Samedi. Six heures du matin. Cinq janvier. La ville dort encore, presque muette. Seuls les feux clignotants craquettent aux carrefours. Sur les pare-brises des voitures immobiles le givre transpire. La rue est un champ de glace scintillante que les lampadaires illuminent. C’est l’heure où les hérissons, de retour de leur périple dans les jardins, se font écraser comme des limaces en traversant les rues banlieusardes, l’heure où les vieux paysans chargent leurs cageots pour descendre en ville vendre leurs choux, leurs haricots et leurs œufs. C’est l’heure où l’on attend le lever du jour avec le condamné, un verre d’absinthe et une cigarette en main. C’est l’heure où les aiguilles s’opposent et se battent en duel pour l’amour d’une femme, une dette, le moment où les étoiles s’éteignent à la lueur des rêves qui meurent. L’heure des corbeaux qui s’éveillent et du coq patriote.
L’heure des femmes parturientes. Du train de nuit qui entre en gare. Du brouillard épais au-dessus du gave.
C’est l’heure où, en RDC, les chiens se réveillent et s’apprêtent à partir aux champs, protecteurs hargneux et fragiles de groupes de paysannes que menace le viol réitéré des hommes (plus de 200 000 depuis 1996) en guerre permanente, l’heure où la Cote d’Ivoire se prépare à de nouvelles violences politiques, où la Corée du Nord menace la paix de la région, où les vaches des gigantesques usines laitières californiennes rêvent d’ingurgiter un brin d’herbe fraîche dans leur panse, les pis tendus comme des ballons de baudruche, l’heure où Haïti survit, survit, survit, l’heure où les anglaises dépriment, larguées et seules dans les campagnes reculées de l’Hexagone, l’heure où les douaniers saisissent à la pelle des tonnes de poudre et les cantonniers répandent le sel sur la neige verglacée.
L’heure de l’eau sortant des robinets. De la transmutation de l’or en plomb. Des contes inventés en banques réengraissées.
C’est l’heure des boulangers et des petits cafés, des huissiers et des descentes de police. L’heure des adultères et des coïts interrompus. L’heure hugolienne. L’heure du retour des vampires dans leurs châteaux des Carpates et de la diaspora des Moldaves (un million de personnes, soit un quart de la population). C’est l’heure où des femmes chiliennes empoignent masses et baramines pour exploiter les mines de cuivre. L’heure où les roénos ont fini de tourner, où les kiosques s’approvisionnent d’actualités, où les facteurs préparent leurs tournées, l’heure où les ados contemplent le mont Fuji depuis leur oreiller traité anti-acariens.
L’heure des premières traces dans la neige.
(Texte 04 12 2010, et toujours pareil… début 2019)
(source origine non vérifiée : https://www.voaafrique.com/z/4887)
Je me suis trompé. De A à Z. Je m’en aperçois maintenant.
Tout a commencé par une petite annonce parue dans le Fairbank Daily News, un quotidien de l’ Alaska (EU) profond. Un français, un certain AK Pô, recherchait un ours pour lui tenir compagnie cet hiver. Le vol Anchorage-Pau aller-retour, les frais de séjour et le miel à volonté m’ont incité à répondre à l’offre. D’autant que le cours du dollar me permettrait, dès mon retour, de monter ma petite saurisserie de harengs et de saumons, en saison. Le fait que je sois noir n’était pas un problème, d’autant que mon pull over était orné d’un grand V à son encolure. Mon employeur potentiel m’écrivit qu’en outre, une fois loin des rives du Yukon, je pourrais éventuellement me présenter comme basketteur à l’Elan Béarnais, au vu de ma grande taille.
Avais-je déjà quelques notions de ce sport, existait-il une équipe genre les Caribous de Juneau? Je mentis en répondant que oui, sachant que le sport pratiqué ici était plutôt le hockey, dont la célèbre équipe des Ours Polaires de Sitka était la plus populaire, malgré le petit nombre d’habitants de Sitka (environ 8000, avec les castors et les inuïts, yupiks, amérindiens et aléoutes). Je reçus très rapidement ma feuille de route, et c’est ainsi que le mardi 22 décembre 2018, à huit heures AM pétantes, je survolais le Mont Mac Kinley (6194 m), puis la Sibérie et Moscou, où j’achetais au passage une chapka en renard blanc; ensuite je m’endormis. Paris fut la dernière escale; je me perdis dans les couloirs de transit en recherchant « la porte des Pyrénées » et finis par trouver la porte d’embarquement, renseigné par un chef de gare que les grèves obligeaient à voyager par les airs (à mon avis, c’était un prétexte pour rencontrer des hôtesses).
