Jour d’asphalte (18)

« – Toute une brochette de curés bien gras et fondants sous l’Adam. Des curetons dodus comme on en voit sur les emballages de boîtes de camemberts.

« – Avec toutes ces reliques qu’ils expédient de par le monde c’est-y pas louche, ça en dit long sur leurs habitudes gastronomiques !

« – Un bon archevêque rôti arrosé d’un Lacrima Christi de derrière les fagots, la Jeanne d’Arc à de quoi maudire l’évêque Cauchon, je ne te dis que ça ! »

Je me lève brusquement. Une odeur nauséeuse s’est glissée dans mes narines.

« – Je file à l’arrière, John, ça pue ! »

Je cours en silence jusqu’aux toilettes, sans réveiller les passagers assoupis par le bercement du moteur. il n’est que quatorze vingt, et ils n’ont pas encore achevé leur digestion. La majeure partie d’entre eux, front collé sur la vitre, dorment la bouche ouverte. Je me souviens qu’étant enfant on me prévenait de ne pas rêver la bouche ouverte, car l’araignée du plafond risquait d’y pénétrer. Je sais maintenant que cette position permet à l’araignée de sortir, et que le plafond où elle tisse sa toile se situe exactement au-dessus de nos molles cervelles.

Une femme à la chevelure rousse sommeille à l’avant dernier rang. Une gamine d’environ douze ans appuie sa tête contre l’épaule de la pimpante rouquine.Sur le siège avant un grand gamin pubère au visage dévoré d’acné dort, les yeux ouverts. Je les ai aperçus ensemble tout à l’heure, alors que Mac Pherson volait ses friandises,, échangeant leurs boissons près du distributeur de la station d’essence où nous avons fait halte. Ils souriaient comme des anges béats tombés du ciel.

Poussant la porte en contreplaqué renforcé des WC, je pénétre dans le lieu méphitique, irrespirable lieu. La manette d’évacuation des eaux usées est bloquée. Une minute pour tenter de la réparer, passé ce délai je tournerai de l’œil. Une partie du mécanisme est simplement sortie de son axe, la réparation est rapide. Je m’éclipse du local pestilentiel et regagne l’avant. Beau Gosse, goguenard, se marre en me voyant tituber dans l ‘allée. Je lui fais signe de regarder la route, au lieu de rire. Néanmoins, une envie irrépressible de rire lui fait articuler :

« – Au fait, tu as trouvé ce qui était plus fort qu’un turc ?

« – Non

« – L’état de siège ! » John sourit de sa blague, avant de reprendre son sérieux : « blague à part, ça se dégage, on arrive au col. »

Effectivement les essuie-glace crissent sous le manque d’humidité sur le pare-brise, et des trouées claires apparaissent par intermittence entre deux nuages circassiens (ndr) . Soudain un bleu profond, sombre , émerge, offrant un spectacle grandiose. Le col casse en deux la masse nuageuse qu’à présent nous dominons. L’île sur laquelle nous accostons hérisse ses pics nus inondés de soleil. Des congères balayées par un vent violent propulsent leur écume glacée sur cet océan délétère , sur lequel navigue un point d’acier lumineux, traînant sa houache immaculée sur le lavis bleu nuit des flots impalpables. Sans doute le bimoteur de Gilbert Blancq ou la constellation du Renard, qui sait?…

L’autre gosse, celui de la rouquine, m’intrigue. Des rhododendrons disséminés entre les blocs erratiques accrochent sur le sol aride leurs bouquets rougeoyants, semblables aux boutons qui perçaient chaque matin dans le jardin d’adolescence de Lucrein. En ce lieu où la vie déborde sous le regard d’autrui hélas l’acné brûlait d’essences malheureuses son visage poupin. Lucrein abordait sa quinzaine d’ années d’insouciance sur ses frêles épaules et en présentait dix sept dans la culotte dérobée à son père. Le printemps de cette année-là (nous étions alors à la fin du mois d’août) avait été très pluvieux, et Lucrein en portait les bienfaits : d’un coup de dents il pourrait aujourd’hui décrocher les nuages.

Comparativement pourtant, son unique sœur, de trois ans sa cadette, avait subi les frasques d’une sécheresse terrible et, outre son teint jaunâtre, elle ne dépassait guère d’une tête les champs de coquelicots qui poussaient dans les champs de blé (bio ? Ndr). Elle avait donc décroché le surnom de petite vérole, car elle se prénommait Véronique. Les gosses du bloc immobilier savaient de quoi ils parlaient : sans cesse dans les jupons de sa mère, dont la réputation n’était plus à faire, Véronique pleurnichait. Les chaudes après-midi d’été par contre, elle cherchait l’ombre sous les culottes courtes de son frère qui se faisait de l’argent de poche en nettoyant les vitres du cinquième étage de l’HLM où ils vivaient tous trois. Leur mère avait trente sept ans, et comme il a été dit, était rousse et pulpeuse.Son époux légitime s’était suicidé lors de la grande sécheresse . Les cancans pas très frenchies (ndr) couraient sur la vraie raison de sa mort. Citons , au hasard : « Cristoflinn (prénom de la mère) avait un péché original : elle voulait que son mari se déguise en généalogiste pour que son tronc durcisse, enfin, ma chère, vous voyez de quoi je parle…) et tant d’autres avis (ndr). Bref, la médisance suppurait mille hypothèses du même acabit.

Lucrein supportait la vilenie de ses petits camarades avec dignité. Souvent, assis à califourchon sur la terrasse de l’immeuble, il contemplait l’immense plaine où le soleil achevait de sécher ses boutons purulents. Il entendait dans la rue les quolibets qui montaient, entre gaz d’échappement et concerts de klaxons, les mouflets s’étant aussi munis de porte-voix dérobés lors de manifestations syndicales. Mais Lucrein regardait le ciel rougir. Gobant parfois un nuage à la framboise il imaginait sa pulpeuse mère à la crinière rousse se dévêtant derrière un paravent mythique. L’air sec s’engouffrait dans ses narines. Quand allait disparaître le soleil, il se dressait sur ses deux frêles jambes, afin de jouir encore de cet instant poétique.

Les gosses du bloc, la chose devenait rituelle, attrapaient alors la petite vérole, venue avertir son frangin que le repas était servi, ce qui obligeait Lucrein à redescendre des étoiles naissantes afin de distribuer ses compliments sous forme de gifles et coups de poing. Les locataires des soixante douze appartements de l’immeuble paraissaient s’acharner sur les trois bougres qui constituaient cette famille monoparentale (dont la mère avait des cheveux roux). Ainsi, la malice des mouflets allait-elle jusqu’à allumer de petits feux discrets dans la plaine de jeux, de manière à ce que quand Lucrein distribuait ses baffes un fort vent vînt raviver les flammes, désignant d’office un coupable. Combien de fois se brûla-t-il la plante des pieds pour éteindre ces débuts d’incendie, lui-même ne saurait le dire. Son caractère pacifique ne se préoccupait plus de l’ordonnancement des astres mais plutôt de la veulerie de ses compagnons. Cependant, de bons moments s’établissaient entre eux. Ainsi, il bâtissait des cathédrales quand ils ne réclamaient qu’une cabane, il faisait d’une mare un étang et d’une journée pluvieuse une représentation de la rupture du barrage de Fréjus . Lucrein était bon, sa sœur cadette lui était toute dévouée. Parfois, lorsque Cristoflinn les emmenait en balade, il plaçait Véronique sur ses épaules , de façon à ce qu’elle vit la nuit, ou l’aube d’une humanité différente. Tous trois étaient complices. Lors d ‘une promenade en montagne, la petite Véro confia à son grand frère ce qu’elle avait vu du haut de ses épaules.

