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Les petits textes parus ailleurs : TEOM (Taxe d’Enlèvement des Ordures Ménagères)

TEOM : petite révolution à Pau

jeudi 1 avril 2010 par AK Pô

 

Devant l’augmentation permanente du tonnage de déchets ménagers ramassés et traités par les agents de la CDAPP, une réunion s’est tenue, dans la plus grande discrétion, afin d’envisager des solutions radicales pour économiser les dépenses liées à cet état de fait. Il ne fait aucun doute que la TEOM (Taxe d’Enlèvement des Ordures Ménagères) risque, dans les conditions actuelles, de passer du simple au quintuple, si aucune solution n’est trouvée. C’est une évidence indélocalisable, si ce n’est en envoyant les palois faire du tourisme dans l’Himalaya, avec de petits sacs poubelle dans le dos. Solution rejetée dès le début de la séance.

Après quelques heures de discussions âpres, parfois stériles et nauséeuses, un consensus s’est établi entre les différents membres présents, débouchant sur les résolutions suivantes :

-  Les citoyens devront faire le ménage chez eux, trier et valoriser leurs déchets avec des moyens que chaque commune mettra à leur disposition. A savoir :

-  pour les gens habitant en appartement et n’ayant pas de jardin (pour les zones pavillonnaires le système existe déjà), il sera remis un mini composteur de la dimension d’une boîte à chaussures (un par logement), dans lequel chaque famille pourra jeter ses épluchures de légumes, ses bouquets fânés, et tout élément végétal pouvant se transformer à terme en compost. Le temps de décomposition de la matière étant d’environ un mois (avec les boîtes seront fournis dix lombrics de dimension moyenne), le service de ramassage procèdera alors à leur enlèvement (date à préciser), tout en vérifiant l’achèvement complet du processus ainsi que la pureté du produit obtenu (pas de barreaux de chaise ou de branches finement débitées par exemple). Chaque boîte sera numérotée et, après pesée par les services concernés, une déduction sur la taxe établie au nom du résident, selon les critères ci-dessus mentionnés.

-  pour la population entière, quel que soit son type de logement, concernant le traitement des papiers (emballages, sacs, etc), il sera remis un appareil genre moulinette pour fabriquer des pâtes muni d’un receptacle permettant la confection de briquettes pouvant être par la suite utilisées pour le chauffage, collectif ou individuel, ou recyclé de nouveau en papier, selon les quantités récupérées. Un décompte des briquettes permettra la même ristourne sur la taxe que celle citée plus haut (de même que celles citées plus bas). Un massicot sera également fourni pour découper en bandelettes les plastiques, cartons, boites en fer blanc, qui seront noués en fagotins n’excèdant pas un kilo, le tout inséré dans un sac transparent portant le numéro alloué au propriétaire après inscription sur les registres municipaux.

-  pour les personnes ne possédant pas de véhicule, ou à mobilité réduite, ou trop petites pour accéder aux containers de dépose des verres, sera mis à disposition une machine semi-automatique type moulin à café permettant de moudre les débris de verre. La taille de cet engin aura la dimension standard d’une bonne bouteille de jurançon. Pour les autres formats de bouteille, il sera nécessaire de briser légèrement celles-ci pour les réduire en poudre. Le tout sera versé dans une boîte hermétique en fer, numérotée. La récupération du verre ainsi réduit se fera sur le même principe que les autres ci-dessus énumérés.

-  pour tous les autres types de déchets (porcelaines, planches à repasser, sèche-linge, machines à coudre, à couper le beurre etc), il appartiendra à chacun d’en faire une oeuvre d’art, bref de s’en dépatouiller. Dans le cas d’une impossibilité, réelle ou simulée, un service spécial viendra les débarrasser, aux frais du demandeur, qui verra également un malus s’ajouter en bonne et dûe forme sur sa taxe.

