La symphonie errante
Je cherche mes rallonges telluriques,
Mes incommensurables sphères
Dans les dilatations de l’exil,
L’ombre ivre de ma soif
Dans la sécheresse de l’arôme somnambule.
Je cherche mes imprécations
Creusant les sillons du retour
Contre les serres des vautours,
Ton ombre aux aguets
De cet éveil cinglant
Erection du soleil
À la symphonie errante du dromadaire !
Je cherche le râle éclaté
De mes vertèbres lyres en délire,
S’étouffant de leurs notes déportées,
Mes soupirs tonnant de bleus fuyants
Dans l’inatteignable voyage
De ce papillon qui s’éreinte
En poursuites trébuchantes,
Au-delà de ses rêves brisés !
Je rêve de comètes,
D’astres flamboyants,
De méduses lunes
Ouvertures transparentes
Des inextinguibles profondeurs !
Je rêve, muet,
Dans la soif de tes pas,
Sur les sables du voyage
Auquel je t’invite vers les prairies rouges
Et leurs feux bleus !
Ô muse de mon départ !
Astre scintillant
Sur les lèvres ouvertes des vagues !
Il n’y a plus de toits !
Pluie d’encens rouge
Sur tes seins embaumés
Dans le linceul de l’extase
des rencontres crépusculaires !
Viens de mes reviens fatigués !
Je te prêterai les ailes immaculées
De mes Icare exilés.
Je te montrerai
L’axe de l’impact pluriel,
L’agonie du cogito carnivore,
Ce manteau d’erreurs spectrales !
Viens !
Accroche-toi aux tiges sans amarres
De cette forêt éclatée !
Reviens de mes viens
Qui valsent dans l’aube
Des intraduisibles fermentations !
Nous écrirons la grandeur du menu moineau
Echeveau des sens triangulés !
Cet azur qui nous appelle
Nous retrace dans nos fibres de nouveau-nés !
Reviens
Au commun des immortelles mésanges assoiffées.
Je te composerai,
Sur le clavier des escaliers,
Une symphonie qui te mène
Jusqu’à mon perchoir d’exilé.
© Mokhtar El Amraoui in « Arpèges sur les ailes de mes ans »
tiré du site : https://afropoesie.com/2020/10/06/la-symphonie-errante/
Mokhtar El Amraoui est né le 19 mai 1955, à Mateur, en Tunisie. Il est poète tunisien d’expression française. Il écrit pratiquement depuis l’âge de 14 ans. Il aime passionnément la poésie. Selon lui, elle peut être d’un grand secours pour l’humanité! Il a publié deux recueils. Un premier s’intitulant “Arpèges sur les ailes de mes ans” en 2010 et un second ” Le souffle des ressacs”, en 2014. ”…
in http://www.margutte.com/?p=12938&lang=fr
Autres poèmes sur youtube lus par l’auteur :
in https://www.youtube.com/channel/UCUHbGByZGcYu_ST-10v6Zrw/videos
Tout le monde chasse au bonheur.
On peut être heureux partout.
Il y a seulement des endroits où il semble qu’on peut l’être plus facilement qu’à d’autres. Cette facilité n’est qu’illusoire : ces endroits soi-disant privilégiés sont généralement beaux, et il est de fait que le bonheur a besoin de beauté, mais il est souvent le produit d’éléments simples. Celui qui n’est pas capable de faire son bonheur avec la simplicité ne réussira que rarement à le faire, et à le faire durable, avec l’extrême beauté. »
On entend souvent dire : « si j’avais ceci, si j’avais cela, je serais heureux », et l’on prend l’habitude de croire que le bonheur réside dans le futur et ne vit qu’en conditions exceptionnelles. Le bonheur habite le présent, et le plus quotidien des présents. Il faut dire : « j’ai ceci, j’ai cela,je suis heureux ». Et même dire : « malgré ceci et malgré cela, je suis heureux. »
Les éléments du bonheur sont simples, et ils sont gratuits, pour l’essentiel. Ceux qui ne sont pas gratuits finissent par donner une telle somme de bonheurs différents qu’au bout du compte ils peuvent être considérés comme gratuits.
