Publié le 12 avril 2019 par karouge
On ne peut évoquer Belle Île en Mer sans penser au poème de Jacques Prévert, « la chasse à l’enfant » , mis en musique par Joseph Kosma, et interprété par Marianne Oswald :
Voici quelques années, j’ai parcouru les rivages de cette île magnifique, y retrouvant par hasard, éparpillés, quelques objets plus récents d’enfants, qui viennent en contrepoints du fait que la vie y fut bien rude pour les gamins en 1934, et difficile pour ceux qui suivirent, jusqu’en 1977, date de fermeture de la colonie pénitentiaire de Haute-Boulogne.
Pour marcher à Belle Île, il faut lacer ses chaussures et avancer sans se lasser. Un parcours semé de paysages: premiers pas ci-dessous. (cliquer sur les images pour les agrandir et leur faire oublier qu’elles ont vieilli!)
Publié le 11 avril 2019 par karouge
Figurez-vous que le port de la barbe va être interdit chez les pompiers des Pyrénées Atlantiques. Quand on sait que Sainte Barbe en est la sainte Patronne (également pour les architectes, géologues, pompiers, mineurs, ingénieurs des mines, artilleurs, sapeurs, canonniers, artificiers, démineurs, génie militaire, artillerie, mathématiciens), cela fait sourire. Qui était sainte Barbe ? Voici ce qu’en dit Wikipédia :
« Sainte Barbe aurait vécu au milieu du iiie siècle après Jésus Christ en Bithynie (au nord-ouest de l’Anatolie) sous le règne de l’empereur Maximien. Son père, Dioscore, aurait été un riche édile païen d’origine phénicienne. Un jour, son père décida de marier Sainte Barbe à un homme de son choix ; elle refusa et décida de se consacrer au Christ. Pour la punir, son père l’enferma dans une tour à deux fenêtres, mais un prêtre chrétien, déguisé en médecin, s’introduisit dans la tour et la baptisa4.
Au retour d’un voyage de son père, Barbe lui apprit qu’elle avait percé une troisième fenêtre dans le mur de la tour pour représenter la Sainte Trinité et qu’elle était chrétienne. Furieux, le père mit le feu à la tour. Barbe réussit à s’enfuir, mais un berger découvrit sa cachette et avertit son père. Ce dernier la traîna devant le gouverneur romain de la province, qui la condamna au supplice. Comme la jeune fille refusait d’abjurer sa foi, le gouverneur ordonna au père de trancher lui-même la tête de sa fille. Elle fut d’abord torturée : on lui brûla certaines parties du corps et on lui arracha les seins, mais elle refusa toujours d’abjurer sa foi. Dioscore la décapita mais fut aussitôt châtié par le Ciel. Il mourut frappé par la foudre. Quant au berger qui l’avait dénoncée, il fut changé en pierre et ses moutons en sauterelles. »
Du coup, je me suis demandé ce qu’en pensait le célèbre Sapeur Camember, personnage illustre sorti vers 1880 de l’imagination du dessinateur Christophe, à qui l’on doit non seulement « les facéties du sapeur Camember, mais également le Savant Cosinus (comment un dentiste extrait-il une racine carrée?), Plick et Plock, la famille Fenouillard…Mais l’aimable Sapeur était absent : il était rendu chez un autre Christophe : Jean Christophe Averty.

(illustration wikipédia)
Le fameux Averty était en plein tournage ; avec son pote Alfred Jarry ils mettaient en boîte le Père Ubu pour la télévision française. Chinette a pu s’en procurer un extrait :
Ne manquait plus que Dick Annegarn :
Publié le 10 avril 2019 par karouge
En la voyant ainsi penchée sur la rambarde du balcon, son esprit ne fit qu’un tour. Cet arrière-train généreux attisa ses plus instinctifs désirs. Mais il n’osa pas franchir le cap, et un pincement de fesse suffit à faire sauter de surprise Mado, qui achevait de hurler au gamin de la voisine la liste de commissions qu’il devait faire avant midi. Le gosse était grassouillet et, vu d’en haut, ressemblait à un potiron qu’un dieu polisson aurait orné d’ailes en forme de bras de limace. C’était le genre de gosse commis d’office pour toutes les corvées que les petits vieux de l’immeuble ne pouvaient faire eux-mêmes. Ainsi entendait-on souvent dans la cour ou la rue Edouardo, Edouardo! pense au pain, deux baguettes, et le journal, et le reste ne traîne pas en route et tu me rendras la monnaie petit voleur etc.