J’atterris donc en début de soirée, le 23, à l’aéroport de Pau-Pyrénées, en compagnie de quelques anglo-saxonnes et d’un dirigeant de parti politique à grandes oreilles. Une brise glaciale cinglait les joues cramoisies des anglaises, et j’acceptai sans problème de partager le taxi pour nous rendre au centre ville quand celles-ci me firent signe de me joindre à elles. Elles me câlinèrent en chemin, ce qui fit faire au chauffeur quelques embardées, qu’il nous dit être liés au verglas, courant à cette époque-là de l’année. A french liar, me sussurèrent-elles à l’oreille. Quant à mon hôte, bien entendu, il ne s’était pas déplacé pour venir m’accueillir. Je me demandais quel genre de zigoto ce devait être. Avait-il de grandes oreilles? Ce petit pays me parut tenir dans un mouchoir de poche, tant par la rapidité avec laquelle nous parvînmes au centre ville que par la ressemblance (consanguine?) frappante des individus emmaillotés et chapeautés d’un béret noir que nous croisâmes.
Les anglaises déposèrent leurs bagages devant le Conti, un hôtel connu comme le loup blanc pour sa façade romantique; quant à moi, sur les indications du chauffeur de taxi, je pris la direction du domicile d’AK Pô, dont la proximité ne faisait aucun doute, selon les dires de l’homme. Les rues que je suivis étaient aussi désertes qu’un écran de télé, mais éclairées par mille ampoules festives bleutées et scintillantes. Les voitures stationnées se paraient de givre, et quelques unes s’en protégeaient par de petits papiers à deux épaisseurs scotchés aux essuie-glaces. Certaines en possédaient plusieurs, formant une couverture sommaire et pitoyable, et l’on imaginait avec une once de dégoût le zèle qu’avaient mis les auteurs de ces actes à ainsi décorer les pare-brises de papillotes si ternes, et rabat-joie. Sans doute s’agissait-il d’une tradition ancestrale, un genre papillons d’hiver pour soutenir les apprentis d’Auteuil (voire de Neuilly) ou les orphelins de la Police.
Sur la porte du n°45 de la rue en question (que le narrateur vous remettra contre un chèque de deux cents euros rédigés à son nom, sur demande expresse et lettre de motivation manuscrite, datée et signée de la main gauche uniquement),un heurtoir en forme de petite main en bronze pendait, lequel, quand on frappait l’huis, fredonnait l’air de « la petite main sur la porte de bois ne bouge pas, ne remue pas, même pas le petit bout du doigt », de J. Prévert mis en musique par W. Kosma. C’était épatant. Sauf que personne n’ouvrait. J’eus beau tambouriner, rien. Un camion de pompiers fila en silence dans la nuit, un chat feula, une mouette insomniaque rit, un éléphant rose me fit de l’œil, un troupeau de moutons des îles Shetland traversa au passage piétons, je vis ma vie défiler en une fraction de seconde (c’était bien assez) devant mes yeux, mais la porte du paradis resta close. Finalement, ce devait être la fameuse porte des Pyrénées, et je ferais mieux de chercher un aimable samaritain pour me loger cette nuit, car vu le niveau de mon dollar, je suis bon pour dormir sous une canadienne (tabarnak!). Quant à ce saligaud d’AK Pô, je lui ferai la peau, à ce vendu, parole d’ours!
