encore permis, et mon dieu, qu’elles sentaient bon!). Et les Philippe sous l’appel se mettaient au garde à vous, chacun son balai pour nettoyer la cour ou laver le carrelage des couloirs. Tout cela constituait la prime jeunesse des Gérard, dont l’arrivée des Kévin, Bryan, Morgan, et compagnie(s) brisa la notoriété et l’intérêt géostratégique de la présence en cours. Ainsi assista-t-on progressivement à la désaffection des Gérard dans les collèges, et les lycées oublièrent ces adolescents, incapables de survivre aux horizons que la société leur fixait. Certes, ils savaient lire, écrire, faire des calculs simples, parler l’anglais avec des intonations du sud, à l’instar des écossais qui roulent les « R », mais l’aventure, les exploits et les amours guidaient leurs ambitions à la Gérard Philipe : beaux gosses, sveltes, passionnés par la vie, ils s’enfuirent de ces prisons, sauf trois, que l’éducation fît demeurer dans les institutions. Ils écriraient et graveraient dans le marbre ce prénom. L’un s’appelait de Nerval, l’autre de Villiers (à ne pas confondre avec son frère Philippe) et le troisième n’était que pure fantasmagorie, mais néanmoins l’initiateur de la fameuse cérémonie dite « des Gérard d’or ».
Les Gérard étant trop nombreux, de Manset en passant par Depardieu, il ne sera question ici que d’un seul, un inconnu cent pour cent pas connu du tout, mais que j’ai personnellement connu. Ce qui me donne le droit et le loisir de l’évoquer ici. Il faisait sa fac à Chambéry et venait passer ses vacances de février à Valloires, un petit bled savoyard de 1086 habitants l’été et plus de vingt mille l’hiver, en comptant les moutons dans les bergeries, les loups et les chiens de traîneaux. C’était un très bon skieur, qui godillait dans la neige le jour et rôdaillait (pour ne pas dire piquait du nez) dans la poudreuse le soir, dans les deux night clubs du coin. J’avais alors une amie, Marion, qui en tomba folle amoureuse. Bien qu’elle fût bien plus jeune que lui, une dizaine d’années les séparait, Marion prit des initiatives auxquelles céda Gérard. C’était les vacances et tout semblait permis, avant qu’elle remontât à Paris, où elle vivait avec son père, un vieillard cacochyme qui la menaçait de lui couper les vivres si elle abandonnait ses études et, surtout, le vieux Lucien, le chien cagneux à moitié borgne de son père qui, pour l’anecdote, se prénommait Philippe.
Les saisons passèrent et Marion finit par obtenir son diplôme. Sa correspondance avec Gérard s’était effilochée au cours du temps, mais un fil épistolaire (marque DMC, unique sponsor de mon site) tenait bon. La neige avait disparu des stations de ski, les canons qui artificialisaient les pistes étaient rouillés, il ne restait plus pour passer ses vacances que la mer. Ainsi, libérée de ses études, Marion put proposer à Gérard de la rejoindre en Croatie, son père lui ayant attribué une somme rondelette pour ce faire. La réponse arriva en mai : c’était OK. Rendez-vous à Porec le 25 juillet, hotel Park Plava Laguna (237 euros mais nous couperons la poire en deux chérie). Certains objecteront que l’Adriatique est une mer très polluée, et que si l’eau y est à température plus qu’agréable, c’est du fait des rejets industriels qui en bordent la côte. Raison pour laquelle, sur l’autre rive, Dubrovnik a fortifié sa ville depuis belle lurette. Le thème principal étant de recréer l’analepse de notre héros et non la prolepse dudit, revenons à ce mouton prénommé Gérard. Il vient lui-même de passer brillamment son concours pour entrer dans la fonction publique, (mais comme il n’a pas fait son service militaire, il s’engage dans le privé), après deux ans de fac à Chambéry, puis à Valloires, en télétravail du fait de la pandémie. Il va aborder sa vingt huitième année (pour rappel, Marion en a dix huit et quelques poussières d’ange). Si ses souvenirs d’enfance lui offrent quelques tranches de gaieté in petto, il a conscience d’être devenu un homme à part entière, ce qui inclut une libido moins stoïque qu’épicurienne, une sexualité débridée et surtout ne pas oublier de se raser le matin avant d’aller bosser avec de vieilles badernes à chair molle. Raison pour laquelle dans la tête de Gérard trotte un jeu de marelle : un deux trois, je prends mon pied, quatre cinq je la chevauche, six sept je la conquiers et hop ! A nous le ciel! Précision : il était ingénieur dans la traction, chez Pomagalski, donc très instruit sur tout ce qui est tire-fesses, télésièges et cabines qui montent avec ardeur et redescendent plus lentement. Alors, le courriel de Marion l’invitant à se tremper les pieds et faire l’amour en Croatie, pays des ours et des croates (pléonasme?) l’enchanta. De plus, sur les photos de l’hôtel (Tripadvisor, mon futur sponsor), il y avait huit oreillers sur les lits, quatre pour chacun des heureux hôtes. Ils iraient manger ensuite des pâtes chez Artha, se baladeraient dans la vieille ville, visiteraient la basilique euphrasienne, voire la grotte Baredine, à Jama ? Puis ils feraient l’amour…
(à suivre?)