Le pince-fesses, c’était Jean Paulo. Un maçon du côté d’Escout qui avait découvert, un matin, avec ses collègues, que son patron était parti avec tout le matériel de l’entreprise, machine à café incluse, y compris son propre matériel à lui. Or un bon ouvrier ne travaille bien qu’avec ses outils personnels. Et de cette affaire navrante Jean Paulo ne s’en était pas remis. Mado l’avait bien consolé, mais quelque chose était cassé que rien ne semblait pouvoir réparer. Pourtant, quand elle se présenta de dos, accoudée à la rambarde, que ses mots s’en échappaient en dansant. Son attitude fit réfléchir Edouardo sur le pourcentage qu’il prendrait sur le montant des courses. Au même instant un déclic traversa l’esprit libidineux de Jean Paulo. Il faisait beau, splendide. Un souffle d’air balayait le linge étendu aux fils du balcon, et les odeurs de lessive en ce samedi matin parcouraient les coursives avec insouciance. Et la gifle de Mado lui parut douce comme une caresse sur sa peau de chien quinquagénaire.
C’est alors qu’il se rendit compte que l’idée de vengeance vis-à-vis de ce patron ingrat, malhonnête et, disons-le, dégueulasse, l’avait soudainement quitté. Ce genre de gars pourrait toujours faire toutes les entourloupes qu’il voudrait, sa conscience le poursuivrait jusque dans la tombe. Il y était peut-être déjà. Mais lui, Jean Paulo, avait en face de lui une femme gironde, aimante et dévouée, d’un caractère méditerranéen qui ne laissait rien au hasard, mais tout aux fruits de la passion: ses seins ronds comme deux pastèques, ses yeux en amande, l’oranger des pommettes et le purpurin des lèvres au goût de framboise, le parfum de myrrhe et le timbre magyar de sa voix, sans parler de cette souplesse dans le corps et la manière exquise de vous balancer une tarte quand l’humeur était mauvaise, ce qui arrivait de temps en temps, notamment quand Edouardo ne rapportait pas l’intégralité des courses ou margeait trop largement la monnaie qui lui était due. Rondouillard mais aigrefin.
Revigoré par cet éclair de lucidité venue de la main divine de son épouse, Jean Paulo dégringola les escaliers, direction l’hypermarché de bricolage, dans le but de se refaire une caisse à outils toute neuve, neuve comme une nouvelle vie de travail. Il s’approvisionna de tout le matériel basique: truelles, fil à plomb, niveau à bulle, cordex, équerre, sauterelle, scie à grosses dents, auge, seau, taloche, clous divers, marteau, bref tout le saint frusquin. On aurait pu l’appeler d’urgence au paradis pour murer la porte de saint Pierre (à condition que le saint fournisse les moellons), celui-ci en ayant marre d’être sollicité par tous les marlous de la planète, financeurs de morts à crédit, entrepreneurs sans vergogne, têtes couronnées de scandales lubriques, curés pédophiles, affameurs salonards, semeurs de discorde et menteurs invétérés (ceci justifiait bien cela, pauvre saint Pierre). Mais ce fût Pôle Emploi qui l’appela. Le lendemain, il était embauché chez Mac Dou and Co, toutes réparations jardinage toilettage surveillance, création de sites internet maçonnerie plâtrerie papiers peints et filatures devis sur demande livraison de pizzas à domicile chèque resto accepté la maison ne fait pas de crédit et ici Edouardo ne prend que cinq pour cent du montant des courses (mais la maison organisera prochainement une tombola dont le premier prix sera un vélo).