Une semaine durant, j’errais ainsi, dans les rues et les faubourgs de Pau. Personne ne me remarquait, tous étant munis de vêtements recyclés bien chauds, polaires colorées et cache-nez en bison gersois, passe-montagnes et cache-cols aubisquins (en laine vierge), les yeux rivés sur les vitrines miroitantes, les feux tricolores changeants, les coups de frein des véhicules aux luminosités rouge carmin et les clignotants alternatifs orangés, bref chacun était plongé dans son merveilleux monde d’ineffable désir consumériste. Je dus me nourrir de kebabs, faire les poubelles comme mes congénères du pays du soleil de minuit, faire semblant d’être en peluche pour encaisser quelque menue monnaie, éviter quelques montagnards des hautes vallées descendus en ville, guidés par l’étoile du berger, sans parler de la difficulté à trouver une place libre dans un cybercafé surchauffé.
Cela dura jusqu’au soir du trente et un décembre. Car, on a beau se faire une raison, on a toujours tort quelque part, quand tout arrive. Et cela arriva: je vis AK Pô. Quelle ne fut pas ma surprise (lui ne m’avait pas vu)! Du haut de son un mètre cinquante, talonnettes non comprises, il portait un gibus ridicule et son visage s’ornait de deux rouflaquettes, qui s’ourlaient sur une impériale jusqu’au bas de son menton trop large (sans doute était-il beau parleur). Ses yeux tournoyaient dans leurs orbites comme deux planètes surveillées par des satellites géostationnaires, l’un russe l’autre étasunien, et son nez frétillait en se gorgeant de CO2, comme les saumons de mon Yukon natal. Il se tenait debout, immobile, face à un distributeur de lait installé sur la place Clémenceau, près de la banque I. (le narrateur se réserve le droit d’en donner le nom uniquement après remise des chèques demandés plus haut). Je me demandai comment faire payer à ce nain sa forfaiture, car, bien que ma nature ursine ne soit point prédestinée à une quelconque vengeance (les ours étant considérés comme les ancêtres de l’homme), une punition bien méritée me sembla juste.
L’empoisonner avec un pot de miel, ou de confiture, me parut une bonne méthode. Ne m’avait-il pas promis du miel à profusion, dans son contrat non tenu? Mais le miel était rare, cet an-ci. Les frelons asiatiques avaient réduit les ruches à des alvéoles creuses mais froufroutantes pour ceindre la taille -fine- de leurs petites copines liseuses de mangas édulcorés. Pour la confiture, il fallait aller au bout de la rue Joffre, chez Coucougnettes, et je n’en avais ni le temps, ni les moyens. Il ne me restait plus qu’à le fumer comme un saumon. Sitôt dit, sitôt fait. Plongé dans la saumure, va donc implorer saint Sylvestre l’hébergeur de fêtards, puisque tu m’as refusé ton hospitalité. Du sel, du séchage, et de la fumée de bois de hêtre te rosiront la chair, AK Pô, et, si tu ne passes pas l’année, au moins tous les noceurs se régaleront de t’avoir à leur table.
C’est alors que je m’aperçus de ma profonde erreur, que je m’étais planté: ce n’était pas lui! Comment me rendis-je compte de ma bourde?
Quand, vers minuit, pendant que sautaient les bouchons véhiculaires et klaxonnaient les bouteilles de champagne, une place se libéra dans le cybercafé de la rue Montpensier, où je me réfugiai en hâte.
Griffougnant sur un clavier dispo, je tapais son nom par mégarde sur google. Et bien, le chenapan vivait à Fairbanks, Alaska, dans une PO box! il avait même créé un blog, en forme d’igloo ou de yourte, et on pouvait le voir sur une photo de groupe, entouré d’inuïtes aux dents pointues et à la technologie aguichante, étendus tout nus sur des peaux d’ours blancs faisant semblant de dormir. Cela me rendit furax. D’un bond, je franchis la porte des Pyrénées, d’un autre je sautai le mont Mac Kinley, d’un troisième enfin je me présentai à lui, passant ma tête par la lucarne de son blog, et hurlai, comme savent le faire les vrais grizzlys:
« Hey, AK Pô! Tu pourrais au moins souhaiter la bonne année aux gentils lecteurs et lectrices qui te supportent toute l’année ! »
Ce qu’il fit sans barguigner, car 2019 serait une grande et belle année pour les lecteurs du Petit Karouge Illustré! Mais, petits curieux, pour savoir pourquoi cette année 2019 sera meilleure, commencez par remplir vos chèques -uniquement de la main gauche- à l’ordre du grizzly, qui lui, peut-être, ne passera pas l’hiver sur les bords du Yukon, chassé par quelques trappeurs.
