« Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain » disait ma mère qui connaissait la ritournelle. « Ne jetons pas la pierre au maçon, lui rétorquait mon père, il en fait des maisons ». Ernesto n’en savait pas plus long que « ne jetons pas… », mais un léger fumet de soupe d’orties suffisait à lui rappeler sa grand-mère, quand il faisait l’effort d’y penser au retour du collège.
Bien sûr, quand le petit Ernesto G. se leva en plein cours de mathématiques et hurla: »c’est pas moi le coupable! », la classe de sixième trois se transforma instantanément en cour d’assise. Un silence glacial prit possession du lieu, et le bruissement des palmes académiques du professeur cessa stupidement avant de s’écraser sur le tableau noir, sous la forme du théorème de Fermat (dont Fermat dit lui-même « j’ai trouvé une merveilleuse démonstration de cette proposition, mais la marge est trop étroite pour la contenir » -in Wikipédia-).
Toutes les mirettes inquisitrices tournées vers lui, Ernesto, planté comme un if au centre du cimetière canin d’Asnières, ne perdit pas l’équilibre mais sentit bien qu’il ne valait pas mieux qu’une crotte, fut-elle de nez ou de chien, aux yeux de ses camarades (terme générique). En exprimant son innocence, il plaidait forcément coupable, vu que personne ne lui avait demandé de quoi il n’était pas coupable. Alors, le professeur lâcha son morceau de craie, courut se laver les mains au lavabo (à cause de la grippe), et revint, vêtu de pied en cap d’un habit de juge légèrement élimé, et déclara, regardant droit dans les yeux l’enfant: » si, tu es coupable! » A ces mots, Ernesto s’écroula sur son siège et se mit à pleurer à chaudes larmes (expression utilisée généralement en pareil cas, d’où le célèbre proverbe mongol: « fais pleurer le petit, c’est l’heure du thé »).
Le juge-professeur émit les évidences suivantes: qui avait fourvoyé ses petits camarades en leur proposant des prêts fallacieux, onéreux et non oniriques (tel qu’il était écrit dans les contrats retrouvés dans le casier d’apparence virginal d’E.) remboursables par petites mensualités à durée si indéterminée que même les immortels n’y survivraient pas, qui avait exhibé au vu et au su de tous des ventres adipeux, obésifiants, pansus, œdémateux, grassouillets, boursouflés (arrêtons-là!) avec promesse d’arrondir les formes par des formules dilatoires (et non dilatatoires comme il était écrit dans les mêmes contrats) que sont la consommation de cachets amaigrissants, de cures thermales à domicile, de boissons biologiques telles que le thé mongol -très en vogue sous les yourtes des sans-abris-, qui donc sinon toi, Ernesto?
Ernesto, malgré son jeune âge, dut se rendre à l’évidence: il devait se défendre contre de telles accusations, qui touchaient en réalité l’ensemble des gosses, grands et petits, obligés pour survivre d’engager de grands combats, de perdre des batailles pour en gagner d’autres, moins meurtrières et plus constructives. L’argent étant le nerf de la guerre, seule la guerre des nerfs permet de gagner de l’argent, monsieur le professeur. Et sous l’apparence d’un asservissement à la publicité peut naître un accomplissement vers la qualité, recherche fondamentale en manque, pour l’instant, de généreux donateurs.
Ernesto crut que ses paroles allaient attirer de nouvelles foudres de la part de la justice professorale. A nouveau, grand silence. Un ange passe avec peints, sur l’aile gauche un grand A, sur l’aile droite un grand B, brossés à la main mais visibles. L’arobase de l’ange par contre n’est pas distinguable à l’œil nu. On ignore donc pourquoi, en cet instant, seuls les élèves portant lunettes se mettent à rire. « Ernesto, dit le professeur, vous n’y comprenez rien. Mais vu que vous semblez être de bonne foi, le jury vous accorde le droit d’aller continuer vos pitreries dans la cour de récréation. »
La cloche sonne. Tous les gosses s’ébrouent, et vous, et nous.