AK

Intermède musical sur la route de Roccalito

De Alto Cedro voy para Marcané

Llego a Cueto, voy para Mayarí

De Alto Cedro voy para Marcané

Llego a Cueto, voy para Mayarí

De Alto Cedro voy para Marcané

Llego a Cueto, voy para Mayarí

El cariño que te tengo

No te lo puedo negar

Se me sale la babita

Yo no lo puedo evitar

Cuando Juanica y Chan Chan

En el mar cernían arena

Como sacudía el jibe

A Chan Chan le daba pena

Limpia el camino de pajas

Que yo me quiero sentar

En aquél tronco que veo

Y así no puedo llegar

De alto Cedro voy para

Marcané Llegó a Cueto voy para Mayarí

De alto Cedro voy para Marcané

Llegó a Cueto voy para Mayarí

De alto Cedro voy para Marcané

Llegó a Cueto voy para Mayarí

De alto Cedro voy para Marcané

Llegó a Cueto voy para Mayarí

De alto Cedro voy para Marcané

Llegó a Cueto voy para Mayarí

De alto Cedro voy para Marcané

Llegó a Cueto voy para Mayarí

De Alto Cedro je vais à Marcané
J’arrive à Cueto, je vais à Mayarí
De Alto Cedro je vais à Marcané
J’arrive à Cueto, je vais à Mayarí
De Alto Cedro je vais à Marcané
J’arrive à Cueto, je vais à Mayarí
L’amour que j’ai pour toi
je ne peux pas le nier
La babita sort
je ne peux pas l’éviter
Quand Juanica et Chan Chan
Sable tamisé dans la mer
Comment il a secoué l’empannage
Chan Chan était désolé
Nettoyer le chemin des pailles
Que je veux m’asseoir
Dans ce coffre que je vois
Et donc je ne peux pas atteindre
De Alto Cedro je vais à Marcané
Je suis venu à Cueto, je vais à Mayarí
De Alto Cedro je vais à Marcané
Je suis venu à Cueto, je vais à Mayarí
De Alto Cedro je vais à Marcané
Je suis venu à Cueto, je vais à Mayarí
De Alto Cedro je vais à Marcané
Je suis venu à Cueto, je vais à Mayarí
De Alto Cedro je vais à Marcané
Je suis venu à Cueto, je vais à Mayarí
De Alto Cedro je vais à Marcané
Je suis venu à Cueto, je vais à Mayarí

Jour d’asphalte (17)

(Gilbert Blancq, incommodé par la présence de l’animal, se crut obligé de répondre :

« – Je voletais gaiement au-dessus des prairies, acheminant courrier du département des Landes jusqu’au-delà des Andes, lorsqu’un vrombissement terrible, venu des ténèbres, vînt troubler mon vol d’aigle ; je chus soudainement, tel Icare exposé au musée Grévin (avant le réchauffement climatique (ndr)) à l’initiative d’un roi de France, et dans la langueur mon bimoteur d’acier se reconvertît illico dans l’élevage des escargots.)

note : les (ndr) datent de 2021

L’enfant turbulent n’avait rien écouté, se contentant de jouer à chat perché avec le renard. Seuls les derniers mots effleurèrent ses oreilles, révélant une idée :

« – Venez donc, monsieur, chaque jour au rythme de l’escargot, vous rapprocher de moi et, suivant cette politique, d’ici peu vous pourrez tout à votre aise me chatouillonner ! »

Le renard, enflammé par une telle déclaration si proche de sa pensée avala, enragé, le mouflet dans sa gueule de loup manqué. Il le recracha, quelques minutes plus tard, concluant la journée par ces quelques paroles :

« – Le soir tombe, pâle comme une sépulture sur l’amour virginal. Vêtu d’une aube un jeune enfant s’avance vers l’adolescence. Aux traits d’Éros vagabondent les rêves en cet instant. L’animal en ces mots ne flaire qu’un destin matinal ; dans son esprit la corne rhinocéphale bat la campagne, pudeur encéphalique, douce et charmante Omphale… »

La nuit tomba, interrompant la lecture de l’aïeul. Les gamins tombaient de sommeil. Miss Porridge besognait, mélangeant les confettis aux lasagnes. Le vent nocturne secouait ses puces et les premiers rats enjambaient les rythmes saugrenus de l’opéra de Soie, de Lichen, de réserves de Blé et de Silo ou les cent vingt journées de Carnaval. L’aviateur à casquette , à la lueur d’une bougie dressée dans la pénombre, profita de cette période de chandeleur pour troquer ce livre enchanteur contre un polar de Patrick Fouillard, dossiers froids, éditions Ouest France (ndr). Les gosses assoupis ronflaient en chœur, meutes d’anachorètes sur les crêtes du rêve. La nuit s’installait en blanc et noir. Maniant superbement son crayon Gilbert Blancq colorait de quelques mots supplémentaires la feuille roussie lui servant de testament. Ses paupières fourrageaient sur les veinules rougies de sa cornée à la douce cadence de l’ascenseur qui le hissait, incontinent, au septième ciel, dans ce doux pays où les cils sont sourds et les mots écrits en langue kangourou sont publiés en collection de poche. Pour tromper sa fatigue, il se versa une tasse de café agrémentée de rhum des îles Borromées. Mais chaque sucre qu’il plongeait dans son breuvage cachait un coup de canne. Sur la carcasse de l’avion tournoyaient les premiers vautours. Malgré sa patience angélique, il doutait fort de sa capacité à attendre le gamin, ou à le rejoindre à la vitesse de l’escargot. Ce fut le renard qui vînt à sa rencontre, trois secondes avant l’aube, lui fournir la solution :

« – L’aurore fonde le jour, et de toute naissance la vie en son creuset induit l’engeance. Mais d’un sourire tu reconnais la crainte, et l’avenir fend le doute dans la présente féerie, ni plainte ni désir en ce lieu désormais ne versent leur mascaret, alors sois gai, mais aussi détesté ! »

Les réverbères scintillaient dans les yeux du vieillard cacochyme (comme ils le sont tous). Chaque battement de cils répercutait une étrange lueur rosâtre , hémoglobine automnale des ceps de vigne quand la liqueur du raisin se tarit. Dans sa mémoire peu à peu se ressoudait la vieille carcasse égarée au milieu d’un champ de blé baigné de lumière, désarticulée, en solde, alors il se régénérait aux abords d’une immense roseraie carminée où de temps en temps il entretenait quelque gamin, quelque franginnette, accédant par ses ruses de renard au sénile plaisir de ce qui ne se voyait pas, comme étant le plus important. Et pour contenir cette jeune assistance, face à ce qui constituait pour lui une irrésistible insistance, Gilbert Blancq inventait des histoires que Dieu, tout puissant qu’il était, refusait de confesser. (ndr)

Le plafond est bas. Nous allons le percuter, masse molle.

« – Attention au choc ! » dis-je à Beau Gosse pour le sortir de sa torpeur. Nous nous enfonçons dans la ouate. John allume ses codes.

« – Quelle purée de pois !

« – On devrait la mettre en boîte et l’envoyer au Sahel !

« – Rigole pas avec ces choses-là, Rudolf. Tiens, avant-hier, j’ai embarqué sur ma ligne des types si gros que je croyais conduire une bétaillère vers les abattoirs de Los Angeles !

« – Des ricains obèses, il paraît que ça représente soixante dix pour cent de la population.

« – Mes types n’étaient pas des ricains, mec, faut pas confondre, mais des bons vieux dévots du coin, nourris à la viande rouge.

« – Des veaux cannibales ?

« – Toute une brochette de curés bien gras et fondants sous l’Adam. Des curetons dodus comme on en voit sur les emballages de boîtes de camemberts.

« – Avec toutes ces reliques qu’ils expédient de par le monde c’est-y pas louche, ça en dit long sur leurs habitudes gastronomiques !

