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La vie rêvée des filles

samedi 27 février 2010

(ce texte a paru dans le blog Alternatives Paloises/ devenu Alternatives Pyrénées en 2013)

Pour les dix sept ans de Cathy, hier, son père, qui est un âne et dont je suis l’ami, lui a offert une mobylette d’occasion. Il n’a pas suivi mon conseil. Je lui avais proposé, pour cet anniversaire, une location longue durée d’un réverbère de la place de la Libération, où ainsi sa fille adorée aurait pu, par tous temps et à toute heure, attendre son amoureux, tout en promenant Raffy, le chien de la famille. Il m’a simplement rétorqué que, place de la Libération, les réverbères sont fixés au sol et n’éclairent que les décisions de justice, que, de plus, ils penchent et puent des pieds, par le fait d’une population canine trop dense dans les parages. Donc, Cathy a eu une mobylette et l’âne, c’est toi, je me demande parfois si tu es vraiment mon ami. Bon, n’insistons pas.

La mob est bleue, comme les yeux de Cathy, la chaîne du cadenas ressemble à celle de bagnards qui descendraient les marches du palais un jeudi après-midi et est noire comme une conférence de presse donnée sur le perron pour expliquer au petit peuple pourquoi cette femme, employée dans une grande surface, a été licenciée pour avoir utilisé des bons d’achat (de 0.40 à 2.10 euros) , donné en caisse aux clients, aux dépens de l’entreprise(*). Nul n’est censé ignorer la loi, y compris les vautours et les corbeaux. Un autre accusé sortira la semaine prochaine, ayant détourné deux millions d’euros, avec une condamnation de peine avec sursis et quelques euros d’amende, pour marquer le coup et impressionner les petits malfrats qui ne savent pas encore s’y prendre pour naviguer sans rames dans l’escroquerie financière. Le casque, cet indispensable attribut du vélomotoriste, est intégral comme le conseille la prévention routière, et son port recommandé, contrairement à la burqa, qui ne protège ni ne fait sortir des ornières intégristes celles qui en sont dotées.

La veille de l’anniversaire, une dispute familiale avait éclaté lors du dîner, opposant Cathy à ses parents. Elle était persuadée que ses parents lui offriraient un yacht, et quand elle entr’aperçut le papier d’emballage dans le garage, elle dut se rendre à l’évidence que la taille de celui-ci ne lui permettrait que de piètres croisières au pied des eaux cascadantes de la place de la Lib, dans les bassins où, l’Eté, se reflètent les roses rouges qui parent les tonnelles, et elle fut prise d’une crise d’apoplexie mentale, de malaise vagal, bref d’une série de petits syndrômes apocalyptiques qui sont tout le contraire d’un désir de rencontre amoureuse.

Son père eut beau la tancer en lui disant que ce n’était pas ainsi qu’elle se trouverait un gentil garçon pour descendre le Nil en félouque, ou capable d’entrer chez l’éditeur Marrimpouey pour lui offrir un livre sur Cami, ni chez le marchand de roses dont le gros labrador blanc fait la sieste sur le seuil des petites amourettes, ni personne digne de ce nom c’est à dire Personne en personne, ou Pessoa em Pessoa, pour les lusophones.

Maman Irma, qui avait jusque là conservé son mutisme dans une délicieuse mousse au chocolat avec un coulis de framboises et un semis de pistaches concassées, se mit à renchérir : ma fille, calme toi, et toi, âne que tu es, tais-toi donc un peu. Vous savez tous deux que la vie est difficile, il nous faut économiser le moindre sou. La violence s’installe partout, les bancs de la place sont pris d’assaut par des réfugiés climatiques descendus des bureaux du tribunal, les vieillards rampent au soleil de l’esplanade, tirés par leurs chiens maigres qui connaissent la soif et qu’attire l’eau bondissante des fontaines, laissant leurs maîtres croustiller sous l’irradiant soleil. De petites vieilles, fagotées comme des sylphides, errent sur le gazon en quête de conversation, pendant que de jeunes godelureaux roulent à tombeau ouvert en conduisant avec leurs pieds des voiturettes décapotées à une seule place. Sans parler des prix prohibitifs pratiqués par les marchands ambulants, glaciers, vendeurs de cartes postales coquines, liseurs de bonne aventure, collectionneurs de papillons délégués par le ministère des finances, banquiers repus grivelant de crédules emprunteurs, examinateurs de bonne conscience, consultants en commissions de consultation bien en chair diplômés d’Oxford ou de Blanquefort (Exford), bref mes petits traverser la rue peut avoir des conséquences graves pour la vie des citadins que nous sommes, et le meilleur cadeau que tes parents puissent te faire, c’est un réverbère.

Le père bondit soudain : qui a dit ça, Irma ? Quel est cet imbécile heureux qui a bien pu te mettre cette idée en tête ?

La vague de colère de son père tira Cathy de sa croisière fluviale, et elle s’aperçut que les marins d’eau douce n’étaient pas son genre, finalement. Un beau brun, mécano à ses heures, le bleu plein de cambouis, trouva à ses yeux un certain intérêt. Emma, son amie(*), lui avait souvent parlé de ce terrible et doux frisson que procure la mobylette filant sur les chemins caillouteux qui bordent le gave de Pau. Seul problème : Raffy. Cet animal un peu idiot, (sans doute par mimétisme), se mettait systématiquement à courir après tout ce qui roulait, au risque de faire trébucher le pilote et de briser la machine. D’où également l’intérêt du lampadaire. Cathy y attacherait le chien et irait faire son tour de pâté de maisons en toute impunité, faisant la nique aux ténors du barreau dans un vrombissement décibellien juste en deça des bruyances autorisées. Il se trouverait bien alors un amoureux transi en train de caresser le chien à son retour, qui la complimenterait sur l’excellence de sa conduite, la patience de son chien, la luminosité féérique du réverbère dès la nuit tombée. Et dont elle tomberait follement amoureuse, bien évidemment. Il ne lui restait plus qu’à décider du prénom de l’heureux élu, et l’affaire serait jouée, grand panneau publicitaire lumineux à diodes en casquettes alimentées directement par des centrales d’achat à haut débit de ventes flashes payables illico presto il ne sera délivré aucun reçu en cas de récidive adressez-vous au tribunal le plus proche de votre domicile heures d’ouvertures sur simple appel, procéduriers acceptés. Le message brillerait dans la nuit : ZORBA, JE T’AIME !