par AK Pô
04 10 09
Acculé à la faillite, retranché au fond de mon tiroir-caisse, j’attends l’huissier. Les clefs du meuble sont dans ma poche, ce qui ne lui facilitera pas la tâche, tant mieux. Avant l’huissier, mon banquier, un voisin, est passé en famille dévaliser ma petite épicerie. Vos denrées sont périmées, votre carte de crédit est morte, les talons de vos chèques sont plus râpés que les brosses d’un cordonnier et les cordons de votre bourse se sont rompus sous le poids de vos dettes. Vous êtes fini, monsieur Lolly, tenez, donnez-moi un saucisson, bien sec, et préparez-vous à souffrir. Souffrir! comme si je ne souffrais pas depuis des années! Ces banquiers ont des mots de banquiers et des noms d’oiseaux rares. Il me reste quelques saucisses de Strasbourg encore emballées, vos enfants les adorent! J’ai aussi, pour votre épouse, quelques Ferrero enveloppés dans du papier doré, monsieur le Directeur.
Voilà où mène le petit commerce, quand on badine avec de grosses légumes qui vous créditent d’un bonjour monsieur Lolly les affaires vont bien? N’oubliez pas l’échéance d’avril, nous vous l’avons remontée d’un point, vous savez ce que c’est nos frais augmentent, nos charges sont énormes devant le nombre croissant de clients surendettés et de traders douteux qui vendent leurs portefeuilles boursiers pour régler les agios de la caisse de la centrale d’achat elle-même créditrice d’un opéra de quatre sous qui n’a pas fait recette malgré tout le talent du ténor, de la soprane et du librettiste (un ouzbèque qui manipule la clef de sol comme un derviche stambouliote), sans parler de l’orchestre dont la partition s’est taillée en morceaux choisis de quelques notes sur le développement durable dans l’industrie agro-alimentaire). Ah, qui dira la banqueroute morale des banquiers qui attendent la fée Vivienne rue du palais Brognard en parfaits pharisiens.
Mais cette histoire mérite d’être contée par son début. On sait tous, pour y être passés, que les bébés naissent avec une seule ambition: devenir grands, beaux, athlétiques, et poser pour les magazines de mode que les gens admireront avec un soupir d’aise et un soupçon d’envie. Ensuite, le temps aidant, petit à petit certains s’arrêtent dans leur croissance, faisant une pause définitive dans un système métrique (ou non) qui les différencie les uns des autres au millimètre près. Ainsi voit-on surgir de grands hommes au milieu de nains. Parfois ces hommes, devenant adultes, se développent ensuite dans des directions contradictoires; ainsi émergent les dodus, les malingres, les élancés, les courts sur pattes, les grosses têtes et les princes charmants, les ras du gazon et les géants de Sibérie, voire les sumos d’Hokkaïdo ou les pygmées de Sumatra, la liste est longue mais non sans fin.
Je fais partie des arrêtés à un mètre soixante de haut et quatre vingt dix de large (tour de taille). Recalé pour les magazines. Avec mes semblables les 1,60m, (nous nous appelons frère, brother, man, ogouriez ou ducon, selon notre situation géographique) nous avons cherché du travail, d’abord ensemble, pour faire masse, puis seuls, pour sortir du lot et se mieux faire valoir. Certains ont acquis un grand succès auprès des foules, et de prestigieux magazines en font encore périodiquement leur Une, aussi bien en Italie qu’en France, je dis cela pour ceux qui n’aiment pas trop franchir les frontières ou ne peuvent, malgré l’invention des talonnettes, voir l’horizon se dessiner au bout du monde quand l’ombre du grand soir le leur masque. Si la plupart d’entre nous (je ne peux parler pour les autres, les 2.20, ou les 1.93 par exemple) ont finalement atterri dans diverses officines plus ou moins bien rémunérées, d’autres n’ont su se satisfaire de leur situation et ont préféré l’option je suis petit mais je les mettrai tous à mes pieds, qui est une façon différente d’envisager le monde, à la condition cependant que ce monde soit parfaitement adapté à la conception que s’en fait l’individu en question, et, en l’occurrence, la seule méthode plausible pour y arriver reste l’écrasement.
