Un long confinement pour une brève rencontre

Hier soir dans un tiroir j’ai retrouvé ta lettre de rupture, la dernière, celle qui posait sur notre histoire un point final définitif. Comme je m’ennuyais, je l’ai relue. Je pensais y trouver un paradis perdu à jamais, puisque c’est toi qui est partie. Et je ne sais pourquoi j’ai ri. Mais d’un rire presque acrobatique, jouissif comme un double salto de trapézistes au-dessus d’une piste de cirque. Tout ce que tu avais écrit était vrai, mais entre les lignes j’ai découvert ce que tu disais vraiment, le fameux message écrit entre les lignes que du temps de l’ours soviétique il fallait décrypter dans les Izvestia. Certes, nous avions fait l’amour dans le transsibérien, pendant que la babouchka versait le thé brûlant de son samovar à l’autre bout du wagon, et que ronflaient quatre russes dans le compartiment d’à-côté. Jongler avec les temps morts du train qui roulait, inexorablement, vers l’autre bout du monde. Steppe, toundra, neige floconnante, lac Baîkal, Khabarovsk, et moi, grand nigaud, qui jouais aux échecs avec un gamin qui tuait mon roi à chaque partie, pour passer le temps, les quatorze jours et nuits du voyage sans escales, juste des arrêts dans chaque gare où de vieilles femmes proposaient aux voyageurs de la soupe en bocal, des friandises aux gamins qui pouvaient les payer.

C’est pourtant dans ce train que tu as rédigé cette lettre, dont hier soir l’encre était toujours lisible sur le papier moisi. Pourquoi l’as-tu gardée sur toi, pendant ces cinq ans qui désormais ont absous tous nos problèmes ? Peut-être parce que la vengeance est un plat qui se mange froid, un froid sibérien qui conserve dans la glace des gestes un souvenir brûlant. Mais il m’a fallu lire plusieurs fois ta lettre pour enfin comprendre ce que tes mots cachaient. Car c’est là que ma mémoire s’est soudain réveillée. J’ai revécu ce trajet interminable et monotone en parcourant ton écriture parfaite, sans faute d’orthographe, fluide, sans rature, respectant les pleins et les déliés. Une écriture enfantine qui cachait une femme pleine de cette jeunesse qui te rendait désirable auprès des hommes.

Tu évoquais la babouchka, ses grosses fesses et sa poitrine généreuse, qui trimballait son chariot sur lequel brillait le samovar. Elle prenait tout le couloir et servait, à qui en voulait, un thé âpre mais calorifique. Tu la comparais à ces femmes d’Italie du Sud, pleines de charme dans leur jeunesse mais qui une fois mariées et engrossées plusieurs fois devenaient des mamas grasses qui se vêtaient de noir et n’avaient plus pour chemin de promenade que celui des églises ou des cimetières. Les babouchkas avaient, elles, des uniformes kakis et, sans doute, une arme dans leur tenue, cal ée entre leurs gros seins, des fois que quelques Navalniens brigandent le wagon en criant ô mon bello poutinot, tchic tchak, rend au peuple sa liberté, cosaque !…

Maintenant me revient l’image fulgurante de ce jeune homme russe que nous croisions au wagon restaurant. J’ai oublié son prénom, disons Alexéi. Il parlait un peu anglais, comme nous, et s’était assis à côté de toi, à la table où l’on pouvait dîner à quatre convives, en se serrant un peu les coudes. Je me rappelle qu’il m’avait demandé en anglais you want play chess with me ? Offre à laquelle j’avais répondu non, le gamin du wagon me suffisait amplement pour m’humilier à chaque partie. Alexéi avait sensiblement notre âge. Le train roulait jour et nuit, s’arrêtant à chaque gare locale ou importante qu’il desservait, quelle que soit l’heure. Sur le quai, toujours des femmes âgées avec leurs pots, leurs légumes et laitages. La vie était rude et les aiguilles dans ces vies-là n’avaient plus d’horloge depuis longtemps.