A la mine que m’a présentée ce matin son âne de père, j’ai tout de suite compris. La vie rêvée des filles n’est pas pour les garçons des villes. Je me suis également dit que nous resterions quand même amis, tant Irma est jolie et affriolante, et que je louerai pour mon usage perso un réverbère ; il en reste de très jolis place Royale, sous les tilleuls, pleins de phalènes, sous lesquels on sussurre des mots plus tendres que la nuit. Dit la légende.

-par AK Pô

20 02 2010

(*) centre Leclerc de La Souterraine, voir article dans « La Montagne » 12 février 2010

(*) « Les amis d’Emma », roman de Claudia Schreiber éditions NiL

Nota : A Pau, la place de la Libération se situe en face du Tribunal de Grande Instance (cf photo). La place Royale est la place de la Mairie.

le slogan de la ville était : « la vie rêvée des villes » avant l’arrivée de Patachon Bayrou.

A social disease

samedi 20 février 2010
(suite à la vision récente sur Arte de West Side Story -un vrai bonheur!-, en ce tout début 2018)

 

Quand la chute du mur rebâtit parfois l’espoir, l’arrêt du coeur nous anéantit sans cesse. Seule une mère, placée au pied d’une réalité indéniable, peut, par les impulsions de son coeur, faire tomber la fièvre d’une société malade, et redonner espoir et guérison à son fils mal en point.

Les jours s’installèrent quelques temps sur les rives de la maladie, et pendant que la fièvre emplissait de douleur l’esprit joyeux de son enfant, Louise pleurait, sans rien en laisser paraître. Au contraire, elle arborait une gaiété vis-à-vis de l’enfant que celui-ci ne lui connaissait pas, et qu’il découvrait avec étonnement et enthousiasme, malgré son état, et l’agitation permanente dans laquelle sa mère se maintenait sourire aux lèvres, mots tendres et attentions jusque là inconnues auraient pu, pour un adolescent, signifier la gravité du mal qui l’assaillait, mais ce bambin de cinq ans, ébloui par l’amour maternel, se contentait d’ouvrir les yeux et d’admirer ce corps rondouillet aux hanches pleines, au sourire largement ouvert sur de petits baisers, aux taquineries et aux soins particuliers que les circonstances exigeaient.

Cloué dans son lit depuis plus d’un mois, le petit Gaston avait vu défiler une ribambelle de docteurs, dont aucun n’avait su, ou pu, déterminer la cause de son étrange mal. Le cas présentait une pathologie très intéressante, suffisamment sournoise pour que ces doctes scientifiques s’en émeuvassent et se réunissent un soir, dans un cabinet de la rue Montpensier, en compagnie d’un consultant chargé de coordonner leurs pensées sur le sujet et d’un homme politique pour le cas où une déclaration à la presse serait nécessaire pour évoquer la compétence et l’espoir suscité par ces médecins locaux dont la renommée monterait ainsi en flèche.

La famille passait régulièrement chaque fin d’après-midi, comme un train se présente dans une gare désaffectée, avec des airs d’attardés, le teint pâle, loin de ces repas dominicaux où parfois le ton monte sous l’effet de l’alcool. L’oncle Jacques tentait quelques grimaces devant l’enfant aux yeux brûlants, sans conviction, et Gaston hocquetait, riant de bon coeur, serrant son ours en peluche lui-même empreint de fièvre. Tante Léa donnait un coup de main à Louise. Un enfant malade requiert tant de soins et d’attentions, ma pauvre Louise, et ces médecins, dis-moi, qu’est-ce qu’ils fabriquent ?

Ah, Léa, tu sais ce que c’est : six mois d’attente pour un ophtalmo, un mois pour un dermato, des lustres pour un gynéco, etc. On retourne dans l’artisanat. Six mois pour un charpentier, un an pour un plombier, des lustres pour un électricien, etc. Bientôt, il faudra consulter un consultant pour obtenir une consultation auprès de tel ou tel spécialiste du cerveau ou des tuyaux. Le chômage augmente, les étudiants étudient, les travailleurs s’appauvrissent, la classe moyenne regarde la télé, la nantie est d’une tristesse insigne, la beauté s’est calée dans les images de sa représentation cruelle, Hans Bellmer torture sa poupée comme une belle-mère son gendre, c’est le génie humain, Léa, celui qui fait que la maladie des autres fait se sentir irrémédiablement bien celui qui n’en est pas affecté. C’est l’inégal partage de l’altruisme et du mensonge.

Il existait jadis une classe ouvrière, où l’homme aimait l’homme, usait sa vie sur les machines mais toujours savait lire dans un regard l’étincelle de vie de son voisin, le réconforter dans les moments difficiles, l’aider, se solidariser pour les coups durs, et dieu sait s’il y en avait. Imagine un instant que je baisse les bras, que je m’en remette au simple soin de ces médicastres aux pharmacopées inefficaces, que deviendrait Gaston, dans les heures qui viennent ? Un article de presse, un enfant décède suite à une maladie mal connue, malgré tout l’acharnement thérapeutique des médecins appelés à son chevet. La création d’une commission consultative pour créer un pôle de surveillance et de recherche a été évoquée par le député Untel, à l’annonce du décès…

Alors, qu’est-ce que j’ai fait ? Oh, rien d’extraordinaire. J’ai poussé le lit de Gaston vers la fenêtre, lui ai tenu compagnie en lui racontant des histoires, de celles qui se terminent bien, pas des vraies, et puis du lait, du miel, de l’amour maternel. Beaucoup, mais pas trop, sinon les bienfaits se dissipent et personne n’est plus pareil, cela devient de la tricherie. En même temps, sans le lui dire, j’ai pris en lui une part de sa maladie, je l’ai véritablement avalée, comme une boulette putride, pour comprendre, admettre et soumettre le mal à mes forces de mère, afin d’en extraire le remède salvateur que mes gestes, mes actes, mes pensées, vont transfuser pour le guérir de ses tourments. Je sais aussi que toi et Jacques êtes nécessaires à la bonne marche de ma tentative, car elle est épuisante et n’est pas une formule magique incontestable.

Certes, il fallut du courage et de l’abnégation, chez le fils autant que chez la mère, pour que reflue la maladie. Lentement, le mal se dissipa. La vie reprit son cours normal de joies, de préoccupations diverses, de tristesses diffuses. L’enfant grandit, poussa hors des murs son corps et son esprit, sous l’oeil bienveillant de sa mère, qui mourut, bien des années plus tard, en souriant à la lecture d’une lettre de son fils lui racontant sa vie.

La vieille avait gardé, au plus profond d’elle, une miette en souvenir.

-par AK Pô

07 02 10

article paru sur le blog « alternatives paloises » en 2010 (comme il est spécifié ci-dessus!)