La vie moderne passe pour être peu propice au bonheur. Toutes les vies, qu’elles soient anciennes ou modernes, sont également propices au bonheur. Il n’est pas plus difficile de faire son bonheur aujourd’hui qu’il ne l’était sous Henri II, Jules César ou Virgile. La civilisation a même parfois ajouté la liste des éléments du bonheur. Un des moyens de n’être pas heureux, c’est de croire que les éléments premiers étaient seuls capables de donner le bonheur. Si l’on croit par exemple que l’arc roman était seul capable de savoureuses satisfactions esthétiques, on passera sans les voir devant les admirables réalisations architecturales que la technique a suscitées. Dès qu’une architecture s’est résumée dans son utilité, elle est belle et donne du bonheur (les barrages, la construction extraordinaire de Shell-Berre, le jour, puis la nuit, où elle est comme un palais féerique).
Le bonheur est, pour une part, la multiplication des émotions de la curiosité par la culture. Les grands ensembles architecturaux des siècles passés mariaient la pierre et l’églogue. Il est, certes, toujours possible de venir chercher ce qu’ils proposent et de le faire concourir à la chasse de notre bonheur.eut toujours se servir aux mêmes fins de délices métaphysiques (cathédrales de Paris, de Reims, de Chartres, etc, extérieurs, intérieurs, vitraux), mais les centrales, les gares, les raffineries de pétrole sont autant de véhicules modernes pour les nouvelles grandes évasions.
Il n’est pas de condition humaine, pour humble ou misérable qu’elle soit, qui n’ait quotidiennement la proposition du bonheur : pour l’atteindre, rien n’est nécessaire que soi-même. Ni la Rolls, ni le compte en banque, ni Mégève, ni Saint-Tropez ne sont nécessaires. Au lieu de perdre son temps à gagner de l’argent ou telle situation d’où l’on s’imagine qu’on peut atteindre plus aisément les pommes d’or du jardin des Hespérides, il suffit de rester de plain-pied avec les grandes valeurs morales. Il y a un compagnon avec lequel on est tout le temps, c’est soi-même : il faut s’arranger pour que soit un compagnon aimable. Qui se méprise ne sera jamais heureux et, cependant, le mépris lui-même est un élément de bonheur : mépris de ce qui est laid, de ce qui est bas,de ce qui est facile, de ce qui est commun, dont on peut sortir quand on veut à l’aide des sens.
Dès que les sens sont suffisamment aiguisés, ils trouvent partout ce qu’il faut pour découper les minces lamelles destinées au microscope du bonheur. Tout est de grande valeur : une foule, un visage, des visages, une démarche, un port de tête, des mains, une main, la solitude, un arbre, des arbres,, une lumière, la nuit, des escaliers, des corridors,des bruits de pas, des rues désertes, des fleurs, un fleuve, des plaines, l’eau, le ciel, la terre, le feu, la mer, le battement d’un cœur, la pluie, le vent, le soleil, le chant du monde, le froid,, le chaud, boire, manger, dormir, aimer. Haïr est également une source de bonheur, pourvu qu’il ne s’agisse pas d’une haine basse et vulgaire ou méprisable : mais une sainte haine est un brandon de joie. Car le bonheur ne rend pas mou et soumis, comme le croient les impuissants. Il est, au contraire, le constructeur de fortes charpentes, des bonne révolutions, des progrès de l’âme. Le bonheur est la liberté.
(…/…)
Extrait du chapitre « la chasse au bonheur », tiré du roman de Jean Giono ayant le même titre, collection folio Gallimard 1988
Le tout gentiment retranscrit par un homme jusqu’ici plutôt bienheureux (pourvu que ça dure!)
