le vieux plus fou que ce monde cinglé

Sans doute étais-je devenu fou pour croire que le Monde l’était, que mon esprit était suffisamment sain pour que je m’en rendisse compte. J’avais passé des centaines d’heures à vérifier mes calculs, prouvant tantôt que la Terre tournait dans le sens des aiguilles d’une montre, tantôt qu’il s’inversait durant mon sommeil, un peu comme les vaches de Gamov qui mâchent de gauche à droite dans l’hémisphère nord et de droite à gauche dans l’hémisphère sud.J’avais tenté de réconcilier les équations avec les algorithmes, ne mangeant à table que les spaghettis logarithmiques, fourchettant les courbes sinusoïdales avec les hyperboliques, rien n’y faisait : les trompes de Fallope ressemblaient à celles des éléphants d’Afrique, remarquables par leurs oreilles décollées, Malpigui se cachait derrière les colonnes de quarante voleurs Ali babesques, les mille et une nuits guerroyaient contre les mille et un jours, les rêves devenaient d’intolérables réalités, les saisons disparaissaient dans le bec mutique des oiseaux affamés, les gens eux-mêmes nageaient dans le plus triste des bonheurs depuis que celui-ci était soumis aux taxes du climat et moi, conscient d’être parmi les fous les plus sensés du Monde, parmi les plus raisonnables écervelés de la Planète, calculant tout et oubliant le reste, je persévérais à croire en mes pensées, mon histoire, mon porte-monnaie, remettant sur mon statut de retraité le métier dont on m’avait viré depuis déjà des lustres, trop vieux, trop cher, trop out comme on dit dans les open space décloisonnés (pléonasme évident), lieu de labeur où plus de quarante ans durant j’avais regardé ma montre et les aiguilles tourner toujours dans le même sens, celui de l’ennui, de la contrainte, de l’obligatoire soumission au temps, quarante ans à développer ma théorie que bientôt je saurai aboutie, maintenant que j’ai capturé le temps et réduit ma cervelle à de faramineux calculs révolutionnaires, entre le bourdonnement des mouches le jour et le bruissement des papillons nocturnes, dans cet établissement où l’on m’a placé, certes contre mon gré, mais où je puis en toute sérénité continuer mes recherches, jusqu’à la fin des temps.

AK

20 11 2018

https://www.ladepeche.fr/article/2018/11/20/2910101-tentent-voler-veau-resine-vetu-gilet-jaune.html?mediego_euid=150293#xtor=EPR-7-%5BNewsletter-du-soir%5D-20181120-%5Bclassique%5D

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