La dernière nuit du grizzly

lundi 28 décembre 2009

 

Tout a commencé par une petite annonce parue dans le Fairbank Daily News, un quotidien de l’ Alaska (EU) profond. Un français, un certain AK Pô, recherchait un ours pour lui tenir compagnie cet hiver. Tout était payé ; ainsi, le vol Anchorage-Pau aller-retour, les frais de séjour et le miel à volonté m’ont incité à répondre à l’offre. D’autant que le cours du dollar me permettrait, dès mon retour, de monter ma petite saurisserie de harengs et de saumons, en saison. Le fait que je sois noir n’était pas un problème, d’autant que mon pull over était orné d’un grand V à son encolure. Mon employeur potentiel m’écrivit qu’en outre, une fois loin des rives du Yukon, je pourrais éventuellement me présenter comme basketteur à l’Elan Béarnais, au vu de ma grande taille. Avais-je déjà quelques notions de ce sport, existait-il une équipe genre les Caribous de Juneau ? Je mentis en répondant que oui, sachant que le sport pratiqué ici était plutôt le hockey, dont la célèbre équipe des Ours Polaires de Sitka était la plus populaire, malgré le petit nombre d’habitants de cette ville (environ 8000, avec les castors et les inuïts, yupiks, amérindiens et aléoutes).

Je reçus très rapidement ma feuille de route, et c’est ainsi que le mardi 22 décembre 2009, à huit heures AM pétantes, je survolais le Mont Mac Kinley (6194 m), puis la Sibérie et Moscou, où j’achetais au passage une chapka en renard blanc ; ensuite je m’endormis. Paris fut la dernière escale ; je me perdis dans les couloirs de transit en recherchant « la porte des Pyrénées » et finis par trouver la porte d’embarquement , renseigné par un chef de gare que les grèves obligeaient à voyager par les airs (à mon avis, c’était un prétexte pour rencontrer des hôtesses).

J’atterris donc en début de soirée, le 23, à l’aéroport de Pau-Pyrénées, en compagnie de quelques anglo-saxonnes et d’un dirigeant de parti politique à grandes oreilles. Une brise glaciale cinglait les joues cramoisies des anglaises, et j’acceptai sans problème de partager le taxi pour nous rendre au centre ville quand celles-ci me firent signe de me joindre à elles. Elles me câlinèrent en chemin, ce qui fit faire au chauffeur quelques écarts, qu’il nous dit être liés au verglas, courant à cette époque-là de l’année. A french liar, me sussurèrent-elles à l’oreille. Quant à mon hôte, bien entendu, il ne s’était pas déplacé pour venir m’accueillir. Je me demandais quel genre de zigoto ce devait être. Avait-il de grandes oreilles ? Ce petit pays me parut tenir dans un mouchoir de poche, tant par la rapidité avec laquelle nous parvînmes au centre que par la ressemblance frappante des individus emmaillotés que nous croisâmes.

Les anglaises déposèrent leurs bagages devant le Conti, un hôtel connu comme le loup (blanc) des steppes pour sa façade romantique ; quant à moi, sur les indications du chauffeur de taxi, je pris la direction du domicile d’AK Pô, dont la proximité ne faisait aucun doute, selon les dires de l’homme. Les rues que je suivis étaient aussi désertes qu’un écran de télé, mais éclairées par mille ampoules festives bleutées et scintillantes. Les voitures stationnées se paraient de givre, et quelques unes s’en protégeaient par de petits papiers à deux épaisseurs scotchés aux essuie-glaces. Certaines en possédaient plusieurs, formant une couverture sommaire et pitoyable, et l’on imaginait avec une once de dégoût le zèle qu’avaient mis les auteurs de ces actes à ainsi décorer les pare-brises de papillotes si ternes, et rabat-joie. Sans doute s’agissait-il d’une tradition ancestrale, un genre papillons d’hiver pour soutenir les apprentis d’Auteuil (voire de Neuilly) ou les orphelins de la Police.

Sur la porte du n°45 de la rue en question (que le narrateur vous remettra contre un chèque de deux cents euros rédigés à son nom, sur demande expresse et lettre de motivation manuscrite, datée et signée de la main gauche uniquement),un heurtoir en forme de petite main en bronze pendait, lequel, quand on frappait l’huis avec, fredonnait l’air de « la petite main sur la porte de bois ne bouge pas, ne remue pas, même pas le petit bout du doigt », de J. Prévert mis en musique par W. Kosma. C’était épatant. Sauf que personne n’ouvrait. J’eus beau tambouriner, rien. Un camion de pompiers fila en silence dans la nuit, un chat feula, une mouette insomniaque rit, une sirène danoise perdit tout espoir, un troupeau de moutons des îles Shetland traversa au passage piétons, je vis ma vie défiler en une fraction de seconde (c’était bien assez) devant mes yeux, mais la porte du paradis resta close. Finalement, ce devait être la fameuse porte des Pyrénées, et mieux valait chercher un aimable samaritain pour me loger cette nuit, car vu le niveau de mon dollar, je serais bon pour dormir sous une canadienne (tabarnak !). Quant à ce saligaud d’AK Pô, je lui ferai la peau, à ce vendu, parole d’ours !

Une semaine durant, j’errais ainsi, dans les rues et les faubourgs de Pau. Personne ne me remarquait, tous étant munis de vêtements recyclés bien chauds, polaires colorées et cache-nez en bison gersois, passe-montagnes et cache-cols aubisquins (en laine vierge), les yeux rivés sur les vitrines miroitantes, les feux tricolores changeants, les luminosités rouge carmin et les orangés des freins et des clignotants des voitures, bref chacun était plongé dans son merveilleux monde d’ineffable désir consumériste. Je dus me nourrir de kébabs, faire les poubelles comme mes congénères du pays du soleil de minuit, faire semblant d’être en peluche pour encaisser quelque menue monnaie, éviter quelques montagnards des hautes vallées descendus en ville, guidés par l’étoile du berger, sans parler de la difficulté à trouver une place libre dans un cyber café surchauffé.

Cela dura jusqu’au soir du trente et un décembre. Car, on a beau se faire une raison, on a toujours tort quelque part, quand tout arrive. Et cela arriva : je vis AK Pô. Quelle ne fut pas ma surprise (lui ne m’avait pas vu) ! Du haut de son un mètre cinquante, talonnettes non comprises, il portait un gibus ridicule et son visage s’ornait de deux rouflaquettes, qui s’ourlaient sur une impériale jusqu’au bas de son menton trop large (sans doute était-il beau parleur). Ses yeux tournoyaient dans leurs orbites comme deux planètes surveillées par des satellites géostationnaires, l’un russe l’autre étasunien, et son nez frétillait en se gorgeant de CO2, comme les saumons de mon Yukon natal. Il se tenait debout, immobile, face à un distributeur de lait installé sur la place Clémenceau, près de la banque I. (le narrateur se réserve le droit d’en donner le nom uniquement après remise des chèques demandés plus haut). Je me demandai comment faire payer à ce nain sa forfaiture, car, bien que ma nature ursine ne soit point prédestinée à une quelconque vengeance (les ours étant considérés comme les ancêtres de l’homme), une punition bien méritée me sembla juste.