Ces résolutions, courageuses il faut l’admettre, généreront des économies non négligeables (transport, personnel, volumes traités, produits directement réutilisables, etc), et feront de chacun un acteur actif de la vie communautaire. Un seul hic : c’est une blague.

-par AK Pô

27 03 10

les petits textes de Chinou parus ailleurs

les biographies saltimbanques (à lire le dimanche) : AK, Londres, 1998.

Un peu de lecture et de bien belles images n’est’il pas ?

les petits textes parus ailleurs : les 200 euros de Mamie Louisette

les 200 euros de Mamie Louisette

 (texte paru dans alternatives pyrenees.com)

IMGP4774Mamie Louisette dormait, le nez dans l’assiette, quand elle fut brutalement réveillée par le bruit du tonnerre. L’horloge du salon sonna ses dix coups vespéraux, alors qu’un nouvel éclair illuminait le ciel et la cuisine, dont les volets claquaient au vent. Elle se leva précipitamment et les ferma. Mais une question lui vînt : avait-elle fermé les deux velux du grenier ? Elle se questionna à voix haute mais n’obtient aucune réponse de sa cervelle fatiguée par 85 ans de calculs mentaux, de quintaux de souvenirs et d’une certaine flemme physique avec l’âge venue. Il fallait vérifier, ce qu’elle fit sans attendre. La pluie battait les vitres et la petite allée en gravier de la maisonnette. Elle constata de visu la fermeture des vasistas, là-haut. Tout était en bon ordre.
L’escalier droit qui menait du vestibule au grenier était de bonne facture : marche, contremarche, rambarde. Lorsqu’elle le dégringola en roulé boulé personne ne l’attendait, en bas. Sinon le paillasson de l’entrée où, allez savoir comment, un jeune hérisson dormait.
Au même instant, Petit Louis (le prénom a été changé), le petit fils de Louisette, tourne la clé dans la serrure de la porte d’entrée. Le gamin était censé être à un jamboree du côté de Strasbourg. Mais il ne s’est pas, en réalité, embarqué en gare de Pau. Il avait un autre projet, comme la plupart des gosses de son âge. La porte coince quand il l’ouvre. Est-ce le paillasson, est-ce le jeune hérisson, l’enquête le déterminera. D’une poussée plus décidée, le petit Louis parvient à entrebâiller suffisamment l’huis, et pénètre dans le vestibule. Il connaît la maison, mais ignore tout de la présence du hérisson qui, sourd comme un pot, ronfle bruyamment. Le voyou sait où se trouve le pot aux roses, la tirelire, le frichti : dans la boîte en fer blanc décorée d’un couple breton typique, pas celle de Cadettou et de sa femme dont personne ne parle, Ernest Gabard ayant laissé le béarnais vivre ses aventures galantes (en gabardine et béret). Mamie Louisette, inconsciente au pied de l’escalier, semble rêver. De légers spasmes nerveux laissent accroire qu’un prince charmant sur sa monture, un yearling acheté à Deauville l’an dernier, va d’un baiser disneylien, réveiller la belle vieille endormie. Aviez-vous souscrit un contrat d’assistance à votre triste situation de vieille peau intervient, entre deux neurones, sa conscience.
Il reste sur la table de la cuisine un reliquat de repas : une poule baignant dans un jus de légumes de saison. C’est froid. L’horloge du salon tape douze coups. L’orage a cessé, la pluie aussi. La pluie lave le ciel, songe Louis. Dans la boîte traînent deux cents euros. Maigre butin. C’est ça, les vieux : des radins. Pour compenser le manque qu’il croyait gagner, il se met à table et engloutit le repas froid, comme une vengeance juvénile. Au pied de l’escalier mamie Louisette hoquette. Un filet de sang s’écoule entre ses lèvres, que le petit hérisson, par son odorat subtil, vient lécher. Pendant ce temps, dans la cuisine, le gosse en rotant satisfait quelques désirs dérisoires, évalue des achats, des dépenses, des combines. Toutes ses réponses sont contenues dans ces quelques billets de banque, dans sa cervelle neuve et déjà si mortifère, vierge de calculs mentaux, de souvenirs majestueux, mais pleine d’une certaine flemme physique, celle-là même qui handicape l’avenir et enrichit l’égocentrisme.