Depuis cette rencontre, curieusement, Alexéi me parut fréquenter assidûment le couloir de notre wagon, situé à l’arrière du train, à trois verstes du bar-restaurant . Il s’écartait au passage de la babouchka, puis baissait un montant de fenêtre, faisant s’engouffrer un air glacial. Il fumait une pipe dont l’odeur se répandait autant à l’extérieur que dans les compartiments, dont le nôtre. Un parfum de voyage dans la grande Russie encore communiste , l’URSS. Nous fumions des cigarettes aux filtres s’allongeant jusqu’à la moitié des cigarettes de tabac brun. Je ne faisais pas attention à son manège, tout en discrétion. A vrai dire, je le considérais comme un fantôme dans ce train, parmi d’autres fantômes : familles, militaires, ouvriers, bourgeois déclassés cheminant vers je ne sais quel destin auquel nous n’appartenions pas, toi et moi.

Son visage m’est revenu, à la lecture de ta lettre. Il avait un nez long et très fin, des pommettes saillantes, une barbe de quelques jours, encore juvénile pour un homme de son âge, et ses yeux bleus transperçaient involontairement votre regard, comme deux corbeaux twitterisés dans ces steppes arides troueraient un crâne pour s’y nourrir de cervelle occidentale, pour y puiser un espoir dont nous sommes incapables d’en comprendre l’intérêt vital. Il fumait une vieille pipe au foyer en écume, couleur d’ivoire, et quand il en expulsait la fumée ses pommettes souriaient et sa poitrine s’adoucissait. Était-il alors fantôme ou ange ? Qu’en savions-nous, nous étions de passage dans ce vaste pays, ne comprenant ni la langue ni le silence de celles et ceux qui voyageaient avec nous, mencheviks et bolcheviks, qui ne parlaient que le russe, si par inconscience, ils adressaient la parole à un étranger.

J’avais encore perdu une partie d’échecs avec le gosse lorsqu’Alexéi entra dans le compartiment. La babouchka de service était loin, ses yeux surveillaient d’autres passagers qui étaient montés récemment dans le train, à Omsk. Il s’excusa de son intrusion dans notre compartiment, mais semblait assez décontenancé. Dans notre globish réciproque, il voulait nous raconter une étrange histoire. Nous lui laissâmes la parole. Il avait un frère, Oleg, et toute leur histoire est relatée ici. C’est une histoire invraisemblable, et nous avons eu du mal à la croire. Pourtant, l’Histoire russe nous a depuis longtemps conviée à de telles saloperies, car le terme est tristement vrai (entre le goulag et le petit père du peuple, l’élimination des opposants, la répression, l’oligarchie qui mène grande vie ici, là et là-bas, liste non exhaustive).

Mais qu’y pouvions-nous, jeunes occidentaux traversant ce vaste pays ?

Je sais, dit Alexéi, mais si vous pouviez prendre dans vos sacs à dos ce petit samizdat, vous me rendriez un grand service. A Khabarosk, vous franchirez le fleuve Amour (l’Amour est une région bien intéressante, disait A. Tchekhov) vous prendrez un autre train, avec des japonais, des cadres importants, des représentants en machines à fabriquer le nouveau monde, d’autres accrédités en boissons import export. A Nakhodka, un paquebot vous attendra et vous filerez vers le Japon. Vous savez cela. Moi, je quitterai le train à la prochaine escale. La prison m’attend. Je ne suis qu’un homme. Alors, s’il vous plaît !

Il s’est levé, a disparu dans le couloir. Dans ta lettre que je relis ce soir, où il faut décrypter entre les phrases un appel au secours, j’ai compris. J’ai compris qu’avec ce jeune homme un sentiment de liberté t’animait toi aussi.

Un sentiment de liberté dont il était privé, comme un fantôme dans le transsibérien, comme un ange dans la fumée d’une pipe qui se propage dans la toundra, entre les bouleaux et le vent sibérien, que les loups pourchassent pour mieux nous dévorer.

Ce soir, je ris, comme un acrobate, un trapéziste se balançant au-dessus d’une piste de cirque. Ce samizdat qu’Alexéi avait glissé dans la poche de mon sac à dos était en fait ta lettre de rupture.

07 02 2021

AK

Les faits divers amusants piochés dans la Presse

La Presse en petites coupures : impayable !