« – Un bon archevêque rôti arrosé d’un Lacrima Christi de derrière les fagots, la Jeanne d’Arc à de quoi maudire l’évêque Cauchon, je ne te dis que ça ! »

AK

Jour d’asphalte (16)

Quatre vingts kilomètres de montagne nous attendent pour rallier cette ville, dernière étape avant Roccalito. Le distributeur de boissons chaudes est pris d’assaut, ainsi que les toilettes. Le vieillard déguisé en aviateur a sauté promptement du car et, avec agilité, trotte et tourne avec vivacité la poignée des WC, en proie à une abominable envie contenue à grand peine. Les autres passagers s’agitent et sautillent ; la fraîcheur de l’air aiguillonne leur peau, la picote de rougeurs indiennes. John relie ses deux mains, les frotte : « merde, quel froid ! D’ici à ce qu’il neige, y a pas loin ! »

La machine à café vomit son contenu louche dans deux gobelets en plastique. Je tends le premier à John. Des gamins gesticulent près de nous. L’un d’eux, un blondinet d’environ huit ans, me tire par la manche :

« – Quand est-ce qu’on arrive ? Demande-t-il. John répond :

« – Pourquoi, tu en as déjà assez de voyager ? Pourtant ça forme la jeunesse, pas vrai Rudolf ?

« – Avec papy et mamy, répond le gosse en désignant du doigt l’aviateur qui émerge des toilettes, c’est mieux quand on est à la maison. Il nous raconte des histoires et nous on mange les gros gâteaux de mamy.

« – Nous y serons bientôt, fiston, si tu restes sage ! » dis-je.

Il s’en va rejoindre les autres gosses, le sourire en coin, sachant pertinemment que sage ou pas, il arrivera à destination, malgré mes paroles stupides. Elles ont au moins le mérite de faire fuir le loupiot. John jette son gobelet dans une poubelle et regagne le bus, après être passé par la caisse où le pompiste, la trogne rougie par le froid, lui montre la facture, dont il s’acquitte en grommelant. Décidément, plus on avance dans les montagnes, plus les prix du gazole grimpent… Je le rejoins, me trouvant par hasard face à Maria Casabianca à qui tout en douceur je tends le bras, afin de l’aider à gravir les trois marches légèrement verglacées du Pullman. Dans un bref remerciement, je devine une certaine harmonie conjuguant sa voix à sa démarche souple. Un « merci » simple, fragile dans sa tessiture charnelle, mezza voce. Elle regagne sa place, et ma chair vibre encore de son écho intime, fragrance palpable, alors que John relance le moteur par quelques coups d’accélérateur. Installé au poste de pilotage, il me susurre :

« – Les italiens ont un mot pour cet état de grâce !

« – Ils en ont au moins deux, rétorquai-je

« – Innamorare !

« – Impazzire ! »

Nous démarrons. Je ne me souviens plus de cette odeur d’essence qui régnait. Peut-être même filons-nous sans avoir réglé la note, semblables à de petits truands, et j’imagine le pompiste nous aspergeant vainement à l’aide de son pistolet distributeur rempli de napalm vietnamien. En fait, il n’y a personne sur l’aire de service, seuls les gobelets en plastique poussés par le vent roulent comme des thunderballs déséspérés. John maintient le cap à petite vitesse. Les premiers lacets apparaissent sur la chaussée dégradée. Cela ferait un bon thème de chanson pour les randonneurs, mais certainement pas pour les pilotes qui survolent les espaces inhabités en aéroplanes, comme le faisait Gilbert Blancq, jusqu’à ce jour où il tira de sa poche une carte de l’IGN représentant logiquement l’endroit où, ayant perdu le contrôle de son appareil, il finit par atterrir en catastrophe. Il maintenait encore fiévreusement son manche à balai entre ses jambes, bien que son bimoteur se soit couché sur le ventre depuis plus d’une demie heure, dans cette immensité plane et herbue. De hautes tiges blondes masquaient la masse métallique du petit coucou, masse fumante et brûlée sous le soleil, exhalant son ultime souffle gris dans le ciel opaque et dégarni d’étoiles. De l’homme sourdait une étrange sueur, fruit d’un choc excessif que ses sens encore démantelés ne réussissaient pas à cerner. Il saignait. Dans le cockpit où il était coincé il jaugea du regard les réserves de carburant susceptibles de le sortir de ce pétrin. Il y en avait juste assez pour faire disparaître les traces identifiables concernant la catégorie et l’origine industrielle d’un tel type d’avion espion.

Le paysage alentour évoquait les caractéristiques d’une certaine prospérité, les tiges blondes ployaient sous un amas d’épis plus que raisonnable, et des arbres de hautes tiges déployaient leur feuillage ombrageux, verdoyant dans le bois limitrophe. Gilbert Blancq fit le point et situa sur la carte d’état major l’endroit exact de sa chute, positionnée entre un latifundium, un ranch et une propriété du Maine et Loire, voire une épicerie végétarienne rachetée par des néo-ruraux dans un trou perdu (ndr) .

« – Eh, monsieur ! Dessine moi un kangourou ! »

Gilbert Blancq se retourna prestement, (ce qui l’aida à sortir du cockpit), cherchant l’origine, la source de cette voix céleste. Il ne vit rien. La voix séraphique remit ça. Et il vit alors, mêlée aux épis, une tête blonde charmante et pouponne : celle d’un enfant.

Surpris, il ne put que dire en hésitant :

« – Un kangourou ? Pourquoi faire mon petit ?

« – Mais pour le mettre dans ma poche, monsieur ! »

Arrivé à ce point de l’histoire, un vieux paysan portant une casquette d’aviateur déboula du bois, suivi d’une horde de gamins nus uniquement vêtus de branches feuillues à l’image des elfes ladvians, les Ozolini et leur demanda s’ils aimaient les cakes ou préféraient le quatre-quart avec de la crème anglaise. Sûr de la réponse, le vieux leur proposa de courir jusqu’à la cuisine de la Mère Grande afin de s’en baffrer, (ndr) la cuisinière, miss Porridge, étant partie au petit coin lire la presse du cœur. Ce qu’immédiatement firent les enfants à têtes de choux, fatigués par les racontars de l’aïeul depuis une demi-heure. Gilbert Blancq vérifia d’un coup d’œil que tous les farfadets étaient partis déguster brioches vendéennes du grand Nord et pains au lait de renne avant de reprendre, face au seul gamin qui n’avait pas bronché :

« – Mais qu’aimes-tu donc chez les kangourous, adorable bambin ? »

« – Ce que j’aime chez eux est ce que je n’y vois pas, monsieur. »

L’enfant ne laissa que peu de répit à l’homme, lui demandant :

« – Pourquoi tenez-vous votre manche à balai avec fébrilité, quand la vie paraît aussi fragile qu’une rose, ou que la flammèche d’un réverbère éteinte et allumée, rallumée et ré-éteinte ?

« – Je ne saurais répondre à une telle question, j’ai si peu voyagé les pieds sur terre, mais dis-moi, toi, si l’important est ce qu’on ne voit pas, pourquoi refuserais-tu de tirer un bon coup avec moi ? »

A ce moment-là un renard sortit du bois. En langage humain il s’adressa à Gilbert Blancq :

« – La loi protège les enfants contre de tels agissements, et il vous faut poser les conditions de vos égarements. Si ce petit enfant vous désirez forniquer, inscrivez en lettres kangourous quel coût donner à vos excès. »

Entre temps, les gamins dans la ferme, après avoir dévoré les épaisses pâtisseries, réinvestirent la pièce où l’aïeul s’était assoupi, plongé dans la torpeur d’un whisky pur malt siroté derrière les verres fumés par l’errance de ses pensées. Chacun demande, s’enquiert de la suite des aventures de l’aviateur sans casquette qui a atterri dans le pré. Alors, le vieux mal réveillé, se racle la gorge, surpris par l’intérêt des gosses pour un tel récit, tout en calmant les plus excités, qui sautent sur la banquette. Il enchaîne :

Gilbert Blancq, incommodé par la présence de l’animal, se crut obligé de répondre :

« – Je voletais gaiement au-dessus des prairies, acheminant courrier du département des Landes jusqu’au-delà des Andes, lorsqu’un vrombissement terrible, venu des ténèbres, vînt troubler mon vol d’aigle ; je chus soudainement, tel Icare exposé au musée Grévin (avant le réchauffement climatique (ndr)) à l’initiative d’un roi de France, et dans la langueur mon bimoteur d’acier se reconvertît illico dans l’élevage des escargots.