L’empoisonner avec un pot de miel, ou de confiture, me parut une bonne méthode. Ne m’avait-il pas promis du miel à profusion, dans son contrat non tenu ? Mais le miel était rare, cet an-ci. Les frelons asiatiques avaient réduit les ruches à des alvéoles creuses mais froufroutantes pour ceindre la taille -fine- de leurs petites copines liseuses de mangas édulcorés. Pour la confiture, il fallait aller au bout de la rue Joffre, chez Coucougnettes, et je n’en avais ni le temps, ni les moyens. Il ne me restait plus qu’à le fumer comme un saumon. Sitôt dit, sitôt fait. Plongé dans la saumure, va donc implorer saint Sylvestre l’hébergeur de fêtards, puisque tu m’as refusé ton hospitalité. Du sel, du séchage, et de la fumée de bois de hêtre te rosiront la chair, AK Pô, et, si tu ne passes pas l’année, au moins tous les noceurs se régaleront de t’avoir à leur table.

C’est alors que je m’aperçus de ma profonde erreur, que je m’étais planté : ce n’était pas lui ! Comment me rendis-je compte de ma bourde ?

Quand, vers minuit, pendant que sautaient les bouchons et klaxonnaient les bouteilles de champagne, une place se libéra dans le cyber café de la rue Montpensier, où je me réfugiai en hâte. Griffougnant sur un clavier dispo, je tapais son nom par mégarde sur google. Et bien, le chenapan vivait à Fairbanks, Alaska, dans une PO box ! il avait même créé un blog, en forme d’igloo ou de yourte, et on pouvait le voir sur une photo de groupe, entouré d’inuïtes aux dents pointues et aux technologies aguichantes, étendus tout nus sur des peaux d’ours blancs faisant semblant de dormir.

Cela me rendit furax. D’un bond, je franchis la porte des Pyrénées, d’un autre je sautai le mont Mac Kinley, d’un troisième enfin je me présentai à lui, passant ma tête par la lucarne de son blog, et hurlai, comme savent le faire les vrais grizzlys :

Hey, AK Pô ! Tu pourrais au moins souhaiter la bonne année aux lecteurs  !

Ce qu’il fit sans barguigner, car 2010 sera : une grande année pour les lecteurs !

-par AK Pô

25 12 09

Meilleurs vœux  pour 2018 ! (un peu à l’avance)

(texte paru dans le blog Alternatives Paloises, fin décembre -comme indiqué- 2009)

Un casier judiciaire rempli de jus d’orange

samedi 20 mars 2010

 

Quatrième lundi de mars. Attablé seul à un petit guéridon près de l’entrée vitrée, Jack vide son quatrième bock de l’après-midi au bistrot de La Coupole, en regardant passer les gens, entre deux gorgées. Quand on a un casier judiciaire débordant de jus d’orange, on peut trouver un siège sur la terrasse et exhiber ses tatouages et sa vie de baroudeur carcéral en fumant des blondes, même quand on est raide comme la justice. Question de classe, mais la dernière toutefois. Le printemps est encore rempli d’ecchymoses hivernales, le sien comme celui des autres, et les femmes préfèrent, à tout prendre, la courte-pointe à la mini-jupe, ce qui explique leur absence quasi totale sur le pavé en cette après midi, ou alors, pense-t-il, elles pratiquent un cinq à sept débridé avant le débriefing marital qui les attend au virage du soir. L’inébranlable « où étais-tu passé » résonne encore avec mollesse dans ses oreilles, car à force de se l’entendre dire quotidiennement la question devient un refrain dont on ne retient que les notes, jusqu’à la facture finale.

Héloïse, sa femme, savait depuis longtemps que Jack traficotait, et jouait. Surtout aux courses (quand elle faisait les leurs à Auchan, ce beau pays aux gondoles pleines de nourritures célestes). Cet appât du gain facile nécessitait toute une technique, toute une panoplie de magazines, de racontars de bistrot, de combines et de nez. Or Jack avait plus souvent le nez dans son bock que ses yeux dans la poche de son veston où larmoyait son porte-monnaie siglé d’un fer à cheval en cuir. Ainsi, que ce soit aux champs ou à Auchan, l’argent cavalait, et les canassons, virtuels ou véritables, présentèrent très vite une mine de mauvaises factures qui rendaient impayable la prime bonne humeur du couple de jadis. Un dimanche sur quinze on sablait le champagne, et les quatorze autres on sabrait le budget.

Ainsi arriva ce qui devait arriver. Pendant que Jack turfait et sulkait les canassons, Héloïse prit des cours de danse et devint rapidement une cavalière émérite. Elle pratiqua l’art des petits bonds pudibonds avec d’aimables et courtois sigisbées, évoluant dans des salons de plus en plus rupins, crevassant le parquet de petite vérole par la pointe de ses talons aiguilles et crevant le plafond en des virevoltes endiablées qui brisaient les pampilles des lustres et faisaient pâlir les nubiens au pied des escaliers. Ce fut pour elle une grande et belle époque.

Pour Jack, il en fut tout autrement. Les juments anglo-arabes devinrent chevaux-vapeurs et, pour surmonter les obstacles, il dut faire table rase de son compte bancaire. Le gazon l’avait tondu et le macadam hurlant promettait d’autres gains auxquels il n’avait guère accès. Héloïse finit par découcher (c’est pour cela qu’il pensait à la courte-pointe, ce lundi-là), et lui devint jaloux (ce qui est normal pour quelqu’un qui se fiche de l’autre comme de l’an quarante). La jalousie n’engendrant pas la mélancolie, la rupture prévisible se passa dans un accès de violence et l’abcès se creva en laissant sur le carreau Héloïse ensanglantée (mais ç’aurait pu être le contraire, ce qui arrive aussi dans la réalité pas rêvée des villes et des campagnes).