Les tapis rouges sur lesquels marchent les dictateurs
Au-dessus d’eux, sans honte virevoltent sans les froisser les célébrités
Que l’illusoire écran vénère, que les masses applaudissent, spectacle
Moderne et traces essentielles de mille mondes abandonnés au siècle
Désormais sans lumières, rouge bordeaux, vin sanglant de toros
Reines nimbées de lampions, arènes cernées d’ombres, de lumignons
On voudrait fuir mais on ne le peut pas, les yeux rougis de larmes
Et la haine alentour, tapis rouges de tous ces cœurs qui se battent
Dans la ventriloquie de soi-disant amours de la patrie, où sont alors
Les tapis rouges qui ruissellent au pied des avions, des escaliers,
Où est la gloire des mutilés, où sont les chants de la victoire
Entre les ruines, dans les couloirs nègres et jaunis que lève l’horreur,
Que seront ces gamins abandonnés au siècle moderne et terrifiant,
Soldats de plomb aux couleurs des dictateurs, marcheront
Au pas cadencé, agiteront des fanions qu’ils ne sauront plus lire
Et nous, vieillards, à contempler ce monde, sur l’ultime moquette
Cracherons notre vie de fumeurs dans un ultime souffle, une taffe
Mais à toi, sale gosse, sale graine, jamais je ne dirai où j’ai planqué
Mon paquet de gris, mon papier à rouler et mon sourire espiègle.
Tu le sais déjà.
11 10 2020
AK
Un dimanche tristounet d’octobre. J’écoute Paolo Conté, « concerti ». Envie de manger un gelato al limon, tirer la queue du diavolo rosso, voyager sotto le stelle del jazz… Alors je vais voir quel morceau mettre en avant sur internet. Je farfouille, découvre qu’il y a un certain Giorgio Conté qui interprète les mêmes chansons que celles de Paolo. Bref, je chemine allègrement et tombe sur un mirage : Maria Callas. Beauté stupéfiante, voix à faire sombrer les oreilles des mélomanes dans l’océan des timbres vocaux, et sur cet air archi connu de l’opéra de Bizet (à qui j’adresse au passage une grosse bisette) je ne peux plus bouger, à peine voir et écouter. C’est peut-être ça, les divas, des magiciennes qui vous tétanisent de bonheur, un dimanche tristounet d’octobre …
Mais tout de même, je garde une petite place pour Paolo Conté, c’est la moindre des choses. Va, giovanotto!

Moi qui gardais le lit par pure fainéantise
Alors que les rivières en crue dévastaient
Ce magique arrière pays niçois avec, plus haut,
Le regard provençal et désolé de Giono,
Plus hauts encore les volcans de Vialatte
Soudain se réveillant pour venger la Nature
Bien au chaud sous la couette, j’attends le terremoto
De la Pachamama, la destruction complète du génie humain,
Qu’un avion s’écrase dans le jardin, qu’une guerre
Advienne et que pourrons-nous face aux fascistes armés
Sinon leur sourire avec nos fausses dents, nous sommes
Devenus aveugles depuis des siècles, à brasser les billets
Et fumer les cigares, sans jamais nous pencher sur autrui,, geste
Servile ici mais noble au Japon, pour saluer, respecter son prochain,
Que le génie des hommes suive encore les sentiers muletiers
Que les cratères herbus d’Auvergne accueillent en serpentant
Les écrivains magnifiques, mais par pitié, que la Nature
Nous pardonne d’être venus au monde pour détruire la paix
Qui depuis cent mille ans couchait dans notre lit.
09 10 2020
AK
La chasse au bonheur (Giono)
Tout le monde chasse au bonheur.
On peut être heureux partout.
Il y a seulement des endroits où il semble qu’on peut l’être plus facilement qu’à d’autres. Cette facilité n’est qu’illusoire : ces endroits soi-disant privilégiés sont généralement beaux, et il est de fait que le bonheur a besoin de beauté, mais il est souvent le produit d’éléments simples. Celui qui n’est pas capable de faire son bonheur avec la simplicité ne réussira que rarement à le faire, et à le faire durable, avec l’extrême beauté. »
(extrait « la chasse au bonheur, Jean Giono, ed. Folio)
Cet article paru dans la Dépêche du midi de ce jour au sujet d’un amendement proposé par trois députés certainement en mauvaise santé mentale.