On démarre ici (La république des Pyrénées):

« 

  • 6 000 € d’articles volés retrouvés dans son coffre : le suspect relaxé

Le doute a profité au prévenu, ce jeudi. Ce Roumain de 37 ans, de passage à Lescar mercredi, avant de rejoindre l’Espagne, était soupçonné d’avoir volé pour 3,90 € de chiffons chez Castorama. Lui assure les avoir achetés mais n’a pas conservé le ticket. Mais dans le coffre de sa voiture, les policiers ont surtout trouvé pour 6000 € d’articles de bricolage en provenance du même magasin.

Article développé ici (Sud-Ouest est un quotidien régional!)

https://www.sudouest.fr/pyrenees-atlantiques/lescar/tribunal-de-pau-interpelle-avec-6-000-euros-d-articles-voles-dans-sa-voiture-il-est-relaxe-1214769.php

Du côté Est des Pyrénées, cet article arrivé ce soir :

Les polices catalane et espagnole ont interpellé dix-neuf Français dans un bordel près de la Jonquera. Ils avaient franchi la frontière malgré les restrictions en vigueur avec le Covid-19. Les Français ont été dénoncés.

Le « tourisme sexuel » continue en Catalogne malgré le Covid-19 et les restrictions en vigueur à la frontière entre la France et l’Espagne. La police espagnole et les Mossos, la police catalane, ont mené une opération contre la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle le 30 janvier dans un hôtel de Capmany, non loin de la Jonquera.

Dans cet hôtel transformé en bordel, les policiers ont arrêté trente-neuf clients et vingt-et-une jeunes femmes. Parmi les clients se trouvaient dix-neuf Français. Le groupe a été dénoncé, indique le quotidien catalan La Vanguardia

Les clients du bordel et les gérants de l’établissement seront poursuivis par la justice pour non-respect de la réglementation sanitaire anti-Covid 19.

L’histoire ne dit pas si les clients portaient un masque, ni quel gel ils utilisaient …

Article La Dépêche (-toi, les flics arrivent!)

Photo illustration de l’article : Chinou ( @KPô, comme d’hab)

https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/bouches-du-rhone/marseille/marseille-a-vendre-stade-velodrome-faire-offre-a-la-mairie-1940845.html

C’est très con mais je trouve ces deux machos déglingués drôles !

L’avantage, c’est qu’on n’est pas obligé de tout regarder ! (et qu’Ardisson n’est pas dans le clip). Une série que je ne connaissais pas du tout.

Vue Sur La Mer | Antenne 2 | 1997 Dans l’émission « Vue Sur La Mer » produite par Thierry Ardisson et diffusée sur Antenne 2 durant l’été 1997, Jean Dujardin et Bruno Salomone jouent leurs premiers sketches ensemble. Ce sont les prémices de « Nous Ç Nous ». Regardez les meilleurs sketches sur INA Arditube.

Les mardis de la poésie : Maurice Rollinat (1846-1903)

poème tiré du site : https://www.poesie-francaise.fr/poemes-maurice-rollinat/

(d’autres poèmes à y découvrir )

Biographie : https://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Rollinat

En battant le beurre

Dans sa grande jatte de grès,
L’Angélique, la belle veuve,
Avec sa crème toute neuve
Fabrique un peu de beurre frais.

Ses doigts et sa batte à loisir
Fouettent, pressent, foulent, tripotent,
Tournent, roulent, piquent, tapotent
La crème lente à s’épaissir.

Enfin, déjà compacts, les grumeaux s’agglomèrent
Et prennent par degrés leur coloris d’or blond :
Elle aura bientôt fait son pain ovale et rond.
Mais, dévorant des yeux la tentante commère,
En face d’elle, assis à cheval sur sa chaise,
Coude et pieds aux barreaux, voilà que le grand Blaise,
Son soupirant câlin, lui parle à mots si doux,
Que, toute tressaillante à ce regard de faune,
Elle aspire la voix du beau meunier blanc-roux.
Tandis que dans son pot, moins serré des genoux,
S’endort las et distrait son petit bâton jaune.

Maurice Rollinat.

(photo wikipédia)

Les trois Toc Toc

Toc toc ! — L’homme prêtant l’oreille,
Hache en main, guettant scélérat,
Dit : « Qu’est là ? — Moi ! » La vieille entra…
D’un coup, il abattit la vieille.