AK

Les mardis de la poésie : Edouard J Maunick (1931-2021)

Poème tiré du site : https://www.poetica.fr/

Wikipédia :Édouard Maunick est né à Flacq dans une famille métisse. Il travaille brièvement comme bibliothécaire à Port-Louis, puis s’installe à Paris en 1960, où il travaille à la Coopération radiophonique. Il publie également des articles pour Présence africaine, proche du panafricanisme, et d’autres journaux. Il entre à l’UNESCO en 1982, où il devient le directeur des échanges culturels et de la Collection Unesco d’œuvres représentatives fondée par Roger Caillois. De 1985 à 2001, il est membre du Haut Conseil de la francophonie. De 1994 à 1995 il est ambassadeur de Maurice en Afrique du Sud.

Alabama des chiens

Edouard J. Maunick

Franz Marc, Chien bleu, 1912 (environ)

Franz Marc, Chien bleu, 1912 (environ)


il y avait l’homme Blanc
il y avait l’homme Noir
il y a maintenant les Chiens
les chiens aboyant dans Alabama…

quelque part dans Birmingham des enfants ne chantent plus
les blues de la faim de la faim de vivre enfin
Birmingham est une prison une nuit de portes de fer
rabattues sur des corps noirs comme un verrou de braise
Birmingham est lieu de mort la lèpre noire est déclarée
rentrez madame vos toutous et vos caniches
les molosses vont sauter aux poignets et mordre dans les jambes
déchirer les dos baver contre les ventres laver la ville
ternir les miroirs nègres jusqu’à l’image de peur…

et pourtant dans ces miroirs leurs yeux du souvenir
pas très loin dans autrefois vivait Mindanao
brûlait Guadalcanal flambait Tassafong
en ce temps là le sang fuyait également
la peau roussissait également
l’abîme s’ouvrait également
en ce temps là un seul et même doigt
libérait le chien des fusils…

Amérique quelque chose rôde autour de toi
pétri du sang de peau et de vertige
des blues se préparent qui seront alléluias
Amérique ne force pas la naissance d’un Chaka
n’appelle pas d’étranges sortilèges
car les nègres Amérique les nègres vont sortir…

Edouard J. Maunick

Jour d’asphalte (15)

(Je ne réponds pas. Un regard rapide dans le rétroviseur où Maria, marmoréenne, dénude le paysage. Cette faim là dévore, consume, mais ne se consomme pas. Rouler, rouler des heures, basta, ici : nulle part, ailleurs, n’importe où, et moi au milieu fonçant sur le sillon macadamé. Sous l’arc en ciel des témoins lumineux livrant mes yeux à la parfaite indolence, je dévore des kilomètres insipides.)

Après les collines, nous nous apprêtons à aborder les montagnes ; elles se déguisent, puissantes, dans le proche horizon, formes nubiles vêtues d’austères aubes, couronnées de lourds nuages. Nous progressons au gré du relief souple d’un corps énigmatique, voluptueux, aux courbes ensommeillées par le doux glissement de doigts caoutchouteux ; pré-montagnes, démesure de l’espace où l’homme est insecte agaçant, bruyant et insolent sur la solitude joyeuse dont il rompt le rythme soyeux, brise la tessiture harmonique. Barbare intempestif, je transgresse pied au plancher ce lieu luxuriant de sauvage tendresse, afin de fuir encore plus vite que de coutume l’espérance même d’une panne volontaire, d’un arrêt consenti dans cette appartenance qu’il me serait trop simple d’accaparer. Dans ces domaines du possible j’engloutirais encore cette parcelle d’envisageable qu’il me faudrait oublier, qui s’inscrit dans le refus de tracer un quelconque chemin. On peut se donner en pâture aux lieux déserts quand, fort de l’expérience, l’homme solitaire se rend l’égal des espaces libres.

« – M’sieur, m’sieur ! »

Je tourne la tête vers le mioche boutonneux qui me parle.

« – Quoi ?

« – Vous pourriez pas vous arrêter, m’sieur, j’ai envie de faire pipi !

« – Tu ne pouvais pas y penser avant ?

« – Avant j’avais pas envie, mais après j’ai bu trop de limonade, m’sieur !

« – Je vais réfléchir » dis-je au gamin histoire de le faire marronner. John s’approche de moi et, penché sur mon épaule, grommelle :

« – Il va nous saboter la moyenne horaire, ce petit con ! Pourquoi ne va-t-il pas aux toilettes du fond ?

« – Pourquoi tu vas pas aux toilettes du fond ?

« – Elles sont bouchées, m’sieur ! »

Je l’observe quelques secondes. Il gigote comme un agneau pascal dans un four. A trois cents mètres un troupeau de vaches à la peau crémeuse traverse la route, je rétrograde sans à-coups.

« – Bon d’accord, on va s’arrêter, p’tit, mais tu fais vite ou on te laisse ici ! »

Je stoppe le véhicule en bordure de voie, sur un accotement gravillonné, et fais descendre le gamin. Un certain remue-ménage s’opère dans la travée. John saisit alors le micro et annonce :

« – Mesdames, messieurs, ne vous impatientez pas, le spectacle commencera dans quelques minutes, lors de notre arrêt à la prochaine station d’essence. Les grandes gloires du music-hall seront ravies de vous accueillir dans leurs habits de parade ; » Le gosse regrimpe dans le bus, et nous démarrons, les pneus écrasant quelques bouses parfumées répandues sur le bitume humide de pissats. John se replonge dans sa lecture, un petit bouquin à la couverture graisseuse (ses doigts brillent).

« – Qu’est-ce que tu lis ?

« – Un recueil d’histoires courtes. Veux-tu que je t’en raconte une ?

« – Pourquoi pas ? »

Il tourne quelques feuillets au hasard, se racle la gorge :

« – La lourde diligence stoppa devant la banque. Les hommes en descendirent en ordre dispersé et pénétrèrent dans le bâtiment. Ils ressortirent de longues minutes plus tard, certains un peu honteux, d’autres plus fiers, mais nul ne courtiserait les dames avant un bon quart d’heure… T’as compris ?

« – Je pense, c’est une banque de sperme, non? c’est rigolo ce machin » dis-je tout en décélérant. La côte est raide. La route serpente dans une forêt de sapins, semblable à ces forêts du Tyrol où, pour peu que l’on s’y aventure, en quelques enjambées la nuit vous enserre , vous étouffe comme les racontent les légendes. Un lieu idéal pour perdre les enfants à l’image de l’énurétique de toute à l’heure, sosie du fils de mon ancienne bignole de la rue de Flandre, quand je vivais à Paris. Il faut savoir que les jeunes hommes célibataires qui vivent dans les immeubles de ces quartiers ont généralement une phobie : la concierge. Cela se justifie le plus souvent par les entraves qu’elle crée quant à certaines relations susceptibles de troubler la quiétude des autres locataires. (« Ah, mon bon monsieur, ça jase à votre sujet ! »).

