Nu comme …

Nu comme un verre mais plein d’esprit il soupirait, accoudé au comptoir. Personne ne l’écoutait mais tous le connaissaient. Il avait, comme on dit ici, appartenu au cercle. À ce mode de vie qui enrobe la réputation, la répudiation et la finesse de l’oubli de soi, un paysage social dont tous les membres connaissent les faits et gestes, l’intimité des relations, les rapports amicaux ou sexuels avec les autres, tous adeptes et appartenant au clan .

Pour rentrer dans le clan, plusieurs et nombreuses sont les cartes de visite qu’il faut présenter. Mais une par une, d’une année sur l’autre. Pour cela, il faut un peu vieillir dans l’intrusion, et dévoiler quelques ombres qui font en sorte que l’indifférence cède sa place à l’intérêt. Car abonder dans cette perspective offre des cartes sur le poker des relations, pour qui veut jouer. Comme il voulait vivre une autre vie et que personne ne le connaissait, il lui fallut trouver un sobriquet, un genre de gravatar, un pseudo, un non-lieu sur son nom, une autre naissance dans le nouveau monde des acronymes, des individus perdus dans leurs fantasmes mais que l’IP de leur ordinateur traçait 24 h sur 24. Partout où ils roupillaient, voire chez eux quand ils rêvaient.

Le zingue usé et lisse du comptoir, nu comme le verre vide qui appelait à l’aide son coude pour à nouveau le remplir lui avait offert cette pittoresque et enviable notoriété pourtant imméritée : le Poète. La ville était petite, et la sécheresse des gosiers ne trouvait refuge que dans trois bistrots, qui jouaient de la lumière et de la chaleur sous le tourniquet du soleil. À la fin du jour, chacun regagnait ses pénates et le bourg éteignait ses lampadaires.

Dans la cervelle du Poète ce n’était plus un ver qui était dans le fruit mais mille qui lui rongeaient le foie. Sa tête s’appuyait sur des alexandrins, des poitrines de femmes exquises et des souvenirs qui venaient tels des bâtons, se mettre dans les roues de ses carrosses fantasmés et le faisaient trébucher au sortir du bistrot. Il n’y avait en lui aucun minuit, seules les étoiles illuminaient l’enfer froid des pavés. Il devenait alors ver gisant, lampyre mâle inutile au monde des conquêtes reproductives, fossoyeur que même les bougies refusaient d’éclairer. Il était nu comme un verre, un de ces verres que l’on brise comme un rire, mais sans éclat : un verre ballon, rond comme un cercle, qui exploserait lors d’une fête foraine, noyé dans la musique tonitruante du monde., sans un bruit.

Dans le petit pays, on raconta que seul un chien suivait son corbillard, à l’instar de Mozart. C’était faux : le chien était sourd et illettré. Mais jamais le curé ne parla des quatre chats de Pandémonium, qui dormaient sur le cercueil. Ni des ânes qui lurent cette histoire en espérant un jour remplir leur verre à ma santé !

15 11 2022

AK

Un commentaire sur “Nu comme …

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