Chapeau, ou agréables chinoiseries

Je me souviens de ce type

qui avait fendu le crâne

d’un autre à coups de mâchette

parce qu’il cherchait une idée

et que l’autre lui avait répondu

qu’il en avait plein la tête.

– Bon. Et alors, t’es content ? (c’est Marjo qui parle). Tu as écrit ta petite connerie et maintenant, qu’est-ce que tu vas faire, la sieste ?

– pas avant d’avoir corrigé les fautes d’orthographe (c’est moi qui l’ouvre, là). Tu mettrais un chapeau à machette, toi ?

– ben, si c’est pour se faire fendre le crâne, j’en mettrais pas non plus sur crane.

– judicieux… mais avec un chapeau, si la lame de la mâchette est un peu ébréchée et le chapeau élimé, ça peu riper, et le drame devient comédie.

– tu joues avec le feu, Gustave.

– je cherche une idée, Marjo.

– alors va faire la sieste, ou ce sont les lecteurs qui vont s’endormir.

– les lecteurs, je m’en fous, je n’écris que pour les lectrices. Et encore, uniquement pour les charmantes lectrices, les autres, grognonnes dans ton genre …mais non, c’est pour te faire râler ! tu mettrais un chapeau à raler, toi ?…

– je vais te les faire avaler, tes chapeaux et tes sabres, si tu continues à m’agacer, Guss, j’ai plein de boulot, moi, j’embauche aussi les petits malins dans ton genre, tu vois. D’ailleurs, t’as pas mis de chapeau pour faire le malin, mais tu le portes pour jouer au mâle, dès que tu sors d’ici, comme tous ces types qui se fendent d’âneries en sautant par la fenêtre pour attraper une idée au passage.

– Marjo, tu n’es pas gentille. Je fais un métier difficile, tu le sais bien. Les idées ne s’attrapent pas dans les filets à papillons des satrapes. De plus, tu sais très bien que mon patron me paie à la quantité d’accents circonflexes que je parviens à placer sur les mots. Je te rappelle également que mon aller-retour au Havre m’a coûté une petite fortune, moi qui, comme un idiot, croyait fermement y trouver un havre de paix tout à fait idéal pour m’y remplir la tête de créativités diverses et variées. J’aurais mieux fait d’aller à Bâle. J’en suis revenu hâve, pâle et hâlé, avec un mal-être tel qu’en rentrant je n’avais qu’une envie : aller me pendre à une branche de hêtre dans la haute vallée d’Ossau.

-tu aurais dû. Je te vois très bien, marchant à tâtons avec un parfait imparfait du subjonctif pour compagnon, qui t’entraînerait dans les forêts de chênes en inventant la poudre et le salpêtre. Gustave, tu devrais aller te reposer un peu, je crois que tu as ton compte, là.

– voyons, reprenons depuis le début, Marjo.

– oui, comptons…

– finalement, je trouve le résultat pas trop mauvais, qu’est-ce tu en penses?

– T’as fait fort, Guss, je te tire mon châpeau.

– ah non, retire-moi ce chapeau du mot chapeau, on va nous prendre pour des illettrés !

– je l’avais mis parce qu’avec ce qu’on va gagner, on aura droit à un petit gueuleton, mais sans apéro.

– écoute, Marjo, si le patron ne nous paie pas l’apéro, c’est bien simple, je l’envoie paître !

– certes, mon Gustave, ton patron c’est une chose, mais les lecteurs, ils ne vont pas être déçus?

– ce sont toujours les mêmes, qui sont déçus, Marjo chérie, ceux qui n’aiment que les accents graves.

– tu as raison, mon homme. Allons faire la fête en faisant la sieste, et laissons les râleurs à leurs bouffées de châleur !

– ça c’est dit, ma Marji !

-par AK Pô

11 04 12

Le printemps sans hirondelles

 

bergeronnette

Le mois de mars battait son plein. Je m’étais installé à la table de la cuisine, à vrai dire mon bureau jusqu’à ce que sonne l’heure du coup de feu du dîner. Du coin de l’oeil j’y surveillais ma compagne. Elle cuisinait en remuant sa croupe, pendant que l’ordinateur mettait une dizaine de minutes à être exploitable visuellement. Dehors, le ciel était d’un bleu innocent comme le sont les yeux d’un enfant qui aurait les yeux bleus mais n’aurait pas encore assassiné ses parents avant l’arrivée de la police. Des yeux pervenche. J’ignorais ce que je faisais là, assis devant cet écran qui me demandait tout sur ma vie privée, y compris mon identité IP, mais rien de celle que je recherchais désespérément: qui j’étais véritablement, où j’aimerais vivre, avec qui voyager, faire l’amour, être vivant sans contrainte, danser le tango. Mourir sur l’écran en me regardant taper sur des touches inutiles constituait l’immédiat d’une réponse qui n’avait pas de sens. Seuls mes doigts absents de toute volonté pianotaient sur le clavier, danse macabre qu’aucune chorégraphie, aucune musique sensuelle n’explorait. Le goût du papier, l’encre du stylo, la mine de plomb du crayon, tout cela m’avait quitté avec la révolution numérique. J’avais bien encore deux mains, mais plus de doigts tactiles, charnus, sensuels, aimables joueurs de plume. Quand les fourneaux se sont éteints que le silence a cédé sa place aux parfums exotiques du repas rapidement consommé

