un écrit sur la nappe

A table

Elle est assise au bout de la table rectangulaire que son mari vient de finir de raboter.

Le bois, un chêne de toute beauté, du moins quand il était sur pied,

Sent encore l’aventure humaine, la sueur de l’homme qui l’a tronçonné. La sève

Pourrait cependant parfumer les mains de la femme qui y pose ses doigts, mais

Par ignorance elle pose ses coudes sur les planches rabotées et jointes

Tenons mortaises rainurages parfaits et tous les arguments du métier quand

Son mari a perdu cinq doigts entre la circulaire, la raboteuse et la scie à ruban

Elle lui dit c’est beau cette table, tu l’as vraiment réussie lui la regarde

On ne pose pas ses coudes sur la table, tu ne le sais donc pas, dit il,

Elle lui répond j’avais oublié que tu étais si tatillon depuis ton accident

Elle se lève et pose sur la table en chêne la plus belle nappe, sa dot de mariage

L’étend et celle-ci prend parfaitement la forme du plateau qui l’ enveloppe

L’homme sourit, à l’autre extrémité de la table, tous les deux assis

Sur la largeur du rectangle, comme s’ils attendaient du monde, des couverts

A rajouter pour des enfants des parents mais ils se tiennent là, face à face

Savent pertinemment que personne viendra s’asseoir à cette belle table

Que durant des journées il a raboté frotté ajusté et ciré quinze fois

Alors il se rend compte que sa femme est belle, que sur les côtés

Viennent s’installer les souvenirs peuplés de gens qui les ont aimés, des rires

Des verres de vin parfois renversés et des chansons entamées au dessert

Elle est assise au bout de la table rectangulaire et elle sait qu’il mentait

Quand il lui répétait je vais travailler dans l’atelier, scier quelques planches,

Elle savait que ce n’était pas une belle table en chêne qu’il entreprenait

Une maîtresse, un fantasme ou un cercueil, voire sa vie désormais sans désir

Juste ce qu’il considérerait, lui, comme la plus belle œuvre de sa vie : sa femme

Assise au bout de la table, vivante, en face de lui, le regardant en souriant.

27 04 2020

AK

un p’tit dernier avant lundi !

Allez, encore un, pour la route:

 

Pasolini d’abord (uccellacci e uccelini), Yün ensuite

Je pense que ce film de Pasolini est assez méconnu, mais on peut le visionner en intégralité sur Youtube. J’ai mis cet extrait qui me marque encore (bien que tout le film soit magique) pour que vous ayez, si vous ne le connaissez pas, un avant goût (à nid d’hirondelle) de l’ensemble. Ce film est génial (1966?).

 

Bien plus récent, mais concernant une prise de conscience « homo ça pionce » sur le monde actuel. Mais les deux mondes décrits risquent fort de n’en devenir qu’un, dès demain.

 

 

Café noir et bonheur du jour

Café noir

Encore un jour étrange qui s’installe à la table de l’aube,

Ouvrir les yeux sur un café noir qui sent le jus de chaussettes,

Comme jadis dans la cour de promenade les allers et retours

Sous l’œil vigilant des gardiens, le crissement des pas, les murmures

Partagés, les inventions utopiques qui seules permettent l’évasion

De ce monde médiocre qu’il a vu naître et dont il s’est nourri,

Enfant gâté de l’après-guerre, voyageur louvoyant sous l’œil des aigles

Jamais esclave, toujours conquérant dans un monde qu’il pensait

Loin des précipices, nourri d’artifices, méconnaissant les bombes

Regardant bêtement le gros champignon qui donnerait à l’homme

Le confort énergétique, oubliant le noir charbon, reluquant l’atome

Sous l’œil vigilant des financiers du progrès, inventions atypiques

Pour un monde meilleur, parcourir la planète sans en comprendre

La médiocrité, le viol des foules et l’érection des cités de cendres,

Alors devant le café noir, nez plongé dans sa tasse, il le voit qui surnage :

Le cafard.

23 04 2020

AK

Bonheur du (lever du) jour

Elle se réveille chaque matin, chantonne un vieil air

Entendu à la radio la veille, s’assoit devant son bonheur du jour,

Se coiffe, se pommade et observe ses rides, les compte

Plus nombreuses qu’hier, les soumet à un massage juvénile

Met du rimmel sur ses cils, un peu de rouge sur ses lèvres,

Comme tous les jours elle part travailler en enfer

Rentre le soir exténuée et chantonne ce vieil air

Entendu à la radio la veille, elle embrasse son homme

Ses enfants et allume le poste duquel naît une nouvelle chanson

Qu’elle chantonnera demain matin, face au bonheur du jour,

Car elle n’a pas le choix, qu’elle doit avoir un moral d’enfer

Comme tous les jours, vu qu’elle travaille à Pandémimonium.

Elle l’ignore sans doute, ce n’est pas son métier, mais elle sait

Que les patients qui la regardent, sentent qu’ils vont partir,

Admirent ce visage si frais et si lucide, lui volent sa chanson

Que chaque soir elle renouvelle sur le poste radio, chez elle.