Ma concierge, pas plus canulante qu’une autre je dois l’admettre, avait un fils. Et ce gosse avait la manie de me serrer la main à chacun de mes passages devant la loge. Comme il s’ennuyait ferme, le nez collé contre la vitre, il était impossible de lui échapper. Au début, je me prêtais à son échopraxie butée avec amusement, me demandant si ce gamin agissait par bêtise ou par désir d’emmerder les locataires. Par la suite, j’optais résolument pour la première hypothèse. Bref, il finit par me rendre à moitié fou et six mois plus tard, je déménageais. L’étrangler aurait posé trop de problèmes, il valait mieux FUIR cet enfant abject.

Quelques mois s’écoulèrent. Mon métier de reporter (époque où je fis la connaissance de John Carpenter, qui était en ce temps-là journaliste au New York Take Your Time)(ndr)

me fit voyager dans un de ces pays où les guerres clandestines meurtrissent bien des innocents, côtoyant les aléas sanglants du terrorisme. Ainsi, je me trouvais en Turquie quand l’idée germa dans mon crâne d’expédier au jeune emmerdeur de la rue de Flandre, qui sévissait sans doute encore sous le porche de mon ancien immeuble, un paquet. J’imaginais sans peine la stupeur qu’il éprouverait en ouvrant le colis, et en lisant le petit mot que j’y joignais :

«  Puisque mon amitié semble vous manquer, veuillez trouver ci-joint ma main que, j’espère, vous serrerez chaque matin. » signé : Rudolf Steiner

Un sourire ironique creuse mes fossettes, que Beau Gosse doit prendre pour un accord car il se précipite de nouveau sur la radio pour en hausser le son. Son morceau fétiche passe de nouveau chez Mégahertz. Mais sa réaction tardive ne lui permet que d’écouter le dernier couplet :

« … Vas donc plutôt sauter la concierge

« Qui sait si bien où sont les cierges

«  Et les capsules de bière des morts

«  Marcel nous, on t’attend dehors. »

« – Ah ah, bonnard, non ? Jubile-t-il

« – Je préfère Rigoletto.

« Mmhh mmhh… »

Nous bifurquons vers la station service, plus attendue semble-t-il par les passagers que le terme du voyage. Avec tout ce qu’ils ont ingurgité au déjeuner, plus d’un doit avoir la vessie qui lanterne. Ils ne se font pas prier pour descendre. John ouvre le réservoir, y plonge le pistolet distributeur de gazole. La pause sera plus courte, car il est déjà treize heures trente et nous n’avons avalé que trois cents kilomètres. De plus, nous risquons fort d’atteindre Barcanche sous la bourrasque.

AK

Dijon, vitrine rigolote

Jour d’asphalte (14)

(Nous partons d’un grand fou rire, énorme, , qui oblige John à me céder le volant, tout en roulant. Les clients doivent se poser des questions sur notre aptitude à conduire un autobus. Ce n’est pas la première fois. En fait, il n’est pas rare que nous nous interpellions avec des dialogues absurdes, John et moi. Toute une journée de route n’est pas une sinécure et la cogitation permanente, liée au défilement de la bande centrale nous force, parfois malgré nous, à de temps en temps bifurquer vers d’autres chemins que ceux de la raison.)

Douze heures quarante cinq voit le déploiement des papiers gras qui enveloppent les repas d’une grande partie des voyageurs. Ils tirent des filets à bagages des sacs en plastique regorgeant de victuailles, étalent le tout sur une serviette placée sur les genoux et découpent diverses parts de nourriture, tachant leurs doigts, la graisse dégoulinant sur le sol, les sièges… Un désastre ! Le jeune Mac Pherson grignote les barres de chocolat subtilisées tout à l’heure dans les rayonnages du libre service. C’est l’heure à laquelle les cervelles s’écoulent lentement vers les estomacs, via l’œsophage. Seule la beauté brune reste impassible, observant chaque détour de la route entre les collines, en quête de quiétude. Autre sensualité à l’opposé d’une Maggy Mac Gee, joyeuse, plein sourire et rousse, soulevant le coude dans le pub accompagnée des villageois subjugués par ses rondeurs. Je lis dans ses yeux la brûlure qu’opère l’aveuglement affamé des autres passagers. Sa poitrine palpite, engoncée dans son soutien gorge, exténuée par le constant remue-ménage des gens, , les cahots du véhicule. Et à mon tour je m’enfonce dans les iris bleus de Maria Casabianca, mêlant mes souvenirs à ce corsage en dentelle qui déclinait son identité de femme subtile. Maria Casabianca sondait le tréfonds de mon âme en fixant mon regard égaré quelque part dans son reggipetto. Le blême soleil de mai incrustait sur sa chair la laitance d’un souvenir enfantin. Nous étions installés à la terrasse d’une pasticceria et contemplions, dans son bassin cylindrique, un énorme poisson recrachant un minuscule filet d’eau. Verbania. Le lac Majeur aux reflets argentés, eaux descendues des rives richissimes ; Maria souriait à la vue de ce spectacle inhabituel, enchantement d’odeurs et d’architectures délicates. Luxuriant corsage où palpitait un cœur. L’eau calme, lecture ensommeillée d’un doute, brisée par une flottille de traghetti assurant la liaison entre les rivages du lac et les îles Borromées.

Maria Casabianca évoqua le silencieux Loch Lomond, si proche de cette solitude greffée à notre amour. Puis ce fut le monstrueux Loch Ness qui étendait son étroite platitude jusque vers Inverness. Nessie en noir et blanc, coupures de journaux dans les pubs, ivrognes chaloupant le long des rues sales, visages marqués par la tare alcoolique ; mais des amis, aussi. Je lui parlais, pour la énième fois, du déclic amoureux survenu à Newcstle upon the Tyne, lorsqu’elle s’était mise à sautiller comme une gamine jouant à la marelle sur les dalles du trottoir. Nous rîmes. Mes lèvres soudain se pincèrent. Il me sembla que les gens alentour marchaient en crabe. Le monde chavira. Nos rires mentaient, nerveux. Le gros poisson de la piazza d’un mouvement brusque de sa nageoire caudale replongea dans l’eau rêveuse, sans bruit.

Mon visage ensanglanté chercha Maria, Verbania, le lac Majeur. La pièce était obscure, l’espace rétréci, un ardent soleil électrocutait mon champ de vision. Maria hurla dans un angle de la pièce, lointaine. Mes sens réagirent instantanément. Les îles, mon amour, les îles ! Une gifle claqua contre mon cri, une insulte déchira ma peau. Le gros poisson de bronze devait se noyer dans son maigre filet d’eau. Corsage bordé de dentelle, maculé de sang. Sous-sol, paupières rabattues sur la vie en fuite. Maria, femme sublime, souviens-toi, Barcelone, ses pigeons estropiés. Le parque Güell avec ses colonnades penchées derrière lesquelles nous jouions aux quarante voleurs, Maria, passiflore offerte aux prunelles du Tibidabo, du monde, pourquoi sommes-nous là, à présent ?

Plaintes rauques, fenêtres grillagées, brreaux. Maria sous les combles me prenait le bras ; nous descendions dans les rues chaudes et humides, déambulions dans cet univers cosmopolite que génère l’imagination. Parfois, inopinément, elle lâchait ma main et s’enfuyait en courant, et je la rejoignais en flairant dans la foule son parfum de musc. Elle m’accueillait en riant, évanescente. Sa bouche colorée avouait mille forfaits perpétrés durant notre courte séparation, boutiques dévalisées dont elle exhibait les bagues, les colliers, les flacons aux senteurs exotiques. Nous ne rentrions que fort tard dans la soirée dans la pension de famille, la casa de huespédes, où une vieille duègne devant sa télé nous tendait la clef avec un buena noche en prime. Et par la fenêtre ouverte s’enfuyaient nos soupirs amoureux. Moustiques, ombres, silhouettes silencieuses sur le canapé, ressorts à nu, lame étrange qui miroite sur la tranche de lumière violente. Crime contre l’humanité, torture froide, pourquoi posent-ils ces questions ?