je suis allé sur le perron fumer une cigarette. Dans le jardin, les chats prenaient leur part de soleil vespéral, mais un vent frisquet me fit tenir à l’angle de la maison, d’où je pouvais les observer tout en allumant quinze fois mon mégot de tabac roulé aux hausses systémiques de nouvelles taxes qui reflétent un système politique plus malade que le tabagisme, celui-ci se partageant aisément entre fumeurs qui vont dehors et non-fumeurs,dedans. Quarante ans de délits fumigénes et toujours pas de cancer. La prostate et le colorectum en alerte, il fallait bien penser les plaies et panser les dépenses des soi-disants sauveurs de la Nation. Sauf que le vent emportait sous son bleu le travail du ciel, qui annonçait, (il suffisait de lever le nez), la révolte des nuages de fumée, des ouvriers fantômes et de l’exaspération globale d’un monde fulminant. J’écrivais dans ma tête tout en avalant la fumée bleue. Soudain, je me suis mentalement arrêté de pianoter. J’ai eu cette drôle d’impression que le clavier, resté sur la table de la cuisine, écrivait seul, contrôlait mes doigts. En fulgurance me revînt un vieux film, « la main »(?), dans lequel un homme, pianiste, voit deux mains coupées jouer la nuit sur l’instrument, devient fou et s’étrangle lui-même. (résumé peut-être très simpliste, vu que ce film m’a marqué quand j’étais tout gamin et qu’à présent je n’en ai pas trouvé signe sur You-You tube). Qui saurait dire si après tant de rallumages la braise de mon mégot n’évoquait pas la fin ultime du condamné à qui l’on tranchera la tête, dans l’unique but de l’empêcher de fumer, au nom de la Nation et du déficit de la Sécurité Sociale (un trou dans lequel bon nombre de têtes pouvaient encore tomber dans le saint discours des sauveurs de l’âme nationale).

Il y eut un étrange moment, alors que je rallumais sans vergogne, par défi, mon mégot à l’angle de la maison. Les chats dormaient, caressés par le soleil qui chatouillait leurs poils, mais pas un seul chant d’oiseau venu des arbres, ou du sol regorgeant a priori de vers de terre ( genre lombric et non ombilic des limbes, à moins d’être un peu Arthaud) ; ce silence m’inquiéta. Je savais les chats bien nourris, assez inaptes à une vraie chasse (deux cadavres d’oiseaux en six mois). J’en déduisis que le vent avait emporté le chant des oiseaux. Que le gamin aux yeux bleus était devenu complice du ciel et du vent, que son ingénuité enfantine possédait cette inaptitude chronique à témoigner sur l’aventure des oiseaux, ni à comparaître devant la Justice. Dehors, le ciel serait de nouveau d’un bleu innocent comme ceux de l’enfant qui avait les yeux bleu pervenche et avait assassiné ses parents avant l’arrivée de la police. Le silence des oiseaux serait alors une affaire réglée. Sauf si les oiseaux devenaient plus gros que les chats, et qu’en silence (hormis le frottement des ailes dans l’air), quand un chat sommeillerait sous la lune, pof ! Un oiseau l’embarquerait et plus loin le dévorerait. Une pratique politicienne. Vous demandez la lune ? regardez-la les yeux bien écarquillés, Baissez les paupières. Ouvrez-les. Bravo ! On vous a oublié, dépecé et a ciao jusqu’à la prochaine curée !