Mamie Louisette, peut-être par les léchouilles du hérisson, s’éveille. L’enquête le déterminera, après l’audition du hérisson (nous transmettrons un compte-rendu à la Presse locale). Elle sent une présence humaine dans la maisonnette. Un parfum de fumier, de crottin de cheval. Son prince charmant est arrivé. Oui, elle sent sa sueur parfumée, ses phéromones. Malgré ses os brisés et ses bleus qui n’habillent pas ses paupières, elle se précipite dans la cuisine.
Là. Un spectacle ahurissant. Un hérisson, pas plus gros qu’une boule de pétanque, avale goulûment la chemise de son petit fils. Le gosse, tétanisé par la peur, est allongé sur le carrelage en tommettes, un bras levé à la verticale, tenant désespérément la boîte en fer blanc vidée de son contenu. Mamie Louisette, qui possède encore quelques cases de lucidité dans la cervelle, constate que le galapiat a dérobé ses économies et que le hérisson a pris sa chemise pour une limace, ce qui se comprend si l’on parle argot. Les jambes flageolantes, elle se précipite sur le téléphone pour appeler la police, car ce n’est pas la première fois que le garnement vide ses réserves pécuniaires, malgré les cachettes diverses qu’elle s’est toujours employée à trouver pour éviter tout vol. A croire que Petit Louis sent l’odeur de l’argent ; du moins est-il doué pour ça, si c’est le cas. Et Mamie Louisette en a marre de se faire dévaliser, elle qui économise depuis des années pour se payer un voyage en Tunisie et assister au festival de Carthage, en compagnie de beau monde. L’an dernier, si le galapiat ne l’avait détroussée, elle avait déjà de quoi assister à six concerts à Marciac dans sa cagnotte. Donc, ça suffit !
Elle décroche le téléphone et compose le numéro du commissariat qu’elle a noté dans un petit calepin, sur les conseils de son médecin. C’est l’inspecteur Polypau qui répond. A la pendule la petite aiguille frôle le chiffre un , la grande le 12, perd et passe. Le petit hérisson file dans le salon et s’installe sur le tapis kairouanais offert jadis par son cousin, chef d’orchestre de renom.
« – inspecteur Polypau, commissariat central de Pau Charles O Quin, j’écoute ! »
« – oui, voilà, monsieur, dit d’une voix chevrotante Mamie Louisette, mon petit fils Louis est étendu tout raide dans la cuisine. Je crois qu’il s’est fait attaquer par un hérisson pendant qu’il me volait mes économies que j’avais faites pour aller au festival de Carthage, vous savez, en Tunisie. »
« – soyez brève, je vous prie, répond l’inspecteur Polypau, nous avons beaucoup d’appels cette nuit. »
« – oui, oui, mais vous comprenez… »
« – rien du tout ! »
« – moi non plus, vous comprenez ; d’abord je tombe dans l’escalier, ensuite je crois que mon prince charmant est arrivé dans la cuisine, parce que ça sent le crottin de cheval et je tombe sur mon petit fils tout raide qui tient ma boîte de biscuits en fer blanc au bout de son bras… »
« – bon, ça suffit ! Nous avons d’autres chats à fouetter, ici ! Entre les bagarres devant l’Esprit, les coups de couteau, les voitures qui flambent, les tapages nocturnes, les ivrognes qui hurlent, alors votre petit fils, donnez-le au hérisson, et vous verrez bien que « qui s’y frotte s’y PYC », et le garçon ne recommencera plus, c’est garanti ! »
« – oui, oui, vous avez raison, inspecteur. Mais j’ai un problème : le hérisson me réclame 200 euros pour sa prestation. Dans ce cas, fini pour moi le voyage en Tunisie ! »
« – débrouillez-vous ! dit excédé l’inspecteur Polypau, appelez Josy P., il y a peut-être encore une place dans l’avion ! » et il raccroche.

