Au bord de l’eau fondent les larmes

Si tu ne veux pas mourir idiot, prends un bambou, accroche

Un brin de crin de cheval à son extrémité, ajoute un bouchon de liège

Quatre plombs que tu resserres avec les dents autour du fil

Et vas au bord de la rivière. Évite les hameçons, regarde nager

Les poissons qui survivent à la pollution, entre les algues grises

Dans le lieu paisible laisse-toi bercer par l’eau qui ruisselle

Entre les galets et les antiques moraines descendues des montagnes

Refuges des truites et des brochets, des gardons, des vairons,

Regarde l’eau qui s’enfuit vers le gave, vers la mer qui a soif

Le sel dont elle regorge irrite sa gorge immense, eau fraîche

Venez à moi, la banquise en fondant sera chaude, eau des torrents

Venez à moi, oubliez vos montagnes aux maigres glaciers

Coulez vers moi tant que la pente s’y prête, entre galets

Saumons et anguilles qui finiront par se compter sur nos doigts

Antiques moraines ruisselantes de sécheresses, filets d’eau

Si tu ne veux pas mourir idiot, ne mets pas de hameçon au bout

Pas d’émerillon, juste un crin de cheval une mouche qui danse

Au bout, pour que frétillent encore les derniers poissons

Au chant de nos torrents.

30 09 2020

AK

Fais ce que voudras, mais attention aux polémiques à 2 balles!

Tous ces faux problèmes vestimentaires concernant la jeunesse, et en premier lieu les jeunettes collégiennes et les  sondages (cf celui pour Marianne) sont d’un autre temps, alors que les tensions internationales en arrivent au point de rupture dans la majeure partie du monde (occidental, moyen-oriental, extrême orientale et austral tagada tsoin tsoin).

Ainsi me vient en pensée Rabelais et l’abbaye de Thélème.

Extrait de wikipédia :

L’abbaye de Thélème est la première utopie de la littérature française, décrite par Rabelais du chapitre LII au chapitre LVIII (ou L à LVI dans l’édition de 1535) de Gargantua (première publication en 1534 ou 1535, édition définitive en 1542). À la fin de la guerre picrocholine, Gargantua remercie son ami, le frère Jean des Entommeures, de l’avoir aidé dans sa lutte contre Picrochole, en lui offrant de lui bâtir une abbaye. Le frère Jean refuse d’abord, « car comment pourrais-je, dit-il, gouverner autrui, qui moi-même gouverner ne saurais ? » Puis il accepte, mais la règle du lieu sera l’inverse de ce que connaissent les abbayes de l’époque, dont les moines sont soumis à l’obéissance à une discipline et à une hiérarchie. La devise de l’abbaye est : « Fais ce que voudras ». Le nom « Thélème » est d’ailleurs dérivé du grec θέλημα (« thélêma »), qui, dans le Nouveau Testament, désigne la volonté divine, laquelle se manifeste en l’homme sans que la raison de celui-ci n’intervienne. Dans le Songe de Poliphile, de Francesco Colonna, Thélémie (la volonté) est l’une des deux nymphes qui accompagnent Poliphile dans sa quête1.

Où est passé le monde libre? ce sera la question du soir (vue l’heure). Heureusement, nous avons encore quelques humoristes!

A écouter, la chronique de Tanguy Pastureau de ce midi :

https://www.franceinter.fr/emissions/tanguy-pastureau-maltraite-l-info

 

Les mardis de la poésie : Nashmia Noomohamed (1977- …)

À vrai dire, à dire vrai

Aujourd’hui, je me suis levée,
Et j’ai vu le désordre de ma vie ;
Toi, l’homme que j’ai aimé,
Durant tant d’années, je t’ai chéri.

Maintenant, je me trouve face à l’ennui,
Et les sentiments qui étaient miens,
Ont disparu de mes récits ;
Ennui de tout et envie de rien.

Vie à l’envers et les revers d’une vie.
Amour à prendre et apprendre à aimer,
Cœur de pierre et cris épris,
Malaise mal à l’aise d’une blasée.