Alors qu’il remplissait la bétonnière à grandes pelletées de sable gris, le souvenir des belles fesses de Mado traversa son esprit. L’envie de faire l’amour prit nettement le pas sur celle de travailler. Il posa sa pelle (une n° 29) et se roula un pétard avec du Golden Virginia. La bouche en cul de poule, il exhala la fumée en faisant des ronds, l’œil dans le vague. Le patron de Mac Dou and Co, qui surveillait ses nouvelles recrues, le surprit et le vira sur le champ. La bétonnière tournait toujours dans le bruit infernal de ses rouages crantés. Un autre ouvrier arriva, qui continua à préparer la mixture. Jean Paulo le connaissait de vue. Un ancien d’une boîte d’Hagetmau, qui fabriquait des chaises. Mais ç’aurait pu être un autre type, tous les chômeurs se ressemblent. Il plia bagage sans mot dire mais en maudissant cette impondérable différence qui existe entre l’amour du travail bien fait et faire l’amour à une femme bien ouvragée.
L’accueil, à son retour chez lui fut, à son grand étonnement, plus chaleureux que prévu. Mado avait également une indiscutable envie de forniquer sauvagement. On discuterait des affaires courantes après. Elle envoya Edouardo à l’hypermarché de bricolage afin de se faire rembourser une partie du matériel neuf acheté récemment par Jean Paulo, ce qui leur ouvrit un bon moment de liberté pour batifoler en paix. Ils firent couiner le lit et rirent d’être si bien ensemble. Puis le bruit cessa, les chuchotements aussi. Les pastèques avaient rendu leur jus, les lèvres framboisines leur goût et le désir ses pâmoisons. L’heure était revenue de vider ses poches pour compter les billes, le résultat étant déjà connu. Avanie et framboise sont les mamelles du destin, Bobby. Lassitude que de remettre sur l’outrage des ans le métier de survivre. Mado s’aperçut qu’une chaussette s’était détachée du fil à linge. Elle la chercha, et découvrit qu’elle était tombée dans la rue. Quelqu’un l’avait posée sur un plot en béton, où elle achevait de sécher. Heureusement pour la ménagère, une seule chaussette à terre ne fait pas un voleur dans la rue; il eût fallu la paire, et encore, non trouée au talon ou à l’extrémité. Les voleurs sont exigeants, de nos jours, autant que les employeurs qui n’embauchent que des non fumeurs pour éviter les pauses.
Jean Paulo fut chargé de la délicate mission d’aller récupérer la chaussette baladeuse. Il fit donc un effort surhumain pour quitter le lit, s’habiller et se chausser. Il but une rasade de café froid et descendit les escaliers à petits pas. Mado avait géolocalisé la chaussette, le plot en béton, et expliqué à son époux qu’il suffisait, s’il ne trouvait pas, de lever le nez et de suivre les indications données depuis son balcon. Bien qu’il eut tout compris, l’idée de voir sa femme par en dessous l’amusa et il franchit le seuil de l’immeuble en levant le nez au ciel, avança suffisamment pour se faire renverser par une camionnette de livraison qui fila sans demander son reste. Étendu sur le macadam, Jean Paulo n’eut que le temps de voir sa femme par en-dessous, arrière train à l’air sous une robe légère, avant de calancher.
Du coup, on oublia la chaussette, et les drames que celle-ci peut engendrer. Passant, si un jour tu en trouves une, tombée on ne sait d’où, emporte la. Le hasard fera bien qu’un jour ou l’autre tu en trouveras une seconde, pour réchauffer tes pieds sur la route du Pôle Emploi.
AK Pô
02 06 11
Publié le 8 avril 2019 par karouge
Comme tout est dans le titre, je me tais. » Tu fais bien, saligaud de Chinou, parce que le ménage, il faut le faire tous les jours! » C’est ainsi que chaque lundi je me planque sous le tapis avec mon petit ordi plein de puces et de pubs, je me fais tout petit pour une poupée qui ne dit plus maman quand on l’embrasse!)
Ah, Marielle !