Dehors, la pluie se remet à tomber.

Par AK Pô
30 07 2015
Ptcq

nota: certains jeux de mots concernent la vie locale et de petits événements liés.

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petits textes parus ailleurs : Li Pong (Londres)

je vous renvoie au site où est paru ce texte :

les biographies saltimbanques (à lire le dimanche) : AK, Londres, 1998.

l’incendie incroyable qui ravage Fort Mac Murray (Alberta, Canada) m’a fait penser (dans un autre registre -la tornade-) à cet album excellent de Nick Cave :

les petits textes parus ailleurs…Ascension

je donne ici l’adresse du site où ce texte a paru, pour celles et ceux qui ont le courage de lire un peu !

Ascension : la dé-fête des mères

 

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Ascarro (« je ne connais pas cet homme », Brigitte Fontaine)

Dans la série : les petits textes parus ailleurs

lien : http://alternatives-pyrenees.com/2013/09/29/ascarro-je-ne-connais-pas-cet-homme-brigitte-fontaine/

http://www.youtube.com/watch?v=tEfMvDCONuI

Ascarro dévala les marches quatre à quatre, poursuivi par les trente sept méfaits qu’il avait déjà commis et dont sa petite quarantaine avait amassé le butin au troisième étage d’un immeuble cossu du centre ville, dont l’ascenseur tombait souvent en panne, ascenseur qui viendrait socialement soutenir la plaidoierie de l’avocat de la Défense lors du procès. Au moment de franchir la porte palière du rez de chaussée, celle qui ouvre sur la rue et non sur la cour, quelle ne fut pas sa surprise de se retrouver nez à nez avec des barreaux, formant un quadrillage régulier, qui n’existaient pas auparavant, sauf absence de mémoire de sa part. Il s’agissait pourtant de vrais barreaux, tiges filetées utilisées pour couler le béton, reliées entre elles par de fins fils de fer noués à la main par des ouvriers honnêtes, ce qui est synonyme de gens sans autre ambition que celle de gagner leur pain et, le cas échéant, de le partager à la pause de midi. Cela s’est vu, dans bien des provinces et des pays.

Ascarro, ne pouvant gagner la rue et ne désirant pas non plus avoir affaire côté cour jugea bon de regrimper les escaliers, enjambant chaque marche avec la délicatesse d’un enfant posant son pied sur le giron maternel (représenté ici à l’échelle annuelle d’un centième, soit : un an=un cm)de trente sept centimètres  sur une contremarche de dix sept (le père, tombé de l’échelle sociale en cueillant des figues), ce qui donne un aperçu assez exact du chemin parcouru entre ses délits et la montée vers l’échafaud, s’il avait vécu un siècle auparavant. Pourtant, et cela se plaide, comme on pose sur les vieux fauteuils un plaid, Ascarro était un beau garçon, élégant, plein de vigueur et d’allant. Son imagination le débordait parfois, et, comme tous les gamins qui vivent entre les cités en construction et celles en destruction, il avait forgé des rêves qui n’étaient que des soupirs.