Extrait : » Il s’agit d’un texte déposé par François-Michel Lambert (député Europe Écologie Les Verts des Bouches-du-Rhône), Frédérique Dumas (députée des Hauts-de-Seine) et Martine Wonner (députée du Bas-Rhin). L’amendement vise à classer les chats comme des espèces dites « nuisibles ». »
« Le document indiquait que « le chat fait partie des espèces d’animaux susceptibles d’occasionner des dégâts et d’être classées nuisibles par le ministre chargé de la chasse ». L’amendement va plus loin et décrit le chat comme « un animal prédateur qui participe largement à la diminution significative de certaines espèces animales, parfois protégées, sur le territoire français ». Les députés listent ainsi les « lézards », les « oiseaux », et les « petits mammifères ». « Pour lutter contre la disparition de celles-ci, le chat doit ainsi figurer parmi les espèces d’animaux susceptibles d’être classées nuisibles ». »
Parmi les commentaires, celui-ci : »les chats ne sont pas plus grands prédateurs que la chouette hulotte qui chasse aussi le jour.
les chats en vadrouille qui ont un propriétaire sont bien nourris et ne crèvent pas les sacs poubelles.
Ce que les rats sont capables de faire.
Mais bon, certains ont une personnalité tellement étriquée qu’il leur faut trouver un bouc émissaire pour supporter leurs frustrations. 🙂 »
Un autre article, sur la chasse à courre : https://www.ladepeche.fr/2020/10/07/chasse-a-courre-un-depute-propose-de-remplacer-le-gibier-par-des-robots-9124025.php
D’accord, mais quid des lapinous ? Révoltez-vous, sortez de vos clapiers !
Les grands conflits actuels nous dépassent tant ils sont nombreux et meurtriers ; Syrie, Libye, Inde, Haut-Karabakh, Yémen etc. L’Europe reste discrète et tente d’agir diplomatiquement. Mais le climat s’échauffe également sur le vieux continent. De quoi faire de mauvais rêves…
La nuit, bien calfeutré dans mon lit, je fais des rêves épouvantables. Les suisses veulent annexer le Liechtenstein mais se heurtent aux autrichiens, les combats sont rudes pour gagner un territoire d’une telle ampleur diplomatique. On ne compte plus les morts. Les troupes austro-hongroises, menées par les généraux Victor Orban et Sebastian Kruz entourent Vaduz, créant dans la citadelle un début de famine. Cependant, c’est sans compter sur le preux chevalier Stéphane Bern et son fidèle ménestrel Stephan Eicher qui, alors qu’ils déjeunent en paix, voient les flammes qui s ‘élèvent au-dessus de Vaduz. « Il faut sauver Vaduz ! S’exclame le preux chevalier, et ensemble ils partent au combat sous l’air du tradéridéra.
Maintenant, c’est le Luxembourg que français, allemands et suisses tentent également d’annexer. Casques prussiens, bonnets phrygiens et grenadiers de Genève s’étripent joyeusement, les chants guerriers résonnent dans les plaines et sur les monts (« Luxembourg de mes amours/viens vite chérie voir ton banquier/ j’suis à la bourre ma cour décompte/le feu m’appelle ô Luxembourg bien aimé).
Conflit également en Italie où le Vatican revendique la république de San Marino, qui lui ouvrirait un accès sur l’Adriatique, et dont les relations ancestrales sont cataloguées dans de très anciens bréviaires de l’an VII avant JC. Mais comment ne pas évoquer le Pearl Harbour de Monaco, dont on apprend à l’instant que plus de cent yachts de grand luxe viennent d’être coulés et une autre centaine prise d’assaut par des réfugiés niçois et italiens.
Impossible d’aborder le schisme entre les deux princes qui régentent la principauté d’Andorre : l’un français, l’autre espagnol. Pas d’aéroport ici, mais du free tax sur tous les rayonnages. Tout y passe, alcools, cigarettes, produits divers et variés. En prendre le contrôle, bien que les douanes y soient omniprésentes, serait regonfler un PIB national en berne.
Le monde est fou, Picrochole !
07 10 2020
AK
Les guerres picrocholines constituent la seconde moitié du roman et sont un prétexte de plus pour Rabelais pour mettre en pratique les acquis de la pensée humaniste.