Publié le 7 avril 2019 par karouge
Cela faisait quelque temps déjà que l’idée de t’écrire rôdait dans ma tête, petite femme ronde aux yeux tristes que je sais enfermée quelque part, devant un clavier boutonneux au discours roboratif. Te proposer, par exemple, un rendez-vous galant dans les jardins de (la) Bagatelle, mais vois-tu, j’ai dû battre ma coulpe de jeune retraité, et donner des excuses en paiement, car pour ce qui est du montant de ma pension je crains de n’avoir pas même de quoi repeindre l’appartement, juste sans doute assez de ressource pour appuyer sur le bouton de l’ascenseur, si tu m’en faisais l’indécente proposition tout en léchant les timbres-poste sous l’œil torve de ton chef de cabinet. Oui, je voulais t’écrire depuis la Sibérie qu’est désormais devenue ma vie d’inactif, depuis aussi que je me suis fourvoyé en croyant trouver un fond égrillard dans « l’Amour est une bien belle région » de Tchékov, tu parles Antonov, en croyant que sur le quai Malaquais les Javanais se trémoussaient en taillant une bavette en largonji alors qu’ils bossaient dans des mines de charbon en Provence, oui voilà mon pays, petite femme ronde aux yeux tristes, un pays de littérature où vagabondent mes désirs d’homme emmuré dans la maigreur de son budget, mais que l’image de deux igloos plonge encore dans une béatitude inuïte.
J’aurais aimé te raconter combien de maris, dans ma folle jeunesse, j’ai envoyé en Cornouailles, mes fréquentations assidues du café des Deux Colonnes, mes traboulages avec de vieilles lionnes, comment se retrouvait à Tanger un vrai tanagra ayant un frelon dans le module par l’entremise d’un barbeau qui avait le bourdon de saint Jacques plus raide que la Justice. Eh oui, ma petite Colombine, c’était du temps où les bureaucrates se connectaient sur tous les sites extra-professionnels, où les ouvriers pointaient avant de mettre leurs tenues de travail en fumant dans les vestiaires, où les facteurs buvaient leur coup pendant la tournée, où les chauffeurs routiers vidaient leur litre avant de reprendre la route, où les chômeurs allaient de l’ANPE aux ASSEDIC et trouvaient parfois, entre ces deux mondes, un petit boulot déclaré ou pas, la belle époque où les types du BTP passaient ad patres un ou deux ans après l’âge légal de la retraite quand ils y arrivaient, c’était le temps où démarrer en bas de l’échelle n’empêchait pas de la gravir, tu vois, c’est loin comme la Sibérie, et tu comprendras pourquoi « l’Amour est une bien belle région » si tu as en bouche le piment de Cayenne, si tu relis « Alexandre Jacob » de Bernard Thomas un soir où tu n’as pas le moral, si ton envie de faire du chabada roucouleur manque de princes charmants, si te condamner à la dossière peut sauver ta vertu.
Petite femme ronde aux yeux tristes, toute la misère du monde picore tes doigts graciles, de sténo-dactylo te voici devenue secrétaire de direction, deux écrans ont été ajoutés à ta nouvelle fonction, un fax, une imprimante et un poste multi-touches pour dispatcher les appels; le bruit de ta machine à écrire ressemble à une salve de mitraillette et toute la journée tu abats ton boulot pour un salaire de trente pour cent inférieur à celui du type qui te surveille, te reluque du coin de l’œil, parce qu’il est dans les fers et voudrait bien planter l’étendard dans la brèche, ce Roland de pacotille qui rêve de roberts, de corps sans décorums et de cinq à sept à l’arrière des berlines. Si tu savais comment, derrière mes larges rides, pétillent mes yeux de vie, comment ces arbres verdoyants, ces rues grouillantes et ces parcs ombragés m’enivrent et me désespèrent, combien mes lèvres suceraient le baiser de l’oubli si une simple femme automnale comme moi venait y coller les siennes, si tu savais, Colombine, froisser les papiers gris des jours enfuis pour en faire des fleurs printanières, l’idée de t’écrire ne me serait pas venue.