AK
(25 12 2009, un peu mis à jour le 30 12 2018)
Meilleurs vœux à tous et toutes !
De la part de Chinette et Chinou !
(et des douze minous, non mais!)
Depuis que ma mère n’a plus le droit de lire Tintin, elle déprime. Cela fait maintenant vingt deux ans. J’atteins moi-même la limite d’âge, concernant ce magazine. Donc ce matin, j’appelle Rillette (elle se prénomme Henriette) avec le porte-voix (la maison est petite mais Rillette est sourde), et lui crie aux oreilles: » fini de ronchonner, je vais te connecter! » et je lui présente un énorme écran plat. C’est un ordinateur, plein de gigabits. Ma mère tressaute: où donc as-tu appris ces mots, mon garçon? Connecter, ordinateur, giga bite. Ah si ton père t’entendait, il te mettrait une bonne raclée!
Bien sûr, je dois lui expliquer que le monde a évolué depuis sa dernière sieste, que la République(*) est devenu un journal et les Basses Pyrénées ont les pieds dans l’Atlantique. Mais j’évite d’utiliser l’expression surfer sur internet, ou fumer un pétard ( ah té, ces jeunes, quelle idée de fumer des feux d’artifice!), ou instaurer un climat de confiance , résorber la dette (je t’avais dit de ne pas acheter ces meubles en mica!). Bref, je lui annonce gentiment, avec délicatesse, entre un pot de miel et une galette, que je viens de nous abonner au Canard à Plumes, afin de nous distraire devant la soupe aux choux.
Rillette me sourit: toi, mon Milou, tu te cherches une femme, une paloise! mais que vient faire le courant plumitif dans ton affaire? Mais non mamie, la revue à laquelle je nous abonne c’est comme le chasseur français que tu lisais jeunette, là où tu as rencontré papa qui était à la guerre. Sauf que moi, je lis ce magazine pour tout ce qui se dit sur la mode, les potins, les festivités, les déclarations des starlettes locales, les boursicotages industrieux, le commerce des chambres consulaires, les trains de vie en ligne qui déraillent, enfin tout ce qu’un professeur Tournesol doit savoir des mœurs, us et coutumes des belles indigènes qui paradent sur le boulevard.
Un quart d’heure suffit pour mettre l’ancêtre face à l’écran. Qu’est-ce que ça brille! Et ça, c’est quoi? C’est un clavier, tu tapes n’importe quoi dessus et plein d’images apparaissent : des lapins, des légumes, des crédits bonifiés, des têtes de lard et des cochons pas toujours dodus. Tiens, essaie!
Elle tape: ezrfqdsrsedf. Google Earth se déclenche, la planète tournique et grossit à vue d’œil. Prise de panique, Rillette hurle: arrête-moi ça!
Alors, pernicieusement, je lui hurle aux oreilles: pour éteindre, tu dois prendre la souris.
Ma mère a une peur bleue des souris.
Et moi je suis un mauvais fils. Mais comment faire autrement pour qu’elle ne squatte pas l’ordi du soir au matin, maintenant que j’ai éveillé chez elle une mise en veille permanente sur l’actualité, et qu’elle n’intervienne sur les forums facebouquins bourrés de gilets jaunes et de chinois verts avec ses ezrfqdsrsedf?
Car je dois l’avouer, un numéro cent du Canard se doit d’être Haddock. N’en déplaise aux Dupond Dupont. Et pour les vieux, ce sera une nouvelle et dernière fois Tintin.
AK Pô
09 10 09 (repris le 29 12 18)
(*) la République des Pyrénées, journal local.

Je te revois toujours, Charlotte,
Préparant Noël,
A Buchenwald,
Avec tes copines du camp,
Dont certaines ne reviendront pas.