Leitmotiv robotisé. Sang répandu sur les rires, sur l’insouciance enfantine, le monde changeait entre nos mains, fruit sucré au goût de lèvres, Maria étanchait ma fièvre. Nous voyagions sans autre trouble que le nôtre.

Papiers gras des tortionnaires, canettes en aluminium jonchant le sol, mégots incandescents propulsés par des doigts aveugles ; Maria, marine aux pieds emprisonnés dans les algues vertes, pantalon retroussé jusqu’aux genoux, pataugeait dans l’eau fraîche des Shetland, entre deux pauses de travail. Les mouettes, par centaines, grappillaient les restes des poissons décortiqués qui s’amassaient dans la pestilence et seraient réduits en farine pour les animaux.

Nos promenades longeaient les murets de tourbe séchant à claire voie, indispensable matériau dans cette île sans arbres. Dans la luminosité constante de ce début d’été, un vent vif courait sur les collines désolées où pliaient gaiement les touffes étranges de queues de lièvre, parmi les moutons à la laine épaisse se blottissant dans les excavations du terrain, à l’abri de ce vent qui semait la folie chez tous les autochtones. Maisons de pierre aux entrées protégées, vestibules hermétiques. L’amitié écossaise naissait à chaque coin de rue, sur chaque tabouret du public bar. Maria m’accompagnait souvent vers le petit cimetière de Lerwick où, adossés au mur, nous regardions partir les bateaux de pêche ou de prospection. Nous y attendions l’ouverture du Queen’s, cet hôtel aux pieds dans l’eau, l’unique lieu qui soit ouvert le dimanche.

Sa chevelure chatoyait de mille feux, liens imaginaires entre ces espaces légendaires et notre réalité ensorcelée. Innombrables ilôts déserts, falaises abruptes, navires échoués dans nos mémoires, Maria s’évanouit sous l’excès de douleur. Les miasmes envahissaient la pièce. Ils urinaient, déféquaient dans un angle de mur, ne voulant pas nous laisser de répit. Soleil synthétique brûlant ma rétine, Maria endormie, je pénètre dans ton rêve, les îles ? Perdues, gaspillées, cinquante ans nous séparent, baie de Naples, d’Alger, crayons de couleurs sur ton corps, Casabianca, tes lèvres sanguines embrassent ma perspective déchirée. Ta peau aussi transparente qu’indolore contre le crime d’avoir vécu sans trouble que le nôtre la rondeur de la terre.

Ils se mirent à parler entre eux. Maria geignait, et entre deux hoquets m’appelait. A tour de rôle ils me giflèrent, me crachèrent à la figure, puis sortirent. Maria se traîna jusqu’à moi, délia la corde qui enserrait mes poignets, me délivra du divan. Le silence descendit à nouveau. Ils ne nous arracheraient plus le guide, le secret de notre vie commune, propriété inviolable. J’aidais Maria à se relever, et nous marchâmes avec difficulté jusqu’à la fenêtre ai le rideau épais. Une lumière brisée inonda la pièce, mettant en relief l’étendue des dégâts, du gâchis. Puis, nous tournant vers l’extérieur, nous les vîmes, en hordes compactes, de nouveau partir en vacances.

Je n’ose pas les regarder. Leurs mastications grimaçantes m’écœurent, pèsent sur mon estomac comme un billot de bois. Mes mains crispées sur le volant empoignent la hache fatidique qui tranchera le grotesque de ces distorsions masticatoires, garrots inconscients étouffant toute sagesse, tout partage convivial ; qu’on leur coupe les oreilles pour les redistribuer en salades nutritives aux affamés qui en sont privés depuis des lustres !

John me tend une aile d’Icare tombée du ciel :

« – Mange, c’est du poulet de grain !

« – Je n’ai pas faim, merci, lui dis-je.

« – Mange mon vieux, t’es amoureux ou quoi ? »

Je ne réponds pas. Un regard rapide dans le rétroviseur où Maria, marmoréenne, dénude le paysage. Cette faim là dévore, consume, mais ne se consomme pas. Rouler, rouler des heures, basta, ici : nulle part, ailleurs, n’importe où, et moi au milieu fonçant sur le sillon macadamé. Sous l’arc en ciel des témoins lumineux livrant mes yeux à la parfaite indolence, je dévore des kilomètres insipides.

AK

Festival photo à Bourisp (65) Olessia Venediktova

Jour d’asphalte (13)

(« –Ils commencent à m’emmerder ces animaux ! » s’exclame John en martelant du poing le volant. Il tire d’un des porte-cartes un paquet de cigarettes, en extrait une qu’il allume.

« – Ils ne sont pas plus chiants que les autres »lui dis-je en prenant la cigarette qu’il me propose.)

« On dirait des gosses ! repart-il

« -Oui, c’est vrai.

« – En avez-vous ?

« – Pas encore, je suis célibataire

« – Moi aussi. Et avec ma vieille mère grabataire…

« – Eh bien ?

« – C’est déjà difficile de joindre les deux bouts.

« – Mais ça devrait pouvoir s’arranger ; vous ne travaillez pas ?

« – Si, un boulot épuisant. Je travaille dans la doublure.

« – C’est intéressant, vous devez en connaître, des stars !

« – Vous me comprenez mal, je pense.

« – … ?

« – Je suis petite main, et souvent à temps partiel.

« – Vous doublez au pied levé, alors ?

« – Voilà, en intérim.

« – Et votre chien, c’est un épagneul, n’est-ce pas ?

« – Un épagneul breton de saint Brieuc, un Jourdhui pour être précis (ndr).

« – Le mien, c’est un setter irlandais.

« – Ils devraient s’entendre, ces chiens adorent laper en paix, d’ailleurs regardez-les !

« – Le mien parle couramment celte.

« – Où a-t-il appris ?

« – A l’université de Crock, au sud de l’Irlande.

« – Ah, le mien a suivi des cours par correspondance. Nous n’avons pas les moyens, ma mère et moi, de l’instruire en lui faisant faire des séjours à l’étranger. Le seul qu’il connaisse c’est celui qui sépare la cuisine de la salle à manger. De plus, on aurait trop peur qu’il attrape la rage.

« – Ce n’est plus de son âge !

« – Croyez-vous ! Une voisine avait envoyé son scottish terrier à Edimbourg. Il en est revenu fort amoureux de l’Hydre de l’Erse : intenable ! D’ailleurs, j’interdis au mien de le fréquenter, surtout que l’on a rétréci les squares et transformé les lampadaires en urinoirs pour drogués.

« – Vous faites bien, par les temps qui courent !

« – Que voulez-vous dire par là ?

« – Eh bien… Tout ce terrorisme international, tous ces attentats (et pas seulement à la pudeur) partout, il suffit de lire le journal, c’est effrayant !

« – J’avoue que je n’ouvre jamais les journaux.

« – Moi non plus, c’est dire !

« – Ce sont toujours les mêmes nouvelles.

« – Les mêmes faits divers, et ça fait tant de peine, ces chiens écrasés qui remplissent les colonnes des unes !

« – Vous avez bien raison. Tenez, c’est comme la misère dans le monde, on ne voit que ça et on ne fait rien.

« – Jusqu’au jour où ce seront nous qui crèverons de faim.

« – Et qui l’écrira dans les journaux, hein ?

« -Je ne sais pas, moi…

« -Remarquez, votre chien parle celte et le mien suit des cours par correspondance.

« – Et ils sont bien nourris, nos animaux chéris !

« -Ce sont les témoins de notre déchéance, allez !

« – Excusez-moi, je dois partir maintenant. Je dois aller lui acheter quelques boîtes. A Roccalito.

« – A Roccalito ? Puis-je vous accompagner ?

« – Avec plaisir.