Une plainte fut déposée sur une pile déjà haute d’autres plaintes auprès du tribunal et le procureur s’en saisit en chantonnant le refrain du « où étais-tu passé », dont il connaissait les paroles et la musique. Il posa, quelques jours plus tard, dans sa chambre aux tentures pourpres la plainte sur un lutrin, saisit son violoncelle, prit un archet de sa main qui ne rendait pas la justice mais c’était tout comme, et commença à diligenter l’enquête dans le sens des cordes à noeuds coulants. Il devait régler cette affaire avant la fête de la Musique, car ayant été nommé par le Magistrat Suprême son seul espoir d’avancement résidait dans la convoitée nomination au rang de premier magistrat debout du violoncelle. Son véritable concurrent musical était un petit juge d’instruction amateur de piano, assez virtuose dans le doigté, le rythme introspectif savamment dosé par deux mains équitables, mais qui avait le tort d’être assis, inamovible, et de se mêler des affaires des autres en récupérant des partitions parfois gênantes pour certains compositeurs peu scrupuleux. La mèche de crin de l’archet tressaute comme un ascenseur sur l’écheveau laineux des libertés, et le troupeau moutonneux n’a plus qu’un rôle de chevalet sur la table harmonieuse de l’équité.

Alors, de l’instrument judiciaire une musique terrible fait trembler la démocratie, que personne n’entend au-delà de la chambre, que personne ne comprend sur le trottoir de la rue. La Grande Muette a enfin trouvé sa soeur jumelle. Par le langage des signes souhaitons-leur de retrouver leur petit frère Média, et nous retournerons aux champs labourer nos lendemains qui plantent.

Héloïse, malgré leur divorce subséquent (quel joli mot), rend visite à Jack (il en a pris pour deux ans fermes), dans sa maison d’arrêt toute neuve, tout automatique, qui sent la peinture au plomb toute fraîche. Enfin, pour être exact, ce n’est pas la peinture qui est au plomb, ce sont les jours. Comme tout y est vaste et qu’il n’y a rien à faire, de rares gardiens suffisent pour les cellules des étages. Les travailleurs sociaux errent dans le labyrinthe des couloirs et s’y font dévorer par le Minotaure administratif qui a planqué la clé des réinsertions.  La relation humaine y est poussée à son paroxysme : suicides, auto-mutilations, violences, brimades, viols. A l’heure des visites, il y a tant de portes qui s’ouvrent à distance, de sas, de couloirs interminables, de signalétique, de caméras et d’absence de vie (les gardiens des prisons modernes sont postés derrière des vitres en verre fumé) que le détenu arrive quand l’heure de la visite parfois s’achève. Je suis venu te dire que je m’en vais.

On est prié d’ignorer les anomalies. Votre comportement vous a conduit ici. En entrant vous étiez un homme, en sortant vous serez une loque ou un fauve ; c’est d’une logique mathématique. A vous de formuler votre propre théorème de survie. Prenez exemple sur Miguel Angel Estrella, musicien argentin qui, fuyant la dictature de son pays, fut détenu en Uruguay : dessinez au crayon sur un bout de table des touches de piano, noircissez les demi-tons, et jouez. Lui s’en est sorti, pourquoi pas vous ?

Quatrième lundi de mars. Je suis assis à l’autre bout du café, vous savez, au pied de la colonne où sont affichés les résultats des courses, à Longchamp, à Deauville, à Pau-les-rêveries, mais oui, allons ! un panneau vert espérance avec trois grosses lettres pour non voyants dessus, et en dessous duquel miroite l’écran du Rapido, de la FDJ (ça fait djeun, FDJ, comme SDF fait salingue). Jack me tourne le dos. De toute manière, il ne me connait pas, et nous n’engagerons pas la conversation sans parier sur notre avenir. Je ne lui parlerai pas plus d’Héloïse, ma désormais aimable compagne, que de justice en robe et col d’hermine sombrant dans un puits d’oubli. Quand le barman passera, je ne pourrai que lui glisser à l’oreille : servez un coup à ce gars, mais ne lui dites pas que c’est de ma part, il me remercierait.

-par AK Pô

12 03 10

(ce texte a paru dans le blog Alternatives Paloises)

Cité Bel Air (Angoulême, un peu avant 1960 ?)

Je copie-colle ce texte (dont je suis l’auteur, comme tous ceux qui paraissent sur ce site) car il évoque ma jeunesse d’une part et que par ailleurs je pense fortement quitter le site qui l’héberge.(Alternatives Pyrénées)

 

Cité Bel Air

Quand nous avons déboulé dans la cité Bel Air, à la toute fin des années cinquante, nous étions une de ces familles comme il y en avait des millions, avec cinq gosses en moyenne, ce qui était notre cas. La plupart des immeubles étaient toujours en construction, et ceux qui étaient achevés pleinement occupés. J’étais un petit gosse, Marysa, et les souvenirs à présent me reviennent, alors que sur ce lit triste mais parfumé j’atteins la dernière lueur que ton souffle éteindra à jamais. Ces souvenirs sont si vieux, Marysa, que rien ne m’empêche désormais de te les raconter, même s’ils disparaissent dans ton joli sourire, dans les mèches de tes cheveux qu’un vent amoureux laisse ondoyer de sa main aventureuse.

La guerre d’Algérie arrivait à sa fin. Le père avait été muté là. La famille avait suivi. Je devais avoir dans les cinq ou six ans, je ne sais. Je me souviens simplement que nous jouions gosses dans les immeubles en construction, passant au travers des barrières de chantier, gravissant les échelles métalliques et nous coursant dans les étages de béton brut hérissés de tiges métalliques, jouant comme tous les gosses aux indiens et aux cow-boys, à la guerre pan t’es mort, aux explorateurs. Nous découvrions de drôles de machines, d’instruments, de matériaux, qui constituaient un univers pour nous ludique, des trésors que les ouvriers sans doute le lendemain ne trouvaient pas à leur place, ou carrément disparus, quand ils se remettaient à l’ouvrage.

Je me souviens, Marysa, de folles courses dans les champs de blé inondés du rouge vif des coquelicots, champs à proximité de la cité dans lesquels nous galopions comme des lapins, cueillions des brassées de fleurs (il y avait aussi des jonquilles , des marguerites) que nous ramenions à la maison, et ma mère qui disait : « lave toi les mains, le coquelicot est du poison ». De grands espaces où aucun parent (aucun père) ne nous empêchait d’aller courir, de construire des cabanes, de pécher dans les ruisseaux, mais en contrepartie les devoirs devaient être faits, les mains nettoyées et l’obéissance respectée. En bas de l’immeuble où nous vivions (je crois que nous habitions au premier étage), un large carré d’herbe ratatinée avec toutes les divagations canines de l’époque était le ring où chaque jour je me battais avec mon meilleur copain, un fils d’Alsacien (sept ou huit gamins et un chien), qui logeait au rez de chaussée. C’était devenu un genre de rituel entre nous, entre les parties de billes, les osselets et les aventures d’avec d’autres gosses. Pourtant, nous étions les meilleurs amis du monde (je me souviens de son prénom, de son nom).

