Ce n’est pas une guerre, c’est un combat !

C’est une guerre sans bombes, sans obus qui percent

Les tympans le mur des maisons, une guerre sans avions

Sans armées en tenue de combat, du moins dehors,

Hors des hôpitaux mais nous, potentielles victimes

Entendons parfois les enfants rire, les oiseaux nidifier,

Pouvons dans le silence écouter pousser les feuilles des arbres

C’est une guerre sans bombes, sans famine, sans exode,

Un truc sans religion, un blob qui envahit la cervelle molle

Des pauvres et des nantis, des colériques et des femmes

Enfermées dans de petits logis, de grands palais, seules,

Face aux brutes imbéciles qui prennent l’argent comptant

De la crédulité pour s’inventer plus forts que la peur

Qui tenaille leurs couilles et fait trembler leurs mains…

Que dire des enfants, indomptables brigands, qui sautent

Mais au menu tirent de tristes mines, des pâtes recuites

Et de cette sauce tomate qui coule comme du sang

Dans leur assiette, que savent-ils des guerres, des vraies

Qui duraient quatre ans et de nos jours des décennies

Qu’en savons-nous nous-mêmes, peuples riches et opulents

Sans vertus ni combats pour nos frères affamés seuls

Détruits sous des pluies sèches de missiles, d’éclats

Si loin des rires, si confinés dans le pire des années durant

Qu’ici nous regardons par l’envers des lorgnettes, loin des affres

Comme des magiciens puérils, égoïstes et voraces, affamés

D’images exotiques, nous nourrissant de la misère du monde

C’est une guerre sans bombes, sans armes surnuméraires

Une démonstration mathématique de notre inanité, un spectacle

Qui aujourd’hui nous regarde en souriant : courage, vivons !

Mais quand cette crise cessera et son aspect funèbre pompera

De nouveau les ardeurs de la Bourse, peu à peu, lentement,

Sur ce vieux chemin de l’arbitraire qui pour les uns est plomb

Pour d’autres d’or, l’alchimie des siècles toujours répercutée

l’Humanité reprendra cette place que briguent tous les dieux

Le droit d’être inexistant mais de régner sur toute la planète.

01 04 2020

David Goldblatt, photographe, visite (virtuelle) offerte au centre Pompidou

À l’occasion de la rétrospective consacrée au photographe (21 février-13 mai 2018), sept films ont été produits par le Centre Pompidou et diffusés au fil des sections du parcours de l’exposition. David Goldblatt y commente ses photographies et invite les visiteurs à plonger dans son œuvre fascinante, qui apprend à regarder avec un œil conscient et analytique.

 

Beaucoup de belles découvertes sur le site du centre Pompidou

 

photo illustration : POISSON D’AVRIL!

Coronavirus : et l’Afrique?

sur le site de France24, quelques éléments (artistiques) qui font la guerre à la pandémie

  • Au Burkina Faso, Smarty s’associe à l’Unicef

Le Burkina Faso compte déjà plus d’une dizaine de décès. Pour tenter d’enrayer la pandémie, l’Unicef s’est associé au rappeur burkinabè Smarty pour produire une chanson qui lutte contre les rumeurs et les fausses informations. « Les rumeurs disent que c’est maladie des Blancs, que Mamadou le guérisseur a son médicament. Les rumeurs disent que c’est une attaque biologique, Monsieur Rumeur finira par enterrer l’Afrique », chante notamment l’artiste en guise d’avertissement.

 

 

  • En Algérie, KadaWmiloud rappe face à la pandémie

Le duo algérien KadaWmiloud a choisi de partager en rappant les gestes à adopter au quotidien pour lutter contre la propagation du virus. Les autorités algériennes ont décrété le confinement total du principal foyer de contamination, à Blida, à l’ouest d’Alger, et un couvre-feu dans la capitale.

 

Afrique du sud :

 

Un petit plus (pour faire la gym, bande de confiné(e)s des canapés :

 

les mardis de la poésie : Rachid Boudjedra (1941-…)

Alphabétisation

A quoi servent mes poèmes
Si ma mère ne sait me lire?
Ma mère a vingt ans
Elle ne veut plus souffrir
Ce soir elle viendra
Epeler mes lettres
Et demain elle saura
Ecrire
Emancipation.

A quoi servent mes poèmes
Si mon père ne sait me lire?
Mon père a cent ans
Il n’a pas vu la mer
Ce soir il viendra
Epeler mes lettres
Et demain il saura
Lire
Dignité.