« – Chic, à Roccalito ! »

Nous partons d’un grand fou rire, énorme, , qui oblige John à me céder le volant, tout en roulant. Les clients doivent se poser des questions sur notre aptitude à conduire un autobus. Ce n’est pas la première fois. En fait, il n’est pas rare que nous nous interpellions avec des dialogues absurdes, John et moi. Toute une journée de route n’est pas une sinécure et la cogitation permanente, liée au défilement de la bande centrale nous force, parfois malgré nous, à de temps en temps bifurquer vers d’autres chemins que ceux de la raison.

AK

Note : les (ndr) sont de petits rajouts de 2021

Jour d’asphalte (12)

(Un aboiement de chiot dans le couloir me distrait. Un homme transbahute en effet, dans deux petites malles en osier un chiot et un chaton. Pauvres bêtes soumises non seulement à l’homme mais aussi à ses inventions. Combien ce petit chien dans la vitrine ? Mais c’est votre fils, madame !)

Mon œil dérive vers un couple chafouin que la présence des bestioles semble indisposer. Les informations s’achèvent sur la voix blanche de la présentatrice, abus de nectar dans mes conduits auditifs, nous décollons déjà, demandé-je étonné, mais l’hôtesse a disparu des ondes, ange sans sexe au timbre cotonneux qui s’effiloche dans mon tympan fragile. Ma pensée s’achemine à nouveau vers les désenchantements comme à l’époque où, pour retrouver l’homme tel qu’en lui-même, j’éteignais chaque soir après dîner la lumière et me postais derrière la fenêtre sans volets, épiant dans la nuit les formes étranges, jeux d’ombres et de bruissements, clairs de lune magiques inondant la campagne me faisant face. Je vivais dans cette fermette depuis une dizaine d’années, seul avec le souvenir de ma femme chérie décédée à la même époque, alors que nous venions d’acquérir celle-ci avec l’intention d’y goûter un peu de bonheur. Mon vieux chien Franck et Broocks le chat me tenaient compagnie, plus par nécessité que par envie : la plus proche maison se situait à trois miles (cinq kilomètres), et ce n’était point avec leurs pattes cagneuses qu’ils eussent pu courir journellement jusqu’à une gamelle de soupe servie chez les Brown (les Lebrun). Ceux-ci d’ailleurs se servaient plus souvent de leur fusil que de leurs fourchettes, étant constamment à l’affût des renards ravageurs de poulaillers.

Je scrutais la nuit. Chaque point d’ombre masquait une présence. La lumière éteinte me fondait dans ce paysage mobile, cruel et terriblement habité. Surplombant d’autres collines avec en arrière-plan les montagnes dressant leur masse grise, je m’amusais à deviner, parmi les lueurs falotes des lointaines habitations, la tristesse des repas du soir pris en famille après la rude journée de labeur, le poste de télévision hurlant dans les oreilles aliénées les dernières chansons à la mode, celles qui font oublier la peur des grands espaces solitaires. Le moindre bruit éveillait mon attention, froissement d’ailes d’une chouette prenant son envol, vent s’engouffrant dans les orifices d’une vieille serrure, d’un pignon de toit, modifiant ses octaves selon la puissance de son souffle, claquement d’une planche se fracassant sur la dalle en béton de la grange, chacune de ces plaintes, de ces rumeurs, s’inscrivait en ambassadrice face à mon attente : il venait. Il approchait lentement, chaque nuit j’en percevais l’avancée avec un peu plus de certitude. Je ne dormais plus ni ne quittais la maison depuis maintenant plus d’une semaine. Le vieux Franck aboyait à heures fixes, subodorant lui aussi la présence de l’intrus. Je voulais le voir de mes propres yeux habitués depuis des années à la nyctalopie, jusqu’à en perdre toute humanité au seul profit de cette vision. Observer ses traits tirés, son visage ovale vieilli sans doute mais encore aimable, et sentir une ultime fois son corps parfumé.

Un tremblement nerveux me saisit, du au manque de sommeil. L’aube pointait, réveillant une multitude de moineaux qui se mettaient instantanément à pépier, contrairement à ceux que Mao Tsé Tong avait exterminés lors de la révolution culturelle, ce qui eut pour conséquence (parmi d’autres raisons) la grande famine qui toucha la Chine.(ndr 2021). La nature endormie dans l’invisible encre nocturne éclatait soudain avec joie et instinct de conservation. Broocks le chat revenait de ses pérégrinations et je lui cédais ma place, dans un rituel établi et immuable. Quant au vieux Franck, sur le perron, il avait mission de veiller sur mon sommeil diurne. Les curieux évitaient les parages de la fermette le jour durant, et les enfants chapardeurs agissaient avec circonspection lorsque, par défi, ils s’aventuraient dans le verger en friche pour dévorer de magnifiques figues, abricots pommes et pêches. Le vieux Franck, dont l’odorat se perdait avec l’âge, dix ans, surprenant parfois les gosses se redressait, retroussant ses babines, et se mettait à grogner suffisamment fort pour qu’ils déguerpissent en vitesse, égratignant leurs jambes frêles aux ronces, aux mûriers, les brûlant aux orties gigantesques.

J’avais établi mon lieu de repos et de guet dans la minuscule mansarde, un grenier où j’avais installé un lit, une table et la chaise qui va avec, lieu fait en sorte que nul ne put me voir, prêtre, chasseur ou gendarme. De toute manière, tous étaient persuadés que la maison était inoccupée depuis la mort de ma chère épouse et, hormis le fait qu’un chien ait élu domicile sur le perron de cette ferme envahie par le lierre et le chiendent, les gens se contentaient d’éviter le coin, reléguant celui-ci à la catégorie des lieux hantés et autres superstitions qu’entretenaient les paysans auprès des chercheurs de champignons en automne. J’en profitais pour aller jouer les renards dans les basses-cours à la nuit tombée, et ainsi me nourrir en toute impunité, laissant au vieux Franck le soin de faire disparaître les restes de mes festins. La famille Brown, la plus proche à vol d’oiseau, était la principale victime de mes rapines.Je passais mes journées à envisager les tours pendables que je leur ferai la semaine suivante, avec une férocité certaine. Les Lebrun avaient tenté de me consoler du chagrin du à la perte de ma femme, si ravissante dans son tailleur en tweed, pure laine cardée, qu’elle portait pour la première fois le jour de sa mort, un cadeau de Maggy Mac Gee, une écossaise venue passer ses vacances chez nous les premiers jours de notre installation. Les Lebrun avaient rabâché une vingtaine de fois les circonstances de son accident de voiture, comme si je les eusse ignorées, alors que j’en étais l’unique témoin. Cela m’avait énormément agacé et j’en avais conservé une rancune tenace. Profondément irrité par leur maladresse teintée de curiosité malsaine (ils se demandaient si par hasard je ne l’aurais pas un peu poussée dans le ravin), j’avais décidé de me venger à petit feu, de les cuisiner, et de m’en réjouir, ce que je faisais depuis bientôt dix ans.

Je restais allongé sous la mansarde jusqu’à ce que les oiseaux se turent. Le jour déclinait rapidement et, le temps que je me vêtisse, la nuit de nouveau était tombée. Le vieux Franck réintégrait sa place à mes pieds après avoir vidé sa gamelle, cependant que Brooks le chat d’un bond agile sur le chambranle de la fenêtre située à l’ouest s’immobilisait quelques secondes, humant l’air fraîchi du soir, avant de sauter sur le toit et de suivre le parcours secret des limites de son territoire. Quittant la table pour la chaise, je songeais que pour Brooks la nuit descendait chaque soir sous la forme d’un contingent de souris volantes grises et blanches,et que là peut-être se lovait le sentiment de son autonomie stomacale. Les soirs de pleine lune, j’observais en souriant danser les lièvres, très visibles dans la luminosité ambiante, et se balancer avec lascivité la haute cime des chênes, découpant en toute franchise l’espace argenté de tranches noir ébène. Mais je restais vigilant dès que mon œil perçait l’opacité d’un buisson, d’une haie touffue. Dans la plus obscure des nuits, je verrai encore son ombre se découper comme chair au fil d’une lame de couteau.

