Jour d’asphalte (3)

« -Quel réveil ! » s’exclame-t-il en portant une cigarette à ses lèvres sans l’allumer. Ses yeux ronds m’indiquent indirectement que tout est réglé pour la mise en orbite. Les passagers achèvent de prendre place. J’observe une ultime fois les témoins lumineux garants de la bonne marche du Pullman. Chaussé dans le brouhaha de mes sandalettes spécial conduite, je passe une première vitesse, et va pour le double débrayage !

(et dire que je n’en suis qu’au début de la page 10, mamma mia !)

Huit heures trente. Le Pullman tressaute, la porte à soufflets se refermeJohn fume sa cigarette pour se détendre, installé en silence derrière le poste de pilotage. La circulation s’est sensiblement intensifiée depuis que nous avons quitté le dépôt, exigeant une vigilence accrue de mon équipage vaporeux. J’ai l’impression d’être une particule d’ADN véhiculant son code génétique, composé d’une trentaine de caractères propres, dans les artères factices de l’hérédité urbaine.Dérive fléchée parcourue sur l’échiquier démesuré, mathématiques des rues aux milliers de combinaisons ; taches brunes et claires parmi lesquelles les tours accrochent à leurs flancs des nuages, buildings insensibles à la démarche citadine et qui pourtant en restent les éléments essentiels par l’oppression qu’en subissent les pions coincés sur leur trottoir fatidique. Paramécies bouillonnantes qu’entretient la phagocytose de l’horloge bureaucratique. Menaces torves, gestes cavaliers, joutes métalliques des automobilistes énervés qui renâclent dans successifs faux bonds des croisements routiers. D’autant que les fous de l’aurore sur leurs motocyclettes rayonnantes se faufilent entre les voies guerrières des embouteillages monstrueux, caressant leur suprématie du bout de leurs doigts guidonnés. Chacun porte en soi sa royauté, fût-il pion, cavalier, bouffon, et l’assume à son niveau de frénésie urbaine. Mais nulle reine dans le rétroviseur ne vient soutenir ma digression. Tous les passagers sont assoupis, révélant dans leurs attitudes d’étranges destins, les uns recroquevillés sur eux-mêmes, les autres un bras barrant leur front, protection nue contre le sommeil innocent.

Nous délaissons la tactique de l’occupation du centre pour gagner les faubourgs, stratégie dite du plus court chemin à prendre pour aller à Roccalito sans encombre. Les passerelles bétonnées jouent à saute-mouton sur les carrefours secondaires, la vitesse emplit légèrement l’espace chagrin des façades ternies. Du linge pend des fenêtres et des traînées sales dégoulinent le long des murs. Les locataires lavent leur linge les jours de pluie. La grande lessive, c’est la dissolution du salaire entre les permanences de la traite des blanchisseurs d’impôts et les comptoirs des bistrots. Mais les bandes de macadam asséchées par la constante circulation offrent leur horizontalité grise sur la noirceur quotidienne de la vie banlieusarde.Le chemin à parcourir situe mon espace laborieux et je n’ai guère le cœur à m’en détourner. Fuite du temps dans les kilomètres insipides, ouvrant parfois les portes de l’imaginaire pour qui sait que la route est trop longue pour être réellement vécue. Car au bout point de poule aux œufs d’or, seulement un picorement continuel de minutes, de secondes, pour nourriture. Pour un gagne-pain, dépenses de gains d’instants uniques.

Me retournant, j’aperçois Beau Gosse endormi bouche ouverte,secoué par les vibrations du bus.Il semble extasié par je ne sais quelle apparition ; peut-être gagne-t-il sur la nuit prochaine le plaisir qui s’évapore de la précédente ? Le brouillard alentour s’inscrit comme une survivance de son sommeil dans mon esprit, et ses brusques ronflements me rappellent à la prudence. Adopter une conduite souple, de crainte qu’il ne brise le fragile plafond nuageux suspendu au-dessus de nos têtes, épée de Damoclès délétère. Nous doublons les derniers grands immeubles, curieusement coiffés de tuiles rouges invisibles pour l’heure ; je les connais, pour y avoir séjourné quelques nuits. Depuis, une question ne m’a jamais quittée : pourquoi mettre des tuiles en haut de vingt étages ? Pour séduire les aviateurs et autres aéronautes, sans doute. La question devient semblable à la réponse, l’une comme l’autre étant absurdes.