Depuis, hanté par les alarmes,
Il s’enfermait dans sa maison.
Toc toc ! — L’homme, avec un frisson,
Demanda : « Qu’est là ? » — Les gendarmes !

Un peu plus tard, à l’aube fine,
Toc toc ! — Il se tut, sachant trop
Qu’alors, c’était bien le bourreau
Qui venait pour la guillotine.

Maurice Rollinat.

est-il sain de voler dans les plumes des poètes ?

(Fantaisie sans fanfare)

Quand John lui a tiré les vers du nez, celui qu’on appelait le poète était mort depuis deux jours. On le connaissait dans la région à sa façon d’écrire ses sonnets, quatre balles rédigées par son revolver en haut de page mortuaire et trois par son vieux colt en bas du testament que le type (généralement un critique littéraire) aurait du écrire, avant. C’est pour ça qu’on l’avait surnommé le poète.

Je me présente : Jacques, dit le Fataliste ; avec John nous pourchassons tous les indiens qui espèrent vivre de leur plume dans ce vaste pays où les machines à écrire ont remplacé les encriers et les plumiers, l’écriture en pleins et déliés. C’était notre choix, nous en avons fait un métier. Personne ne nous connaît, dans les vastes plaines de la mauvaise littérature, et quand une histoire entre familles éditoriales tourne mal, nous en abattons tous les membres, y compris le cheptel d’affidés affiliés, la volaille grandiloquente et les chevaux qui frisent.

John et moi nous connaissons depuis l’enfance, quand miss Maggie nous collait sur la tête des bonnets d’ânes, sous le prétexte que nous n’avions pas appris la récitation que tous les autres benêts récitaient par cœur. Dans la cour de récréation, nous jouions aux cow-boys et aux indiens, mais à deux, se voler dans les plumes devînt si ennuyeux que l’on s’amusa à écrire nos premiers poèmes, enfantins certes mais qui feraient, quelques années plus tard, notre réputation de tueurs de mots galvaudés, de pensées narcissiques, et de destructeurs de Let’s Go qui empilent les mots pour en faire des bouquins. Autant dire qu’au début, nous n’étions rien.

Le matin où nous avons trouvé le Poète, la lumière était déjà intense, et pourtant son nez luisait encore comme une chandelle au clair de la lune. John est plus téméraire que moi, il a mis ses doigts dans les narines du mort, et bien que la peau du cadavre soit pestilentielle, il en a extirpé quelques phrases qui ne laissaient aucun doute sur son identité :

Si j’ai tué père et mère

C’était pour me défendre

Qu’il n’accomplissent en moi

Le meurtre et la démence

Il voulaient me violer

Je les ai juste flingués

John me dit Jacques, ça devrait intéresser les journaux, non ?

Je n’ai pas répondu. Puis je crois lui avoir dit contentons-nous de ceux qui ont des plumes au cul et laissons leurs poulets aux journalistes.

Il m’a regardé bizarrement. Entre John et moi une rupture insidieuse s’installait. Nous pensions la même chose, chantions les mêmes refrains, mais nos points de vue ne visaient plus un semblable horizon. Nous étions des frères siamois, mais l’un comme l’autre animés de ce chacun pour soi qui entraîne les hommes à se battre en duel, à mourir pour des idées, sans accord, et sans mort lente. Et comme en chaque être est embusqué un poète, autant dire que la guerre est déclarée depuis belle lurette, et on ne va pas se casser la margoulette pour tirer son coup le premier, et en plein cœur s’il vous plaît, alors que celui d’en face feuillette son dictionnaire de rimes. Non mais ! Ce monde nous laisse à peine le temps de dégainer une phrase que de nouveaux mots (globish, céfran des técis, langues séculaires des traders, acronymes) apparaissent, laissant ceux déjà écrits fumer dans le poisseux marigot des lettres mortes. Il faut vivre avec son temps, et les plumitifs l’ont bien compris, qui harcèlent les claviers et les correcteurs d’orthographe, falsificateurs de langues bien pendues qu’ils écorchent avec volupté ! Qu’en penses-tu John, c’est pas mal, ça, non ? Un peu redondant, sans aucun sens ni profondeur, juste du blabla de bouquin de gare.

