Conscription

conscription

Mon père disait souvent qu’avec mes douze ans il valait mieux que je garde les chèvres et quelques moutons car mon bâton avait plus d’importance que n’importe quels politiciens dont on voyait qu’ils n’étaient là que pour monter sur l’estrade pour soi-disant soutenir nos malheurs présents et à venir. Ils étaient tous habillés à la dernière mode de la capitale, ce que nous savions par l’expérience des grands-mères qui tissaient, raccommodaient et repassaient les chemises, les caleçons de la famille mais aussi les vêtements gris dépoussiérés à la brosse sèche sur le col de ces édiles qui par leur faux charisme, leur entregent subtil, embobinaient la petite foule du village, village que dans certains pays qui ressemblent au mien, on nomme le bled.

Quand la guerre est arrivée, la vraie, celle qui dépossède tant la vie des adultes que les jeux des enfants, j’ai vu mon père et ma mère pleurer. Même les ânes qu’utilisait mon père pour transporter les grains d’orge et de blé, mais aussi l’ancêtre du village qui devait prendre le bus en bas du chemin pour se rendre chaque mois à l’hôpital de la sous-préfecture, tous étaient en larmes. Personne ne savait pourquoi, tout d’un coup, la vie basculait dans le vide. Même le puits de la place entourée d’arbres centenaires était tari. Ne coulait qu’une eau sèche. Les arbres majestueux perdaient leurs feuilles en solidarité avec l’effroyable réalité qui s’abattait sur les habitants. Le troupeau avait grossi, j’avais grandi dans l’histoire de ces animaux badins dont je connaissais chaque prénom, à qui je parlais depuis des années de mes amours naissants, de mes rêveries immatures, quand adossé à un vieil arbre, je somnolais à l’abri du soleil.

Ce petit pays dont je parle se situe au pied des montagnes, et les cours d’eau depuis des millénaires y font galoper des rivières tendres, douces et parfois coléreuses. Les prairies et les champs cultivés s’y partagent en harmonie, que les hommes et les femmes exploitent laborieusement, de quoi nourrir leurs familles et faire grandir les enfants, dont tous vont à l’école, celle que les parents appellent l »école de la vie », ou « du futur ».

À l’aube nous avons entendu des pas, le bruit de machines que nous ne connaissions pas. Puis des hommes sont arrivés. Les grands-mères ont dit : des treillis, des guêtres, des chaussures luisantes, ma sœur, c’est l’armée, c’est la guerre qui vient frapper à nos portes, ferme la maison, cache les enfants, fait fuir les hommes de la maison, ils viennent pour la conscription.

Ils m’ont surpris dans la chèvrerie, alors que j’étais bien emmitouflé dans une couverture de laine de mes moutons. Dans l’obscurité du lieu, ils ont pensé reconnaître un collègue, un jeune animal de la Légion. Mais très vite en ouvrant les battants de la bergerie, ils ont vérifié que j’étais un jeune adolescent de 14 ans, musclé, et donc apte au combat pour lutter contre un ennemi dont on me dirait en quelques mots qui il était, qui il est et qui il sera si rien ne devient une obligation de le combattre. En une semaine mes mains furent investies d’une arme lourde et de balles qui ne sentaient pas le foin. Mon bâton de berger resta dans la bergerie, ou la chévrerie, qu’importe, l’important c’est le fusil, mon gars, et j’appris à viser à viser le cœur, à dégommer ces oiseaux de malheur qui auraient certainement retrouvé leurs nids plus que les trous obscènes d »obus, mais voilà. L’ignorance des traîtres qui dirigent à protéger leur Nation me fit penser à ces amanites phalloïdes mortelles que quelques imbéciles cueillent et consomment en automne. En meurent, en intoxiquent d’autres, amis, familles, peuples tranquilles désormais affamés.

Cinq ans plus tard, j’avais eu de la chance, j’ai retrouvé mon bâton de berger. Il ne restait que la moitié du cheptel, mais chèvres et brebis se souvenaient de moi, quand je les appelais, et leur disais : alors, mes cabrettes, mes petites brebis, on redémarre le monde, aujourd’hui ? Et si l’on prenait deux ânons, pour refaire le monde et vous tenir compagnie, des poules et des oies pour nourrir le village, qu’en pensez-vous ?

Seuls les cochons de la Basse-Cour votèrent contre, comme on le sait bien. (George Orwell)

24 10 2023

AK

5 commentaires sur “Conscription

    • Non, je ne m’en suis pas (du tout) inspiré. Mais je te conseille vivement de lire ce livre. C’est sur la fin de mon texte que la comparaison est venue, (par hasard objectif, comme disaient les surréalistes). Bonne journée !

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      • J’ai beaucoup apprécié ce beau texte, à la fois sur un passé qui ne passe jamais (les guerres) et sur le bonheur simple d’une vie paisible retrouvée. Entre les deux la misère faite aux innocents. N’ayant pas lu livre de Orwell (lacune qui ne va plus en être une !) je ne savais à qui m’adresser pour complimenter l’auteur de cette lecture qui m’a touchée. Bravo Karouge !

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