14 02 2021
AK
Découvert ce matin, Aymeric Lompret offre ici un sketch assez subtil (mais pas trop, il ne faut pas exagérer). A écouter en buvant un scotch , un Glenn Fish Balmoral de chez Ernest Salgrenn, et si, comme moi vous n’en n’avez pas les moyens, un bol de lait (pour le chat que vous avez coincé dans votre gorge, avec ce temps pourri).
Nous emballions nos courses dans le coffre, sur le parking du supermarché, quand un type, assez jeune pour notre vision du temps, s’est approché. Il était souriant. Il s’est posté devant la portière avant gauche, et nous a regardé avec calme enfourner la marchandise et rabattre le coffre arrière. Lola, ma femme, est partie ranger le Caddie© dans le chenillard à Caddies©. L’homme a patiemment attendu son retour, tout en me fixant droit dans les yeux. Au retour de Lola, j’ai senti qu’elle était inquiète, comme moi. Alors le gars a dit :
« bonjour. Je n’ai plus de permis de conduire mais je suis un excellent pilote, alors permettez-moi de prendre les clefs de votre Audi. J’ai des courses à faire, moi aussi. »
Nous ne pouvons pas affirmer qu’il avait un revolver braqué sur nous dans la poche ou s’il était en érection devant l’élégance de notre véhicule, cependant nous avons cédé. Il est monté dans la voiture, s’est assis confortablement tout en réglant les rétroviseurs et la position du siège (qu’il recula avec tendresse, car nous sommes âgés et pas mal rabougris). Par la portière il nous a lancé : « Dieu vous le rendra ! » et a filé, sans pour autant faire crisser les pneus (neufs) comme on le voit toujours dans les films de gangsters. Il a pris la route du Nord de la petite ville. Celle où les véhicules n’ont pas besoin de maquillage pour ressembler aux autres véhicules tant ils se couvrent de poussière et de boue dans leurs trajectoires.
Nous sommes restés là, hébétés, Lola et moi. Pas de témoin direct, à croire que c’était la voiture elle-même qui s’était enfuie avec notre cargaison de nourriture, de produits ménagers et de bouteilles de vin et d’eau gazeuse. Nous avons du rester plantés là une bonne demi-heure, jusqu’au moment où Lola a réagi :
« Putain, Kevin ! Déjà que tu as un prénom à la con, en plus tu te laisses braquer notre bagnole de luxe par un type qui n’a même pas son permis ! » Elle était furax. Moi aussi. Alors on en est venu aux mains, elle et moi. C’était terrible. Un attroupement s’est créé sur le parking, une trentaine de clients, Caddies® en main, qui regardaient le spectacle de notre dispute, avec des gosses obèses qui mâchaient des bonbons hyper sucrés. Un type, dans le tas a levé le bras et proposé de parier sur celui ou celle qui gagnerait le combat, ce qui nous engagea, en vrai couple, à accentuer nos coups pour faire grimper les paris.
Sous les clameurs de la petite foule notre pugilat prenait un accent tragi-comique, chacun des spectateurs lançait ses cris de haine qui venaient instantanément s’inclure dans le spectacle. La foire d’empoigne allait bon train, quand par malchance les nuages noirs s’amoncelèrent sur le parking, qui virèrent en une averse nourrie, faisant remonter tous ces consommateurs dans leur voiture. C’est alors que nous aperçûmes un vol d’oiseaux noirs d’une centaine d’individus se diriger vers la route du Nord. Corneilles, corbeaux, merles, aigles noirs, oiseaux de nuit tous attirés par la lueur d’un incendie, à un kilomètre d’ici.