En effet, cette guerre oppose deux camps : les hommes de Grandgousier et les gens de Picrochole, un seigneur voisin. Cette bataille a pour point de départ une absurdité, un élément mineur qui dégénère tout au long des chapitres (d’où l’expression guerre picrocholine pour désigner une affaire qui fait grand bruit, partie de peu de choses). En effet, alors que les fouaciers de Picrochole rencontrent les paysans du fief de Grandgousier, ceux-ci proposent de leur acheter quelques-unes de leurs belles fouaces, dorées et moelleuses. Les fouaciers refusent et s’ensuit une bagarre qui aboutit à une déclaration de guerre par Picrochole à Grandgousier.
Suite à la lecture d’un très joli conte pour enfants à peu près sages que je vous conseille vivement de lire ici : « L’assiette de Léonor« , je me suis amusé à en écrire une version très dérivée que je laisse à chacun et chacune le soin d’apprécier ou de me lapider avec des tomates bien mûres, tant qu’il y en a encore en cette fin de saison.
Je m’en souviens très bien. C’était la veille de Noël. Les cadeaux de Léonore remplissaient le placard de la chambre de notre grand-mère, mamie Grandy. On les avait placés en toute discrétion, pour éviter les soupçons et l’impossible taire de l’ancêtre. Pensez au scandale si l’enfant avait deviné que le père Noël était passé la veille, sans qu’on n’en dise rien. J’avais dégoté ce bidule rigolo dans un vide-grenier, un genre d’horloge sans tic-tac avec de petites figurines d’enfants indiquant chacune une heure. Les aiguilles étaient tordues, mais quelle importance? J’avais emballé ce plateau circulaire de papier crépon rose et l’avais serti d’un ruban bleu, ne sachant pas s’il était destiné à une fille ou un garçon. En regardant l’objet, je m’aperçus que dans la ronde des douze d’enfants qui la composaient, miniatures en porcelaine fines comme des biscuits de la fin du XIX eme siècle, manquait à cette horloge murale un personnage, et donc un caractère qui en ferait sa valeur intrinsèque. Quelle figurine manquait, me suis-je demandé. Pas un coucou qui aurait pris la place de l’absent, car il eut été rapidement évincé, peut-être un migrant voulant passer en se rendant invisible, ou, tout simplement, une figurine partie vivre sa vie dans les studios de Cinecittà.
Quand Noël arriva, le sapin illuminé possédait à ses pieds toutes les richesses enfantines, emballées avec soin et déchirées avec frénésie par des enfants innocents aux mains pleines ignorants la source des endroits où ces cadeaux trouvaient leurs origines. Dans une promiscuité que les parents attablés ignoraient, les gosses revendiquaient leur paquet, mais Léonore s’agrippa à celui que j’avais emballé. Elle se mit à l’écart et défit le ruban bleu en silence, et déchira lentement le papier crépon. Le plat d’étain étincela sous les lumières vives que suscitent en général les fêtes familiales. Elle regarda les personnages qui composaient la périphérie du plat, sourit, tant leur beauté et leur finesse la captivaient. Elle ne fit pas attention au trou minuscule situé au centre, aimantée par les représentations des bords, moulées et peintes par des mains adroites et professionnelles, œuvrant pour l’art sans manière. C’était bien là le métier qu’une gamine de huit ans voudrait faire plus tard. Mais quel était cet étrange trou au milieu du plateau, quel artisan marocain aurait-il pu vendre un pareil objet à la manufacture de Sèvres pour qu’elle y incruste ses personnages ?