Où suis-je ? Qui suis-je ?
Et pour qui suis-je,
Cœur à prendre, cœur épris,
D’un sentiment de déjà péri

Nashmia Noormohamed, 1999

tiré du site : https://www.poetica.fr/

Nashmia Noormohamed est née en 1977, à l’Ile Maurice. Elle a passé toute son enfance en Afrique de l’Ouest, d’abord au Nigeria, puis en Côte-d’Ivoire. Elle a étudié quelques années à l’Ile de La Réunion et en Angleterre, avant de venir en Suisse, où elle vit depuis 17 ans.

(un temps de saison) : douche froide… ou l’eau chaude, l’eau frette

J’étais sous la douche quand elle est entrée

Mais, Loupino, tu as encore tes chaussettes aux pieds !

Un homme nu, sous la douche tiède, aurait répondu

J’avais froid, il me faut quelqu’un qui me frotte le dos

Je suis là a répondu Mathilda, je vais te brosser

Le corps et les cheveux, mais enlève ces chaussettes

No puedo, I can’t, je ne peux pas Mathilda

C’est là que je planque mon revolver et mes dollars

Qui décolorent dès qu’un mexicain ou un nègre les touchent

Mathilda frotte moi fort j’ai le gun prêt à régler des comptes

Sans faire d’histoires que les enfants ne comprendraient pas.

Mathilda frotta le savon sur le crin de la lingette. Je frémis.

La mousse était trop abondante pour une simple douche

Impossible de voir le trou d’évacuation du bac en porcelaine

Je me baissais, saisis mon arme et tirais dans le maëlstrom

D’eau gorgée de microbulles en fusion, trop tard hélas !

Un plombier me plomba le premier. Ce satané s’était planqué

Dans la canalisation quand je suis arrivé pour prendre ma douche

Il faut vous dire que le coup du placard est antédiluvien

Pour un amant, et Mathilda le savait bien, cette garce,

Mais de là à se planquer dans les tuyauteries, lui dis-je, agonisant,

Saignant sur le carrelage pendant que l’autre se lavait les mains

Dans l’immatériel lavabo de ses désirs, ôtant les fafiots

De mes chaussettes ensanglantées, t’en fais pas Loupino,

C’est pour ta femme que je fais ça. Para tu esposa, for your wife,

(C’est fou ce que les plombiers sont parfois polyglottes)

Vois-tu Loupino, tu n’as pas connu Mac Carthy, mais ce soir

Ta femme et moi irons au grand meeting de l’éléphant

A casquette rouge et on manquait de colorant, le blanc

C’est bien mais il faut l’assujettir aux circonstances du moment,

Tu devrais le savoir, ce pays est difficile, on y perd son temps

Mais il y a longtemps qu’on y a perdu la raison, les indiens

En savent quelque chose. L’eau coule dans des tuyaux

Les rivières sont à sec dans le Colorado mais Las Vegas brille

De tes billets de banque qui partent en confettis, douche toi

Et va jouer à la roulette russe et autres aimables jeux, Loupino.

Ah, me dis-je, si seulement j’avais pu glisser sur cette savonnette

Le monde n’en serait pas là. Mais, bon sang, où est passée ma serviette ?

26 09 2020

AK

L’eau chaude, l’eau frette, film canadien (enfin, québécois de 1976), extrait :

Marre des attentats, vive la pudeur et ses petits bonheurs

Caché derrière l’église, dans un bosquet j’attendais l’aube

Lorsqu’ apparut Aurore vêtue de sa belle robe à fleurs

Nous devions prêter serment à une religion simpliste

A laquelle nous ne comprenions rien, le Jésus, la Vierge

Et par-dessus tout un soi-disant bon Dieu- Allah-Yahweh qui ordonnait

L’ombre la lumière et l’arche de Noélie, ma grand-mère

Qui vacillait toute courbée sur la gazinière, des fourmis

Dans les jambes et dans ses poêles à frire, sa cire catholique

Qu ‘elle allait fondre chaque dimanche dans une grotte sanctifiée.

Aurore, Aurore, viens, je suis là, viens croquer mes baisers

La douceur de mes doigts, laisse moi cueillir dans les fourrés

Les jolies fleurs de ta robe, refusons le diktat des curés-imams

Et embrassons nos jeunes vies qui se moquent des dieux.

