L’enveloppe (4)

L’enveloppe 4

Durant tout ce voyage, au volant de ma Modus, je me suis demandé à quoi,

à qui cette femme pouvait ressembler. J’étais très dubitatif sur l’ aspect de son visage, de sa corpulence, un indice qui puisse me ramener à ma jeunesse, aux traits significatifs qui marquent comme un fer brûlant la ressemblance , l’appartenance d’un être à tel autre, de la même origine génétique. En fait, j’avais peur. Peur de reconnaître cette enfant anonyme qui était désormais devenue femme, et n’anoblissait pas ma vieillesse d’un jour lui avoir donné vie malgré moi, quelques décennies auparavant. Il existe toujours, et à n’importe quel âge, un sentiment de vengeance chez les enfants qui n’ont pas connu leur père, vengeance qui se traduit souvent par la cruauté des mots, et ce savant mélange entre l’absence et l’oubli qui instruit la haine de celles et ceux qui ne savent pas. A ce niveau-là, nous étions tous deux à égalité. Amour et haine sur le même ring.

°°°°°°°°°°°°

J’ai garé la Modus au pied des murailles qui enserrent la ville, sur le parking Poggetto, puis ai remonté la via Minzoni, pour atteindre la piazza dei Priori. J’avais encore une heure et demie à patienter. J’ai commandé deux expresso avant de monter par le jardin public jusqu’à la forteresse, en soufflant comme un âne. Je n’étais plus ce jeune homme qui combattait pour des prunes dans cette guerre d’indépendance, juste un vieux type qui se sentait perdu, au dernier chapitre de sa vie. La levée d’écrou s’effectuerait aux douze coups de midi. Au son d’une cloche, signal permettant aux geôliers d’ouvrir la lourde porte, et aux prisonniers de se rendre au réfectoire. A onze heures trente, je signais les papiers autorisant la sortie de Leïla, puis je sortis à l’extérieur de la forteresse, fumant cigarette sur cigarette, à la fois ravi et anxieux de voir apparaître pour de bon cette inconnue qui se disait ma fille, remisant à plus tard ce qu’il adviendrait de notre relation a priori familiale. Quand la cloche sonna. C’était l’heure de vérité, celle des prétoires où soit on condamne, soit on acquitte. Ce jour-là, on acquittait. La porte s’ouvrit et Leïla apparut. Elle avait en main une petite valise, comme celle que tenait Jeanne Moreau dans  « les valseuses » de Bertrand Blier. Ce fut le seul point commun entre elles qui me vînt à l’esprit. Leïla avait bien plus de ressemblances physiques avec la Carmen de Bizet : des cheveux noirs remontés en chignon, des hanches rondes mais fermes, et du haut de son mètre soixante cinq un visage marqué de lèvres purpurines absentes de sourire. Il semblait à première vue que sa sortie de vingt ans de réclusion présentait plus de détresse que d’enthousiasme. Je ne vis en elle aucune ressemblance avec moi, et n’eus pas cette fulgurance à laquelle je m’attendais inconsciemment de revoir mon passé ressurgir en quelques flashes de mémoire au travers de cette femme. Je lui tendis la main.

« -Bonjour à toi dans le monde libre Leïla. Je suis Jean, ton père.

-Bonjour Jean. Je suis Leïla. J’ai un peu perdu l’usage du français dans cette taule, il faut m’excuser.

-On fera avec. »

Elle sourit. Cela me réconforta. Nous gagnâmes sans discuter le bas du jardin public en suivant la via del Castello, puis nous nous installâmes au soleil à la terrasse d’un café de la Piazza dei Priori, où je commandais deux birre alla spina. Le regard de Leïla fit un lent et étrange panoramique sur les bâtiments qui cerclaient la place, hôtel de ville, syndicat d’initiative, commissariat, et son œil s’arrêta quelques secondes sur les blasons de pierre dont chaque mur était revêtu depuis des siècles. Je profitais de son inattention à mon égard pendant qu’elle regardait ailleurs pour la scruter. Ses épaules étaient larges, que l’on sentait musclées sous le chemisier en étoffe légère, du lin ; elle arborait autour du cou un fin collier en or agrémenté d’une main de Fatima, qui pendait jusqu’entre ses seins encore fermes et rebondis pour une quinquagénaire.

