Aujourd’hui c’est aujourd’hui

Assis devant l’écran de son portable Léon éternue. Comme il n’est plus très jeune et qu’il n’ose pas nettoyer l’écran fragile, il macule depuis des années ce miroir aux alouettes sur lequel il s’exprime souvent sans comprendre ce qu’il raconte, contrairement aux politiciens qui savent très bien convaincre les gens en leur crachant au visage des discours enthousiastes. Léon, de fait, a au fil des années perdu un bon nombre de liens avec la réalité, d’une part par la salissure quotidienne de ses éternuements, des touches du clavier encrassé, et du capot gris quand il le ferme sans s’être, au paravent, mouché. On pourrait dire de lui que c’est un vieux dégueulasse, sauf que les internautes qui le visionnent sur whatsapp ou d’autres sites de convivialité sponsorisée par les Gafaouis yankees ignorent son hygiène mentale et corporelle dans la vraie vie, ses petites manipulations d’information, ses complots cérébraux et son aspect physique allant du cou aux gros orteils de ses pieds. La réciproque est également vraie, si on braque la caméra uniquement sur le faciès de l’interlocuteur. C’est donc dans cet espace que Léon évolue et échange toute une brocante de sujets brûlants et de pensées qui valent leur pesant de poussières et de croûtes de nez immangeables ; la part de rêve seule reste nourricière.

Mais le drame réel de Léon est d’être reclus et casanier. Sa véritable alimentation, ce sont les événements du monde extérieur, les conflits, les guerres et les scandales d’un univers qui ne lui appartient pas et où pourtant il a trouvé un refuge sûr et dont nul être de chair et d’os ne saurait le chasser. Ce confort a construit son idéologie et sa vision du monde ; et ça lui suffit. Le seul trublion qu’il puisse craindre, c’est son chat Enrique, qui partage sa vie monotone. Quand Léon pianote, Enrique prenant cela pour un jeu, saute sur le clavier et bave entre les touches, interférant tout le système cognitif de l’internet de son maître. Par mégarde s’envolent alors des messages ultra sensibles sur la toile, des ordres d’attaque contre le régime astringent des producteurs de croquettes, les dossiers secrets des fauteuils en velours rouges et des vestes et chemises noires, les tentatives de coups d’état, les bureaux ovales et les empires du milieu, les barbus et les mausolées, les bombes atomiques et les petits mots d’amour que Léon écrit ou récite chaque jour à son amante virtuelle, Alexia, petits mots qui commencent toujours ainsi :

« Aujourd’hui c’est aujourd’hui. Hier c’était hier et demain sera demain. Il n’y a pas de date à rajouter. C’est toujours comme ça que ça se passe, Alexia. » Mais Léon ignore qu’Alexia a été kidnappée par les Gafaouis, et qu’Enrique en fait est un agent du Mossad, peut-être du FSB, du Hamas, un missi dominici à quatre pattes, qui sait ?

J’ai eu l’occasion, hier, de le rencontrer et de lui dire : « Léon, tu as lavé ton cerveau avec cet internet, essaie maintenant de nettoyer ton écran pour t’éclaircir la vue. Tu verras, je te le dis, le monde sera plus serein pour toi, et surtout pense à aller un peu dehors découvrir la réalité. Enrique t’accompagnera. Voilà ce que je pense aujourd’hui, car aujourd’hui c’est aujourd’hui, un point c’est tout. »

07 07 25

AK

photo illustration : festival photoreportage à Bourisp 2021

Un commentaire sur “Aujourd’hui c’est aujourd’hui

Laisser un commentaire