Bien entendu, Colombine, tu me rétorqueras que la vie ce n’est pas la Comedia dell’Arte, et qu’en tant qu’Arlequin je ferais mieux de courtiser l’Arlésienne, que « la seule question qui vaille, la seule question qui ait de l’importance, et pourtant la seule que tout le monde évite c’est: quelle part de la richesse nationale doit aller aux retraités? » (DR: Pehachio da Vinci), et cette question, susurrée au creux de l’oreille d’un vieux sourd, alors que celui-ci se contentait de parler en italiques du livre « Dictionnaire des mots du sexe » d’Agnès Pierron, risque de jeter le trouble et le discrédit sur mes pensées, ces clowneries sensuelles que tu interceptes à brûle- pourpoint dans l’espoir vachard de me voir casser ma pipe pour t’éviter de reprendre la conversation. Soit. Ainsi l’as-tu voulu. Ma réponse sera claire. La part de la richesse nationale qui doit aller aux retraités: une pelle à gateau avec un peu de crème au bord, juste de quoi nourrir la vie jusqu’au dernier combat, quand s’éteint la mémoire au fond d’un lourd cercueil. Car depuis bien longtemps les caisses portent le deuil, la veuve et l’orphelin la nationale tristesse des vieilles paires de fesses qui se la pètent encore, au royaume des Morts.
AK Pô
05 06 10
Publié le 5 avril 2019 par karouge
Concours poésie RATP 2019 (5 à 6000 textes déjà envoyés par les gens d’un peu partout)
(j’avoue humblement que je devais faire mieux!)
Métro
Je suis debout je dors debout je suis au bout
Je suis dedans je file en ligne le temps présent
J’ai de la veine je vois la Seine le pont des Arts
J’ai la fièvre qui fend de rires les gares
Je suis debout je dors debout je suis au bout
Je suis en retard en armes en larmes
Je suis seule la ville est nue qui dort debout
Je suis la lune je suis la boue je suis en peine
Je suis la ville perdue dans ses lumières
Je suis la joie de ces cons qui s’alarment
Je suis les dents qui mordent la poussière
Je suis un lendemain qui serre ses poings
Je suis debout je dors debout je suis au bout
Je suis ton pain ton quotidien, ton chien, ta vie
Je suis la suie la grisaille, l’évadée sans jupons
Je suis des millions je suis la Seine le pont des Arts
Je suis Pessoa à Paname debout couché assis
Je suis je suis je suis l’absence qui me poursuit
Je suis Paris.
AK
03 04 2019
Publié le 4 avril 2019 par karouge
Publié le 3 avril 2019 par karouge
Depuis que Johanna et lui étaient séparés, Wilfried vivait retiré dans un petit chalet du Haut Jura, dans un paysage où les sapins croulaient huit mois sur douze sous la neige, où le vent construisait des congères hautes comme des immeubles et des statues de glace aux formes hallucinées. Les premiers mois de son installation furent rudes. Il n’avait aucune expérience de la montagne, ni du rythme des saisons qui se résumaient à deux : été et hiver. Le printemps et l’automne ne filaient pas leurs mois calendaires complets, bien qu’ils éclaboussassent la nature de mille teintes, de couleurs enivrantes et spectaculaires dignes d’un feu d’artifice que seuls les nuages restaient capables d’éteindre. Revenait alors la pluie, puis la neige et le froid glacial.
Le propriétaire du chalet qui hébergeait Wilfried s’appelait Rick. C’était un brave homme bourru dont la barbe crème couvrait les trois quarts du visage. Son épaisse moustache gardait l’empreinte des fumeurs de pipes de Saint Claude et les traces certaines d’un roux capricieux de celui qui les mazoutait. Il était assez vieux, massif, l’œil perçant d’un aigle qui ne boit pas que l’eau des abreuvoirs ; il possédait depuis des générations au milieu du visage un nez en forme de bec, un de ces becs de rapace que l’on voit tournoyer au-dessus des troupeaux l’été, quand un cadavre s’offre aux ruptures des prairies et des falaises.
