extraits d’un album de Jean Claude Vannier sorti (je crois) dans les années 80
Comme la cave d’Ovide était vide
Je me réfugiais dans le lit d’Ophélie
J’avais le bambou elle avait d’la bouteille
Du miel et de la musique dans les oreilles
Je pensais qu’elle grimperait à l’ arbre tel un panda
Mais me suis trouvé piégé à remonter la pendule
Ce cave d’Ovide avait oublié de fournir la came
Salut panda air frais de Naypidaw (Myanmar) à Chengdu
J’ai repris l’avion direct pour Paris Saint Ouen
Ce vrai royaume de la chine et des coups de bambous
Mais la caisse était vide et Ophélie planquée
Dans une caravane avec mes boules de cristal
Décorées pour Noël par un vieux beau nommé Joël
La vie est dure pour les pandas qui pendulent
Laissant au vent mauvais sonner leurs testicules
Pas de ticket gagnant pour un retour au Sichuan
Plus de place non plus à la bambouseraie d’Anduze
Dans la cave d’Ovide pas même un fumet de porto Cruz
Dans le lit d’Ophélie tintaient les verres de cristal
Décorés de médaillons de foie gras en l’honneur
Des pandas légionnaires morts pour l’étrangère Nation
Les faits étaient là: Ophélie me glissait entre les pouces
Tandis que je noyais ma peine dans douze kilos de pousses
Au zoo de Beauval, tripoté par des mains made in China,
Gardant espoir d’un jour gagner des millions de visiteurs
Sous le pendule de Foucault (Léon), par cette rotation
Qui tourne en bourrique les humains les pandas
Et tous les éléphants roses que compte la planète.
14 12 2019
AK
J’avais la tête dans les nuages et Albertine les mains dans la farine. Après cinq années de mariage, je ne m’étonnais plus d’avoir des cheveux blancs sur le crâne, au sortir des siestes dominicales. L’inquiétude, au début de notre union, – nous nous étions mariés sur le tard -, à voir ainsi chenu mon crâne, avait cédé place à une douce hébétude, bien que cela ne nous eût jamais empêché de fumer, allongés sur le matelas, derrière les volets en bois mis clos de la chambre. Si Albertine avait une addiction certaine pour la cuisine, plus précisément pour la fabrication de pâte à crêpes, la fascination qu’exerçait sur moi cette vieille chanson de Nougaro ne manquait jamais de me faire son effet, tel le chien de Pavlov (nous avions appelé ainsi notre Bichon), je me précipitais dans la cuisine cueillir le flacon de fleur d’oranger pour en asperger d’une pointe le dos charnu, le tablier aux bretelles pantelantes, l’entremichon respectable, roucoulant au-dessus de ce pigeonnier telle une colombe et son rameau d’olivier ( mon prénom ).
Vers dix sept heures le dimanche, tous les piaillards du quartier venaient sonner à l’appartement. Albertine avait préparé quarante crêpes, que les gosses devraient se partager, plus douze galettes au sarrazin pour les trois mioches bretons, et deux coques (sans lait) d’un diamètre 36 pour les grands lustucrus. On retrouvait donc chez nous une vingtaine de moineaux en culottes courtes ce jour-là, ayant chacun sa façon de parler, de manger et de rire.
Le visage d’Albertine scintillait comme un rubis à la vue de ces gosses joyeux, et cela se répétait tous les dimanches de l’année. Quand le curé sonna, je sentis que le bonheur partait en déroute. Les gosses n’assistaient pas aux vêpres, ne respectaient comme règle morale que l’art de bien se remplir la panse, et ne connaissaient rien de mieux pour sauver leur âme que de s’empiffrer de nourriture terrestre. Certains parents, pas tous, mais assez nombreux, avaient pétitionné. Pauvres petits, pauvres gamins! Il nous montra l’arrêté communal interdisant la distribution gratuite de crêpes dans le canton, nous glissant en même temps la carte d’un pizzaïolo du Vatican qui faisait des réductions importantes, au centre bourg, pour ces petits goinfres.
