les babillages de Chinette, les coloriages de Chinou
Pour ne pas sombrer dans les simagrées d’un monde égotiste, le meilleur moyen de survivre est de dire du mal des gens, en démarrant le propos par les plus proches : la famille. Certes, la plupart de ces affables contradicteurs ont d’ores et déjà passé l’arme à gauche (un côté qu’ils pensaient fondamental pour l’avenir de leurs enfants). La famille est l’embryon de la société dans laquelle nous vivons, comme les amibes et la fission binaire lors d’un repas de famille ou la lecture d’un testament où la maîtresse du défunt est mentionnée comme légataire universelle : les paramécies peuvent aller se rhabiller, elles ne phagocyteront pas l’héritage du vieux pépère qui roupille ad vitaem aeternam dans son coffre-fort en chêne massif, loué pour la circonstance à un Lucifer roué qui en fera son affaire en revendant les cendres.
Voici ainsi exprimée ma profonde pensée sur le snobisme des familles dans lesquelles règne un « sentiment » d’être plus valeureux que la médiocrité ambiante, au sein (maternel) duquel l’orgueil du père bénit ou bannit toute réflexion, selon les portes qu’elles ouvrent ou ferment sur le consentement du chef, mais plus intimement sur la cervelle de chaque individu présent à la cérémonie du repas dominical.
On croise le couteau sur la miche de pain, on récite une prière, on dit amen puis en silence on mange la soupe et le repas de la grand-mère, qui n’est plus bonne qu’à ça depuis qu’elle est veuve. À table, on se toise du regard. Les enfants sont devenus grands et ont tous des crédits sur le dos, sans parler des enfants dont les parents qui, dans une ou deux décennies, seront à charge pour eux. Le père est peu disert. Il songe même, sans le dire, à parapher le nom de sa maîtresse sur son testament, en y ajoutant un codicille, comme une amibe : il phagocytose une vie en rose, le fieffé coquin !
La famille se congratule, parfois s’enguirlande, mais c’est le moment du dessert, préparé par une des belles-filles. Les hommes sont ivres, mais joyeux compères dans cette farce aux simagrées. Lorsque la sonnette tinte. Silence. Le père va ouvrir. « Merde, j’avais oublié ! »
Alors Dieu entre dans la maison,sa femme au bras. Madame Dieu est très élégante, mais le Barbu a mis de la lotion pour agrémenter sa barbe (qui sentait hier encore le méchoui pascal).
« Quelle chance, dit le père, il ne nous reste que deux sièges ! Je vous en prie, asseyez-vous ! »
L’assemblée se lève puis courbe l’échine vers le plancher en signe de dévotion. Bien que ce soit un parfait inconnu, tout comme sa femme (sa divine maîtresse ?), le père ayant appelé l’individu Dieu suffit à la notoriété de cette personne au-dessus des ego -pourtant indiscutables- de la famille attablée en cette sacro-sainte cérémonie du repas dominical.
Une fois installé, Dieu lève son verre et déclame en riant : « ce petit vin blanc, vous ne l’emporterez pas au paradis ! Car les vignes du seigneur ne soldent pas la sueur des hommes ! ».
« -Mais, pourtant, Dieu, rétorque Marc le puîné de la famille, notre père a prié comme nous pour réserver une place, un petit cru, quelques tonneaux dans votre vignoble, quand nous vous rejoindrons ! »
Dieu éclata alors d’un grand rire. Mais il était, il faut bien l’admettre, galant. Donc il laissa la parole à madame Dieu :
« Petits snobinards qui croyez tout connaître d’une planète dont vous ignorez la couleur et à laquelle vous rattachez vos fantasmes, vous qui initiez un langage qui ne cesse de perdre votre identité et votre folklore, vous qui êtes censés réfléchir mais ne faites qu’oublier qui vous êtes vraiment et en êtes fiers, car vous vous pensez au-dessus d’on ne sait quels nuages, de vos principes et de votre appartenance à un monde éculé ! »
C’est tonton Pierre qui lui cloua le bec (il était assez éméché, mais courageux) : « Toi et ta femme, fichez-nous la paix ! On est assez cons pour en finir tous seuls avec l’humanité ! Et s’il ne devait en rester qu’un, ce serait vous, cher Créateur !»
24 04 2025
AK
❤
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