La lumière du soir vieillissait mes doigts d’arthrose alors que les premières fleurs émergeaient dans le jardin. Les pruniers avaient la primauté de l’éclosion, les figuiers viendraient en dernier. Pas d’abeilles, pour l’instant. J’espérais que. Qu’elles. Qu’au moins quelques unes..Rien. Alors je suis retourné dans la cuisine, à ma table de travail, face à un écran qui ne reflétait qu’une image de ma virtualité. Je ne savais plus écrire avec un stylo. Le baron Bic avait fait fortune, les marchands d’encre relevé le défi des imprimantes. Le bleu du ciel serait’il ainsi remplacé par celui de l’ennui ? La nuit assombrissait le ciel, le vent ne parvenait pas à chasser les étoiles ; le printemps dansait un peu partout. Il ne manquait rien. Ô bien sûr, au mois d’avril, les poissons passeraient sur nos têtes, en même temps que les drones de Pâques, et ensuite et ensuite et ensuite nous deviendrions ce qu’enfin nous avions fini par devenir : des cons.

http://www.lemonde.fr/biodiversite/article/2018/03/20/les-oiseaux-disparaissent-des-campagnes-francaises-a-une-vitesse-vertigineuse_5273420_1652692.html

Sur France infos cet article du 26/03/2018:

https://www.francetvinfo.fr/societe/education/numerique-a-l-ecole/vos-enfants-seront-ils-bientot-incapables-d-ecrire-a-la-main_2641772.html#xtor=EPR-51-%5Bvos-enfants-seront-ils-bientot-incapables-d-ecrire-a-la-main_2675072%5D-20180326-%5Bbouton%5D

AK Pô

20 03 2018

Ptcq

 

Les sœurs Labèque me clouent le Bach (une pluie de notes pour aimer le lundi)

Je ne suis pas du tout expert en musique classique, mais j’aime les prestations de ces deux sœurs virtuoses. Hier, sur Arte, j’ai été séduit par leur interprétation de Philip Glass (voir en second morceau), mais la primauté est revenue à ce concerto de Bach :

 

prestation quatre mouvements de Philip Glass:

Question de moyen

samedi 13 mars 2010

 

Comme à son habitude, sur le coup de dix neuf heures vingt cinq, l’oeuf sautillait dans la poêle en compagnie d’une tranche de lard et du lait frémissait dans la petite casserole bleue émaillée dans laquelle une dose de purée toute faite viendrait choir avec sa pincée de sel et le râpé. La journée était bien finie, malgré les quelques rayons de lumière tardifs qui traversaient le vitrage de son T2 de la rue Rivarès, avec vue sur l’escalier en colimaçon du centre Bosquet ; la radio était branchée sur France-Inter, où débutait l’émission « le téléphone sonne », et la voix inusable de son animateur, qui devait à ce jour avoir passé l’âge de l’invention de l’onde accoustique tant ses paroles étaient roboratives, graillonnait en stéréo avec la gazinière.

Le maître des lieux gérait ainsi sa journée : au petit-déjeuner, bien avant sept heures, cours magistral d’un professeur du collège de France sur France Culture, auquel il ne pipait rien mais qui l’éveillait en douceur, a contrario des auditeurs qui assistaient réellement au cours et dont quelques baillements traversaient de basses les enceintes du poste, malgré le sifflotement de la cafetière. Durant ses allers-retours pour le travail, il écoutait France Infos, car des gens très bien, un peu tâtillons certes, mais instruits, le lui avaient conseillé (sans le lui dire pour autant). Depuis, il savait tout sur les quatre évènements quotidiens de la planète, par la force tourniquante et répétitive de nouvelles replacées toutes les dix minutes sur le prompteur du journaliste de garde. Puis, dans la nuit profonde, France Musique l’endormait sur des notes jazzy après de longues heures de classicisme soporifique.

Le sujet de l’émission du soir était médical : le cancer de la prostate peut-il avoir des influences néfastes sur la maîtrise budgétaire des crises de nerf sociales ? Les invités, sociologues, consultants en marketing, spécialistes en toux et azimuts, grands professeurs des Hopitaux de Paris, tous munis de leur petit bréviaire de librairie qu’ils devaient vendre aux auditeurs espantés lors du débat (sous peine de tomber dans l’oubli avant la grand’messe du vingt heures), se promettaient d’initier les plus atteints aux bienfaits de leur savoir et les ignorants récalcitrants aux dangers encourus par leur méconnaissance des probabilités d’en être atteint un jour. Le débat fut donc lancé, et les premières questions d’auditeurs (Françoise de Romorantin, Bernard de Juvisy, Romain de Carpentras) vinrent l’alimenter. La purée fumait dans l’assiette, sculptée à la fourchette en forme de volcan avec dans son cratère une noix de beurre fondant, cependant que l’oeuf miroir et la tranche de lard s’appuyant sur les contreforts jaunâtres répandaient leur gras en irisations chagrines. Le silence fatidique qui s’instaure toujours au moment précis où l’homme constate que son assiette est pleine et qu’il va goulûment pouvoir la vider fait partie prenante de la vie. Chaque être humain a connu cet espace temporel unique, où l’oeil dévore ce que la bouche n’a pas encore broyé.