La conception de la Beauté
De Hans Bellmer,
Je devrais m’y pencher
Comme le font
Les géraniums
Sur le vertige des balcons
Verrai-je Gênes un jour
Sans me dire
J’ai tant espéré
La lumière tendre
Des persiennes
Je n’y pense plus
C’est un pas
Des habits jetés
Aux pieds d’un lit
Un souvenir hors de pris
Un de ces palaces
Qu’avive la mémoire
C’est Pavèse, Paolo Conté et,
Un peu plus loin,
Pasolini dans le Po.
Tu me diras, Charlotte,,
Qu’un sourire efface tout,
Qu’un soupir exhale l’aventure
Il suffit de simplifier le grandiose
Pour trouver l’amour.
Il me reste peu de temps
Pour survivre à mes lubies.
Juste attendre
Que les enfants soient grands.
Plus grands que moi.
Ils le sont déjà. Ne ris pas.
Ils leur reste une chose,
Cette chose inouïe
Que seule la vie prodigue:
Apprendre un pas, une danse.
Je te revois toujours, Charlotte,
Préparant Noël,
A Buchenwald,
Avec tes copines du camp,
Dont certaines ne reviendront pas.
Si, quand je partirai, tu es là,
J’écraserai la mort
D’un seul pas.
A condition que tu m’accordes
Cette dernière danse.
AK
22 12 2010
C’est désuet, c’est ignoble. Tu me prends par la main, et une fois franchi le pont, tu te retournes vers les gens, tu les regardes, non, pas froidement, ce n’est pas le terme, tu les regardes simplement se tenir là, immobiles, de l’autre côté. Et moi, c’est tout mon corps qui s’abandonne à cette main qui me tient, me tire, m’entraîne. Où allons-nous, je l’ignore. Tu ne le sais pas non plus, tu me l’as dit un jour, dans un café, sous les néons qui blanchissaient nos peaux, dans le brouhaha des discussions qui n’en finissaient pas, d’un geste, d’un regard, d’une moue. C’est ainsi qu’a commencé le voyage, devant deux expressos que nous prenions le temps d’avaler en silence, car tout était foutu: les grandes espérances, les carrières grandioses, les vies de carabins.
Et tous ces trains qui partent à l’heure, anéantissent les chemins, asservissent le temps sans prendre de retard sur la géographie d’un lieu à un autre, que nous regardons passer sans dire stop, cela suffit, allons à pied, avançons sous la bourrasque, sous le soleil teigneux, dans le creux des rivières à sec, sur les étendues verdoyantes et les déserts de pierres plates. Rien ne presse, rien n’oblige l’arbre à pousser, le vent à souffler, la mort à parler de la vie et le vide sidéral du plein astral, rien n’empêche le sang de circuler dans nos veines, aucune loi, aucun droit, la logique du corps régit la liberté d’esprit, devenir poussière, poudre d’avenir. Prenons les chemins de traverse, suivons les canaux, laissons les humains serrer leurs poings et rugir en silence, allons!
C’étaient tes beaux discours, tes mauvais rêves, débordants comme un havresac de ressentiments, que tu jetais ensuite par-dessus ces ponts suspendus que constituaient mes lèvres muettes d’admiration, chargées de baisers passionnés, rouges de cette faim que seul le feu dévore en s’emparant du corps entier, et je te laissais faire, parcourir de tes savantes mains l’espace généreux de ma beauté béate, ignoble individu, stratège diabolique, j’étais la source intarissable de toutes tes colères, la victime sacrifiée sur l’autel de ton mal de vivre, et je portais la croix en me disant je l’aime, je lui ai donné ma main si fragile, si tendre, pour qu’il m’emporte avec lui loin de ces trains qui fuient vers l’horizon sans fin.
(2010?)
Bonnet Phrygien: Tout comme chaque jour annonce le suivant, qu’une réforme refond le plomb de l’abnégation et qu’un retour de la pluie par la plage reste sociologiquement possible, un petit pavé dans la mare profonde flotte, à peine libre, juste visible, toujours vivant.