Prenons deux exemples, l’ascenseur (social) et l’échelle (des valeurs). Vous pénétrez dans un bâtiment, disons le Conseil Général, par l’entrée principale (obligatoire pour les visiteurs), faites coucou aux réceptionnistes -généralement un homme et une femme qui s’aiment tendrement sans oser se le dire mais on le lit sur leurs lèvres quand elles vous renseignent sur le chemin à suivre-, et filez jusqu’aux ascenseurs (2). Et là, distrait par le bruit de la machine à café, au lieu de monter au troisième, vous descendez au parking souterrain, endroit sombre où sont stationnés les véhicules des agents qu’on a mis au placard dans les étages supérieurs. Cet endroit est le township du CG. Ne vous y risquez pas après seize heures trente. Pour l’échelle, c’est plus simple, car plus courant: soit vous diminuez l’espace entre les barreaux de manière à ralentir la progression, soit vous la mettez à l’envers. C’est le principe du puits et de la cheminée (disait mon père quand il nous chantait Ramona). Au final, quel que soit l’exemple choisi, vous vous écrasez le nez et on vous foule du pied en dévalorisant votre sociabilité: vous êtes un malfrat, bon pour suivre la coupe du monde au son des vuvuzelas.
Donc, j’ai pris ma décision: je file dans la forêt m’installer dans un champignon et me goinfrer de salsepareille. Comme ce type de la place de la Monnaie que j’ai surpris en train de bidouiller depuis sa fenêtre les fils des caméras qui surveillent le carrefour pour les connecter directement à son écran de télé. C’est vrai qu’il se passe plus de choses dans la rue que sur les chaînes audiovisuelles, où l’on voit de gros couillons jouer en direct et gagner des sommes conséquentes sous les clameurs de gros couillons qui applaudissent et vocifèrent quand les lumières rouges clignotent, que le meneur de jeu sort une blague à deux balles, deux balles pour le cas où une ne suffirait pas au suicide collectif.
En ces temps de coupe du monde de foot, se vérifie le vieux dicton entendu hier (dans ma cervelle): un grand Charles ne fait pas deux goals, mais une grande gueule finit toujours dans les filets.
AK Pô
16 06 10
(Pour mémoire 2010 : coupe du monde de foot)
J’ai marché trois jours avant d’enfin apercevoir la cabane en rondins qu’un vieux trappeur m’avait indiquée contre un gorgeon de mauvais Bourbon. La masure était censée se trouver à huit heures de marche, en se dirigeant plein ouest. Mais je me suis perdu à maintes reprises dans les bois, sans parler des détours obligés de la rivière où je ne trouvais aucun guet. Ni de quelques ours et autres pumas, rennes, loups et carnassiers divers dont on n’entend jamais parler dans les métropoles.
Je suis arrivé à la tombée du jour. Les premiers flocons commençaient à voltiger dans l’air frisquet mais pas encore glacial. L’habitacle était sommaire, mais suffisamment ample pour y loger mon cheval Floch et mon chien Fred. Car, dans ces contrées, l’homme sait que quand le blizzard se déclenche, personne, ni homme ni animal ne survivra dehors, à moins qu’il ne soit sauvage et rompu à un tel climat. Ce n’était pas notre cas, si j’inclus mes compagnons de route, Floch et Fred. La pièce, unique mais assez grande était simplement meublée : une table aux planches sciées de long, dont les arêtes s’étaient lissées et arrondies avec les multiples coudes et avant-bras des aventuriers qui s’y étaient assis, deux bancs de bois brut tenant encore par magie, les clous à moitié déchaussés de leurs orifices originels, un vieux poêle à bois et quelques casseroles, cinq gamelles sales (l’Eté avait été sec et le ruisseau tari), des gobelets, des allumettes et un long cordon d’amadou avec deux briquets, quelques fourchettes en fer blanc dont les dents partaient dans tous les sens. Mais ça me convenait.