Rick avait passé quelques semaines à surveiller de loin son nouveau locataire, à la fois par curiosité mais également pour voir comment Wilfried, (que nous nommerons désormais Will car déjà l’hiver approche et glace les doigts du narrateur), se préparait à vivre dans ce lieu inhospitalier, surtout et essentiellement pour un homme ayant quitté sa femme et fui Paris dans un train à la destination aléatoire. Ainsi Rick vérifia ce qu’il craignait : l’homme sans son aide ne passerait pas l’hiver s’il n’intervenait pas. Il fallait en priorité stocker un grand nombre de cordes et de moules de bois sec, soit cinq stères par mois, en comptant la cuisinière et le chauffage, prévoir deux grosses bonbonnes de gaz en cas de grosses intempéries et de pannes électriques, un petit point à temps avec de l’eau potable dans un endroit du chalet qui soit hors gel, etc. Sans parler des réserves de nourriture (Comté, saucisses de Morteau, quenelles sauce Nantua congelées, anis de Pontarlier…)
Cette inconscience de Will face à ce qu’il découvrait, cette magistrale beauté de la nature, ces perspectives qu’ouvraient au regard la vallée sinuante entre les prairies aux abords raides, abrupts et les quelques fermes aux cheminées fumantes éparpillées sur le flanc des collines, les sonnailles des vaches aux échos proches et lointains, si tout cela paraissait à première vue être un cadre enchanteur, Rick savait pour y avoir passé sa vie que cette magie, ce rêve qu’ont les enfants des villes, n’était qu’une illusion. La réalité était encore plus belle, mais il fallait de longues années d’apprentissage pour en saisir la majesté, la prendre entre ses doigts et la malaxer jour après jour, nuit après nuit, saison après saison. C’est pourquoi Rick proposa son aide à Will.
Trois ans passèrent et Will devint semblable à ces paysans des Hauts Plateaux. Rick lui avait offert, la nuit du premier Noël de son installation, un fusil à deux coups, un lot de chevrotines suffisant pour chasser le petit gibier. Il avait aussi guidé et instruit le néophyte sur les sentiers que suivent les animaux l’hiver, en reconnaissant et suivant les traces des renards, des lapins, des oiseaux dans la neige, l’été en repérant les crottes, petites boules noires des lièvres des ragondins, les passages coutumiers des sangliers, des biches, avec leurs herbes piétinées et leurs branches cassées, et l’art de l’observation, possible selon que l’on se dédouanait du sens du vent et des odeurs humaines qui forcément feraient fuir les bêtes pâturant dans les sous-bois.
Mais quand le nouveau monde devient le monde de tous les jours l’esprit n’est plus le même. Certes, Rick avait de la méthode et des moyens pour approvisionner Will en culture locale et victuailles de saison, en rigolades et vin de paille. Mais les jours devenaient plus longs et l’ennui le gagna. Une lubie lui vînt. Il fit un petit enclos, arrimant la clôture d’un mètre cinquante de hauteur à une profondeur telle que les animaux qu’il capturerait ne pourraient s’enfuir en grattant ou creusant le sol. Il se mît en tête de collectionner les animaux de couleur blanche. Il captura un renardeau qu’il sortit du terrier en plein mois de mars, un lapereau immaculé, puis un chat sauvage albinos, une perdrix des neiges et un jeune chiot patou que lui donna Rick, amusé par l’idée saugrenue de Will. Les quatre bestioles vivaient séparées les unes des autres, dans de petits refuges grillagés mais confortables (selon la critique qu’en fît Rick).
En décembre de la même année, la neige tomba dru. Will sortit la pelle pour dégager le perron. Soudain il s’arrêta. A quoi bon ? Visiblement quelques flocons avaient envahi par surprise sa cervelle, y incrustant une question à laquelle il lui fallait trouver immédiatement la réponse. Une question essentielle : « pourquoi ces animaux que j’ai enfermés sont-ils blancs, quel est leur secret, de quelle nature diaphane leur âme est-elle habitée? » Voilà l’énigme qu’il voulait, qu’il lui fallait résoudre sans attendre. La neige redoublait, le vent battait la cime des sapins et il pensa furtivement à Johanna, qui devait dormir avec un nouvel amant dans des draps tout aussi blancs qu’un drapeau de trêve flottant au-dessus d’un massacre. Son esprit était blanc comme la prunelle de ses yeux était rouge et il tira d’un tiroir le hachoir à viande, puis étendit une nappe immaculée sur la table de la cuisine.