C’était en vérité un secret de famille. Je ne raconterai pas ici la nature de mon commerce, ni le bassin méditerranéen de mon épouse, ni la sanctitude de sa poitrine, non, je ne parle que d’un conte pour enfant très bien raconté par miss Dom, et de l’intermède épistolaire que propose mes facéties. Ainsi, pendant que les adultes festoyaient autour d’une dinde cuite à point dans un énorme four à bois, Léonore se mit à réfléchir. Ayant abandonné ses autres cadeaux, elle s’approcha de mamie Grandy et lui demanda « c’est toi, le père Noël ? »
La vieille était sourde, mais Léonore voyait bien l’auréole que sa mamie avait au-dessus de sa tête, et cela la fit rire. Son père la gronda et cria « Léonore ne te moques pas de ta grand-mère ! Laisse-là tranquille, qu’elle meure en paix ce soir ! »
Vous allez rire, mais quand sonna minuit, la vieille calancha. On enleva de mon cadeau le coucou et le remplaçâmes par une photo (de quand elle avait trente ans) de mamie Grandy. Puis la famille et les amis festoyèrent jusqu’à l’an nouveau, puis jusqu’à l’encaissement de l’héritage de la défunte (vers Pâques). Léonore suspendit le plateau d’étain, (ou de cuivre tant il avait déteint), au-dessus de la gazinière de son nouvel appartement que l’héritage lui avait permis d’acquérir, en souvenir de ce Noël mémorable. Et de mamie Grandy, qui tricotait avec les aiguilles de l’horloge la vingt sixième heure…
03 10 2020
AK
Lise dormait profondément. Il faisait encore nuit mais le ciel blanchissait avec ses perles de rosée. Je me suis levé en silence, ai recouvert son corps nu qui me tournait le dos du drap et de la couverture de mi-saison, celle qu’on met début octobre quand les premiers froids instillent dans les lits l’avant-goût des pyjamas.
Sur le valet de nuit où je pose méticuleusement mes vêtements, y compris dans l’obscurité absolue, j’ai pris mes affaires. Mes chaussures étaient dans l’entrée et mon manteau pendait sur une patère, au même endroit. Je me suis habillé calmement dans l’empreinte coite de mes gestes. Puis j’ai ouvert la porte de l’appartement, ai dégringolé les marches des quatre étages, l’ascenseur était en panne, comme souvent, et me suis retrouvé dans la rue. Les ripeurs éboueurs de la BOM et les balayeurs municipaux étaient déjà au boulot. Il courait un vent frisquet dans cette rue mais le bistrot aussi était ouvert. En y pénétrant, j’ai senti l’odeur des hommes et du tabac, la chaleur des discussions qui faisaient feu de tout bois et réchauffent l’atmosphère, la conviviale, pas la climatique.
Le père Léon m’a servi un café arrosé et s’est introduit dans ma vie privée, sans en avoir l’air.
« -Tu as une drôle de mine, ce matin, Jo, ne me dis pas que tu t’es encore disputé avec Lise. »
« -Non, du tout. J’ai juste envie de vivre une autre vie, de courir nu dans les bois, de voler au-dessus des mégapoles en pissant et déféquant comme le font les pigeons, de migrer avec les oies sauvages en m’orientant par les étoiles et les clochers des campagnes. Comme Icare, mais un jour de pluie, comme aujourd’hui. »
« -Déjà, Jo, tu devrais arrêter d’arroser ton café. C’est ça qui t’enfume et te fait fantasmer au-dessus des cheminées, garçon. Ici, et tu le sais, les seules cheminées qui s’offrent sont celles de l’usine. Et sans doute plus pour très longtemps. »
« -Je sais, Léon, ça fait vingt ans que je passe chez toi avant et après avoir bossé dans cette putain d’usine. Mais reconnais au moins que j’ai encore le droit de rêver, même si ce n’est plus la mode. Les temps ont changé, mais au fond nous sommes restés de vrais gamins. On aime ces guignols qui font le spectacle, nous font rire parfois et pleurer plus souvent en nous faisant les poches. »
« -Tu devrais remonter te coucher, Jo, c’est samedi, c’est repos. Les autres qui balaient, ripent les poubelles, ce sont des gars des boîtes qui sous-traitent ce que la municipalité est incapable de gérer. Je ne me plains pas, c’est de la clientèle matinale. Mais toi, vas te coucher. »
La bruine caressait la ville et en sortant du bistrot j’ai parcouru les rues jusqu’à la gare. J’avais ma carte bleue dans la poche ; elle me titillait la jambe et quand je l’ai mise dans le distributeur de ticket de train j’ai senti que la vie remontait au-dessus de mon zizi, de mes tablettes, de mon menton broussailleux et de ma cervelle embrumée : partir, mais surtout quitter ces lieux infertiles. Une fois arrivé, appeler Lise, lui dire j’ai trouvé l’endroit idéal, viens vite me rejoindre, et n’oublies pas les draps et la couverture, ici les gens sont très gentils, le paysage magnifique et le loyer modique. Il y a une cuisinière à bois et quelques stères bien secs pour cuisiner. J’ai acheté des allumettes, sur le conseil de madame Yanick, la propriétaire, car il paraît que les hivers sont rudes ici, alors pense à la couverture, pour le reste on fera des courses pour passer la saison froide au chaud, quand la cuisinière sera activée. Je t’attends.