A l’extérieur, une gouttière rustique avait permis le remplissage d’une grande bassine d’eau suffisante pour attendre la neige, dont la chute s’intensifiait. Contre le mur ouest un stère de bois abrité sous une bâche usée mais encore efficace. Deux gros ballots d’herbe pour nourrir le cheval, et des outils indispensables pour passer l’hiver : une hache, une pelle à neige, une scie, des bougies pour farter la lame rouillée de la scie et s’éclairer. La lampe à pétrole, quant à elle, était vide. Je devrais vivre au rythme des jours, courts, et des nuits, longues. Il n’y avait pas une minute à perdre ; le soleil passait derrière sapins et bouleaux et la nuit remplissait le paysage d’ombres. Je défis rapidement mon barda, dessellai le cheval et attachai la bride autour d’une poutre maîtresse. Fred me suivit pour aller chercher un gros monceau de branches pour allumer le feu, que je débitai près du fourneau avec ma machette. Tout cela se fit très vite. Dix minutes plus tard, alors que j’allais puiser de l’eau dans la bassine extérieure, quinze centimètres de neige jonchaient déjà le sol. Mais tout était calé. Il ne restait qu’à cuisiner ce que j’avais en provisions : des féculents, de la graisse, deux lapins abattus et dépecés en suivant durant l’après-midi, du sucre, du café, pas mal de sel et des pâtes. Quelques boîtes de conserve, pour survivre en dernier lieu, fêter la fin accompagné de deux flacons de Bourbon, pour soigner la solitude ou panser les blessures.
Le fourneau fonctionnait magnifiquement et réchauffait le repas et la pièce entière. Mes compagnons ne regimbaient pas. Floch avait son picotin et Fred quelques reliquats de lapin et un reste de haricots. Le grabat où je m’allongeai ensuite n’avait rien d’attrayant, mais le sommeil dans lequel je plongeai portait en lui tous mes rêves d’enfant, pendant qu’en silence la neige blanchissait la nuit profonde.
Soudain mon portable s’est mis à vibrer. Ma compagne m’a poussé du coude : « debout, fainéant ! ».
Adieu ! Adieu toundra, bush, forêts, salut Floch et Fred, et toi, femme polaire que quelques minutes de sommeil avaient évacuée de ma conscience. Adieu Thoreau, adieu London, merde, j’étais si bien parti et une putain de technologie plus agressive qu’un ours affamé me sort du rêve le plus lointain. Au pied du lit, bien réels, les deux flacons de Bourbon. Qu’est-ce que j’ai foutu de ma vie ? Ma gueule est-elle l’écorce de ce bois dont on brise les rêves ? Gina me secoue pour la deuxième fois : « debout ! Tu vas rater le train et tu manqueras le RER, le bus 13 et tu sais bien que ton patron n’en peut plus, t’sais t’sais t’sais ? » Puis elle se retourne dans le lit, tirant à elle la couverture encore chaude telle une squaw accrochée à sa peau de bison plus qu’à son indien brûlé par l’eau de feu. Et dire que la nuit dernière j’ai rêvé d’Afrique, de savanes et de danses, de jungle sur les hauts plateaux d’Ethiopie, vêtu de nudité comme un indigène, maquillé comme une tribu des monts de la Lune, et qu’au final j’ai été réveillé par la mouche tsé tsé tsé il faut te lever etc… Je foulais la terre rouge de mes pieds nus, autour de moi les femmes, seins à l’air, portant pour certaines dans leur dos de jeunes enfants emmaillotés de misère, psalmodiaient sous le regard sourcilleux des hommes et le rythme implacable des tam-tams, et me voici dans la salle de bain à me brosser les dents, sous la douche à me débarrasser de ces espaces oniriques et fuir ensuite, sans perte de temps, vers la vraie vie, cara al sol y cuerpo en la arena, chien andalou ou cheval de batailles perdues, aller bosser et finir vieux chameau assoiffé de fantasmes voyageurs.