A quarante ans, on est un homme. Mais à vingt ? Quand une femme tente de vous faire les poches, que celles-ci sont vides et que vos bourses sont pleines, n’est-ce pas un grand rire capable de déchiqueter l’avenir qui dévale, remonte, course et éternise l’instant unique ? que sont les lendemains qui chantent quand l’oiseau est en cage, qui plus est dans un escalier remonté à rebrousse-poil ? (dites-le moi, Milady). La porte de l’appartement est restée entrouverte. Une chance. Pourquoi s’est-il enfui ? Le gaz, la déprime, la bouteille de whisky vide ? Tous ces larcins autour de lui, statuettes d’une vie immobile et désolante. « Petit, je voulais être une étoile filante ». Pauvre type. Type de l’homme pauvre, qui vénère les riches, rappeur à la con avec dix ans de retard (un gros péteux sur Canal+ chez Ardisson, hier). Bon, Ascarro, derrière les tentures les poulets n’ont même pas tendu de piège : faut regarder le Parquet, gamin, quand tous les colis dégringolent. Ca poinçonne le bois. Après, faut changer les lattes, et comme tout est pourri, comme rien n’est plus solidaire, lambourdes, clous, marteaux, c’est peine plancher, avec ciseaux à bois, dit le procureur.

Le verdict est tombé. Ascarro s’est levé : peine allégée. Les victimes laissaient leurs portes ouvertes, cachaient sous le paillasson ou le pot de fleur la clé. Comme d’autres cachent sous leur matelas des francs suisses, comme d’autres n’existent que par le chant des oiseaux perchés sur les arbres de leur jardin, oiseaux qui ne sifflent pas dans celui du voisin. Combien d’oiseaux, et tant de plumes. Ascarro, quand ton trente huitième forfait sera jugé, passe à la maison. Ici, tu pourras tout emporter, ou presque (noli tangere : ma compagne, nos appareils photo, et un ordi).

Demande au Général, il te conduira, un jour ou l’autre, chez moi. Si non, un de tes frères.

AK Pô

29 09 2013

les petits textes de Chinou parus ailleurs…

la tata Agudo

la tata Agudo

2 Notes

(la vie des gens, qui n’intéressent personne)

 

Mince, craquante et fragile comme une branche de bois mort, parfumée comme un brin de muguet, tata Agudo grimpait en soufflant les cent vingt marches de l’escalier en bois ciré de cet immeuble propre dont l’ascenceur privé ne desservait que les trois premiers niveaux, regagnant son petit logement au sixième et dernier étage, celui si proche du septième, siège des gens heureux. Elle les montait seule, ces marches, depuis quinze ans maintenant que son mari Fernando était parti plus haut, au-delà des nuages et des constellations du cœur, des sondes coronaires et des sondages d’opinion intergalactiques. Les gens de l’immeuble, pour la plupart beaucoup plus jeunes, héritiers légitimes de ces appartements à fort potentiel immobilier, l’aimaient bien. Comment ne pas l’aimer, cette femme qui avait chéri son mari toute une vie durant ?

Dans cet immeuble d’un style néo-classique de la aveigunda de Arago, tout un Passé barcelonais était gravé, à l’aune du temps ; l’on apercevait l’arrière de la casa Batlo de Gaudi depuis le minuscule balcon de la cuisine, au dessus des jardinières cousues de géraniums, mais le plus important se situait ailleurs, dans cette vie commune d’un couple qui avait traversé durant quarante ans l’amour, vécu la guerre civile, connu l’exode et le retour, les privations et les petits bonheurs, tels que ces bals du samedi soir où tata Agudo et Fernando se rendaient chaque semaine, à la fin des années cinquante, dans une petite salle qui faisait face au Palau de Musica Catalana. Barcelone renouait en ces temps-là avec la fête, la prospérité et, vingt ans plus tard, à l’arrivée de Jorgi Pujol, à une autonomie plus représentative certainement qu’une indépendance de facto.