A quoi servent mes poèmes
Si mon copain ne sait me lire?
Mon copain n’a pas d’âge
Il a vécu dans les prisons
Ce soir il viendra
Epeler mes lettres
Et demain il saura
Crier
Liberté.

Rachid Boudjedra
Rachid Boudjedra est un très grand écrivain algérien  qu’il faut découvrir sans traîner. (« les 1001 années de la nostalgie » est excellent)

Rions un peu avec Popeck

 

 

Aujourd’hui il neigeote sur le petit pays, restons au chaud avec un bon humour, cette denrée rare :

 

Ah, quelle vie de chien!

Sa mère lui répétait sans cesse

Tu es un fainéant feignant de n’être

Que paresseux, mais quand midi sonne

Tes pieds sont déjà sous la table

Tu confonds la brosse à cheveux

Avec la brosse à dents du chien

Pourtant tu es mon fils et je t’aime

Mais ne vas pas croire pour autant

Qu’aujourd’hui tu trotteras sans laisse.

Je ne peux pas faire autrement

Vu que tu marches encore à quatre pattes

Malgré ton grand âge. Les gens t’appellent Pépère

Et tu fumes de gros cigares cubains en cachette

Dans les fourrés où je te laisse t’exprimer

Je suis ta mère mais ça n’excuse pas tout

Surtout quand tu folâtres comme un toutou

Devant les vitrines du faubourg saint Honoré

Tu es un monstre que j’aime montrer au beau monde

A ces fainéants feignant de n’être que paresseux

Finalement nous formons un beau couple, toi et moi.

28 03 2020

AK

Le Coronavirus, c’est pas de la tarte ! ( deux mauvaises plaisanteries)

Mars 2011

Ça commence par une plaisanterie lancée au cours d’un banquet. Le lendemain, il a oublié qu’il avait raconté ça. C’est un ami qui le lui rappelle: tu étais tellement bourré que tu ne t’en souviens plus. Tu t’es moqué d’un convive en le traitant d’icône sidaïque. Je ne te cache pas que personne n’a apprécié. Le type a quitté la table. Un arbre a traversé sa route. Il est aux urgences. Attends, c’est pas fini. Il est rhésus A-, comme toi. Et l’hôpital est en rupture de stock. Vas-y.

Il hésite, mais n’a pas le choix; monte dans sa voiture, roule lentement sur la route aux virages en épingles à cheveux. Traverse deux villages aux places désertes. Le temps est caniculaire, c’est le mois d’août. Les prairies ont la couleur du sable, des vaches assoupies au pied de grands chênes le regardent passer. La ville sent la sueur des avenues surchargées de véhicules, les platanes stoppent l’air frais des montagnes et le gave est aussi sec que la main courante d’une association de fainéants. Le parking de l’hôpital est vaste et rempli d’engins hors d’usage. Il se gare. Se présente. Suit la procédure. Attend. Une heure, au moins. Puis, le désinfectant, l’aiguille qui s’enfonce dans le bras. Serrez le poing, s’il vous plaît. Don du sang.

Coton hydrophile et petit bout de scotch. Il sort. L’intérieur de la voiture est une fournaise. Contact, clim, démarrage. Bonne conscience. Libéré d’un poids. Il roule, s’égaie, chantonne. A envie de faire l’amour. Repense à cette femme qu’il a rencontré le mois dernier, avec qui il a passé la nuit. Envie de rebelote. Mais il était tellement ivre qu’il ne se souvient plus de l’adresse. Il reprend la route cursive, traverse deux villages aux places désertes. Arrive chez lui, boit un verre, s’allonge. Sieste vespérale. Dehors, le vent se lève, les oiseaux pépient et les branches secouent une balançoire rustique.

Le téléphone sonne. Il saisit, à moitié endormi, le combiné près du canapé. C’est l’hôpital.

Monsieur

Nous sommes désolés

Mais

Nous devons vous prévenir.

Nous ne pouvons utiliser votre sang.

?…

Vous êtes séropositif.