Nous avons maintenant en ligne Marco, de Sao Paulo, allô, Marco, excusez-nous de vous avoir fait patienter au standard mais nous avons beaucoup d’auditeurs ce soir, je vous en prie, posez votre question. L’homme blêmit, la fourchette en suspens au-dessus du cratère. Ses yeux roulèrent dans leurs orbites, les planètes constellèrent le plafond et il lui sembla que des escaliers en colimaçon du centre Bosquet un vent cyclonique descendait à la vitesse grand V, se dirigeant droit sur lui, emportant au passage le Monte-Charge et toute sa troupe, qu’un raz de marée frappait violemment les flancs de son volcan jaunâtre qui maintenant éclatait en mille brisures stellaires sur les murs, le placard, les étagères de la cuisine.

Marco,(se dit-il), réagis ! Tu dois absolument poser TA question, des millions d’auditeurs attendent impatiemment, certains dans l’espoir de guérir, d’autres de savoir pourquoi le sujet les captive alors qu’entre hier et demain personne n’est venu réparer TA ligne de téléphone, que tu n’habites pas à Sao Paulo mais à Pau, dans un petit appart minable mais si joliment décoré que même l’aspirateur, fidèle chien de berger, laisse les moutons paitre en toute liberté. Marco, Marco de Sao Paulo, vous nous entendez ? Votre appel vient de loin, mais nous avons des auditeurs dans le monde entier, car je vous rappelle (le temps que nous rétablissions la liaison) qu’en données cumulées des stations Radio France est seconde au niveau de l’Audimat après RTL, qui balance toutes les cinq secondes un message publicitaire comme ses concurrentes inutile de le rappeler chers auditeurs merci de votre fidélité. Bon, on me dit au standard que notre correspondant ne parle pas français. Professeur H., vous avez fait de longs séjours en Amazonie relative pour étudier le cancer prostatique des cariocas et ses conséquences sur la dégénérescence de la violence dans les favelas, un mot là-dessus ?

Marco se tord de douleur dans sa cuisine ; les mots ne veulent pas sortir. Seules des fourchetées de purée que le blanc d’oeuf lisse nourrissent sa bouche béante, la question reflue dans son gosier et le lard à l’épaisse couenne emprisonne ses hardiesses gutturales. Il devient ventriloque alors que tourne l’heure, que les questions abondent, que les bouquins se vendent comme des petits pains à l’étalage des connaissances. Sur le bout de sa langue, étrangère au débat radiophonique, pousse un bouton de fièvre. En léchant le parquet une écharde sournoise l’empêche de parler à son assiette vide que relaie le pic du Midi d’hertziennes micro-ondes. Trop tard, c’est cuit pour ce soir. Dans le lointain de ses oreilles le générique de fin drelin drelin résonne, la météo prédit pour demain une journée de chien et les infos rappliquent à l’heure de la vaisselle. Plein de dépit mais le ventre rempli, il se relève, ramasse sur la table en désordre les couverts et l’assiette, replie sa serviette et secoue la nappe par la fenêtre. C’est alors qu’avec nostalgie s’envole la question qu’il n’a pas pu poser :

A quoi bon ?

-par AK Pô

07 03 10

Balade à Saint Bertrand de Comminges (Haute Garonne)

Suite à notre petit séjour à Luchon, nous avons fait halte, au retour, à Saint Bertrand de Comminges, qui fait partie des « grands sites » d’Occitanie. Le lieu est remarquable, et vous trouverez ici divers éléments pour découvrir ce village

Nous nous sommes contentés de prendre quelques photos alors que nul touriste ne parcourait cet endroit magistral (et que les boutiques et hotel restaurant café et, exceptionnellement, la cathédrale étaient fermés…)A noter un intéressant et renommé festival de musique classique en saison estivale (aucune info détaillée trouvée pour cette saison).

Quelques images pour le plaisir :

 

 

Le pizzaiolo de la piazza Pizza

samedi 12 décembre 2009

 

Dans certains quartiers où les prolos, les classes moyennes et les étudiants cohabitent, où, entre les immeubles, on installe à leur intention de l’art adapté à leur « pauvreté« , la vie est bien plus riche que le concept artistique. Quant à ceux qui n’y habitent pas, (car il n’est pas donné à chacun de résider en plusieurs lieux), ils vivent dans la même ville, et se nourrissent de la même culture.

Le ciel était lourd et gris comme un sac poubelle gigantesque lancé sur la ville, ce qui donnait des envies de grasse matinée au plus profond d’un lit dont les draps roses et légèrement fripés vous enveloppent des pieds à la tête en vous sussurant des mots tendres.