A l’époque où nous rencontrâmes tata Agudo, elle était déjà veuve depuis une quinzaine d’années. Le parapluie, les vêtements de Fernando occupaient encore les placards, rien n’avait bougé dans cet appartement minuscule. Il y régnait un parfum de travail et d’ardeur, de craie de tailleur, son métier, cette craie magnifique qui dessine les formes des patrons qu’ensuite l’on taillera en pièces, puis qu’on assemblera, parfaitement ajustés, à la corpulence du client,  du temps, quelle que soit son importance, sa situation sociale, son bedon ou sa mort à crédit. La guerre avait juste pris la dimension des démesures et les costumes de Fernando, dans la pièce sans fenêtre de l’appartement (il aurait pu travailler comme photographe dans cette pièce noire) conjuguaient l’être présent des hauts gradés et le néant des invalides, culs de jatte, manchots, unijambistes, qui de chairs à canons retrouvaient dans ses coutures l’élégance de ce qu’il est convenu d’appeler du même nom : canon de « chat beauté ». De ce soleil mourant qu’était devenue tata Agudo, quelques photos de jeunesse qu’elle nous montra révélèrent l’extrême sagacité de la jeunesse, le frisson des êtres amoureux, l’exubérance du bonheur. Elle était belle, et, le doigt maigre à l’ongle peint pointé sur les images, racontant les visages, les lieux, les moments, ce doigt était beau lui aussi, et nous, jeune couple, captions tout ce bonheur enfui que nous évoquait cette vieille femme avec un sentiment qui n’était plus un simple partage, mais un véritable lien filial.

Elle nous emmena un samedi matin dans ce petit marché proche de la via Diagonal, interpellant les commerçants dont certains avaient son âge, lançant à notre égard un « ficati » que nous traduisions par un « figures-toi » lorsque le prix d’une denrée lui semblait excessif, ou le comportement d’un individu, un ficati qui nous disait dans son volapuk les temps ont changé, les enfants, figures-toi ! Et nous prenions des patates douces (Fernando adorait les patates douces), nous les cuisinerons comme il les aimait, nous prenions un Valdepeñas (c’était le vin préféré de mon Fernando, ficati,) et ensuite nous regrimpions les six étages, le petit caddie plein, plein comme il ne l’avait jamais été avant notre visite.

Barcelone n’était pas devenue cette cité euphorique, hyper touristique, et bruyante qu’elle est aujourd’hui. On y dégringolait depuis l’interminable avenida del generalissimo Franco, avec des immeubles lugubres (plus sombres que l’arrivée à Gênes, en Italie, à la même époque). La Barceloneta était prolo, mais ouverte. La plaza Réal, déjà, brûlait en braseros ses corbeilles en fer blanc (ce qu’elle faisait encore, il y a peu, dès la fin du jour ou du marché). Le paseo de Gracia ne changea pas, qui montait lentement vers le parque Güell, le Tibidabo. Laissons fleurir nos souvenirs, disait tata Agudo, s’ils ne nous font pas renaître, au moins oublient-ils que nous avons vécu, que nous avons perdu toute espérance, et que nos mémoires ne sont que du bonheur ancré au quotidien, à l’immédiat.

Il pleuvait sur Barcelone, ce matin-là. Nous voulions vagabonder en ville. « Prenez le parapluie de Fernando, ficati ! C’est un beau parapluie ! Je ne l’ai jamais prêté à quiconque. Faites-y attention, jovenes ! «
Nous partîmes en ville, y marchâmes en tous sens comme guidés par une seule et véritable nécessité : nous perdre. Dans des lieux, des moments, des gens, des instantanés, dans le boucan des voitures, dans le charme des jardins, nous perdre dans la mégapole avec non seulement les yeux bleus de tata Agudo, mais encore les coups de ciseau de Fernando, pour que notre errance touristique conserve, bien des années plus tard, le goût du Valpedeñas et des patates douces. Et un costume taillé à nos mesures, itou.

Ficati !

AK Pô
18/10/2014
Ptcq

c'est pas la mer à boire

c’est pas la mer à boire (Tata Agudo, Barcelone, années 80)

Le périscope

texte récupéré dans un autre site auquel je participe, afin d’apporter un peu de diversité au petit karouge illustré !

http://alternatives-pyrenees.com/2015/02/24/le-periscope/

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