Par la fenêtre de l’est aux vitres brisées (toutes l’étaient à différents niveaux), une odeur bizarre pénétra mes narines. S’y mêlaient le musc, la menthe, la cannelle et la pestilence d’un cadavre. La puanteur gagna, rendant insupportable ma situation. Je poussai vivement du pied le vieux Franck, mais il n’eut comme souvent aucune réaction. Je devais aller enterrer ce cadavre, avant qu’il ne me rendit fou. Je sortis de la fermette, me dirigeais à l’odorat en suivant les effluves, parmi les champs où s’élevaient les premières fumerolles de brume. Arrivé à hauteur d’un bosquet, l’odeur devint intolérable. J’allais saisir dans la poche de mon manteau un mouchoir, afin de m’aider à ne pas défaillir sous les miasmes, lorsque je le vis. La lune éclairait avec une intensité peu commune la minuscule clairière qui dominait d’une trentaine de mètres un vallon fertile. Il regardait avec fixité la lune, semblant vouloir s’aveugler afin de franchir le pas qui le ferait chuter. Je pus détailler durant de longues minutes celui que j’attendais depuis des années. Je ne me trompais pas : c’était moi, dix ans auparavant ; la ressemblance était vraiment frappante. Moi, sans aucun doute, mais INNOCENT. Pas celui qui avait poussé la voiture et sa jeune épouse dans le ravin, dix ans avant. Car de celui-ci, j’étais le fantôme monstrueux.

« -Ils commencent à m’emmerder ces animaux ! » s’exclame John en martelant du poing le volant. Il tire d’un des porte-cartes un paquet de cigarettes, en extrait une qu’il allume.

« – Ils ne sont pas plus chiants que les autres »lui dis-je en prenant la cigarette qu’il me propose.

AK

Les mardis de la poésie : Oswald Durand (1840-1906)

Dédicace

Poème tiré du site : http://www.dadychery.org/2011/12/30/two-poems-by-oswald-durand/

À M. Demesvar-Delorme, à Paris

Votre élève d’hier, aujourd’hui vous convie
À faire un bon accueil à ses Rires et Pleurs;
À les prendre en pitié, quoique dans votre vie,
Les rires étaient souvent fuis devant les douleurs.

J’ai chanté nos oiseaux, nos fertiles campagnes,
Et les grappes de fruits courbant nos bananiers,
Et le campêche en fleurs parfumant nos montagnes,
Et les grands éventails de nos verts lataniers.

J’ai chanté notre plage où la vague se brise
Sur les pieds tortueux du raisinier des mers;
Nos sveltes cocotiers, qui prêtent à la brise
Des sons purs qu’elle mêle au bruit des flots amers.

Puis, la joie et l’amour, aux radieux visages,
Avant devant mes yeux fait luire leur beauté,
Je faillis oublier — nous sommes si peu sages! —
Qu’il fallait s’éveiller dans la réalité.

À quel autre qu’à vous dédirais-je ce livre,
Oiseau de notre sphère, a votre souffle éclos
Ces pages qu’au lecteur insouciant je livre,
Comme le ruisselet aux mers livre ses flots?

À quel autre qu’à vous qui fûtes notre maître,
Et, plus tard, notre guide et notre conseiller,
À quel autre qu’à vous qui les avez fait naître,
Dedirais-je ces vers que d’autres vont railler?

Sur la plage où du flot on suit les folles danses,
Quand vous alliez rêver un volume à la main,
Du chantre de Milly les douces « Confidences »
Vous inspiriez des chants redits le lendemain.

Et, tandis qu’à vingt ans, en lisant Lamartine,
Dans votre coeur, pour lui, naissait l’amour sacré,
Malgre nos dix printemps, dans notre âme enfantine,
Votre nom grandissait de prestige entouré

Enfant, nous ecoutions, l’âme sereine et gaie,
En sons harmonieux votre coeur s’épancher;
Ces vers que, maintenant, notre lèvre bégaie.
Pour vous dire merci, vont bien loin vous chercher.

Journaliste, tribun, puis chantre de nos gloires :
Ignace Nau, Milscent, Boisrond, Coriolan.
Votre nom est resté dans toutes les mémoires,
Tous les coeurs, vers le vôtre, ont pris un noble élan.

Les flots vous poussent loin de la rive chérie,
Mais de nos coeurs, ami, rien ne peut vous bannir.
Je fous offre ce livre, écho de la patrie,
Dont l’exil rend encor plus cher le souvenir.

Ne vous étonnez pas si, jusqu’en cette France
Où votre nef s’endort loin des vents querelleurs,
Compatriote aimé, grandi par la souffrance,
J’ose vous égayer de mes Rires et Pleurs.

Oswald Durand est né au Cap-Haïtien en 1840. Il a perdu ses parents lors du tremblement de terre de 1842 et a été élevé par sa grand-mère à Ouanaminthe. Son éducation formelle a pris fin après deux années d’école secondaire (lycée), et il était en grande partie autodidacte. Durand a travaillé comme ferblantier jusqu’à ce que Demesvar Delorme l’encourage à soumettre sa poésie aux journaux. Durand a passé un certain temps en prison en 1883, mais a ensuite été député pendant six mandats consécutifs. Plus tard, il a travaillé comme éditeur du principal journal du pays Le Moniteur et une revue satirique Les Bigailles. Il a reçu des funérailles d’État à sa mort en 1906 après avoir été honoré pendant un an d’une pension du gouvernement haïtien.

Un peu plus, qui vaut beaucoup (pour moi) :

https://jfjpm.blogspot.com/2011/12/un-beau-peme-doswald-durand.html

Un beau poème d’Oswald Durand

Tiré du recueil de poèmes Rires et Pleurs.
                                                 ***
SI!

Si je connaissais l’Italie,
Où Raphael fit ses tableaux :
Florence, où la douleur s’oublie ;
Venise, où brillent les falots ;
Chantant alors la barcarole,
Sitôt qu’arriverait le soir,
J’aimerais dire à ma frivole :
Allons rêver dans ma gondole,
Là-bas, auprès du vieux manoir ! »

Si je connaissais les Espagnes :
Madrid, avec sa senora ;
Séville et ses blondes campagnes ;
Grenade où brille l’Alhambra ;
Le soir, lorsque l’heure s’envole,
Faisant frissonner le roseau.
Je dirais à mon Espagnole :
Allons causer au pied du saule,
Là-bas, au bord du clair ruisseau ! »

Puis les castagnettes d’ivoire,
Des bois réveilleraient l’écho ;
Les filles au corset de moire
Viendraient chanter le boléro ;
Alors, dans ma crainte jalouse,
Voulant pour moi seul ses grands yeux,
Je dirais à mon Andalouse :
« Allons danser sur la pelouse,
« Là-bas, où les cœurs sont joyeux ! »

O Suisse, pays de mes rêves !
Si je connaissais tes villas,
Tes lacs et leurs riantes grèves,
Tes bois parfumés de lilas ;
Je pourrais oublier l’Espagne,
Venise, aux somptueux palais,
Et je dirais à ma compagne :
« Allons dormir dans la montagne,
« Là-bas, où sont les vieux chalets !

Mais, je ne connais que nos mornes
Où se penchent les bananiers ;
Nos cieux, nos horizons sans bornes,
Nos bois, nos zéphyrs printaniers.
Le soir, quand le vent se pavane,
Courbant nos joyeux champs de riz,
Je dis alors á Marianne :
« Allons aimer dans la savane,
« Là-bas, sous les manguiers fleuris ! »

PUBLIÉ PAR DR. PIERRE MONTÈS 

( photo de la vignette article : masque de Chinette pour ses gamins du théâtre)