Les mois ont passé et Lise n’est pas venue. J’ai trouvé un emploi dans la ferme de madame Yanick : traite, fourrage, sortir les bêtes, les surveiller, les câliner. Deux fois par semaine ouvrir ma braguette pour que la patronne vérifie que ma santé , enfin, vous comprenez, bande de petits malotrus… Deux fois par an, nous allions au comice agricole de C…, pour vendre un veau ou quelques porcelets avec lesquels parfois les maquignons me confondaient. J’avais pris du poids, mais j’étais devenu invendable aux belles idées d’un homme qui rêve de changer de vie tout en croyant à l’amour indéfectible charrié par ses premiers sentiments, qu’il aurait pu envisager au départ.
Dans ce pays où les ours aiment danser au sortir de l’hiver, cinq ans passèrent. Par un matin d’octobre, quand les premiers frimas remontent les collines, je me suis levé. La nuit colorait encore le givre sur les vitres. Doucement, j’ai replacé sur la chemise de nuit de madame Yanick qui me tournait le dos l’épaisse couverture en laine. Sur la chaise, près du lit, j’ai récupéré mes vêtements qui trônaient en boule ; la porte de la chambre a légèrement grincé mais Madame Yanick ronflait, puis dans le vestibule j’ai récupéré l’épais manteau en fausse fourrure et mes bottes en caoutchouc, puis ai couru dans la neige fraîche jusqu à ce que le soleil se lève. Le ciel était d’un bleu céruléen. Pur comme souvent quand la pluie le lessive par d’abondants orages. Il faisait grand beau temps. J’ai certainement couru des heures pour finalement gagner la plaine, la gare de C… où un train s’arrête une fois par jour. Je n’avais plus de carte bleue et il n’y avait pas de guichet ni de distributeur de quoi que ce soit. Le quai de cette gare était désert, mais au-delà de l’antique troisième voie il y avait un banc, un mobilier SNCF datant du siècle dernier. Rien n’annonçait les horaires ni la destination ou éventuellement il fallait attendre l’entrée en gare du train. Y avait-il encore un train qui s’arrêtât dans ce lieu. Je ne sais. La course depuis la ferme m’avait épuisé. De fait, je traversais les voies et allais m’allonger sur le banc, bien calfeutré dans mon manteau.
Dans ce pays où les chasseurs se lèvent aussi tôt que les sangliers et les ours, la cartouchière pleine de mauvaises plaisanteries, il y en eut un qui s’était égaré, pauvre gars esseulé, et m’aperçut, me prenant pour un ours endormi (alors que les ours dansaient déjà dans les alpages). Je pris quelques balles dans le buffet (mais il y en a de moins en moins dans les gares), et c’est alors que vînt la fin de mon histoire : durant plusieurs minutes, alors que mon sang coulait par les orifices qu’avaient creusé les balles, je vis deux paires d’yeux me regarder : Lise et madame Yanick. Je compris qu’elles me questionnaient en silence, une question d’une extrême simplicité :
« – Jo, pourquoi es-tu parti? »
Je voulus leur répondre » Peut-être que ma vie ne valait pas deux balles » , mais je venais de mourir, pour de bon.
02 10 2020
AK
(illustration : gare d’Atocha, Madrid)
Promenade crépusculaire dans une station balnéaire (Capbreton)…
Cet article est sponsorisé par les modifications très chiantes opérées par WordPress. Bon, il va falloir batailler pour retrouver un paquet de trucs qui prenaient deux minutes avant le 1er octobre 2020.
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