Aurore s’approcha, elle m’avait longtemps cherché dit-elle

Elle caressa mes doigts, déboutonna ma chemise de flanelle

Nous jouâmes à saute-cabri et à pilou-pilou, à la bête à deux dos

Jusqu’à ce que du clocher-minaret psalmodient les anges élus,

Que le soleil s’éteigne au sang guerrier du crépuscule, que tinte l’angélus.

On vit alors dans le ciel s’élever deux aubes diaphanes

Légères, fluides, sans hostie ni pain béni, juste deux âmes

Libres montant au firmament, deux fleurs chatoyantes sur la poitrine

Brillantes comme des cœurs coloraient notre juvénile amour.

26 09 2020

AK

Tiens, voilà un vrai attentat festif d’Higelin ! (éloignez les enfants)

Photo d’illustration : Berlin,  église du Souvenir.

Poème gai mais l’est-ce bien? (en compagnie de Jean Claude Vannier)

Un jour un chat mangea une panthère

Elle sommeillait sur une branche d’acacia

Lors d’un rêve agité une épine la transperça.

C’était une panthère des neiges, à la robe exquise,

Que cette fin d’été réchauffait en attendant l’hiver

Ses frimas et la maigre pitance, lièvres et becs aux lèvres

De quelques trappeurs pris à leurs propres pièges.

Il n’y a pas d’acacias dans les montagnes que tu décris

Dit l’enfant, ici ce sont sapins, mélèzes et hêtres,

C’est mon papa qui me l’a dit quand il m’a suspendu

Au ballon sonde de la station météorologique

Dont il est responsable ; le vent était terrible

J’ai été transporté dans les airs comme un rêve

Et c’est alors que j’ai vu le chat manger la panthère

Assassinée par le gigantesque piquant de l’acacia.

Moi, j’ai vu : comment, avec ses incisives il a découpé

La peau, retroussé la chair et, presque intacts,

Les morceaux de viande dont il aurait pu seul se régaler.

Tel un taxidermiste professionnel, le chat a vidé

Tous les organes du pauvre carnassier, laissant aux renards

Et autres prédateurs partager son couvert, lui rassasié

Mais prévenant : ses griffes agiles comme des aiguilles

Recousirent ce que ses incisives avaient tranché.

Avec adresse, ses ongles rétractiles et ses dés de velours

Lointains apprentissages furtifs sur les canapés de salon

Il travailla au point de croix la majesté d’un costume de roi.

Je l’ai vu faire, papa, mais tu ne me crois pas,

Tu ne me crois jamais, tu te moques de moi, je sais,

Mais j’ai vu partir maman tout à l’heure, elle avait

Une drôle de valise et le chat a aussi disparu.

25 09 2020

AK

 

Al di Meola Paco de Lucia et John Mac Laughlin: trois virtuoses loin de la corde raide!

Un jeudi en musique ! La guitare sèche c’est excellent pour laisser passer un jour de pluie un peu tristounet.

 

 

Ci-après (internet est vraiment bien pour ça!) un disque 78 tours que j’écoutais gamin planqué sous la table de la salle à manger!

limpiabotas : cireur de chaussures.

Morfalou, mon vieux chien, mon complice.

Lise m’a dit : «  Émilio, c’est l’heure d’aller promener le chien ! » J’ai opiné du chef, ai saisi la laisse qui pendait au porte-manteau perroquet, dans le vestibule, et ai sifflé Morfalou, ce clébard qui nous pourrit la vie, qu’il faut nourrir de légumes frais (il est végan nous a annoncé le vétérinaire), et sortir trois fois par jour, alors qu’il y a tant de choses intéressantes à regarder à la télé. Ce chien est une véritable calamité, mais bon, Lise l’adore comme l’enfant que nous n’avons pas eu au tirage au sort de « Famille sans enfant, cent enfants à gagner, pour cela composez le 77 22 ou tapez sur votre mobile le SMS j’en veux un » etc

Bref, il faut balader le chien. Chaque soir, nous longeons le canal qui borde la voie ferrée. Entre la dérivation du gave à l’eau tumultueuse et les rails que les grèves et les retards systémiques (mot à la mode) je ne sais comment me débarrasser de Morfalou. Alors, nous conversons tout en marchant. Il jappe, grogne, travaille son éloquence un bâton dans la gueule, sautille quand nous sommes d’accord, aboie tout en restant courtois avec les chiens que nous croisons parfois, et il me serait difficile d’admettre que nous ne nous entendons pas lors de ces promenades. Dans son regard je lis souvent une facétie qu’il m’invite, chaque fois, à réaliser. Pisser dans le canal, comme lui quotidiennement. Cela fait des années que ça dure.