 AK Pô

14 01 11

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Mars 2020

Ça commence par une plaisanterie lancée au cours d’un banquet. Le lendemain, il a oublié qu’il avait raconté ça. C’est un ami qui le lui rappelle: tu étais tellement bourré que tu ne t’en souviens plus. Tu t’es moqué d’un convive en lui parlant tout près, comme un amant, en le traitant d’icône coronavirale. Je ne te cache pas que personne n’a apprécié. Le type a quitté la table. Un arbre a traversé sa route. Il est aux urgences. Attends, c’est pas fini. Il est asthmatique, comme toi. Et l’hôpital est en rupture de stock, plus de ventoline, plus d’appareils respiratoires. Alors vas-y. Prête leur ta machine, que tu mets tous les soirs pour réguler ton souffle apnéique. Passe t’en quelques jours, pour lui.

Il hésite, mais n’a pas le choix; monte dans sa voiture, roule lentement sur la route aux virages en épingles à cheveux. Traverse deux villages aux places désertes. Le temps est maussade, c’est le mois de mars. Les prairies ont la couleur du verbe, des vaches assoupies au pied de grands chênes le regardent passer. La ville sent le printemps des avenues vidées de véhicules, les platanes stoppent l’air frais des montagnes et le gave est aussi moite que la main courante d’une association d’huissiers. Le parking de l’hôpital est vaste et rempli d’engins hors d’usage. Confinement général. Il se gare. Se présente. Suit la procédure. Attend. Une heure ou deux au moins. Puis, le désinfectant, la paperasse. Il entend dans la chambre voisine : tests de ré-initialisation de la machine, contrôle du souffle, du volume d’oxygène et de la puissance d’insufflation, rythme cardiaque du patient auquel on va destiner la machine. Icône coronavirale, il regrette ce geste de trop, qu’est-ce qu’on peut être stupide avec un ou deux coups dans le nez. Trop tard. Lui sur un siège, dans le couloir embouteillé, l’autre dans un lit, qui s’asphyxie, sent monter la fièvre et s’endort sous l’injection de produits dont il voudrait ignorer le nom.

Il sort, quitte l’hôpital. L’intérieur de la voiture sent le dernier souffle d’air printanier. Contact, clim, démarrage. Bonne conscience. Libéré d’un poids. Il roule, s’égaie, chantonne. A envie de faire l’amour. Repense à cette femme qu’il a rencontré le mois dernier, avec qui il a passé la nuit. Envie de rebelote. Mais il était tellement ivre qu’il ne se souvient plus ni de l’adresse ni du nom de la femme. Il reprend la route cursive, traverse deux villages aux places désertes. Arrive chez lui, boit un verre, s’allonge. Sieste vespérale. Dehors, le vent se lève, les oiseaux pépient et les branches secouent une balançoire rustique.

Le téléphone sonne. Il saisit, à moitié endormi, le combiné près du canapé. C’est l’hôpital.

Monsieur

Nous sommes désolés

Mais

Nous devons vous prévenir.

Votre ami est mort.

?…

Vous êtes contaminé. Appelez le 15 de toute urgence. On viendra vous chercher. Pas d’inquiétude, votre machine est prête à l’emploi, nous avons réintégré tous vos paramètres.

27 03 2020

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Mars 2029

Crise économique mondiale. Mais c’est une autre histoire…

Deux roues de poésie, ou les pédaliers célestes

Je ne parlerai pas ici de la poésie astro physicienne des trous noirs et des fontaines blanches, ni de la beauté d’une équation mathématique, quand celle-ci, en son résumé d’écriture, génère tant de possibilités magnifiques pour l’avenir des hommes. Et ce, pour diverses raisons aussi variées que véritables. Tout d’abord, je ne sais ni lire une équation ni voir avec des jumelles la profondeur éblouissante du ciel et de ses composantes illuminantes. Ensuite, parce que mon patron, qui lui me surveille avec ses jumelles et lit dans mes pensées (sauf en dehors des heures de travail), m’inviterait à ne plus écouter France Culture quand je me déplace d’un lieu à un autre, sous prétexte que je course une météorite quand je suis censé trouver des diamants dans les perles de rosée. Bref, je ne parlerai que de la poésie qui colle à la peau de ceux qui la ressentent, c’est-à-dire celle de monsieur Toutlemonde, et de madame Vouzémoi.

La poésie est à la fois une passion et un combat. Inutile de la chercher ailleurs qu’en soi, vous la trouveriez chez un autre, plus lyrique et sensuelle que vous ne pensiez la ressentir en vous. C’est une catharsis, Chez les curés, une épectase (je dis cela pour vous apprendre des mots nouveaux, avec lesquels on peut faire des rimes). Bien entendu, les lecteurs de LPKI manient mieux la langue des chiffres que celle des chats. Donc, je vais parler d’autre chose, ce qui n’est pas coutume, mais pour cela je me dois d’aller m’habiller en coureur cycliste, pour être plus crédible, pour mettre à mon propos un peu plus de muscles, de tripes, de boyaux et de souffle, bref coller à la roue de mon discours tout en évitant de tourner en rond, sauf les jambes (sinon, on n’avance pas).