La cité Bel Air était construite à flanc de colline. Pour aller à l’école, qui se situait en contrebas avec une bonne dénivelée, nous devions emprunter des escaliers en bois et la boue des voies de ce chantier énorme, escaliers que l’on retrouve encore dans tous les chantiers de BTP : rustiques, solides, que l’on déconstruit à l’achèvement des travaux, et qui ont marqué les mioches qui les descendaient au matin et les gravissaient au retour en courant. Tu me demanderas, Marysa, pourquoi courions nous au retour et non à l’aller. C’est simple. Nous avions pour maîtresse une petite femme sèche, toute de noir vêtue. Elle arrivait par le bus le matin et le soir, comme on regarde un cauchemar s’enfuir, nous attendions depuis les hauteurs qu’elle y remontât pour nous sentir revivre, à nouveau conquérants d’espaces gigantesques, de batailles homériques, de faucheurs de coquelicots dans les champs de blé. Elle dirigeait la classe à la baguette. Il se trouvait parmi nous quelques élèves ayant des difficultés à apprendre, à retenir, à comprendre. Plusieurs nationalités se retrouvaient sur les bancs de l’école. Et bien entendu, certains avaient du mal à suivre. A noter que l’école primaire n’était pas encore mixte, et que cette sainte maladive peau de vache savait châtier les mauvais élèves. Une récitation non sue et le gamin grimpait sur le bureau, baissait sa culotte devant tous les autres, et se faisait flageller en public. Et c’était souvent les mêmes. Régime de terreur répété quotidiennement en bas des escaliers en bois, que nous gravissions en courant au retour de l’école…

Pour ne pas te lasser, Marysa, comme je sens ton souffle pousser la dernière flamme vers cette cigarette que tu ambitionnes d’allumer avant de secouer l’allumette, une dernière anecdote, qui me fait encore sourire. Il s’est trouvé qu’un après-midi le charbonnier livrait ses gros sacs. Je suppose qu’alors le chauffage collectif fonctionnait ainsi. Il livrait les immeubles avec son camion plateau rempli de sacs, déchargés à la main. Je le vis entrer dans un immeuble et sautai alors dérober une boule de coke dans un des sacs. Le type me vit quand il sortit et me coursa. J’avais de l’avance. Il était furieux, se renseigna, frappa aux portes. Un boulet de charbon… Il frappa à notre porte, accueilli par ma mère. J’étais caché dans la minuscule salle d’eau, tremblant de tous mes membres. Non, elle n’avait pas vu ce gamin dont le bougnat lui parlait. L’histoire en resta là. Mais dès que le charbonnier arrivait dans la cité, je courais me planquer.

Quand ma famille quitta, deux ans plus tard, la cité Bel Air, j’avais comme jouet, en plus des miens, une mitraillette en plastique à moitié cassée que Moha, de la tour voisine, m’avait quelque temps auparavant, prêtée. Il me faisait confiance, il savait que je la lui rendrais. Nous étions compagnons de jeux. Chez lui ce n’était pas la joie (le père était célibataire ou divorcé, sans doute Harki, il jetait des disques par la fenêtre en hurlant), (comme chez les Alsaciens, où ça gueulait, ça aboyait, les gosses buvaient de la bière au petit déj). J’ai gardé le jouet .

Tu peux allumer ta cigarette, Marysa, il est encore permis de fumer en lisant. Et que tout parte en fumée de ces souvenirs m’importe peu.

Je suis, comme tant d’autres ; nous sommes les âmes mortes du Passé.

Eteins la lumière, Marysa, mes souvenirs s’embrouillent.

AK Pô
28 01 2015
Ptcq

Ce sont les meilleurs qui partent les derniers. Car ils connaissent le parfum des poubelles.

IMGP4074Une chose est sûre : l’homme n’est pas recyclable. Et je parle d’expérience, m’étant rendu récemment dans une déchetterie. C’était un samedi, j’avais tout mon temps pour inspecter le contenu des bennes.

Et j’y ai trouvé ce que je n’aurais pas voulu y voir. Dans la première, réservée aux végétaux, s’amassaient des gueules de bois, des jambes, des manches de mauvaise pioche, bref tout un panel de gens en déroute jetés là par on ne sait quelle main divine. Dans la suivante, montaient des couinements métalliques, des grincements de ferrailleurs qui avaient passé leur vie à la plomber, à chercher le bon tuyau, la grille de loto en acier inoxydable, des rouleurs de tambours qui machinaient l’argent pour le rendre plus blanc, et des grincements de dents en métal argenté usées par des sourires hypocrites. Dans la benne à papiers, de la graisse ventripotente remplie d’ordonnances médicales volantes et de serments à gogo ; y voletaient les fiérots qui semblaient dire au monde que leur vie était une succession de cartons pleins, d’amours aisées et de fantasmes assouvis. Heureusement pour eux, il ne pleuvait pas, ce samedi-là.

Dans la benne à tout-venant, la plus remplie, il y avait du monde sorti de partout, des placards d’entreprises où dieu sait qui les avait enfermés, des jeunes maculés de plâtre et d’encore plus jeunes qui faisaient office de tapisserie, voire de plantes vertes, quelques mois auparavant, scotchés aux paravents et aux sunlights de quelques studios télé, et puis des vieux aussi, au fond, marinant dans un jus de caddies démantibulés, de fauteuils aux ressorts déglingués, de factures plus énormes que des cafards, et quelques femmes encore séduisantes accrochées désespérément à d’antiques literies qui ne traceraient plus l’ultime étreinte de Samothrace.

De ce spectacle qui n’était en fait qu’une représentation générale d’un monde qui s’offrait gratuitement aux dépenses enchantées de l’obsolescence programmée, je virais vers les caissons plus surveillés qui contenaient les grands nerveux, ces gros cerveaux toujours agités, vindicatifs, meneurs de flux électrisés par des discours adaptés aux tensions des divers auditoires. Usant tous d’images imprimables avec un pantone de trois couleurs (si le noir s’en exclut), couleurs qui trônaient dans un autre bac, tatoués de présents passés et d’avenirs marqués. Quant aux huiles, les belles et lourdes, qui ne finissent jamais de frire ou d’alimenter les moteurs de la notoriété, elles conversaient dans un gros bidon, plus gargantuesque qu’une parturiente prête à accoucher d’un monde meilleur ( à condition que l’on ne lui dise rien de ce qui attend l’enfant).