Sûr, Jacques, tu as un sacré talent pour raconter n’importe quoi à n’importe qui. Mais avec moi, ta logorrhée ne marche pas. Et tu sais pourquoi ?

Il réfléchit une minute puis dit à détrousser les plumitifs tu en finis par raconter les mêmes balivernes qu’eux, c’est indigne. Tu vois, John, je crois que notre amitié va s’arrêter ici, c’est devenu impossible !

Mais qu’est-ce qui te gênes, Jacques ?

Rien de spécial. Juste qu’il n’y a plus d’encre dans l’imprimante et que tu as encore oublié d’acheter une rame de papier. Il ne me reste plus qu’à te cramer au papier d’Arménie, ça réduira les frais du columbarium où tu passeras enfin à la postérité !

Il dégaina alors son stylo Mont Blanc et m’envoya une giclée qui salopa tous mes écrits, mon enfance de scribe et mes relations épistolaires avec madame Dieu, bref tout mon stock de papyrus et de parchemins.

Et le poète dans tout ça ? Il était complètement sonnet, avec ses deux flingues. Jacques avait encore en main quelques vers qu’il avait tiré du nez de l’homme mort. Il me dit, allez, restons amis, on ne va pas se voler dans les plumes, tiens, je te donne cette strophe pour excuser mon geste :

Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Je vous laisse deviner qui l’a écrit !

01 02 2021

AK

HEY ! Pad? DESOLé monsieur, ici c’est hospice

Samedi dernier, avec les gosses, nous avons rendu visite à Papi, mon père qui est si vieux qu’il en a oublié son nom, son prénom et le code de sa carte bleue (mais le personnel de l’hospice gère tout, et même plus pour les vieux qui n’ont pas de descendance). Oh, pardon ! Ma langue a fourché : ni hospice ni mouroir, mais EHPAD ; nous sommes dans le nouveau monde, et le langage comme la crédulité et le rendement, bref l’aspect strictement financier s’abreuvent de langages plus, disons, actuels. Tenez, j’en ai pour preuve que Jeanne, la plus jeune de mes filles (j’ai trois filles et deux garçons), a proposé d’offrir à Papi un téléphone portable spécial SENIOR. Le vieux a fait toute sa carrière dans l’informatique, des années 1960 à 2000, chez IBM. Il en connaît un rayon, question algorithmes et systèmes binaires. Raison pour laquelle j’ai accepté qu’on lui apporte ce bidule, qui vibre comme un godemichet quand on roupille.

Papi a déballé le paquet, ouvert la boîte en carton recyclable, chaussé ses lunettes rondes du vieux monde (celui des intellectuels du XXème siècle), en a palpé les contours, tapoté les touches, avant de nous regarder : les touches sont en verlan ! Alors il s’est mis à rire, et nous, nous étions paniqués, les vieux ne savent plus rire nous a-t-on appris dans les journaux, car ils n’ont plus de dents, de vraies dents. Ils les ont laissées en entrant, on leur a dit c’est pour que vous ne les perdiez pas, elles seront là, javellisées, quand vous sortirez ! Et on leur colle un dentier appartenant souvent au dernier décédé, adhérentes avec des glus à chardonnerets.

Quand on a accompagné Papi à l’hospice, il y a dix ans (il en avait 80), il a tenté de s’enfuir. C’était même assez rigolo de le voir claudiquer avec sa vieille makila dans le grand parc, il gueulait je veux mourir chez moi, avec mes chats et ma quatrième épouse qui roupille au fond du jardin ! Laissez-moi, bande de cyborgs à la noix, ou je vous transperce avec mes neutrinos ! Finalement un infirmier a du lui tirer une ratatinade d’aiguilles calmantes et le vieux s’est retrouvé dans son lit. A 18 h, il était à table, avec une armée d’inconnu(e)s, qui lapaient gentiment leur soupe en crachotant. Puis le temps a passé, le temps qui ratatine le corps et l’esprit.

