Les bruts de brut de Pépère: un hallali sans ah la la.

Quand Jeanne a demandé à Paul s’il avait pris ses médicaments, il a répondu : « oui ». Il avait répondu mécaniquement à cette question qui lui était posée trois fois par jour : « oui ». Mais en réalité, ce contenu transparent qui les lui faisaient avaler avait une quarantaine de degrés Gay Lussac dans l’intérieur du verre. Il regarda l’infirmière. Dès qu’elle lui tourna le dos, il extirpa de son matelas une fiasque, une poire William née avec Higelin, quand les gueuzes n’avaient pas encore pris le pouvoir dans les bistrots, et que le pastis régnait en maître, sans cérémonies, sur les rives de la Méditerranée. Cette poire avait valu à la femme qui l’avait mise comme par magie dans la bouteille dans le bar une ovation des poivrots. Cependant, l’autre poire, ainsi que son sein généreux, avait entre temps disparue. Un cancer. Dont personne n’aurait osé pousser la chansonnette, même dézingués. L’infirmière était justement Jeanne, qui s’occupait de ce moribond de Paul, qui chuquait en silence ses derniers lieux empreints de souvenirs, de ceux qui allaient disparaître dans les jours à venir.

Il ne restait de la vie de Paul ni sueur ni sang, pas même cette porte épaisse de l’église du village dont le prêtre lui refusait l’accès, tant il avait parjuré et nié la trilogie des divines écritures. L’homme se sauverait ou mourait par lui seul ; mais l’homme qu’il avait été avait disparu, les robots avaient conquis son intelligence depuis que la science s’amusait à rendre plausible l’idée d’un monde meilleur pour la race humaine. Paul se mit à rire. Sa fiasque l’aidait à comprendre, comprendre quoi, il l’ignorait, mais au fond de lui, il le savait déjà. Le mensonge. L’ineffable mensonge qui l’avait poursuivi toute sa vie.

Vers 18h30 Jeanne lui apporta ses médicaments, puis retourna dans le couloir aider les responsables du service des repas. Il en profita pour palper le matelas, mais la fiasque était mal refermée et un jus jaunâtre coulait sur le plancher. Il dégageait un parfum d’urine tropicale et quand Jeanne revint, elle se contenta de dire à Paul : » Allons, Paul, tu sais que nous avons des pistolets en cas de fuite urinaire ». Paul sourit, pour marquer le coup. Mais il avait perdu comme un imbécile sa poire William offerte par Higelin, 40° à l’ombre et plus encore à l’hombre qu’il avait été.

Expliquer ou raconter la vie d’un homme, d’une femme, voire des êtres humains, vie qui se décompose en lieux, frontières, ethnies, en séquences guerrières affamées de pouvoir, en générations exterminées, en peuples oubliés de la mondialisation cannibale, dans l’œil torve de dirigeants de la planète. Quel astre mort, quelle méphitique lune constatait le désastre ? Les poètes les uns après les autres se pendaient aux branches mortes des arbres dénudés.

Jeanne posa un linge humide sur l’œil tuméfié de Paul. Elle avait deviné l’entourloupe de Paul, la fiasque entre le matelas et le sommier, et elle, si aimable et attentive, lui mit un direct du poing gauche dans son œil mi-clos. Sa façon à elle de lui rendre le sein en poire qu’elle avait perdu. Pourtant, elle lui reposa la question : « As-tu pris tes médicaments ? »

Mais il ne répondit pas.

La fiasque était vide et Paul ne répondrait plus jamais « oui » à cette question stupide.

15 07 2023

AK

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