Hors de l’enceinte de la déchetterie, (lecteur attentif, ne confonds pas tout), un gros bidon crado pour avaler les bouteilles en verre, endroit magnifique pour faire la fête avec quelques amis sans laisser de trace. (enfin, quelques faux amis font pipi derrière et d’autres vomissent dans le fossé). Jusque là, personne ne s’est plaint de la musique et des dégâts occasionnés par nos fêtes nocturnes, ex bacchanales.

Personne ne s’est plaint, je devrais dire personne ne s’est plainte. Ou avouer que j’ai menti. Les vaches ont porté plainte. Impossible de ruminer tranquille la bonne herbe mélangée au maïs. Avant, on regardait passer la vieille locomotive avec tous ces clampins dedans, qui descendaient dans les montées, maintenant on s’ennuie ferme, pas même un torchon rouge le soir, à l’horizon : c’est gris, sale, et tu as beau nettoyer tes yeux, te laver les mains, ils sont toujours là, au fond de la benne que nos déchets leur ont alloué : les monstres.

Je me demande si je vais signer ce papier.

-par AK Pô

08 10 2016

Ptcq

ce texte a paru dans Alternatives Pyrénées en octobre 2016

Les petits textes parus ailleurs : TEOM (Taxe d’Enlèvement des Ordures Ménagères)

TEOM : petite révolution à Pau

jeudi 1 avril 2010 par AK Pô

 

Devant l’augmentation permanente du tonnage de déchets ménagers ramassés et traités par les agents de la CDAPP, une réunion s’est tenue, dans la plus grande discrétion, afin d’envisager des solutions radicales pour économiser les dépenses liées à cet état de fait. Il ne fait aucun doute que la TEOM (Taxe d’Enlèvement des Ordures Ménagères) risque, dans les conditions actuelles, de passer du simple au quintuple, si aucune solution n’est trouvée. C’est une évidence indélocalisable, si ce n’est en envoyant les palois faire du tourisme dans l’Himalaya, avec de petits sacs poubelle dans le dos. Solution rejetée dès le début de la séance.

Après quelques heures de discussions âpres, parfois stériles et nauséeuses, un consensus s’est établi entre les différents membres présents, débouchant sur les résolutions suivantes :

-  Les citoyens devront faire le ménage chez eux, trier et valoriser leurs déchets avec des moyens que chaque commune mettra à leur disposition. A savoir :

-  pour les gens habitant en appartement et n’ayant pas de jardin (pour les zones pavillonnaires le système existe déjà), il sera remis un mini composteur de la dimension d’une boîte à chaussures (un par logement), dans lequel chaque famille pourra jeter ses épluchures de légumes, ses bouquets fânés, et tout élément végétal pouvant se transformer à terme en compost. Le temps de décomposition de la matière étant d’environ un mois (avec les boîtes seront fournis dix lombrics de dimension moyenne), le service de ramassage procèdera alors à leur enlèvement (date à préciser), tout en vérifiant l’achèvement complet du processus ainsi que la pureté du produit obtenu (pas de barreaux de chaise ou de branches finement débitées par exemple). Chaque boîte sera numérotée et, après pesée par les services concernés, une déduction sur la taxe établie au nom du résident, selon les critères ci-dessus mentionnés.

-  pour la population entière, quel que soit son type de logement, concernant le traitement des papiers (emballages, sacs, etc), il sera remis un appareil genre moulinette pour fabriquer des pâtes muni d’un receptacle permettant la confection de briquettes pouvant être par la suite utilisées pour le chauffage, collectif ou individuel, ou recyclé de nouveau en papier, selon les quantités récupérées. Un décompte des briquettes permettra la même ristourne sur la taxe que celle citée plus haut (de même que celles citées plus bas). Un massicot sera également fourni pour découper en bandelettes les plastiques, cartons, boites en fer blanc, qui seront noués en fagotins n’excèdant pas un kilo, le tout inséré dans un sac transparent portant le numéro alloué au propriétaire après inscription sur les registres municipaux.

-  pour les personnes ne possédant pas de véhicule, ou à mobilité réduite, ou trop petites pour accéder aux containers de dépose des verres, sera mis à disposition une machine semi-automatique type moulin à café permettant de moudre les débris de verre. La taille de cet engin aura la dimension standard d’une bonne bouteille de jurançon. Pour les autres formats de bouteille, il sera nécessaire de briser légèrement celles-ci pour les réduire en poudre. Le tout sera versé dans une boîte hermétique en fer, numérotée. La récupération du verre ainsi réduit se fera sur le même principe que les autres ci-dessus énumérés.

-  pour tous les autres types de déchets (porcelaines, planches à repasser, sèche-linge, machines à coudre, à couper le beurre etc), il appartiendra à chacun d’en faire une oeuvre d’art, bref de s’en dépatouiller. Dans le cas d’une impossibilité, réelle ou simulée, un service spécial viendra les débarrasser, aux frais du demandeur, qui verra également un malus s’ajouter en bonne et dûe forme sur sa taxe.

Ces résolutions, courageuses il faut l’admettre, généreront des économies non négligeables (transport, personnel, volumes traités, produits directement réutilisables, etc), et feront de chacun un acteur actif de la vie communautaire. Un seul hic : c’est une blague.

-par AK Pô

27 03 10

les petits textes de Chinou parus ailleurs

les biographies saltimbanques (à lire le dimanche) : AK, Londres, 1998.

Un peu de lecture et de bien belles images n’est’il pas ?

les petits textes parus ailleurs : les 200 euros de Mamie Louisette

les 200 euros de Mamie Louisette

 (texte paru dans alternatives pyrenees.com)