Mais le vieux avait encore toute sa tête. Si je pianote à l’envers et que ça ne marche pas, je le prêterai à ma copine Germaine, s’il vibre encore et que je ne peux pas bander. Germaine était le grand amour de la fin de sa vie. Je l’avais aperçue un jour, assise sur un banc du parc ; nous avions parlé, elle et moi (j’étais passé sans les enfants ce jour-là). Elle m’avait raconté sa vie, comme le font les vieux qui survivent grâce à leurs souvenirs, et parlé de Papi, comme le font les vieux qui sont de peu d’avenir. Il la faisait rire et elle aimait ses caresses, son érection volubile, ses mots et les chansons qu’il interprétait de sa voix éraillée mais chaude encore quand ils couchaient tous deux en chuchotant et ça continue encore et encore

Jeanne, qui commençait à s’ennuyer sérieusement, reprit le portable, le tapota avec ses vingt doigts (dix des mains et dix des pieds), soupira et finit par nous annoncer : c’est pas du verlan, Papi, c’est le clavier qui est sur SWE, la langue suédoise. Tu as palpé ton cadeau trop vite !

Tu veux dire que je peux passer une nuit avec Germaine comme si c’était une suédoise ? Tous les vieux de l’EHPAD se souviendraient alors de leur jeunesse, quand ils voyageaient en auto-stop de par le monde, avec ce fantasme de blonde libérée des préjugés ? Mais ils vont tous me sauter sur le poil pour me voler l’engin !

J’ai pas dit ça, Papi!Je peux le mettre sur COV, la langue que le monde entier parle (en ce moment)

C’est quoi, une novlangue ?

Non, c’est COVID19

Bon, ma petite fille, remballe ton cadeau, c’était gentil de votre part, les enfants, mais moi je veux ramener Germaine à la maison, où est ma valise, tas de petits cons ?

Ce fut notre dernière visite à l’hospice, et la mère supérieure nous téléphona le lendemain pour nous annoncer on ne dit pas mouroir, mais EHPAD ; hormis ça, votre père et une certaine Germaine se sont enfuis la nuit dernière. Si vous avez des nouvelles, rappelez-nous, sinon on libérera les lits.

Je crois me souvenir ce soir que Papi avait acheté (dans l’ancien monde) une maisonnette dans le sud de la France, je ne sais où exactement, mais comme il avait refusé le téléphone de Jeanne, nous n’avons jamais pu le géolocaliser.

30 01 2021

AK

Frontières grisantes de la nuit

Il y a des soirs comme ça

Plus de Thalys ni d’Eurostar,

Juste la nuit qui roule

M’enroule dans ses draps

Les Belges et les Anglaises

Fument cigares et tabac blond

Je sais je sais que dehors

Il fera beau, à la radio ils disent

Que le soleil sera de sortie

C’est marrant cet humour noir

Qu’ont les animateurs comme si

Je disais il tombe un filet de pluie

Sur mon sac à provision vide

Il y a des soirs comme ça

Où les miroirs ont plus de vies

Que tous mes chats réunis

Et moi, au milieu d’eux, hirsute,

Je griffe le papier sans chlore

Je roule un vieux mégot

Le lèche, le hume comme un ragot

Avec mes lèvres boursouflées,

Et la salive noire de mes ennuis

Mes chats sourient la nuit

C’est pour ça qu’ils sont gris

Et je le suis aussi face aux miroirs

Qui brillent devant ma déchéance

Le soleil sera de sortie, demain

Paraît-il, quand je me serai enfui

Pas de caveau pas de tombereau

Juste le Queen Mary pour partir

Loin d’ici, rejoindre Elizabeth

Sous le ciel australien

Quand la guerre recrutera

Des milliers de sans espoirs comme moi

Guerrier forçat, hirsute parmi eux,

Loin des nuits, du cri astral de ces rats gris

Qui traversent le temps et rongent la vie

Dans quelques décennies

Valise au poing je reviendrai

Grimper dans le Thalys, l’Eurostar,

Et laisserai fumer de nouveau

Entre Belges et Anglaises

Un bon cigare, du tabac blond.