A cette heure-ci, en général (mais c’était bien avant), le train TER 8235 passait à l’heure sur la voie ferrée. Il pouvait même en cacher un autre, comme tout bout-en-train de cette époque. Morfalou semblait porter la mémoire de ces temps oubliés. Il posa son arrière train sur l’herbe qui bordait le chemin et m’inspecta de la tête aux pieds, silencieux. Sa langue sortait d’une dizaine de centimètres de son mufle, il haletait sans symptôme d’une quelconque angoisse ou maladie . Non, il se moquait de moi, tout simplement. Cette laisse que je maintenais à son collier je sentis qu’il voulait la mettre autour de mon col de chemise, d’y nouer une cravate de pierre et d’enfin me balancer dans le canal torrentueux. Pauvre Morfalou ! Je savais bien que Lise avait accaparé tout ton amour, te prodiguait tous les soins, les toilettages et les médications qui te donnaient du chien dans les concours canins, mais moi, je veillais et surveillais tous vos faits et gestes, vos manies, vos aliments de luxe, tes bijoux spécial toutou de race bichonné, et tous ces câlins dont j’étais exclus. Durant des années trois fois par jour, printemps été automne hiver, nous nous sommes promenés, vieux chiens, moi me parlant tout seul comme un homme aux abois s’adresse à ses pieds en marchant, toi aboyant comme un Beagle Harrier lors d’une chasse à courre, et Lise pendant ce temps qui rêvait de Venise, sans comprendre que sans elle notre vie s’enlise …

Voici quelques jours Morfalou et moi avons croisé une femme d’âge mûr qui promenait sa chienne Nestorine. Nous prîmes langue pendant que les deux animaux reniflaient leur trou de balle identitaire ; bref chacun se présenta à l’autre par des procédés ancestraux que la nature tend de nos jours à nous faire oublier. Nous parlâmes tout en avançant tranquillement lorsque Morfalou et Nestorine s’arrêtèrent net : un lapin dansait dans le champ de maïs récemment moissonné qui bordait le chemin. Ils tirèrent sur leur laisse. Si je pus retenir de justesse Morfalou, Nestorine quant à elle fit basculer sa maîtresse et la traîna vers le lapin qui ne se doutait de rien et continuait à batifoler. Soudain, à la lisière du bois, apparut un chasseur : son arme pétarada et il atteignit involontairement la femme la chienne et rata le lapin. Il avait l’air désolé, le pauvre homme. Son tableau de chasse était incomplet. Lorsqu’il me vit, je décampai, lâchant la laisse de Morfalou qui se rua vers le tireur qu’il atteignit en deux temps trois mouvements. A cet instant le train TER 8235 passa, rendant inaudibles les cris du chasseur que mon chien dévorait. Puis il revînt vers moi et nous rentrâmes en vitesse à la maison, où Lise avait -quelle coïncidence!- mitonné un lapin chasseur aux pruneaux tueurs de moustiques, plat délicieux s’il en est.

Lise et moi mangeâmes en silence. Morfalou se lécha abondamment pour effacer toute trace de sang sur ses pattes et sa trogne. Un os en latex lui permit de se brosser les canines et il alla s’étendre sur le canapé du salon, comme d’habitude. Bien entendu, je ne racontais rien de cette affaire à mon épouse. Connaissant sa jalousie chronique, elle serait devenue furax et m’aurait soupçonné d’être un amant criminel qui a abattu par dépit amoureux sa maîtresse dans un champ de maïs, après avoir agressé un pauvre chasseur et volé son fusil. De toute manière j’étais tranquille : tous trois étaient morts sans témoins, sauf le lapin. Mais lui, il avait pris rendez-vous avec le faitout de Lise… et s’était présenté à l’heure.