Dans la foule il y avait Manuelle; pas le genre à prendre la poudre d’escampette au premier coup d’escopette. D’ailleurs, elle n’en avait plus l’âge. Certes, elle avait dévalé, du temps de sa jeunesse, bien des fois la place de la Libération, avant l’érection des fontaines, plus par jeu que par peur, poursuivie par des hordes de CRS, précédée souvent par des groupuscules de maoïstes et autres illuminés du grand Soir, on n’est pas sérieux quand on a dix sept ans et qu’on écrit l’histoire sur des vers de Rimbaud. Manuelle aujourd’hui est une petite vieille toute ridée dont les yeux pétillent en regardant aux alentours. Nous marchons côte à côte, sans nous connaître, tout comme la grande majorité des gens qui avancent ensemble.
Un grand troupeau d’inconnu(e)s qui progresse, solidaire et anonyme, sous les gonfalons et les banderoles que secoue une légère brise. Nous nous racontons des banalités, liées ou non aux raisons qui nous ont poussées là, sans insister puisque nous savons pertinement le pourquoi, et de temps en temps, je me tourne vers elle et contemple ce visage qui me raconte sa vie sans la dire. Ce ne sont pas des rides qui dessinent son visage, mais des sillons d’années patiemment labourées, aimablement sculptées dans la pierre mémoriale; ici, au coin de l’oeil la naissance de son fils quand elle avait vingt deux ans, là, aux commissures des lèvres le souvenir estompé de sa séparation d’avec l’homme de sa vie, et, du haut de son front au bas de son menton les vissicitudes de sa vie, passée et présente.
La jeunesse est une maladie bourgeoise, disait Sartre. Le travail est un traumatisme que l’on ne guérit pas, me dit-elle en souriant, mais dont l’on ne meurt pas non plus, sauf quand, pour soigner l’Economat de quelques princes, on délocalise l’Emploi. Alors, plus d’existences laborieuses, d’exigences morales, plus de cas désespérés d’offres supérieures aux demandes, juste l’absence de perspective, le puits sans fond où se noie l’esprit critique, le néant permanent. Et sa bouche s’étire, barrant d’un horizon courbe ses pommettes rougies. Je pense alors à ces promenades en front de mer, l’hiver, à l’infini bleuté de l’océan et à cette courbure harmonieuse qui sépare l’eau du ciel, dans le lointain. Non, rien ne prouve, vu d’ici, que la terre est ronde. C’est pure illusion d’optique. Et dans la densité de la foule je ressens ce mouvement maritime des confins. Pourquoi sommes-nous là? Les gens feraient mieux de se retrousser les manches plutôt que de faire grève entend-on un ministre dire, et toi, Manuelle, tu restreins de mois en mois ton budget de retraitée de l’industrie, ton fils de quarante ans a filé au Québec depuis vingt ans avec un CAP de charcutier-traiteur et t’envoie chaque trimestre l’argent du loyer, une carte postale et parfois, des photos de sa petite famille. Lui s’est retroussé les manches pour franchir l’océan. Là-bas, il s’en sort, l’Amérique le mérite. Nous aussi, Manuelle, nous sommes partis quand nous avions son âge, plus jeunes encore. Mais nous poursuivions Kérouac, Ginsberg, nous lotissions le ciel avec les diamants de Cendrars, nous habitions la maison verte de Mario Vargas Llosa, tiraillés dans nos arrières par le métier de vivre de C. Pavèse et les films de Pasolini. Nous étions loin des misères du XIXème et des émigrants européens poussés par la faim vers le nouveau monde. Pourquoi sommes-nous revenus, dis-moi, pourquoi sommes-nous là?
Quand nous avons rejoint la place de Verdun la queue du cortège s’ébranlait à peine. Un drap, accroché entre deux arbres, avec écrit dessus: « demain, on continue ». Manuelle m’a pris les mains, m’a regardé en face, ses yeux verts de mer dans les miens: » demain, on reviendra », et elle est partie, sans se retourner. Je l’ai suivie du regard quelques minutes, s’évaporant dans le défilé du temps, de l’encore temps.