Je marcherai quarante ans avant d’enfin apercevoir la cabane en rondins, la table de planches sciées de long, les deux bancs rustiques où poser mes fesses, le vieux poêle à bois, les casseroles, le grabat. Je ne rêverai plus : j’aurai gagné ma vie. Personne ne me retrouvera ici, mais j’aurai écrasé la mouche tsé tsé tsé et braqué la banque où je travaillais . Non, on ne retrouvera que les os de Floch dont je me serai nourri, alors que Fred aura rejoint Buck, suivant à son tour l’appel de la forêt.
Durant des jours et des nuits, la neige tombera, effaçant mes traces. Puis quelques saisons plus tard, je reviendrai en ville. Mais ce ne sera plus la ville que j’aurai quittée. Elle ressemblera sans doute à une femme très corpulente qui n’a pas vieilli mais qui, tout comme moi, sentira mauvais.
AK
21 01 19
La nuit blanche engrossait une femme noire
Sous l’œil rond d’une lune rousse
Dans la guerre sans fin les enfants mort-nés
Suçaient le sang violet des mères
Pendant que nous baisions sur de doux matelas
Le monde tournait le dos aux visions des ados
La nuit noire engrossait une femme blanche
Sous l’œil carré d’un Enfer très parfait
Dans la guerre du Futur les armes du Passé
Suçaient le vent violent des bals et des banlieues
Il n’était nulle part d’autres lieux
Où se réfugier nulle musique que le bruit
Assourdissant des bombes qui dansaient
Ne restait qu’un grand tapis étendu sur la nuit
Que les joies et les pleurs fleurissaient de leurs morts.
AK
09 02 2019
CAMP DE GURS (Pyrénées Atlantiques) où furent parqués plus de 12000 individus, espagnols, juifs, communistes, gitans, etc etc durant la seconde guerre mondiale.
Bon, c’est pas tout ça!
Les béarnais, c’est bien connu, hormis accéder au trône de France, manquent d’ambition. Heureusement, leur magnanimité échotière transforme la montagne en papiers fripons et, pour qui peut capter les signaux électromagnétiques des conversations en haut lieu, un avenir radieux se dessine, à l’horizontale.
Quand on a la chance de vivre dans un appartement orienté Nord-Sud, avec vue sur l’Ossau d’un côté et vue sur la tour Eiffel de l’autre, on ne peut qu’avoir de grandioses ambitions, même si l’on manque de diplômes et de jugeote; mais cela se délègue. Ajoutez un individu à la physionomie malingre, de petite taille, possédant un certain penchant pour la mégalomanie et vous aurez en mains les éléments essentiels à la réalisation de ce projet qui me tient tant à cœur.
Apte à capter les échanges radio-électriques entre la tour Eiffel, le pic du Midi de Bigorre, et toutes les interconnexions entre la place Beauvau, l’avenue Matignon, le pavillon de l’ange Gabriel et l’oreillette du ministre des Affaires Etrangères, il m’est apparu essentiel de trouver le moyen de pouvoir franchir les Pyrénées de façon simple et radicale. L’opposition grandissante liée au percement de tunnels sous les Pyrénées des montagnards, des culs terreux et des oubliés du piémont, grossie par des milliers de vaches affamées, de moutons en quête de pâturages au soleil et de patous pris par erreur pour des saint Bernard (ceux-ci ayant la triste réputation de vider les fiasques de rhum censées sauver l’alpiniste en déroute), vient de faire jaillir l’idée souveraine pour régler le problème: taillons la montagne, ouvrons des brèches, fendons la pachamama, mais pas n’importe comment.
