Jour d’asphalte (2)

(Moins de dix minutes nous séparent de la gare centrale, juste le temps de quelques bâillements dans la chaleur du carrosse, l’espace d’ un minuscule dernier rêve pour John dont les paupières clabotent. J’inspecte les voyants lumineux : tout fonctionne. Le voyage peut commencer, citadelle incluse. Deux coups d’accélérateur signalent au séraphin du registre que nous nous envolons vers de nouvelles aventures.)

Le bus s’engage dans la légion de ruelles et de grands boulevards qui s’aplatissent dans l’indifférence crasse des buildings. Galeries marchandes, centres commerciaux, arbres secs traversant mon cristallin, vaisseau fantôme dérivant sur l’invisibilité humaine. La ville n’a plus besoin de l’individu pour exister. Les artères sont presque vides, comme les informations que débite en sourdine la radio encastrée dans le tableau de bord. Avant-goût de la route qui nous attend, moral à zéro. Remonter la pente, pour savourer cette traversée désertique en dévorant le parcours logique de mon imaginaire. Somnolence tranquille du moteur, rétroviseur vide d’âmes ; drôle d’impression de solitude qui imprègne ma cervelle, comme si tous les démons de mon esprit s’étaient eux-mêmes congédiés de ma boîte crânienne. Les sémaphores tricolores peignent le long boulevard qui mène à la gare routière d’une couche morbide de mécanismes gestuels. Les lampadaires ont noyé leurs pieds dans l’urine canine et leurs têtes dans l’aura trouble des gaz échappatoires, témoins mutiques d’une constante crispation. De rares cyclistes profitent de l’heure creuse pour s’acheminer vers leur bureau ; de pusillanimes piétons s’engouffrent en exhalant d’épais jets de vapeurdans le labyrinthe des passages marchands qui béent tous les vingt pas. Nous filons dans ce mauvais coton industriel et finissons par arriver à la case départ.

Un bâtiment de trois étages se dresse, sur lequel s’inscrit en caractères flambant neuf la fonction : « Gare routière ». La façade ragréée peinte en ocre rappelle sournoisement au voyageur en partance la qualité du service, par sa couleur de chemin boueux. Au bord des quais, des bandes diversement badigeonnées préviennent les chauffeurs et les clients de la liaison routière à laquelle ils ont été affectés. Roccalito, ligne bleue. Plusieurs files d’attente se sont formées. Les quais surélevés proposent leur contingent de voyageurs hagards. La plupart d’entre eux s’engonce déjà dans l’indolence des paysages à venir, défilé sans contrainte d’extérieurs magiques ou infernaux, desquels l’esprit se laisse aller aux rêveries saugrenues de la fin du transit, point extrême à partir duquel s’envisage l’avenir.

Je stoppe le long de la ligne bleue, où une montagne de valises culmine, masquant la trentaine de passagers mal réveillés que nous devons embarquer.

« – John, redescends, on atterrit ! »

Les ultimes lueurs du songe traversent ses yeux. La rampe d’accès aux rêves est encore allumée pour le décollage précoce, mais l’amas de valises imprime dans ses pupilles la monstrueuse réalité : le carnaval avance sa charrette de cartons mâchés sur le quai bleu. Un dernier soupir avant de débloquer l’ouverture de la porte à soufflets du bus. La confrérie des abonnés absents de la ligne vosgienne sursaute, alors que John, avec une agilité d’appache, bondit sur elles, puis se dédouble aux deux coins de l’Enfer : la soute et l’impériale. Il charrie les bagages étiquetés avec une aisance surprenante. Sa nuit s’achève encore dans la démesure des gestes, les empoignades aériennes des paquets. Et, tout en articulant les bras comme un moulin à vent sous le Mistral, il laisse se désagréger les vitraux de sa pensée dans le mécanisme ensommeillé de ses devoirs. Quand seuls restent sur le ciment les deux colis pour Ballup, il estompe de son front rougeoyant la goutte de sueur qui l’oppresse de sa désobligeante caresse. Puis de nouveau les cordes sautent sur la galerie, glissent, tournent autour des tubes d’aluminium, se nouent, font connaissance, chanvre à part ; deux araignées s’écrasent sur la toile caoutchoutée qui enveloppe les valises. Des ligatures diverses forment le nœud gordien de la sécurité bagagière. John batifole sur l’impériale, sous l’œil inquiet des petits rentiers, touristes amorphes et autres voyageurs hélicicoles que la machine engloutit avec voracité. Je salue vaguement, crachote deux mots de bienvenue à l’intention de ces cannibales exsangues qui pénétrent maladivement le sacro-saint lieu des distances programmées. Mais chacun de leurs mots, phrases, mouvements, m’est un condiment subtil, réserves secrètes de mes essences intimes. John serre les dernières lanières, referme la soute, jette le passe négligemment sur le tableau de bord et s’écroule sur la banquette, hors d’haleine.

« -Quel réveil ! » s’exclame-t-il en portant une cigarette à ses lèvres sans l’allumer. Ses yeux ronds m’indiquent indirectement que tout est réglé pour la mise en orbite. Les passagers achèvent de prendre place. J’observe une ultime fois les témoins lumineux garants de la bonne marche du Pullman. Chaussé dans le brouhaha de mes sandalettes spécial conduite, je passe une première vitesse, et va pour le double débrayage !

AK

5 commentaires sur “Jour d’asphalte (2)

    • C’est parti avec le Pullman pour Roccalito épisode 3…(mais retaper des textes avec deux doigts prend beaucoup de temps, et je ne viens de terminer que la page 9 !). En plus, je relis et découvre ce texte au fur et à mesure que j’avance la recopie. Du coup, j’en ignore la suite ! Comme toi, (et quelques autres!) 😉

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