22 09 2020

AK

Nestorine habillée par la marque Hot-dog, l’hiver précédent sa mort

les mardis de la poésie : Paul-Jean Toulet ( 1867- 1920 )

Dans le silencieux automne

Dans le silencieux automne
D’un jour mol et soyeux,
Je t’écoute en fermant les yeux,
Voisine monotone.

Ces gammes de tes doigts hardis,
C’était déjà des gammes
Quand n’étaient pas encor des dames
Mes cousines, jadis ;

Et qu’aux toits noirs de la Rafette,
Où grince un fer changeant,
Les abeilles d’or et d’argent
Mettaient l’aurore en fête.

Paul-Jean Toulet, Contrerimes

Chinou

 

L’Alchimiste

Satan, notre meg, a dit
Aux rupins embrassés des rombières :
» Icicaille est le vrai paradis
» Dont les sources nous désaltèrent.

» La vallace couleur du ciel
» Y lèche le long des allées
» Le pavot chimérique et le bel
» Iris, et les fleurs azalées.

» La douleur, et sa soeur l’Amour,
» La luxure aux chemises noires
» Y préparent pour vous, loin du jour,
» Leurs poisons les plus doux à boire.

» Et tandis qu’aux portes de fer
» Se heurte la jeune espérance,
» Une harpe dessine dans l’air
» Le contour secret du silence. «

Ainsi (à voix basse) parla
Le sorcier subtil du Grand Oeuvre,
Et Lilith souriait, dont les bras
Sont plus frais que la peau des couleuvres.

Paul-Jean Toulet, Chansons

poèmes tirés du site : https://www.poetica.fr/categories/paul-jean-toulet/

Wikipédia (extrait) :

« Paul-Jean Toulet perd sa mère à sa naissance. Tandis que son père regagne l’île Maurice, il est confié à un oncle de Bilhères, dans la vallée d’Ossau. Il séjourne trois ans à l’île Maurice (18851888) puis un an à Alger (1888-1889), où il publie ses premiers articles. Il arrive à Paris en 1898.

C’est là qu’il se forme véritablement, sous la tutelle de Willy, dont il est l’un des nombreux nègres, notamment pour Maugis en ménage. Colocataire du futur prince des gastronomes, Curnonsky, il fréquente les salons mondains et les boudoirs demi-mondains qu’il évoque dans Mon amie Nane. Il travaille beaucoup et se livre à divers excès, dont l’alcool et l’opium. Il collabore à de nombreuses revues, dont la Revue critique des idées et des livres de Jean Rivain et Eugène Marsan. De novembre 1902 à mai 1903, il effectue un voyage qui le mène jusqu’en Indochine. » .(…/…)

https://www.sudouest.fr/2020/09/20/le-pantheon-de-toulet-7866479-4160.php

les bruits de fond sont-ils chauds ou froids ?

Gamin, j’écoutais avec un certain effroi ce bruit mat et répétitif qui frappait la cloison de ma chambre, n’osant pourtant pas alerter mes parents, qui dormaient à côté. C’est à l’adolescence que finalement cette énigme fut résolue, un soir où, mes parents absents, j’occupais cet espace mythique avec une jeune princesse au fort tempérament. Ainsi, jusqu’à l’âge adulte, ce son particulier perdura dès que mes parents, puis plus tard mes colocataires, s’absentaient. Un jour vînt à pied où je me mis en ménage avec une jeune femme plantureuse, dont le jardin secret regorgeait de fruits et de légumes savoureux (c’est là que j’ai entamé mon livre de recettes de cuisine, auquel hélas aucun éditeur n’a donné suite). Avec Hélène, c’était son prénom, j’essorais la salade, les frisottis des fanes, je blanchissais ses blettes, cependant qu’à son tour poireaux, courgettes et tomates anciennes menaient dans la cuisine leur course folle entre ses doigts experts et ses lèvres pulpeuses.

Après le repas du soir, nous n’allumions pas la télé, ce fric frac d’émissions et de concours culinaires nous agaçaient. Nous préférions concocter de nouvelles recettes, gibelotte, lapin chasseur avec pruneaux tueurs de moustiques, brame de cerf au saut du lit, renardeau à la sauce poulette, etc. La tête de lit faisait alors sa cavalerie de machine à écrire et les hennissements augmentaient dans notre aimable recherche l’art de l’ubiquité, mais il faut l’avouer, celles également de la lubricité et de l’ébriété.