Mais c’était impossible. Je devais fabriquer mes pizzas et rembourser les trois mobylettes jaunes et rouges acquises pour les livraisons avant la fin de l’année. Le téléphone n’arrêtait pas de sonner depuis le matin et le four à bois crépitait de façon inquiètante, dilaté par la suractivité. Brahim, Sylvio et Jeannot devaient en être à leur douzième tournée chacun, alors que la pendule indiquait dix huit heures trente à peine. Le stock de pâte descendait à une vitesse vertigineuse, le réfrigérateur se vidait au même rythme que fond la banquise polaire. J’appelai Brahim pour qu’il fasse un détour par les jardins ouvriers de Morlàas-Berlanne et demande à son père de nous fournir en tomates fraîches et en origan, et s’il avait quelques oignons ce ne serait pas mal non plus, mais surtout dis à ton père qu’il ne les épluche pas sinon les voisins vont croire qu’il pleure à cause de nous, parce qu’on pille ses cultures, ou toute autre raison toujours mauvaise pour notre réputation.

Bien qu’ayant jeté un oeil rapide sur la presse, je ne comprenais pas pourquoi, ce lundi-là, un tel afflux de commandes franchissait le seuil de mon commerce. Pas de feuilleton américain à la télé, pas de star de la variété au Zénith ni de rencontre sportive au Hameau, pas plus de colloque sur la LGV au palais Beaumont ou de réunion politique en présence de mentors intercontinentaux, rien de rien. La faim dans le monde ne justifiait pas non plus cette clientèle soudainement révélée, ni cette hystérie collective de dégustation de pizzas, artisanales il faut le dire, cuites au feu de bois, répétons-le, et vendues à prix discount, avouons-le devant la concurrence, déloyale par nature. S’il m’est ici impossible de révéler les secrets de fabrication, la nature des ingrédients et les temps de cuisson de mes pizzas, chacun comprendra que l’addiction gourmande procurée par leur consommation engendrait beaucoup de jalousie, tant dans les restaurants que dans les cuisines de la cité Paul Doumer, derrière la caserne.

Sylvio, le plus âgé des trois livreurs, déboula dans l’échoppe, inondant le carrelage de ses vêtements dégouttants de pluie luisante, un grand sourire aux lèvres. La cause de ce sourire résidait dans le pourboire magistral qu’il venait de recevoir de la part d’une cliente de la tour Arrémoulit. Dix pizzas livrées en deux tours de mob à cette veuve (elle lui avait raconté sa vie en défaisant les emballages pour contrôler que toutes les boîtes étaient bien garnies), et, comme il l’avait patiemment écoutée,avec une empathie visible, du portefeuille s’était envolé un beau billet de vingt euros qui promptement glissa dans la poche revolver de son blouson. Entretemps Brahim revînt, une cagette regorgeant de tomates, de légumes de saison, et refila direct faire sa xième tournée. La farine commença à manquer, mais Jeannot nous en dégota un sac de cinq kilos chez Amédée Roussille (dit Marsan), le neveu hydrodynamique de Maitre Cornille.

Ce qui commençait à m’étonner sérieusement était le fait que nous livrions ce jour-là dans des quartiers inhabituels dispersés dans toute l’agglo, comme si la concurrence de la vingtaine de pizzerias en tout genre, de la cahute en berne aux feux tricolores aux restaurants établis depuis des années en passant par les vendeurs à la sauvette errants à la sortie des cinémas, des lycées et collèges (j’en avais surpris un, une fois, qui vendait des spaghettis bolognaises planquées sous son bonnet rastafari devant l’hôtel de ville), avaient soudainement déposé le bilan. Mais un appel, le premier de la soirée, émanant d’une maison rivale, accentua mon étonnement jusqu’à l’inquiètude : le pizzaiolo me demandait si je n’avais pas de farine en rabiot, il ne possédait plus qu’un maigre stock des restos du coeur ( le reste ayant été utilisé pour faire des crêpes Suzette avec les gars du Génépi, ces grands tétras de l’univers carcéral). (Le loustic faisait donc des pizzas avec de la pâte à crêpes, et non de la pâte à pain). Puis ce fût une succession d’appels provenant d’autres professionnels en carafe, et il devînt alors évident que quelque chose de bizarre se passait, et qu’il faudrait que nous fassions jouer la solidarité pour répondre à la demande.