29 01 2021

AK

https://fr.wikipedia.org/wiki/Queen_Mary

sur mes principes STRICTO SENSU(ELs)

C’est vrai , j’ai toujours été strict sur mes principes. Ainsi, j’ai longtemps appliqué celui-ci : il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Avec le temps, j’ai rajouté quelques codicilles, parmi lesquels celui-ci : on peut laisser la porte entrouverte quand la livreuse dépose sur le perron mes deux litres de lait quotidiens. Il est tôt, l’air est frais et le liquide encore tiède, alors se présenter en robe de chambre devant elle n’a rien qui puisse heurter la morale, d’autant que vous lui proposez aimablement un café afin qu’elle se réchauffât un peu par cette froidure hivernale. Voulez-vous un nuage de lait, mademoiselle ? Non merci, juste quelques flocons de sucre.

Mhhh ! Je sens que je vais encore passer pour un vieux libidineux, que la jeunette va s’appeler Perrette et que Clovis n’a pas cassé le vase de Soissons : eh bien non ! La laitière s’appelait Suzanne, elle avait vingt cinq ans et moi déjà le double (y compris le poids des ans et la crème du lait ingurgité depuis l’enfance). En ce temps-là j’avais un chat prénommé Lustucru. Il était noir la nuit et blanc le jour. Lui aussi aimait le lait, et laper en paix. Chaque matin Suzanne lui versait une once de ce délicieux breuvage, et Lustucru allait ensuite se frotter contre elle, la queue dressée. (Bande de petits cochons, c’est du minou dont il s’agit, pas du narrateur, qui se contentait de humer la suave sueur de cette travailleuse matinale).

Quand on a cinquante ans et qu’on vient de lire tante Julia et le scribouillard de Mario Vargas Llosa on rajoute un autre codicille à son testament. C’était du moins inscrit dans mes principes : on ne claque pas la porte au nez du livreur de pizza sans lui laisser ensuite un bon pourliche pour qu’il aille s’encanailler au bistrot du coin en buvant du vin chaud (car c’est l’hiver) avec du miel et de la cannelle…sauf s’il se pointe à six heures du matin en expliquant qu’il s’est trompé d’heure question couvre-feu, vu que son horloge est réglée AM/PM et qu’il ne parle ni ne comprend l’anglais.

Mais ce n’était pas fini. J’avais déjà les deux clampins, la laitière et le pizzaiolo, dans la cuisine, à qui j’avais servi un café fumant (arrosé d’amaretto pour le pizzaiolo, il faut le signaler), lorsque a retenti la sonnette et a déboulé le livreur de journaux, avec mes quotidiens habituels, réceptionnés en général vers sept heures trente du matin. J’avais vraiment l’air con dans ma robe de chambre. Avec Suzanne, ça passait encore, nous avions nos habitudes, mais deux gaillards en plus, c’était pour moi une situation très inconfortable, d’autant que je n’ai qu’une petite cafetière deux tasses, vue ma situation de célibataire endurci. Quant à Lustucru, pas question de lui donner du café, le lait de Suzanne lui suffisait amplement. M’est alors revenu ce passage du livre de Llosa, quand le père de famille très catho découvre que ses filles posent dans des magazines olé olé (et au lait tant qu’on y est), ce qui risque de ruiner sa réputation auprès des notables de la ville (pour la suite, se référer au bouquin lui-même). Histoire de ne pas passer pour un vieux con libidineux, je raconte cette anecdote à mes hôtes. Il est tôt et visiblement leurs esprits sont encore dans les brumes matinales. Le livreur de journaux me jette malgré tout un regard en travers, qu’il semble agrémenter d’un clin d’œil. Le salopard connaît mes lectures, puisqu’il me les livre. Il sait que je ne lis pas que les journaux, mais aussi les magazines. J’esquive son regard. Il a les yeux bleus d’un marin breton, et un T-Shirt rayé à la JP Gaultier. Il regarde maintenant Suzanne, et Suzanne ausculte de l’œil le livreur de pizza. Leurs sourires s’entrecroisent alors que le jour point. C’est elle qui propose un nuage de lait à chacun, sauf à moi, qui pourtant le paie. Mais je me sens si laid par rapport à cette jeunesse qui plaisante dans la cuisine que j’en viens à sentir monter en moi une jalousie qui est passée par la porte et se blottit à présent dans les volets encore mi-clos de la cuisine. C’est alors que je hurle : que le Diable vous emporte ! Que fichez-vous chez moi ? Sortez, sortez de suite ou je prends mon fusil !

