les babillages de Chinette, les coloriages de Chinou
Le chewing gum, le Coca cola et les bas nylon ont débarqué pour libérer la France et l’Europe de la dictature nazie, en compagnie de dizaines de milliers de combattants venus du nouveau monde pour sortir de ce bourbier infect des fumeurs moyenâgeux qui ne connaissaient que les Gitanes, les Gauloises et le papier Maïs (sans y ajouter le tabac à priser des grands-parents, qui éternuaient dans les assiettes à soupe en faisant chabrot).
Ma mère avait 17 ans en 1944, donc en comptant sur mes doigts, en 2024, elle en a…faites le calcul. Il ne me fut pas facile de l’extirper du canapé, sans éteindre la télé pour ne pas troubler son sommeil. Depuis 30 ans qu’elle y séjournait, et malgré les nettoyages hebdomadaires de l’aide ménagère une empreinte prégnante de parfums surannés résistait au temps.
Je parvins péniblement à la soulever et lui tendis sa canne anglaise (l’autre s’était brisée sur sa tirelire car le petit cochon était en platine). Elle zigzagua un moment dans le couloir, s’accrocha au porte-manteau « perroquet » dans le vestibule, fit une pause devant la porte d’entrée et déclara à voix basse mais audible : « mon dieu, quel monde m’attend dehors ? »
Je m’approchais en silence et l’entourais tendrement de mes bras, lui glissant à l’oreille : « ne t’en fais pas, maman, c’est le même monde que celui que tu regardes depuis trente ans à la télé : des jeux idiots, des émissions stupides, des films cent fois rediffusés, des documentaires débiles, des débats bla-bla-blas, tu n’as rien à craindre je te rassure, tout ce qui t’a transformée en zombie décervelée est resté intact, et le fait que tu aies perdu la mémoire n’est pas de ton fait, il faut que tu le saches avant de franchir la porte, sur le perron tu retrouveras tes souvenirs de jeunesse, ils t’attendent dehors et sont impatients de te retrouver jeune, vaillante, gracile, mâchant du chewing gum et buvant du Coca cola, tes jambes de gazelle arborant ses bas nylon finement couturés, le rire des soldats ayant usé l’écume de l’océan, aux dents plus blanches que des plumes d’oie, tu m’entends maman, ce n’est plus l’heure du journal télévisé, ça n’existe plus, c’est pour ça que tu dois mettre le nez dehors. »
Elle resta silencieuse (hormis quelques flatulences). Toujours face à la porte, sans se tourner vers moi, elle eut cette réflexion qui me stupéfia, vu son âge :
« Mais alors, mon fils, qu’est devenue ma vie si je ne peux qu’en retrouver des traces dans le Passé ? Crois-tu donc que mes trente années de canapé ne m’ont pas instruites sur l’avenir que te réserve ta propre vie ? Je suis vieille mais pas encore sénile. Je sais très bien que ce qui m’attend dehors ne sentira plus les Gitanes, les Gauloises et le pain perdu. Mais tu as beau être un bon fils, ce que tu me dis est mensonger. Ton avenir est aussi derrière toi. »
Elle tira de sa robe, dont la canne anglaise servait de treuil (si l’on peut dire) une poche intime que même l’aide ménagère n’avait jamais vue ou palpée, une cache secrète d’où elle extirpa un morceau racorni de…chewing gum. En riant avec son dentier défait, elle déclara : « le Coca cola, je l’ai bu, c’était une vraie pisse de chat sucrée. »
Elle ouvrit alors seule la porte d’entrée et sortit sur le perron. Il y avait trois marches, elle rata la première et glissa comme un bas nylon sur les jambes d’une jeunette de 17 ans en 1944.
C’est ainsi que je devins héritier.
Bien des années plus tard un couple de jeunes mariés loua la maison, mais me demanda de dégager le canapé et le poste de télé qu’ils trouvaient obsolètes, et ne répondaient pas à leur attente de progrès imminent : l’ouverture d’un monde idéalisé sur leurs tablettes connectées, mais en laissant surtout la porte d’entrée fermée à double tour, avec le porte manteau « perroquet » qu’ils trouvaient « vintage » encore utile pour les alerter, si jamais l’alerte serait donnée d’un tsunami ou d’une révolution mondiale.
19 01 2024
AK
(ceci est une fiction)
J’aimeJ’aime
Tant qu’à écrire une fiction, moi je (l’exécrable moije) mettrais bien des bas nylon au perroquet, un dentier à la jeune mariée et un chat dans le gorge de son époux.
J’aimeJ’aime
« et un chat dans le gorge de son époux. »
Et même plusieurs époux dans le lit, punaise ! (ce commentaire a été créé par mon minou, Chat GPT)
J’aimeAimé par 1 personne
❤
J’aimeJ’aime