A vingt deux heures, nous étions razibus. Tout était parti. Inutile d’insister, l’heure était venue de fermer boutique. Brahim et Jeannot rangeaient leurs mobylettes dans le réduit de la cour intérieure, quand, enfin, Sylvio arriva. Il était tout drôle. Patron, me dit-il, vous devriez aller fissa vers l’avenue Dufau. Je comprends pas, il y a plein de monde partout, quand, en général, dans le coin, à cette heure-là, c’est plutôt le désert. Et puis, il y a une odeur, je ne vous dis que ça ! Décidément, cette étrange et harassante journée finissait en apothéose ! Laisse-moi ta mob, Sylvio, je vais aller jeter un oeil, lui dis-je. Quant à vous, rentrez vous reposer et faites la grasse mat demain, c’est le patron qui offre !

J’enfourchai le deux roues et filai sur Dufau-Tourasse. En effet, une foule disparate et joyeuse convergeait en direction du rond-point de la Commune de Paris ; je ne saurais dire, au moins mille personnes, hommes femmes enfants, et aussi des chiens, des chats, des canaris en cage et des agents en nage, bref un monde fou. Que faisaient-ils là ? J’arrimais la pétaradante à un tronc de cèdre libanais et progressais dans la foule jusqu’aux abords du giratoire. Au centre de celui-ci, une tour, de huit mètres de haut environ. Penchant légérement, elle était composée uniquement de pizzas posées les unes sur les autres, répandant dans l’air une savoureuse odeur d’art contemporain.

Quand le maître de cérémonie eût déposé la dernière pièce, une grande liesse s’empara des spectateurs. On fit des farandoles, des queues leu leu trémoussantes, de sautillants cortèges, enfin on fixa dans les mémoires ce moment de fête et, avant que la tour pisane ne refroidisse, on la démonta pizza par pizza, découpant au fur et à mesure des parts généreuses avec des couteaux navarrais, et chacun se régala, jusqu’à passé minuit. Un peu plus tard enfin, une grande vague de sommeil se répandit sur la foule au ventre plein, et toutes les lumières des immeubles environnants s’éteignirent en douceur, à l’heure du couvre-lit.

-par AK Pô

06 12 09

Escapade à Luchon (Bagnères de…)

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas cette station thermale (levez le doigt pour me sortir du doute) de Haute Garonne, je n’ai pas d’infos importantes à signaler. Sauf :

  • des thermes jouissifs
  • un télécabine qui mène au pied des pistes de ski (Luchon est à 630m d’altitude), station Superbagnères, et d’autres dans le coin.
  • un train qui fut jusqu’en 2015 direct depuis Paris (train de nuit) , qui devrait (?) être remis en fonction en 2020….
  • une eau minérale mise en bouteille dans le bourg, et qui descend de la vraie montagne (pas celle des publicités)
  • un bourg vivant et chaleureux…
  • liste non exhaustive

Lors de notre court passage, mais pour entretenir le dépaysement, Chinette et Chinou ont pris quelques images, des fois que nos lointains lecteurs aient envie d’aller un peu dans les Pyrénées dès le printemps.

Marcel

Sacré Marcel ! A la veille de ses quarante cinq ans il s’étonnait encore de voir la lune s’élever le soir du côté du levant et se coucher au matin sur celui du ponant, alors que lui n’avait pas bougé de son lit de toute la nuit. Tout comme il ne s’était jamais départi de ses idées fixes, autrement dit ses quatre vérités, le monde avait fini par se figer dans son esprit. Quelques règles élémentaires construisirent au départ sa vision des choses, le pragmatisme et la monotonie les mirent en application. Pensant vivre au rythme des saisons, il s’était peu à peu égaré dans la routine des hommes, suivant le lent cours des habitudes et des fins de mois parfois difficiles, le long chemin des promotions internes, l’exténuante ascension de l’ échelle sociale, les interminables allers-retours quotidiens en bus-tram bondé, les sempiternelles rengaines des commentateurs politico-mercantiles, craignant au fur et à mesure qu’il avançait en âge de ne point pouvoir atteindre ce mensonge épatant dont tous ceux qui travaillent rêvent : la retraite, et sa pension familiale ( sa casa de huespedes) tant toute sa vie se trouvait gangrenée par d’innombrables cancers potentiels qui le verraient trépasser avant (plomb, éthers de glycol, amiante, CO2, produits bitumineux, ondes magnétiques…).

Marié jeune, Marcel passa quelques années heureuses à n’observer et vénérer qu’une et unique lune, (adorablement fendue en deux quartiers rivaux mais équitablement charnus), toute aussi immobile que lui ; hélas du lit conjugal aucun astre enfantin n’avait jailli. Sa femme le quitta un matin de janvier, n’emportant pour tout bagage qu’une valisette remplie de parfums rares. Elle eut ces mots fameux en sautant dans un tweet bus en ribaude : « à moi les vols low coast ! ». Marcel, bouche bée sur le quai bitumé de l’arrêt douze de la ligne treize, lui lança un œil mauvais qui s’écrasa sur le pare-brise, comme on fait signe à un arrêt de mort quand on n’a que la peine pour tout capital. Il remarqua cependant, tout ému qu’il fût, que la lune qu’il avait tant aimée s’engageait à l’instant dans un axe nord sud, ce qui le déboussola, rendant les quatre points cardinaux qui desservaient ses repères primitifs aussi irréalistes que les saisons dans lesquelles il croyait conduire sa vie.