J’avais remarqué, alors que nous marchions, sa jupe mi-longue très bariolée, d’un rouge carmin sur laquelle se plaquaient des motifs géométriques à la Mondrian (?) assez amusants, lignes droites en quinconce, courbes redondantes, triangles pleins et creux, une jupe très gaie que l’air tiède de midi faisait voleter sous ses pas, découvrant par intermittence de jolies jambes. Seules ses sandalettes n’étaient pas dans le ton : sombres et usées, elles crissaient sur les allées en gravier du jardin public, et Leïla dut s’arrêter trois fois pour replacer les lanières qui se désolidarisaient des talons. Bien sûr, vieux fripon que je suis, j’en profitais pour admirer ses fesses en harmonie avec son anatomie, et renouer ainsi avec mon Passé, quand j’étais revenu de la guerre et de trois ans d’hôpital (chirurgie et rééducation confondues) et avais fait les quatre cents coups pour fêter ma propre libération. La Beat Generation commençait à partir sur les routes, Allan Ginsberg testait le LSD, un vaccin plus efficace que l’héroïne pour ceux qui allaient mourir au Vietnam, une autre guerre inutile. Et nous, nous étions là, regardant l’ombre tourner en suivant le soleil, assombrissant une partie des pavés au fur et à mesure que d’autres s’éclaircissaient et que montait la chaleur estivale de ce premier juillet de liberté et d’incertitude. Pour la première fois que nous nous étions installés à cette terrasse, sous un grand parasol tel que seuls les italiens savent en créer, Leïla tourna la tête vers moi :

« -Jean, j’ai faim. » me dit-elle.

Je pris sa main, la relevai de son siège, saisis dans ma main gauche la petite valise.

« -Allons ! »

Nous descendîmes sur une centaine de mètres la via Minzoni,qui penchait alors du bon côté de mon souffle, et fîmes halte sur une placette qu’un arbre immense remplissait de son ombre. Cinq tables avaient été disposées autour du tronc , dont une était libre. C’était l’endroit idéal pour commencer à envisager les choses sérieuses : nous exposer, nous définir, nous convaincre peut-être, ou simplement envisager que nous étions, cela arrive souvent, tous les deux dans l’erreur. Ce qui compliquerait la relation si nouvelle et inattendue entre un vieil homme et une femme mûre. Que tout cela ne soit en fait que de la zoubia, de la merde. Cette idée me traversa en même temps qu’un chat manqua se faire écraser par une voiture de la Guardia Civile, véhicule autorisé dans cette rue piétonne. Buon Diou , j’ai pas appelé Manuella, qui garde Sidonie. Je le dis à Leïla.

– »Excuse-moi, je dois passer un coup de fil à une amie qui nourrit Sidonie, la minette d’une voisine partie en vacances dans le Péloponnèse.

– »Je t’en prio, fa ! » Elle se reprit : « je t ‘en prie, fais ! » et me sourit pour la deuxième fois, rajoutant «  je t’avais prévenu, j’ai perdu beaucoup de mots et de grammaire de la langue française, ici. »

Spontanément, je lui répondis :

« – Et Yasmina, ta mère, t’as-t-elle appris un peu l’arabe ? Tu as passé une partie de ta jeunesse en Algérie avec elle, je crois ? »

Elle me fusilla alors du regard, de ces yeux noirs qui sont, sous la douceur profonde des cils, d’invisibles baïonnettes capables de transpercer les cœurs.

Ce fut dans cette fulgurance que naquit mon premier doute.

22 05 2021

AK

5 commentaires sur “L’enveloppe (4)

      • C’est pas le problème, elle les mangerait mais serait malade mais j’adore le mec qui se trouve dans une situation inédite et à priori émouvante et il pense à quoi? au chat de la voisine (voir Montand 😉 )

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