23 04 2020

AK

bienvenu à La Tordue, dans ce monde en folie

Voulez-vous quelques tankers de pétrole pour assurer la pérennité de vos machines de jardinage (débroussailleuses, tondeuses, motoculteurs…) jusqu’à la fin des temps?

https://www.lepoint.fr/economie/petrole-pourquoi-le-prix-du-baril-est-tombe-sous-le-zero-dollar-21-04-2020-2372395_28.php

 

Un peu de bol d’air avec Baudelaire (elle est bonne, papi tordu!)

le blob !

Lassitude de mes lacets défaits,

Semelles percées de mes trous de mémoire

Que n’ai-je à faire des vers de douze pieds

Qui poétisent mes dix orteils, chatouillent

Mes plantes devenues sabots, pantoufles,

Quand au jardin poussent les racines

L’évocation subtile d’un parfum de poésie

Ce n’est pas un virus, c’est un blob, monsieur,

Un de ces monstres qui dans l’ombre ampoulent

Les grands pas de l’humanité, d’un seul bond,

Vos drapeaux n’y changeront rien, ni vos fusées

Ni vos faces de lune usées par tous les coups de pied au cul

Que vous méritez, l’infiniment petit, atome ou virus,

Masques à gaz ou masques chirurgicaux,

Le temps du grand Carnaval planétaire

Sublime extase des costumes, des maquillages,

D’un coup l’unique semonce et les déguisements tombent

Ce coup de pied au cul, monsieur, ce n’est plus un Bécaud,

C’est la grande torgnole que les plus pauvres attendent

Pour dévorer vos appétits sans faim, votre luxueuse luxure

Sniffer dans vos muqueuses nasales la coke et le corona,

Leurs lacets sont défaits, leurs semelles percées

Mais ils marchent comme avance le blob vers son repas,

Ils ont faim, et même s’ils doivent crever en chemin

Que ce soit enfin de ce qu’on leur a refusé : un repas, une vie.

Voulaient-ils donc un toit, ces misérables esclaves,

Un de ces lieux où en paix on s’aime et on se lave

Que ne le disiez-vous, demandez vous l’aurez, eau

Gaz électricité, des loyers modérés, du pognon,

Plein de pognon pour dévaliser les supermarchés

Devenir obèses, évangélistes (réduction sur nos DVD élégiaques)

Demandez aux gosses d’aller acheter quelques guns

Car ici la fête continue, peuple libre, imbécile et génial,

Et ces lacets défaits serviront bien à pendre quelques nègres,

Nos revolvers à percer les semelles de trous Dum !Dum ! de mémoires

D’indiens, je m’égare , je m’égare routière à six heures du matin

Je marche dans la rue, les égouts fument, c’est l’aube, septembre,

La ville s’offre en plein champ, écran gigantesque d’un film

En noir et blanc, 1978, passé trop vite, embusqué dans ma mémoire

Paranoïaque, l’armée du Salut à un carrefour, des œufs au miroir gras

Du bacon frit et des gens qui s’engueulent, comme partout, en ville.

Lassitude de mes lacets défaits,

Semelles percées de mes trous de mémoire

Que n’ai-je à faire des vers de douze pieds

Qui poétisent mes dix orteils, chatouillent

Mes plantes devenues sabots, pantoufles,

Quand au jardin poussent les racines

L’évocation subtile d’un parfum de poésie

Ce n’est pas un virus, c’est un blob, monsieur,

Un monocellulaire qui peut à la fois

Foutre votre vie par terre ou, au contraire,

La répandre avec application pour le bonheur de tous.

21 04 2020

AK

https://actu.fr/occitanie/toulouse_31555/video-arte-sort-une-reportage-sur-blob-cet-ovni-unicellulaire-etudie-toulouse_32551279.html

les mardis de la poésie : Gérard de Nerval (1808-1855)

Avril

Déjà les beaux jours, — la poussière,
Un ciel d’azur et de lumière,
Les murs enflammés, les longs soirs ; —
Et rien de vert : — à peine encore
Un reflet rougeâtre décore
Les grands arbres aux rameaux noirs !

Ce beau temps me pèse et m’ennuie.
— Ce n’est qu’après des jours de pluie
Que doit surgir, en un tableau,
Le printemps verdissant et rose,
Comme une nymphe fraîche éclose
Qui, souriante, sort de l’eau.

Gérard de Nerval.

tirés du site : https://www.poesie-francaise.fr/poemes-gerard-de-nerval/

Une allée du Luxembourg

Elle a passé, la jeune fille
Vive et preste comme un oiseau
À la main une fleur qui brille,
À la bouche un refrain nouveau.

C’est peut-être la seule au monde
Dont le coeur au mien répondrait,
Qui venant dans ma nuit profonde
D’un seul regard l’éclaircirait !

Mais non, — ma jeunesse est finie…
Adieu, doux rayon qui m’as lui, —
Parfum, jeune fille, harmonie…
Le bonheur passait, — il a fui !

Gérard de Nerval.

Bonus : https://www.poetica.fr/poeme-27/gerard-de-nerval-el-desdichado/

 

la vie (des plantes) continue…

En environ une semaine, le rhododendron du jardin  s’est épanoui à la vitesse grand V…