Le poste radio grésille. Un quart d’heure déjà que nous avons quitté la gare routière. La brume se dissipe lentement, profilant le long sillon noir sur lequel nous roulons à présent, parmi les cultures intensives de la morne plaine sujette au désespoir. En effet, nulle rondeur, nul tumulus terreux n’adoucissent les traits horizontaux qui délimitent ce territoire riche mais désolé. Quelques bosquets terrifiants dressent leurs misérables branches dans cet automne moribond. Des vaches diaboliquement cornues émergent de loin en loin du brouillard, tranquilles, grasses et lascives derrière leurs barbelés électriques. Ici la chair s’épanouit pour l’abattoir.

Dans le bus les voyageurs alanguis se sont formés en petits clans. Je les observe avec un certain mépris, car ils restent étrangers à ce spectacle de fumerolles froides que la terre exclut en se réchauffant, terre parturiente de fantômes évanescents. Je n’aime guère l’indifférence dont font preuve ces individus, embarqués avec moi dans la même galère directionnelle, au travers de ces paysages aux lueurs exquises du matin. Néanmoins ma responsabilité est engagée dans la sauvegarde de ces personnes, et non dans la nature qui nous environne. Et puis, j’accorde à leur indifférence la circonstance atténuante de l’épaisse buée sur les vitres, qui masque le paysage. La route est peu fréquentée et file en ligne droite. J’en profite pour faire un rapide tour d’horizon des passagers en laissant miroiter quelques secondes mes yeux dans le rétroviseur. Les gesticulations d’un groupuscule de gamins attire mon attention, mais les gosses sont vite calmés par les invectives d’une gente ancillaire et d’un vieux beau déguisé en aviateur. D’autres sont amalgamés dans leur microcosme, offrant à l’œil des impressions disparates. Tous ces adultes etet leur marmaille appartiennent à mon parcours, et je puis à loisir faire basculer ce voyage de la tranquillité à la torpeur. Heureusement John est là pour puiser aux sources de la fatigue et de la solitude une amicale reprise en main du navire. Fluctuat nec mergitur pourrait figurer sous le nom de la compagnie de transport qui nous emploie. J’en parlerai peut-être à John quand il se réveillera. A la faillite d’une illusion il préférera celle d’une entreprise qui a métissé son salaire avec la couleur de sa peau. Cette idée me rappelle que j’ai embarqué un nègre,que je cherche dans le rétroviseur. Je conserve rarement l’image d’un individu en mémoire, mais celui-ci m’a frappé, après coup, car il était le seul nègre à monter à bord. Seul, il l’est encore, au huitième rang, engoncé dans son siège. Il regarde fixement défiler le panorama, essuyant machinalement la buée qui se replaque, compacte, sur la baie vitrée. Ses doigts potelés assimilent à son geste circulaire la rondeur grassouillette de son corps.

La radio en sourdine distribue les informations de neuf heures. Dans mes oreilles se succèdent de lourds bombardiers vengeurs, des coups de revolver brisant les rires d’un ambassadeur, des froissements de billets de banque escroqués par quelque col blanc méthodique. Bourdonnements des faits divers qui imprègnent ma réalité sans me concerner. Résurgence d’actes répétitifs qui finissent, par un atavisme sournois, par entrer dans la quotidienneté des plus honnêtes personnes comme un vice de forme sur leur propre existence. L’art de la compromission médiane et médiatique.

AK

5 commentaires sur “Jour d’asphalte (3)

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