Il appela le jeune chien, qui vînt à lui en remuant joyeusement la queue. Il était jeune, un peu follet, et Will n’eût aucun problème pour l’étendre sur la table. Le chien jappait gentiment lorsqu’il lui trancha la gorge. Le sang jaillit avec violence, éclaboussant le mur. Quelques convulsions accompagnèrent le chiot jusqu’au royaume ultime. Will le regarda agoniser, tenant toujours le hachoir dans sa main meurtrière. Il regardait l’animal et le sang se répandre, dessinant sur la nappe une croix rouge difforme évoquant vaguement un drapeau. Puis il marcha dans la neige et attrapa à son tour le lièvre immaculé, qui se débattit mollement, engourdi par le froid. A son tour il lui trancha la tête. Il la tenait par les oreilles dans la main gauche et il lui sembla que cette tête de lapin souriait, non à lui, mais aux hommes qui vivent et meurent dans de plus tranquilles clapiers. Le sang avait la même couleur que celui du chiot, mais le drap sur lequel ces deux humeurs se mêlaient changeait leur symbolique animale.
Quand Will, menant son délire sacrificiel, voulut saisir le renardeau, celui-ci s’était enfui, tenant entre ses mâchoires la perdrix des neiges. Will ragea, retourna dans la cuisine, mit trois bûches dans le poêle du salon, deux dans la cuisinière, et se versa un grand verre de vin de paille. La solitude lui tombait sur les épaules. Le vent avait cessé, la neige continuait à tomber dans un silence grandiose. Silence auquel succéda, monté des profondeurs de la vallée, ou peut-être à cet endroit précis où les clarines des vaches se taisent dans les étables, un bruit monta, que Will connaissait : un moteur de moto-neige ; auquel succéda un bruit mat contre la porte. Deux voix en chœur : « ouvre, c’est nous ! »
Will crut entendre les voix du chiot et du lapin. Il sua, s’épongea le front, c’est donc ça, leur âme diaphane : ils parlent, ils nous parlent !
Surgit soudain Rick qui brailla joyeusement : – » J’ai une surprise pour toi ! »
Alors apparut Johanna.
– »Wilfried, ça va ? Bon sang, c’est quoi ce bordel ? »
– »C’est rien, chérie, je préparais le repas de ce soir et je me suis trompé tout simplement de la viande à cuisiner. »
– »c’est pas grave, nous avons apporté ton dessert préféré. »
– »c’est trop cool Johanna. C’est une bûche au nougat glacé, j’espère. »
Rick but un petit verre de vin de paille et s’éclipsa très vite. Sa famille l’attendait pour fêter Noël, et le temps qu’il descende jusqu’à chez lui le Père Noël serait déjà passé s’il restait plus longtemps avec nous.
Il nous salua d’un grand « joyeuses fêtes les amoureux ! » et disparut sur son engin.
Un long silence a traversé la nuit, annonçant de nouveaux flocons et un vent d’est glacial s’est levé quand j’ai refermé la porte du chalet.
J’ai regardé Johanna
Johanna m’a regardé
A l’orée du bois le jeune renard glapissait.
AK
30 03 2019
Publié le 3 avril 2019 par karouge
Comme cette pub que l’on peut voir actuellement sur le Net va bientôt disparaître, remplacée par des spots pour les bagnoles ou autres smartphones, je la mets de côté ici. Car d’autre part le Brexit est certainement loin d’être terminé et l’Ecosse comme l’Ulster risquent de se rebeller contre les Anglais (c’est l’Angleterre qui a très majoritairement voté pour le Brexit, et non l’ensemble du Royaume-Uni.
Hier m’est revenu tout-à-fait à l’improviste le nom d’un groupe que j’aimais bien écouter dans les années 70 ; Eddie and the Hot Rods. Enregistré ici en 1977
Publié le 2 avril 2019 par karouge

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