Une percée dans le genre canal de Corinthe, sans les raisins qui sèchent sur les toits en terrasse des maisons (mais l’on peut également s’inspirer des rizières en espalier d’ Asie, des vignobles de Porto, sans en faire des copies conformes). Selon le Geraldo de Zaragoza (dont l’antenne est située sur le dôme de la cathédrale du Pilar), les autorités aragonaises auraient déjà attaqué les travaux d’étude de faisabilité. Les voici, résumés:
Prenant pour bases les vallées existantes inter-frontalières (Aspe et Ossau), il sera taillé un sillon de cent mètres de large permettant le passage d’une ligne ferroviaire, d’une autoroute, d’un canal pour le transport fluvial, d’une piste cyclable et d’un cheminement piétonnier accessible aux handicapés, avec une pente maximale de trois pour cent (base de calcul ré-actualisable selon l’indice du coût de la vie), le tout bordé de deux rangées d’arbres, l’une constituée de palmiers français l’autre d’oliviers espagnols. Vu la densité du matériau à traiter, les parois pourront être taillées à la verticale, les zones de potentiels évasements seront délimitées en terrasses pouvant accueillir une infrastructure hôtelière haut de gamme, des bassins de radoub, des aires de pique-nique, des garages (carrosserie, mécanique), des jardins botaniques suspendus, un zoo (ours, marmottes, aigles, vautours), une école, une crèche, un casino et quelques boîtes de nuit disséminées dans les alpages, ainsi qu’une usine de fabrication de lait en poudre destiné au quart monde.
L’altimétrie du projet évoluera entre deux cents et deux cent cinquante mètres par rapport au niveau de la mer, notamment pour faciliter l’accès des péniches venues de toute la France afin de livrer fruits légumes viande porcine et or en barres dans les plus brefs délais, avec systèmes d’écluses entre Rébénacq et Laruns (France), Santa Eulalia de Gallego et Ardisa (Espagne), avec dispaching sur Teruel et Pampelune (pour les agrumes, la paëlla et le gazpacho, et également l’or en barres -de Tolède-, coté exportations espagnoles). La ligne ferroviaire à grande vitesse partira de Pau (gare actuelle) et se terminera estacion central de Zaragoza (gare actuelle), avec buffet gratuit en fin de parcours pour les abonnés. L’autoroute ira où elle voudra, pourvu qu’elle rentre dans le schéma directeur des travaux. Les pistes cyclables intégreront des creux et des bosses et les cheminements piétonniers seront accessibles aux chiens tenus en laisse. Un système de surveillance sera mis en place des deux côtés de la frontière, afin de contrôler la contrebande et le piratage, ainsi que les excès de zèle des itinérants polyglottes. Pour les détails, se référer à la notice, distribuée sur demande contre remise d’un chèque de un euro à envoyer au Petit Karouge Illustré, libellé au nom d’AK Pô.
Ce projet devrait voir le jour quand votre humble interlocuteur aura fait fortune. En attendant, à votre bon cœur.
AK Pô
17 10 09
photo d’illustration : François Monchâtre (né en 1928)
Voici un petit nouveau (pour moi) dans les rangs des artistes décalés. Une question à moi-même : » mais pourquoi certains de ces artistes ont-ils des noms curieux : Cheval, Tatin, Sanfourche, le Douanier Rousseau, Dubuffet (là, j’exagère un peu!), Chaissac (à main), Forestier, Soutter etc? »
Réponse: « je n’en sais rien, peut-être parce qu’ils sont un peu fous, naïfs et voyants? »
Concernant la biographie de Robert Tatin : https://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Tatin
Photo en fin d’article : peinture de Kurt Josef Haas (né en 1935)
images scannées depuis l’ouvrage du site de la création franche, Regards sur la collection, ville de Bègles, 1994.
« Car celui qui crée doit être son propre univers, et trouver tout ce qu’il cherche en lui et dans la nature à laquelle il s’est lié. » (Rainer Maria Rilke, « lettre à un jeune poète »)
Curieusement, ce soir, mon regard se pose sur une photo de Raymond Carver (RC, Syracuse, New York, 1984)(*). Je voudrais regarder cette photo avec les yeux d’une femme, sans en définir ni l’âge, ni le tempérament, ni la beauté. Juste pour la complicité entre elle et lui; lui, a pris la route sans retour en 1988, elle, debout face à la baie vitrée qui donne sur le désert qu’elle tente, jour après jour, de revivifier par sa présence.