Un terrible silence s’ensuit. Lustucru se réfugie dans le vaisselier où sont rangés bols, plats et assiettes, bref toutes les porcelaines brisables par un éléphant jaloux comme moi. Un silence glacial (car c’est encore et encore l’hiver). Soudain, Suzanne prend la parole : mais, monsieur, vous disiez que vous étiez strict sur vos principes…

C’est vrai, Suzanne, je le répète encore : il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée.

Mais, monsieur, reprend le livreur de pizzas, reprenez vos esprits ! Savez-vous où nous sommes, ce matin, à nous geler les miches ?

Chez moi! Réponds-je

Vous plaisantez ? Dit à son tour le livreur de journaux. Vous ne savez donc pas que nous sommes tous bloqués dans le vestibule devant votre putain de porte fantasmatique et que vous avez perdu la clé pour l’ouvrir, avec vos principes à la noix ?

Je fouille une fois de plus les poches de ma robe de chambre. Où ai-je bien pu la mettre ? Alors me revient comme une fleur de givre dessinée sur le carreau d’une fenêtre, je sais ! Le jour s’est enfin levé, je sais où je l’ai égarée : dans les draps glacés de mon plumard, quand Lustucru rédigeait mon quatrième codicille, couché sur ma vieille peau parcheminée qui sent le papi russe…

29 01 2021

AK

Mailles et contre-mailles aux states

Je tricotais des kilomètres à cent à l’heure, ça me fera des pulls peinards pour m’hiverner… (Léo Ferré)

Au milieu de tous les invités, c'est la tenue simple, chaude et écolo du sénateur Bernie Sanders qui aura fait le buzz sur les réseaux sociaux.

Article RTL.fr

C’est un regain de popularité inattendu pour Bernie Sanders. Détournée à toutes les sauces, une photo du sénateur américain seul, emmitouflé et les bras croisés, lors de l’investiture de Joe Biden, aura inspiré des milliers d’internautes depuis une semaine. Immortalisé par un photographe de l’AFP, ce moment aura conforté l’ex-candidat progressiste à la présidentielle, à l’air souvent grincheux, dans son statut de star d’internet. 

Une aubaine de notoriété, que Bernie Sanders a su exploiter au profit d’organisations caritatives du Vermont. Mercredi, le sénateur indépendant de ce petit État du nord-est a annoncé avoir levé 1,8 million de dollars « en cinq jours », à travers les ventes des produits dérivés le montrant « avec ses moufles ».

1944 mémoire

Les aiguilles à (dé)tricoter du journal Le Monde (ci-dessous, extrait de l’article))

Détricotage de l’héritage politique de Trump

Donald Trump n’avait cessé, dès son arrivée, au nom de sa doctrine « America first », de tenter de revenir sur les huit années de la présidence d’Obama – en commençant par la couverture santé pour les personnes les plus démunies, l’Obamacare. Cette offensive avait eu une efficacité limitée, car elle avait été freinée par le Congrès. Il avait eu plus de succès lorsqu’il s’était agi de tordre la législation Obama en matière environnementale afin d’autoriser par exemple les forages dans les zones protégées du grand nord de l’Alaska.

CECI EST UN HOT DOG

Laissons ces tricoteurs fixer une chaîne sur une autre ou sur une boucle au moyen d’une manille à leurs ronds tricotins, et revenons à nos moutons, avec Léo Ferré :

(extrait des paroles, intégralité sur You tube, sous le clip)

« Je pensais des vagins et ne savais pas l’heure

Night and day

J’avais des putains lasses au bout de mon charnier

Night and day

Je tricotais des kilomètres à cent à l’heure

Night and day

Ça me fera des pulls pénards à m’hiverner

Night and day

Ça tape ça tape ça tape

Ça crie ça crie ça crie

Ça tape ça crie ça gueule

Et puis ça rotative

Et l’encre sèche vite dans les pattes des gens

Et le sang des nouvelles a rougi dans leurs mains

Des nouvelles à la con et puis dingue et mon cul

A vous donner envie de vous brancher en quatrième

Night and day

…./…

Alors, Chinette, vive le crochet pour faire des plaids pourraves (mais que les chats adorent)!