Ainsi, comme tous les ignares, je trouvais plus de poésie, d’élégance et de distinction à la bicyclette de Régina ma douce oloronaise comparé au vélo de mon oncle Elvish, l’anglais palois portant béret, plus âpre, plus masculin, un brin machiste, solide.

Le samedi, quand j’ai deux ronds, je file chez Tonnet (la plus grande librairie paloise). C’est un peu comme chez Emmaüs, on trouve tout, sauf que c’est neuf et toujours sous la forme de bouquins. Vous cherchez un oiseau exotique, des poissons rouges multicolores, les îles de Jean Grenier? Vous croisez au détour d’un rayonnage un Enterrement de Sabres (B. Manciet édition bilingue), le truand don Pablo de Ségovie faisant la vie (Francisco de Quevedo), des pampas poétiques ( Jules Supervielle), des vers libres (Jean Genêt), et des libraires érudits qui sourient mieux que le chat du Cheshire de Lewis Carroll (à ne pas confondre avec les scaroles, qui sont des salades). Et vous tombez nez à nez sur un petit bouquin, qui manque de vous échapper beau (c’est le dernier exemplaire du libraire), je me souviens du tour de France dans les Pyrénées(*), un ouvrage collectif rassemblant un peloton de témoignages divers, de champions cyclistes locaux et nationaux, de passionnés du vélo dont le souvenir perdure, malgré les strates de macadam dont on tapisse régulièrement l’Aubisque, le Tourmalet, l’Aspin, pour mieux effacer des mémoires l’époque héroïque des courses cyclistes.

Alors, me direz-vous, quel rapport avec la poésie?

Tout d’abord, les lieux: la montagne, les cols, les routes qui ne sont que des chemins carrossables. Le temps, magnifique, caniculaire, orageux, diluvien. Les distances qui séparent les étapes (Bayonne-Luchon, 326 km) , le matériel, rudimentaire (pas de dérailleur, de ravitaillement, nécessité de réparer soi-même son matériel…), pas d’oreillettes, pas d’hélicos. Les hommes, enfin, magnifiques, magnanimes, héroïques (Victor Fontan se bricolant -il avait cassé sa fourche- chez le forgeron du village un vélo avec celui du facteur qui n’avait rien d’un engin de course en y recasant ses roues, son guidon et sa selle). La force, la ténacité, le respect de l’ adversaire, et le fair-play (que je n’ai revu qu’exceptionnellement, dans d’autres sports, de nos jours), la dignité et le courage, tous ces ingrédients qui firent que ces hommes créaient une liesse populaire à leur passage (sans parler d’Yvette Horner dans sa deux-chevaux, jouant de l’accordéon debout) et entrèrent, pour certains, dans la légende de la grande boucle.

Mais au-delà des performances inouïes, du travail constant et de l’esclavage des entraînements, naissait ce miraculeux partage entre les foules et ces bagnards de la route, et cette question: qu’est-ce qui pousse les hommes à se surpasser ainsi? L’argent, la gloire? Non, pas à cette époque. La reconnaissance de soi, des autres; le simple fait d’exister au-delà d’un quotidien banal, la transcendance d’une montée en danseuse, la folie serpentine d’une descente au bord de l’abîme, l’impression palpable de fréquenter les dieux, les aigles et, dans la souffrance nécessaire, de se sentir homme parmi les meilleurs d’entre eux, ceux qui ne trichent pas.

C’est en et par cela que la poésie est à la fois une passion et un combat: elle est capable de se répandre par sa volonté propre, d’inonder l’espace qu’elle franchit d’une autre vision des choses, de croire en l’homme qui réalise l’exploit autant qu’en celui qui le regarde. Elle est à la fois précisément personne et tout le monde en particulier.

Et je rejoins le point de départ: Je ne parlerai pas ici de la poésie astro physicienne des trous noirs et des fontaines blanches, ni de la beauté d’une équation mathématique, quand celle-ci, en son résumé d’écriture, génère tant de possibilités magnifiques pour l’avenir des hommes.