Si j’emploie le terme curieusement, c’est uniquement dans le but de dérouter le lecteur. Car chez Carver, rien n’est curieux que la vie qui la traverse, l’air de rien, de part en part. La vie se remet à l’heure de l’horloge. Entre temps, qui sait, le regard d’une femme posé sur un portrait photographique qui la met à nu, l’observe sans commentaire, laisse faire, la suit dans le battement des cils, explore l’exil des pensées intimes, jusqu’à ce que la femme tourne le dos au soleil faiblissant qui colore les dunes de mauve, laisse sa jupe soyeuse voleter dans un pli de sable grège. Dans le secrétaire en noyer dont elle abaisse l’écritoire un petit bar, quelques verres en cristal et trois vieilles bouteilles, Gin, Bourbon, Porto, attendent un geste qui les libérera de leur confinement.
Pendant qu’elle remplit son verre dans un glougloutement lusitanien, Mouss le chat franchit l’opercule de la chatière un gros lézard en gueule. Au couinement des charnières métalliques dont la plupart des vis ont disparu s’ajoute le lancinant chant du vent dans les interstices de la porte. Mouss file sous le vaisselier avec sa proie; elle, porte à ses lèvres le liquide doré, moelleux et légèrement amer qu’elle s’est servie. Comme toutes les femmes de sa génération, elle analyse cette photo étrange où un homme semble porter deux visages, deux façons de la contempler et de l’observer.
La semaine précédente, il est vrai, elle s’en souvient soudain, elle embarquait dans le vol Denver- Perth, un solde de tout compte en poche et une bonne réserve d’argent à la banque Loyd. De quoi voir venir. Ensuite, un petit coucou l’avait transbordé vers Wiluna où l’attendait une femme âgée, typée et passablement décorée de rides et de tatouages. L’appartement sentait les vapeurs ménagères et la distraction d’un soleil de plomb ayant encore ses chaussettes aux pieds. A l’hôtesse, par courtoisie sans doute, elle demanda: quelle est cette montagne, dans le lointain? La vieille tatouée lui répondit: le mount Eureka, et elles se sourirent. La vieille rajouta: le chat s’appelle Mouss.
La nuit descend comme le vent se lève. L’orage promet d’être violent. Semblable au phrasé de Tupelo, album de Nick Cave. Quand les premières gouttes s’abattront, plombées comme des seaux et lourdes de fracas, la poussière en hurlant formera une épaisse brume sépia. Alors tous les aborigènes paraîtront, dansant devant ses yeux, qui inspectent le désert. Le son grave du didjeridoo de la Terre Mère, ventre chaud martelé par d’omniprésentes divinités, gagne graduellement son corps de femme en symbiose. Carver la regarde, que faire d’autre en ces contrées stériles, mais, est-ce la lumière capricieuse des éclairs ou l’abandon sommaire d’une femme à elle-même, la photo dans laquelle il est fixé doucement se met à vibrer.
La femme à son tour scrute le portrait avec intérêt, envoûtée par cet imperceptible frémissement du papier glacé. Elle ne sait que penser, entre Parlez-moi d’amour et La vitesse foudroyante du passé, entre l’envie de crier Tais-toi, je t’en prie et Les vitamines du bonheur. Alors, son regard se détourne puis se dirige vers la baie vitrée où les gouttes dessinent de longues larmes translucides qui s’entremêlent dans un parfait chaos. L’orage a cessé aussi brutalement qu’il était advenu, et la vitre épaisse n’en conserve désormais que ce maigre témoignage. Le reflet de la femme peu à peu, au travers des ridules de l’eau de pluie qui maintenant s’évaporent, apparaît de nouveau avec netteté, porté par l’éclairage du plafonnier. Mouss émerge de sous le vaisselier et se rue vers la chatière. La nuit est tombée, le calme revenu. Un souffle d’air épais, chargé d’humidité et de poudre désertique s’insinue par le panonceau bloqué de la chatière, dont la charnière vient de perdre trois vis.
