« Je les mangerais bien tout cru » (comme dirait Zem à Mourre au fond de la campagne)

C’est l’heure où dans la chaumière l’ogre Zem allume le feu, où l’ogresse Mourre dans son chaudron verse l’eau pour la soupe. La nuit s’installe à peine que déjà les brandons de petit bois s’enflamment et que plongent les légumes nus dans l’eau tiède.

La lune monte lentement dans le ciel et lorsque l’eau de la marmite bout l’ogre sent son estomac gargouiller.

« Mangerons-nous un enfant ce soir ? » demande-t-il à sa femme.

« Non, mon chéri, il y avait grève à l’Éducation Nationale et du coup pas un seul gamin qui ait fait l’école buissonnière . C’est misère pour nous. Mais j’ai dans le congélateur un vieux con qui suffira pour ce soir, sauf qu’il se prenait vivant pour un dur à cuire et peut-être devrons-nous dîner plus tard que prévu, ce soir, mon gros loup ! »

« Pas grave, ma Mourre, nous siroterons quelques verres en attendant la fin de la cuisson tout en nous remémorant de bons souvenirs de jeunesse, quand nous croquions la vie à pleines dents blanches. »

« C’est vrai que nous avons vécu des jours et des nuits merveilleux. Je me souviens des brochettes de mésanges bleues, de rouge-gorges et de merles que nous dégustions à l’apéritif avant de terroriser ces petits monstres de gamins qui attrapaient les chardonnerets avec de la glu. Quel âge avaient-ils, ces petits morpions, dix ans maximum, mais la chair ferme et les muscles fondants sous la dent. »

« Oui, je m’en souviens très bien. C’étaient les plus jeunes enfants du cantonnier, un putain de nègre qui en avait sept, que la mère éduquait avec beaucoup de courage et d’amour, des gosses très polis sauf ces deux oiseaux-là. Leur père est mort jeune, il venait de passer la cinquantaine, et le bruit a couru dans le village que sa mort était due au vieux con qui trône dans le congélateur, mort que l’on a imputée à une erreur de diagnostic quant à une ancienne maladie coloniale. On ricana longtemps dans le village en suspectant que celui qui avait des ampoules aux mains avait succombé au médecin qui se prenait pour une lumière, quand il lui aurait suffi de n’être qu’un puits de science bienfaisant pour la population, chrétienne. Les autres, dans le trou ! » 

« Enfin, nous au moins savons ce qu’il est devenu ! Ce n’est pas comme le directeur de l’école, sans doute un juif sépharade. Je te le dis, mon Zem, il me faisait à la fois peur et plaisir : le voir maigrir grève après grève, pourchassé par les enseignants gauchistes et le ministre des affaires étagères où s’empilent les directives, de jour comme de nuit, sans parler des personnels inter classes sociales, des postes à mi temps et du temps partiel à répétition quotidien. »

« Tu exagères, ma Princesse. Avoir un cheptel de quatre cents têtes dans une cour de collège est une forme de richesse à nulle autre pareille ! Imagine les réserves de nourriture et les économies que nous ferions, sans parler des bénéfices quant à la revente de leurs smartphones. »

Une nouvelle idée frappa alors l’ogre. «  Et si nous mettions dans d’autres lieux les gosses handicapés, qui nuisent à la bonne image de nos petits génies pleins de vitalité, de force et d’esthétique comme les filma en son temps Hélène Riefenstahl ? Tu vois un peu comme dans l’hymne « cara al sol » des franquistes, tous égaux sous leur tablier mais sans ces hordes d’enfants mal formés, débiles, aux problèmes moteurs, aux fauteuils roulants, bref à toutes ces misères du monde incapables de défiler à notre avènement qui, quand nous serons élus, finiront dans la remise réfrigérée de notre Histoire. Nous les dévorerons jusqu’au dernier ! »

« C’est une excellente idée mon beau Zem, mais pour l’heure évitons la polémique. Tu sais très bien que 400 000 et quelques de ces gosses ne rentreraient pas dans notre réserve idéologique sans susciter un lever de fourchettes sondagières à notre encontre. Contentons-nous de soutenir quelques cons, jeunes et vieux, violents comme au Trocadéro, qui conspuent et agressent les journalistes de l’AFP, profitent de leur masse pour régner et enfreindre la liberté dont ils se revendiquent. Ils sont nos meilleurs apprentis cuisiniers »

« Laissons cela, mon ogresse. As-tu mis un bouquet garni et du sel pour la cuisson des légumes tout nus ? Mon ventre gargouille comme si j’avais avalé un architecte tel que Ricardo Bofill ! Dis, quand passons-nous à table ? »

« Un peu de patience, le vieux con n’est pas encore tout à fait cuit ! »

16 01 2022

AK

2 commentaires sur “« Je les mangerais bien tout cru » (comme dirait Zem à Mourre au fond de la campagne)

    • L’appétit vient en croquant !
      Au départ, c’était une simple petite histoire, mais entre la grève récente de jeudi dernier et les énormités du maigre penseur blanc de dents d’avant-hier j’ai adapté…

      Aimé par 1 personne

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