Nous appartenons tous à des espaces différents, qui se dissocient dans la forme et se joignent dans le fond. Alors, quand ce qui nous était étranger soudain laisse fleurir une sensibilité jusque là inconnue, que l’on sent grandir en soi une musique dont on ressent les finesses sans en connaître la partition, rien n’est perdu et tout arrive.

La prochaine fois, j’évoquerai la poésie des hommes d’affaires, le soir, au fond des boîtes (de cigares).

AK Pô

10 01 11

(*) édité par Association Mémoire Collective en Béarn bulletin n°21; Avec plein d’anecdotes et d’illustrations d’époque 15 euros

Sud Ouest 26 03 2020 : https://www.sudouest.fr/2020/03/26/vers-un-tour-de-france-sans-spectateurs-c-est-imaginable-assure-la-ministre-des-sports-7364394-4868.php

les mardis de la poésie : René Char (+ salut Manu!)

 

Qu’il vive !

Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains.

La vérité attend l’aurore à côté d’une bougie.
Le verre de fenêtre est négligé.
Qu’importe à l’attentif.

Dans mon pays, on ne questionne pas un homme ému.

Il n’y a pas d’ombre maligne sur la barque chavirée.

Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays.

On n’emprunte que ce qui peut se rendre augmenté.

Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres de mon pays.
Les branches sont libres de n’avoir pas de fruits.

On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur.
Dans mon pays, on remercie.

 

René Char

 

tiré du site : https://www.poemes.co/qu039il-vive.html

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Hommage à Manu Dibango, décédé ce jour à l’âge de 86 ans, victime du virus.

De la fausse réalité des rêves (fantaisie)

DE LA FAUSSE REALITE DES REVES (fantaisie)

Le sable est rempli de grains de sommeil

Piquants, blonds et gorgés de soleil

Que le marchand évente, ne laissant pour uniques traces

Que l’ombre du doute et le miroir qui lui font face.

Quand les rêves abandonnent les hommes, il ne leur reste qu’une issue: le génie. Qu’est-ce qu’un rêve, sinon un abandon de soi? une mouche est plus réelle qu’ un cocher ramenant sa princesse ivre morte dans son carrosse de luxe. Le rêve brille par son absence quand le pauvre frotte les cuivres de la duchesse, et pourtant de la lampe à huile ne surgit pas le génie attendu au rythme des massages lascifs du chiffon caressant, ni des lessives fraîchement exposées aux vents coulis de l’été, non. La mouche éperonne le sein droit de la comtesse comateuse et le cocher fouette son attelage tout en la regardant, ébahi, subjugué par tant de beauté délétère et céleste, avachie et hoquetante dans le chemin creux qui les ramène au château après une nuit orgiaque. Non. Le génie ne se dérobe pas, ne se cache point au fond des bouteilles vides qui roulent sous le siège, au risque de s’enivrer lui-même d’un tel charivari. Il regarde le rêve s’enfuir dans les yeux de l’archiduchesse et du cocher, dans les globes prismatiques de la mouche de strass collée sur le buste qui flageole, gonfle et retourne cahin-caha à sa petite existence de grande dame fatiguée par les excès, les jugements à l’emporte-pièce, la rivalité amoureuse, cette noble concurrence du néant élevée en plaisir, ces bagues devenues dagues.

Au petit matin, le génie cherche l’homme qui ramasse les rêves. Il le cherche partout, le trouve nulle part. L’homme est parti vider sa besace dans le bas d’un talus. Il trie les débris du rêve: les morceaux de sommeil, les éclats de soleil, les mots écrits, chantés, imaginés, les musiques du corps évanescent qui s’abandonne de bon cœur, les nanogrammes de bonheur dans le reflet des yeux que l’on regarde encore, même clos. L’homme scrute. Ses mains, habituées au toucher, contiennent dans leurs paumes des vies écartelées, des lignes et des cals dont les jours prolongent l’errance, vies qu’il s’ingénie à recoller de ces rêves brisés, morceaux infimes d’une absence infinie. Mais il n’y parvient pas. Parfaitement impossible, bêtement idéaliste. On ne reconstruit pas la vie antérieure, on cimente les rêves pour ne pas abandonner, abandonner le génie issu de nos propres gestes manqués, le génie qui croyait toucher l’âme en habitant le corps. Mais la marquise l’a rendue, son âme, ce matin-là, dans un bois qui jouxtait le château, quand le cocher percuta le plus beau matin du monde, celui des illusions perdues.

AK Pô

20 05 09