La photo de Carver (RC, Syracuse, New York, 1984).gît sur le parquet, à l’envers. La femme, en se penchant, devine alors une écriture tapée à la machine sur le fond beige du papier. L’encre est passée mais les mots restent lisibles:
» Je voudrais regarder cette photo avec les yeux d’une femme«
AK Pô
22 04 11
(*) la photo d’llustration est de Bob Adelman
( page de couverture de l’ouvrage: « le monde de Raymond Carver », éd. de la Martinière 2006 -hélas imprimé en Chine!-)
« -Tu sais que ça ne va pas du tout, ça? » s’exclama Laure, lunettes en demi-lune glissées sur le bout du nez, tenant dans sa main gauche un papier qui semblait en dire long (comme son nez, justement).
Marcellino la regarda. Il n’était pas étonné, visiblement, par sa réaction, mais prit son air de chien battu, comme d’habitude, sachant qu’ainsi il parviendrait à amadouer la colère de sa jolie compagne. Le résultat fut immédiat: Laure lui tourna le dos et regagna la salle de bain dans le bruissement de son peignoir, laissant au passage une senteur opiacée qui ravit les narines de Marcellino. Il reprit le morceau de papier dont le vol s’était terminé dans le cendrier sous forme d’une montgolfière froissée par le colérique Eole lui-même, n’eut aucune envie de lui rendre sa forme originelle, tant il connaissait par cœur le texte contenu dont maintenant il avait honte.
Le problème étant de savoir si on peut faire partager la honte de Marcellino aux lecteurs demeure une énigme dans la cervelle étriquée du narrateur, qui se pose ainsi en lampiste et risque fort d’en prendre pour son grade. La réponse est donc: oui. A condition de n’en offrir qu’un résumé, avec l’assentiment moral de l’auteur, qui est, pour l’instant, assoupi dans son canapé.
Titre: « Retrouvons la tête d’Henri IV »
« Dans moins d’un an maintenant nous fêterons le quatre centième anniversaire de l’assassinat d’Henri IV (le 14 mai 1610, rue de la ferronnerie, à Paris).
Mais le roi a perdu la tête, ou, plutôt, nous avons perdu la tête du roi. Notre devoir est donc de la retrouver, pour fêter dignement l’événement qui se prépare. Je lance ici un appel solennel à toutes les bonnes volontés pour ce faire, à tous les rats de bibliothèque, de l’Opéra, aux duchesses et autres séduisantes égéries du monde nobiliaire, aux secrétaires d’états seconds, aux poules, avec et sans dents, aux historiens du zinc, aux géographes siestant sur leurs méridiennes, aux chevaux blancs, aux Edith de Nantes, aux Hugues de Naux, au peuple enfin, par qui tout arrive mais souvent trop tard! »
Le lecteur comprendra la gêne de Marcellino, dont la grandiloquence de pacotille est accablante. Il admettra la colère de Laure, qui a beau aimer son compagnon, mais pas au point de lui passer ce genre d’incartade. Mais il (le lecteur) ne verra aucun inconvénient à ce que le narrateur, pour rattraper le coup, lui fasse un descriptif complet de Laure, du bas vers le haut, intégrant rotondités et courbes mathématiquement célestes, adrets solaires et ubacs ombrageux, friselis s’évaporant sur les épaules du vent, ventre rebondissant sur la plage vacancière des hanches, bref une représentation avec tout le décorum nécessaire à faire perdre la tête à un roi, fût-il de France ou de Navarre.
« -Tu sais que ça ne va pas du tout, ça? » s’exclama Marcellino en me regardant droit dans les yeux, furax. Ma carrière de narrateur s’arrêta là.
J’engouffrai le papier dans ma poche, et m’enfuis comme un Ravaillac sous la vindicte populaire, écartelé par la honte.
AK Pô
21 08 09
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