AK Pô
01 02 09
entendu sur France Culture (ils ont une fameuse discothèque), une chanson de 1963:
Emission « Juke Box » à retrouver ici (marrante, complexe et qui s’écoute les yeux fermés) :
https://www.franceculture.fr/emissions/juke-box/histoires-decalees-de-la-conquete-spatiale

(photo SACEM)
Décembre, qui arrive toujours le dernier, est le mois le plus revêche de l’année. Il commence par vous vendre ses calendriers: avent, facteurs, pompiers, associations, clubs sportifs… avec leurs imageries débridées, effeuillées, viriles, dont l’achat constitue un devoir moral car solidaire pour ceux qui passeront le cap de l’an nouveau (les autres peuvent refuser), cap toujours difficile où les résolutions non tenues seront sanctionnées par le code civil et les instances dirigeantes, qui veillent au grain sans pour autant apporter d’eau au moulin, mais la police s’en charge.
Ce que tait Décembre, c’est que Novembre l’a ruiné, par le jeu pervers de relèvement de la taxe d’habitation, du prix du tabac, des tarifs ERDF GAZ SNCF, de la montée du chômage, du non-remboursement de médicaments, forfaits hospitaliers, de la non-augmentation de salaires (compensées par celles du tricotage, en rangs serrés), etc etc. Bref, c’est la dèche. Que faire? Eh bien, comme tous les citadins font à cette époque là de l’année: descendre dans la rue, dès que la nuit tombe. Lire, bien emmitouflés, le journal sous la voie lactée de la rue Kerviel, faire de l’astronomie place des Sept Planètes, faire faire aux enfants leurs devoirs dans les grands magasins chauffés tout en faisant quelques emplettes pour Noël, ou les laisser dans des chalets en bois s’initier aux travaux manuels le temps de signer quelques chèques ligneux en cachette, lécher les vitrines et dévorer des yeux les marchandises à l’intérieur, enfin, prendre la vie du bon côté, c’est-à-dire celui où tout est gratuit, où l’on économise son énergie pour la dépenser aux beaux jours, se réchauffer dans la foule qui baguenaude, s’asseoir sur un banc encore chaud du dernier fessier en ribaude, plonger ses mains dans les poches d’un riche badaud, trouver chouette de faire la tournée des grands-ducs dans la ville noctambule pendant qu’à la maison les compteurs ne tournent pas, l’eau ne coule pas et que l’huissier trouve porte de bois.
Mais Décembre, comme tout un chacun, rêve de libations, de foie gras et de truffes en chocolat. Et quand la vente de calendriers ne suffit pas, il faut envisager la survie par des méthodes plus élémentaires. Le vingt, il file au Secours Catholique, ou aux Restos du Coeur, et dégote sur un cintre un grand manteau fourré très classe qu’il endosse sans attendre. Les bénévoles admirent son port, c’est vrai qu’il est d’une élégance surprenante, on dirait un général russe à la retraite, et c’est ainsi vêtu que Décembre s’en sort. Il s’insinue dans moult cocktails, arbres de Noël, after-work, apéros dinatoires, bobosseries pseudo culturelles cent vingt pour cent bios et autres buffets charitables, ne tarissant pas d’éloges sur la générosité attendue des invités, la délicatesse des mets et ce sentiment si profondément altruiste d’aider les pauvres en s’empiffrant. Ainsi Décembre contribue à la conception d’un Jésus bien policé qu’il vénérera entre l’âne et le boeuf, psalmodiant sous les douze coups de minuit la litanie des bons sentiments, quand sur le parvis la sébile tintera en silence, remplie de vent. Ah, que cela est triste! Mais non, les pauvres font pareil, sauf qu’ils meurent à crédit quand les précédents vivent à rente. L’euphorie règne, fin du dernier mois de l’année, vœux présidentiels à la clé, on se marre, on se congratule, les rues clignotent, les gens sourient, les déshérités dansent, les nantis pavoisent, la politique exhibe ses satrapes, il fait beau il fait nuit, tous les calendriers ont été vendus, offerts en cadeaux aux ancêtres qui refusaient de les acheter, Décembre était du tonnerre, il a dansé ri embrassé bu tout dilapidé, ne reste que son manteau, qu’il mettra au clou le deux janvier, comme d’habitude.
(22/11/2009)
Christine Sèvres fut, entre autre, l’épouse de Jean Ferrat.
Les paroles de la chanson ci-dessous sont d’Henri Gougaud.
Article sponsorisé par les Essuie-glaces Minou, les essuie-glaces qui réchauffent les pare-brise en hiver :
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