IMGP4774Mamie Louisette dormait, le nez dans l’assiette, quand elle fut brutalement réveillée par le bruit du tonnerre. L’horloge du salon sonna ses dix coups vespéraux, alors qu’un nouvel éclair illuminait le ciel et la cuisine, dont les volets claquaient au vent. Elle se leva précipitamment et les ferma. Mais une question lui vînt : avait-elle fermé les deux velux du grenier ? Elle se questionna à voix haute mais n’obtient aucune réponse de sa cervelle fatiguée par 85 ans de calculs mentaux, de quintaux de souvenirs et d’une certaine flemme physique avec l’âge venue. Il fallait vérifier, ce qu’elle fit sans attendre. La pluie battait les vitres et la petite allée en gravier de la maisonnette. Elle constata de visu la fermeture des vasistas, là-haut. Tout était en bon ordre.
L’escalier droit qui menait du vestibule au grenier était de bonne facture : marche, contremarche, rambarde. Lorsqu’elle le dégringola en roulé boulé personne ne l’attendait, en bas. Sinon le paillasson de l’entrée où, allez savoir comment, un jeune hérisson dormait.
Au même instant, Petit Louis (le prénom a été changé), le petit fils de Louisette, tourne la clé dans la serrure de la porte d’entrée. Le gamin était censé être à un jamboree du côté de Strasbourg. Mais il ne s’est pas, en réalité, embarqué en gare de Pau. Il avait un autre projet, comme la plupart des gosses de son âge. La porte coince quand il l’ouvre. Est-ce le paillasson, est-ce le jeune hérisson, l’enquête le déterminera. D’une poussée plus décidée, le petit Louis parvient à entrebâiller suffisamment l’huis, et pénètre dans le vestibule. Il connaît la maison, mais ignore tout de la présence du hérisson qui, sourd comme un pot, ronfle bruyamment. Le voyou sait où se trouve le pot aux roses, la tirelire, le frichti : dans la boîte en fer blanc décorée d’un couple breton typique, pas celle de Cadettou et de sa femme dont personne ne parle, Ernest Gabard ayant laissé le béarnais vivre ses aventures galantes (en gabardine et béret). Mamie Louisette, inconsciente au pied de l’escalier, semble rêver. De légers spasmes nerveux laissent accroire qu’un prince charmant sur sa monture, un yearling acheté à Deauville l’an dernier, va d’un baiser disneylien, réveiller la belle vieille endormie. Aviez-vous souscrit un contrat d’assistance à votre triste situation de vieille peau intervient, entre deux neurones, sa conscience.
Il reste sur la table de la cuisine un reliquat de repas : une poule baignant dans un jus de légumes de saison. C’est froid. L’horloge du salon tape douze coups. L’orage a cessé, la pluie aussi. La pluie lave le ciel, songe Louis. Dans la boîte traînent deux cents euros. Maigre butin. C’est ça, les vieux : des radins. Pour compenser le manque qu’il croyait gagner, il se met à table et engloutit le repas froid, comme une vengeance juvénile. Au pied de l’escalier mamie Louisette hoquette. Un filet de sang s’écoule entre ses lèvres, que le petit hérisson, par son odorat subtil, vient lécher. Pendant ce temps, dans la cuisine, le gosse en rotant satisfait quelques désirs dérisoires, évalue des achats, des dépenses, des combines. Toutes ses réponses sont contenues dans ces quelques billets de banque, dans sa cervelle neuve et déjà si mortifère, vierge de calculs mentaux, de souvenirs majestueux, mais pleine d’une certaine flemme physique, celle-là même qui handicape l’avenir et enrichit l’égocentrisme.
Mamie Louisette, peut-être par les léchouilles du hérisson, s’éveille. L’enquête le déterminera, après l’audition du hérisson (nous transmettrons un compte-rendu à la Presse locale). Elle sent une présence humaine dans la maisonnette. Un parfum de fumier, de crottin de cheval. Son prince charmant est arrivé. Oui, elle sent sa sueur parfumée, ses phéromones. Malgré ses os brisés et ses bleus qui n’habillent pas ses paupières, elle se précipite dans la cuisine.
Là. Un spectacle ahurissant. Un hérisson, pas plus gros qu’une boule de pétanque, avale goulûment la chemise de son petit fils. Le gosse, tétanisé par la peur, est allongé sur le carrelage en tommettes, un bras levé à la verticale, tenant désespérément la boîte en fer blanc vidée de son contenu. Mamie Louisette, qui possède encore quelques cases de lucidité dans la cervelle, constate que le galapiat a dérobé ses économies et que le hérisson a pris sa chemise pour une limace, ce qui se comprend si l’on parle argot. Les jambes flageolantes, elle se précipite sur le téléphone pour appeler la police, car ce n’est pas la première fois que le garnement vide ses réserves pécuniaires, malgré les cachettes diverses qu’elle s’est toujours employée à trouver pour éviter tout vol. A croire que Petit Louis sent l’odeur de l’argent ; du moins est-il doué pour ça, si c’est le cas. Et Mamie Louisette en a marre de se faire dévaliser, elle qui économise depuis des années pour se payer un voyage en Tunisie et assister au festival de Carthage, en compagnie de beau monde. L’an dernier, si le galapiat ne l’avait détroussée, elle avait déjà de quoi assister à six concerts à Marciac dans sa cagnotte. Donc, ça suffit !
Elle décroche le téléphone et compose le numéro du commissariat qu’elle a noté dans un petit calepin, sur les conseils de son médecin. C’est l’inspecteur Polypau qui répond. A la pendule la petite aiguille frôle le chiffre un , la grande le 12, perd et passe. Le petit hérisson file dans le salon et s’installe sur le tapis kairouanais offert jadis par son cousin, chef d’orchestre de renom.
« – inspecteur Polypau, commissariat central de Pau Charles O Quin, j’écoute ! »
« – oui, voilà, monsieur, dit d’une voix chevrotante Mamie Louisette, mon petit fils Louis est étendu tout raide dans la cuisine. Je crois qu’il s’est fait attaquer par un hérisson pendant qu’il me volait mes économies que j’avais faites pour aller au festival de Carthage, vous savez, en Tunisie. »
« – soyez brève, je vous prie, répond l’inspecteur Polypau, nous avons beaucoup d’appels cette nuit. »
« – oui, oui, mais vous comprenez… »
« – rien du tout ! »
« – moi non plus, vous comprenez ; d’abord je tombe dans l’escalier, ensuite je crois que mon prince charmant est arrivé dans la cuisine, parce que ça sent le crottin de cheval et je tombe sur mon petit fils tout raide qui tient ma boîte de biscuits en fer blanc au bout de son bras… »
« – bon, ça suffit ! Nous avons d’autres chats à fouetter, ici ! Entre les bagarres devant l’Esprit, les coups de couteau, les voitures qui flambent, les tapages nocturnes, les ivrognes qui hurlent, alors votre petit fils, donnez-le au hérisson, et vous verrez bien que « qui s’y frotte s’y PYC », et le garçon ne recommencera plus, c’est garanti ! »
« – oui, oui, vous avez raison, inspecteur. Mais j’ai un problème : le hérisson me réclame 200 euros pour sa prestation. Dans ce cas, fini pour moi le voyage en Tunisie ! »
« – débrouillez-vous ! dit excédé l’inspecteur Polypau, appelez Josy P., il y a peut-être encore une place dans l’avion ! » et il raccroche.

Dehors, la pluie se remet à tomber.

Par AK Pô
30 07 2015
Ptcq

nota: certains jeux de mots concernent la vie locale et de petits événements liés.

IMGP7141

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