Noël, mon père

C’était un rêve étrange comme les voyageurs les aiment. Une femme au visage très pâle souriant, de fine et aimable corpulence , me tendait un bol de thé, et son kimono s’entrouvrit quand je l’acceptai. Mais non, c’était un autre rêve, des filles de Delhi (ou Calcutta) enfermées derrière des moucharabiehs, qui m’attiraient avec des danses de leurs bras tendus qui promettaient un moment de plaisir pour quelques roupies, je devais juste dénouer leur sari entre deux klaxons tonitruants, puis ma pensée érotique retrouva un de ces bordels du Nevada où des femmes pulpeuses bassinent les plumards , lavent et tatouent leurs clients à l’encre verte des dollars.

Je crois que cette nuit-là je n’ai jamais mis autant de fois Paris en bouteille. Il est vrai qu’à l’époque il y avait peu de maquereaux qui remontaient le canal de l’Ourcq, et que tout le bastringue, j’entends maîtres chanteurs, pickpockets et souteneurs, jouaient à Pigalle, se faisaient tatouer rue Germain Pilon et commerçaient cette drogue que le troupeau des mal aimés, des maubaisés entretiennent encore aujourd’hui.

C’est ainsi que sur son lit de mort Noël, mon père, me parla en ses derniers instants de lucidité. Deux jours plus tard, on le réduisit en cendres dans une usine à porcelaines spécialement conçues pour les expositions annuelles de poteries dans les columbariums. Mais ce fut plus fort que moi, les rêves de mon père Noêl, je voulus les suivre à mon tour. J’étais jeune, enfin, l’âge de tante Julia et de son scribouillard, un peu aventureux car trouillard et très disgracié par une nature qui avait omis de mettre ma pilosité d’être viril sur mes mollets, mon pubis chavannais et mon torse de centaure chironnien. Mais, (il y a toujours un mais), au Japon, quand les cerisiers fleurissent, et que de jeunes femmes au visage poudré vous demandent (l’air pollué de rien) : « Aow ! You’re european ? Oui, je suis français, parlez-vous français vous-même ? Et cela finit dans un hôtel tokioïte à cent vingt euros la chambre et deux cents pour le kimono entrouvert, mais le thé est offert. J’ai remarqué que toutes étaient tatouées, comme tous les troupeaux qu’on mène à l’abattoir.

J’ai pensé que mon père avait oublié  dans ses rêves Melilla, entre Afrique et Espagne, et ces types au pied des immeubles qui faisaient la queue pour aller tirer leur coup de désespoir. Ces mêmes bordels de sénégalais que la colonisation ouvrait aux gens de « couleur » qui s’en venaient mourir sur les champs de bataille pour sauver la patrie.

La vie est devenue un rêve étrange dont ceux qui croient la vivre pensent respirer à l’air libre, une liberté qui en fait les domestiques. Noël, mon père, est parti en fumée un matin de décembre, les poumons noirs de suie et les dents jaunies par le tabac. De mon côté, je cherche encore dans mes rêves la femme nue aux atours naturels, ruban bleu noué autour des reins et bonnet phrygien sur sa chevelure bouclée d’ange. Mais quand à mon tour je devrai éteindre ma lanterne si peu magique, je sais qu’elle sera là, tentant d’encore et toujours rallumer la flamme, comme le font les saintes femmes, celles qui portent au ciel les petits jésus, telles l’étoile brillante d’une nova Vénus aux fesses de minuit.

24 12 2020

AK

Joyeux Noël à tous et toutes !

(et tant pis pour toi !)

5 commentaires sur “Noël, mon père

  1. Ben dis donc la langouste t’inspire!
    C’est un condensé délirant de tout ce que j’aime chez toi dans le style récit des grands aventuriers avec en plus la dérision et des trouvailles (pff le pubis chavannais 😉 ) à un rythme tellement dense que je vais devoir relire pour n’en point rater. BRA-VO!

    Aimé par 1 personne

    • Attention quand même ! La relecture de ce texte peut entraîner de graves séquelles ophtalmiques ! Il est fortement conseillé de le lire d’un œil, puis de l’autre. (Le mieux est de le faire lire par quelqu’un d’autre, un myope ou un cyclope par exemple). Bonnes fêtes à toi !

      Aimé par 1 personne

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