Un couple d’aimables charbonniers nous fit grimper dans son pick-up :
« Il ne faut rater aucun spectacle, montez, allons voir ce qui se passe ! » nous a dit la femme. Sur la route du Nord, le macadam a fondu depuis des lustres sous les affres du soleil et du gel, qui se donnent rendez-vous deux fois par an (printemps/hiver) pour leur collection de faits divers et d’accidents de la vie. Cette route file droit, les gens du coin l’ont appelée la boussole, car beaucoup d’entre eux l’ont perdue en la suivant. Elle est bordée de poteaux télégraphiques et électriques sur son bord droit l’hiver, et de cactus gigantesques sur son bord gauche l’Été. C’est une route qui se déroule dans un espace aride, dont la légende dit qu’elle efface les rides des vieux fous qui l’empruntent, car ils y meurent loin de la jeunesse qui les y a conduits.
Une dizaine de véhicules étaient déjà garés, 4X4, pick-up, Dodge, Ford T, tombereaux Caterpillar, et deux Food trucks déjà à leur troisième fournée de burgers avec sauce comprise dans le prix, bref la fiesta près du feu. Un routier de passage, témoin de l’accident, avait allumé un grand barbecue avec les débris de produits de ménage qui avaient été éjectés sous l’impact du choc contre le poteau électrique, les étincelles et le suint d’essence répandu dans le sable. Lola et moi nous regardâmes. La nuit était pleine d’étoiles noires, les oiseaux avaient croqué leur lumière. On ne voyait plus les nuages, seuls les cris joyeux des noctambules applaudissant le spectacle de notre Audi de luxe encastrée dans un poteau en bois sur la route du Nord nous fit sourire. C’était vrai, j’avais un prénom de con, elle un prénom de jeune femme facile, mais cela valait mieux que de mourir carbonisé dans une bagnole qu’on ne sait pas conduire car, voyez-vous, si nous ne connûmes jamais l’identité de notre voleur, nous apprîmes quelques mois plus tard que sans permis de conduire l’amour des grosses caisses rend aveugle.
11 02 2021
AK

(poèmes tirés du site : https://www.poesie-francaise.fr/poemes-charles-guerin/
biographie : https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Gu%C3%A9rin_(po%C3%A8te)
Deux papillons faisaient l’amour sur une rose.
Deux papillons faisaient l’amour sur une rose.
Voyant venir notre ombre ils s’enfuirent soudain
De la fleur, où leur couple aérien se pose
Quand il descend du ciel de mai dans le jardin.
Un moment tu suivis des yeux leur vol qui danse ;
Puis sur mon cœur cachant ton front vite abattu
Et mêlant de soupirs ta tendre confidence :
« Que n’avons-nous comme eux des ailes ! » me dis-tu.
J’ai croisé sur la route où je vais dans la vie
J’ai croisé sur la route où je vais dans la vie
La Mort qui cheminait avec la Volupté,
L’une pour arme ayant sa faux inassouvie,
L’autre, sa nudité.
Voyageur qui se traîne, ivre de lassitude,
Cherchant en vain des yeux une borne où s’asseoir,
Je me trouvais alors dans une solitude
Aux approches du soir.
Tout à coup, comme à l’heure où le vent y circule,
L’herbe haute a frémi sur le bord du fossé,
Et, près de moi, sortant soudain du crépuscule,
Les deux sœurs ont passé.
Poursuivant sans répit leur marche vagabonde,
Des régions de l’ombre aux rives du matin
Elles portaient ainsi leurs œuvres par le monde,
Servantes du Destin.
D’un sourire cruel m’ayant cloué sur place,
Je les voyais déjà décroître à l’horizon
Que j’éprouvais encore, plein de flamme et de glace,
Un horrible frisson.
La dernière alouette a crié dans les chaumes ;
Et j’ai repris, d’un œil craintif tâtant la nuit,
Le chemin où, parmi les pas des deux fantômes,
L’Inconnu me conduit
(Image wikipédia)

Commentaires récents