Étendre la lascive (épisode 8) : taupe là!

Ma nuit fut très agitée mais le matin me trouva frais comme un gardon. Je me réveillai d’excellente humeur, le ciel s’était dégagé durant la nuit. D’où venait cette expression frais comme un gardon ? Était-ce ces petits appâts accrochés aux hameçons que l’on utilise pour pêcher le brochet, ce poisson carnassier rempli d’arêtes devenu rare dans les rivières et que l’on servait parfois pour se débarrasser d’un membre de la famille, tant ses arêtes étaient plus rudes à avaler qu’une brochette nue. J’enfilais mes bottes, descendis l’escalier et me servis un grand café encore tiède. Louise était dans la bergerie et finissait de traire les brebis. Le vacarme qui en provenait semblait me donner raison. Un silence suivit, et je sortis par une autre porte pour éviter qu’elle ne me trouve à son retour. Je voulais suivre mon exploration des lieux sans être espionné.

Jeudi suintait d’odeurs suaves et de prémonitions que mes sens aux aguets subodoraient. J’examinais ainsi l’intérieur et le pourtour des bâtiments agricoles, l’étable, le poulailler, la bergerie, la grange à foin, et le hangar agricole où dormaient le tracteur rafistolé et quelques machines désenchantées : un semoir, une épandeuse à fumier, une herse rigide, une benne, une bétaillère sans roues, bref tout un musée du monde agricole qui s’abandonnait et rouillait dans les courants d’air d’une mort annoncée.

J’aperçus Hubert, dans la cour, en pourparlers avec le vétérinaire. La discussion était animée. J’en profitais pour visiter plus précisément l’étable, les vaches faisaient l’amour dans le pré, j’étais tranquille. Il y régnait une odeur que bien des citadins échangeraient contre des kilos de CO² , de dioxyde de carbone, des tubes de Ventoline, des sprays anti-stress fabriqués dans des pays lointains. En un mot, ça sentait la vie animale, et cette odeur s’était répandue jusqu’à l’intérieur de la ferme elle-même, si l’on excepte la cuisine dans laquelle, (comme jadis on pendait à la porte des gousses d’aïl pour chasser les démons), une soupe de haricots blancs, de pain dur et de lard cuisait en permanence.

Il me faut reconnaître que, pour une petite exploitation, elle était bien entretenue. Mais je n’y trouvais rien qui puisse orienter mes recherches. Pas de trace d’une poussette sous le hangar, qui fut recouverte de toiles d’araignées pour mieux la masquer, au grand dam des costards de Villani. De ce côté-là, c’était pari perdu. Un tas de vieux meubles empilés sous un appentis en bois me fit sourire : toute une cuisine, chaises, table et meubles de rangement en mica, la grande mode des années soixante dix, finissait de ne pas pourrir sous les avanies du temps. Seuls les supports en aggloméré en subissaient les affres, se désolidarisant du produit synthétique de l’ère pétrolière.

La voiture du vétérinaire s’en alla et Hubert gueula. Mais étant encore dehors, l’heure du repas n’était pas d’actualité. Il était onze heures du matin. J’entrepris donc d’aller me balader dans les pâturages alentours. D’un côté les vaches, de l’autre les brebis. Les champs étaient en pente et mes bottes glissaient, la pluie d’hier ayant humidifié l’herbe du chemin. Arriva un moment curieux : sur un fil de clôture était suspendu le cadavre à moitié sec d’une taupe. La bestiole se balançait avec nonchalance sous le vent paisiblement matinal. C’était une tradition dans ce petit pays, qui permettait aux paysans d’exposer leur territoire face à ce fléau que constituaient les taupes, un genre de guerre froide encore pratiquée malgré la globalisation de la chasse aux sourciers, aux sorcières et aux lanceurs d’alerte.

Mais ce qui m’intrigua, alors que je cheminais en m’éloignant de la ferme, fut d’en trouver d’autres, comme s’il se fut agi d’un parcours initiatique. Comme un vagabond dans une ville ouvre l’œil en passant, en quête d’un carrelage de Space Invader scotché à l’angle d’une rue, et s’ amuse d’en débusquer un autre, marche plus loin, parfois très loin, et en découvre encore un autre. J’ignorais où menait ce chemin, que je suivais par distraction et plaisir champêtre. A environ un quart d’heure de marche, il bifurquait. Deux arbres majestueux en délimitaient le passage. Un châtaigner et un noyer. Ils avaient bien cent ans. Mais l’odeur de fumée que je sentis venait plus certainement d’une cigarette : Joseph, adossé au châtaigner, en grillait une. Il ne put m’éviter, mais ne renonça pas à taffer, me regardant droit dans les yeux. C’était finalement le meilleur endroit pour nous rencontrer et discuter face à face.

-Tiens, Joseph ! Mais qu’est-ce que tu fais là ? Tu fumes ? A ton âge !

-J’ai quinze ans, je fais comme je veux

-OK, mais à dix euros le paquet, comment tu les finances, tes clopes ? Ni tes parents ni Nadine ne fument.

-N’leur dites pas, c’est tout ce que je vous demande. Par contre, vous pouvez me demander l’heure ! Et il se mit à rire bruyamment. Sans doute y avait-il dans sa cigarette une autre substance pour qu’il soit ainsi hilare.

L’occasion était excellente mais son esprit avait certainement passé une douane que je ne me sentais en rien de contrebander. Je lui demandais simplement où menait ce chemin que j’avais emprunté. Il me répondit :

A une grande bâtisse, avec un grand parc. Allez-y, vous verrez.

Ce que je fis.

11 02 2020

AK

2 commentaires sur “Étendre la lascive (épisode 8) : taupe là!

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