A cinquante ans, seul et encore jeune dans l’application de ses propres règles, il décida de devenir citoyen, mot qui, au gré de ses va et vient dans les transports en commun devint un leitmotiv locomoteur, tant chaque passager en faisait lui-même usage entre deux dénégations, tant au niveau du service que des incivilités, de l’amabilité des chauffeurs que des retards d’horaires, du prix des tickets et des temps d’attente interlignes. Une musique de rue montait dans sa cervelle, au refrain mélodieux : « quand les citoyens s’éveilleront… » Et Marcel se plut à croire qu’en devenant citoyen, il s’éveillerait. Mais des citoyens, il y en avait à tous les coins de rue. Des gentils des méchants, des qui regardent passer le temps, des qui se fardent pour contempler la lune, rousse ou noire, des amis Pierrot et des mimes Marceau, des petits patrons, des ouvriers poilus, des dirigeants aux nez pointus, des malfrats, des bonnes sœurs, des femmes de boxeurs, des enfants de boxons, des clochards et des ministres, tous certifiés citoyens, habitants de la Cité, habiles hérissons se faufilant entre les rouages de l’Administration pour ne jamais être pris en défaut, citoyens honnêtes et irréprochables, condamnés à payer leur écot à la Nation sans rechigner, pour la Justice et l’Egalité, l’Innocence agrafée comme une rosette au col de leur veston, citoyen.

Sacré Marcel ! A cinquante cinq ans il achevait son tour du monde à usage politique. Les promotions internes et les soldes des grands magasins avaient faits de lui un cadre d’entreprise accompli. Sa routine de vie était désormais la mécanique obligée de ceux et celles qui travaillaient sous ses ordres. Inutile de lui présenter une idée ou une conception différente des choses, comme d’imaginer une valisette remplie de parfums rares pour attirer le fraudeur du fisc ou l’imbécile à convaincre. C’était se faire hara-kiri face au cadre régi par les lois de la rigidité : la lune n’avait pas à se déplacer sans son accord pendant qu’il dormait. Surveillez-la et faites-moi un rapport circonstancié, sans chichis, que du concis, de la politique pleine de mon sens critique, de l’éthique citoyenne, du « on veut la vérité, à condition qu’elle soit identique à la mienne » même si la vérité n’existe nulle part, cachée par la masse citoyenne qui réclame toujours plus qu’elle ne domine le sens et la nécessaire dualité des choses, idéologiquement parlant.

La grande révolution était en marche : des citoyens éveillés devenaient des citoyens éclairés, inondant la planète de leurs saines vérités, nettoyant la contradiction en balayant tout point de vue différent d’un revers de main, en s’arrogeant le droit de parler au nom de tous les citoyens, y compris ceux et celles qui ne disaient rien, masse silencieuse que l’on croit encline à gober tous les discours sans regimber. On vit ainsi Marcel parader dans de grands débats citoyens, des œuvres de charité citoyennes, des mouvements populaires citoyens, des conférences sur les bons à rien citoyens, des loteries citoyennes, des promotions sur des produits citoyens, bref la grande révolution citoyenne était en route vers les supermarchés de la citoyenneté. Et la lune sur les gondoles, au rayon frais.

Le monde devenait citoyen, et nul ne pouvait y échapper, au risque de passer pour un criminel voulant étriper la démocratie. Car, bien entendu, chaque individu avait droit au chapitre, chacun pouvait librement exprimer son avis, pourvu qu’il soit estampillé citoyen, et qu’il conforte le discours des autres citoyens, construisant ainsi la platitude et l’uniformité des expressions, érigeant la pensée unique en mode de vie parfaite tout en détruisant toutes pensées sensibles, toutes argumentations issues de cervelles non domestiquées, en réduisant à néant toute possibilité de changer d’avis, de faire jouer son libre arbitre, de jauger le pour et le contre, de se faire une idée par le débat d’idées. Car là était bien le grand danger : que le citoyen devienne tout simplement un être humain.

De là à conclure que Marcel était con comme la lune, seul un astronaute américain pouvait franchir ce pas. Ce qu’il fit sans tergiverser, tatouant un grand acte citoyen sur les fesses de l’Humanité.