Un jour vînt où Hélène me déclara qu’elle était enceinte. Elle était colère, pestait, me reprochant de n’être pas un saint et de lui avoir fait un enfant dans le dos. Comment aurais-je pu, lui répondis-je, tu sais bien que j’ai perdu mon auréole sur les aréoles de tes seins, que si notre couple devait battre de l’aile nous ne convolerions plus ensemble. Elle sembla se rassurer et quelques mois plus tard naquirent Hector et Ulysse deux jumeaux beaux comme des dieux mais chamailleurs au possible. Nous assurâmes leur éducation plusieurs années durant, avec ce sentiment diffus d’entendre mois après mois monter une rumeur dans l’immeuble, cage d’ escalier D, porte C cinquième étage (ascenseur en voie de réparation). Notre cloison tremblait sous leurs incessants assauts, quand ils eurent dix ans. Les voisins de palier finirent par se plaindre, puis ceux du dessus et du dessous. Vos enfants font un bruit infernal, nous allons porter plainte auprès du syndic. Comme ils avaient raison, comme soudain je me mis à les aimer, ces voisins qui nous entouraient comme des achéens sous les murs de Troie. C’est alors que nous priâmes un dieu de la rue d’emmener nos sales gosses à Paris, (en trottinette sans électricité statique) qu’ils y grandissent et nous fichent la paix. La tête de lit nous approuva, le bruit ouaté de tambourin du sky contre la briquette empapaoutée de plâtre au rabais joua ses airs de jadis dans le calme retrouvé du voisinage. Nous étions sauvés, dis-je à Hélène. Mais, née lasse, Hélène voulut à son tour voir Paris, sa tour Montparnasse, ses gares et toutes les rues et avenues de Monopolythéistos-city, voir ses enfants qui grandissaient, chacun ayant rejoint son parti, pour accéder au pouvoir, armés de diplômes et de certitudes sur l’avenir du monde que chacun voulait conquérir, prêts, tels Judith Holopherne, à trancher la tête non de son mari mais celle de son frère, politiciens répandant sur l’agora médiatique fantasmes et fausses vérités, programmes de foutaises parus dans nombre magazines.

Bien entendu, cette décennie me permit de peaufiner un nombre important de recettes culinaires, surtout des plats à emporter sans se retourner, et Hélène les réalisa avec bonheur chez Gaston, un petit boui boui qui faisait des repas ouvriers à dix euros le midi et des tournedos Rossini le soir pour la mafia locale. Les gosses montraient les dents entre eux mais dans le petit logement que nous avions loué avec Hélène rue Boulanger (Paris 10) ils croquaient le menu du jour entre deux séances d’empathie subversive ( démonstrations confondantes : des mots contre des maux, merci au revoir). Mon livre de cuisine fut offert aux clients de Gaston, dont un opercule dont j’étais très fier : « comment transformer un article de blog en daube savoureuse ». (Mon troisième ouvrage, sachez-le).

Le temps passa, comme un dieu de la rue que personne ne reconnaît, tant la rue comme les règles qui nous régissent se font un malin plaisir à nous faire perdre nos mémoires et nos traces. C’est peut-être pour ça que les gens prennent l’avion : leurs marques ont disparu et leurs ancêtres dansent encore sur la ligne des horizons lointains. Hélène me glisse à l’oreille : puisque nous sommes à Paris, pourquoi n’irions-nous pas visiter un certain Ernest S. et dormir dans le même hôtel, place Vendôme ? Il paraît qu’il a une chemise hawaïenne, le bougre,

qu’il ignore les chemises des maoris, avec des ronds symbolisant les trous d’eau où vont boire les animaux sacrés en temps de sécheresse, et les hommes quand ils ont trop bu l’esprit des blancs au comptoir Hemingway. Tu es folle, c’est un homme parfait, et puis nous n’allons pas refaire nos guéguerres à Trois. La graisse a mis des siècles pour nous vieillir ensemble, et Homère ne joue plus du tambour contre notre lit-cénotaphe. Nous vivons au-delà, Hélène, et autour de tes seins tournoient les auréoles et le ronron du vent qui nous maintient en lévitation permanente, tels des martinets célestes.

19 09 2020

AK