AK Pô

20 10 13

Photos Mons (Belgique 2016) et Lisbonne (2016)

Fébus et Rasibus (les locales cocasses)

 

C’est en 2019 lors de l’inauguration du Fébus, le nouveau Bus à Haut Niveau de Service de Pau, que François Bayrou annonça qu’une deuxième ligne serait ouverte d’ici la fin de son deuxième mandat en 2026.

Afin d’éviter les polémiques sur les abattages d’arbres et la gêne pour les automobilistes qui avaient accompagné les travaux du Fébus, la ligne serait cette fois-ci tracée de façon à raser les murs. En conséquence elle serait baptisée « Rasibus ».

Cela suscita un émoi parmi les défenseurs du patrimoine architectural palois : « Est-il vraiment nécessaire d’enlaidir notre ville en la rasant ? ».

Mais le parcours et les lieux à desservir restaient à définir lors d’une future concertation.

François tenait pour sa part à ce que le stade du Hameau fût desservi, en passant par l’entrée principale car le Rasibus ne saurait jouer à saute-portail. Il n’y a avait pas de mur à raser sur ce tronçon, mais à titre tout à fait exceptionnel on pouvait envisager des travaux pour en ériger un.

Le Stade Nautique le serait obligatoirement (desservi), et le comité des habitants du coin fit savoir qu’il serait vigilant au sujet de la préservation des mousses qui ornaient les trottoirs le long des murs et qui faisaient le charme du quartier.

BAP réclama que la ligne soit prolongée jusqu’à Saragosse avec un temps de parcours maximum de 45mn, afin de désenclaver le Béarn, et CPNTLC (Chasse, Pêche, Nature, Traditions, Loto et Corrida) rappela qu’il serait incompréhensible que les arènes d’Arzacq et la ruralité fussent une fois de plus oubliées. Pour BAP, la construction des 200km de murs nécessaires pouvait se faire entièrement sur des fonds privés de tout regard, selon la tradition locale.

Un site contestataire publia un article pour s’inquiéter de l’impact négatif du Rasibus sur le commerce du centre-ville : « On nous dit qu’il rasera les murs, soit, mais comment fera-t-il aux carrefours ?? Si les automobilistes doivent laisser la priorité aux bus, ils ne viendront plus en ville et Pau se mourra ! ». Le chef de projet dévoila l’astucieuse solution retenue, consistant à installer des murs escamotables au milieu des carrefours. Ce qui suscita un autre article pour s’inquiéter des coûts : « Et c’est qui qui paye ? Toujours les mêmes ! Y’en a marre ! ». Enfin, un troisième article démontra qu’il y avait évidemment beaucoup trop de fonctionnaires en France.

Après quelques mois de consultations on convînt néanmoins que même en rasant les murs, le Rasibus serait effectivement une gêne majeure pour la circulation : il fallait donc que le parcours évitât totalement les zones urbanisées. Le nom pouvait être conservé, car cette ligne repensée raserait la campagne à défaut des murs. Des navettes seraient mises en place depuis les arrêts initialement envisagés, afin de rejoindre le Rasibus à l’extérieur de la ville.

Tout le monde se félicita alors de s’être efficacement mobilisé pour que finalement le bon sens l’emporte.

Pedro Pedibus

les mardis de la Popoésie : ritournelle(s) du toutou

Ce soir j’ai un peu le blues

J’enlève ma blouse je me regarde

Je sens la bouse. J’ai du marcher

Quelque part

Pourtant je reste chez moi

Je ne sors jamais sans toi

Ils vont tous pisser là où on va

Mes doigts de pied pianotent

Alexandrie Alexandra

S’il te plaît sors moi de là

Ce soir j’ai un peu le blues

Du square Damrémont (Paris)

Au marché de La Batte (Liège)

Ils vont tous pisser là où on les voit

Ma patronne aussi sous sa blouse

Elle a parfois le blues quelque part

Moi je jappe, je zappe et finalement

Je reste chez moi, full jazz,

Il vont tous pisser là l’un après l’autre

c’est la société qui veut ça

Alexandrie Alexandra,

J’ai du marcher quelque part

Je sens la bouse et je bataille

S’il te plaît sors moi de là

Ou non.

Viens plutôt chez moi

Je ne vaux rien mais tu me diras

Si sous sa blouse elle méritait

De me casser les pattes

Sur Alexandrie Alexandra

Après tant de nuits

Passées sur son lit.

05/03/2018 AK

Image : Tony UNGERER, photographié sur catalogue, donc de dos…

Le toutou a été en son temps (récent) photographié au marché de la Batte, à Liège. Je crains qu’il ne me reconnaisse pas (après quatre ans d’absence!). Photo prise au hasard de ces chiens assez ringards mais très amusants tels qu’ils sont!