Et je dus bien me rendre compte, quelques années plus tard, que nous avions donné le mauvais exemple. Car dès qu’ils eurent une quinzaine d’années, dénigrant la confiture maison, le beurre demi-sel et l’artisanat potelé et maculé de sueur sous les aisselles, les ados filèrent en masse à l’adresse fournie par l’abbé. L’Habeas Corpus à cinq euros, avec ketchup en lieu et place de sauce tomate, se vendait comme des petits pains, le Lacrima Christi (une limonade infecte) faisait fureur, et la propagation du bouche à oreille fut telle que nous finîmes, Albertine et moi, par manger des crêpes toute la semaine. Bichon léchait la poêle, et préférait les croquettes qui faisaient luire son poil et lui laissaient des gencives saines. Albertine s’essaya à la quiche, au pain azyme, aux galettes de soja, aux tartes d’argile, et même à ces pains que lève la révolution. Les gosses ne nous disaient plus bonjour. Pavlov, notre Bichon, hantait les mêmes lieux qu’eux, gras comme un cochon bigourdan.
Albertine et moi en vînmes à cesser de fumer après la sieste. Je dus consulter un médecin, dont le diagnostique fut : ce ne sont pas les poumons, c’est le manque d’amour qui vous démolit. Essayez de demander à votre épouse si le tricot… enfin, vous voyez, un palliatif, quoi. Comme on en finit par mettre la Chandeleur en plein mois d’août, car il fallait se mondialiser à l’unisson, les jeunes balançèrent des cailloux sur nos volets, hurlant : vous nous avez volé notre culture, avec vos crêpes et vos galettes à la con ! vous vouliez remuer ciel et terre, vous ne remuez que votre merde ! et tous s’étaient affublés de pizzas sur la tête, qui formaient auréoles. Autour d’eux, impressionnants, des chiens de toutes races grimaçaient en mâchant les coiffures tombées à terre. Albertine eut peur. Une de ces peurs panique qui rendent les meilleurs moments de la vie terribles. Comme un type regarde sa médaille du travail le soir même où on lui apprend qu’il vient d’être licencié. Le soir même. Car dès le lendemain, sa vie change. Du tout au tout. Les gosses joyeux du passé deviennent les charlatans du futur. C’est normal. Quand on perd ainsi tout lien avec le monde du travail on devient un fanfaron de la roulette russe.
Ce soir là aussi, le visage d’Albertine scintillait comme un rubis corindon, vous savez. Pas un de ces bijoux qu’on porte en pendentif, ni en collier. Juste un de ces rubis, aux couleurs si fluides qu’elles glissent sous la tempe. Une de ces signatures du bonheur brisé par une détonation mortelle. Un de ces drôles de bruits qui invitent à porter le crêpe, un jour de juillet 2011, quelque part.
A ma nièce BK, décédée à 37 ans, quelque part mais jamais ailleurs, et à son mari et leurs quatre enfants.
AK
22 08 11
Sur ma table de chevet un petit livre de Francis Ponge que mes yeux n’atteignent pas sous la lampe trop faible pour ma vision. Il me faut le rayon de soleil sur le canapé du petit salon pour obtenir la clarté du discours et discerner les lignes et l’encre de la typographie. Hélas, il pleut souvent. Par beau temps, Léo, notre vieille chatte, s’y installe avant moi, tranquille et plongée dans ses rêves. Le temps passe alors auquel je n’appartiens plus. Mais dans ma table de chevet, entre quelques carreaux de chocolat, se cache mon carnet. Il me parle de tout mais ne raconte rien : il oublie la suite mais connaît le début. Comme tous les secrets qui à la fin se divulguent.
J’aime faire la sieste. D’ailleurs, j’ai toujours fait la sieste. Entre midi vingt et treize heures quinze, dans mon véhicule de travail, avalant à la hâte un sandwich délicieux ou pourri. Les autres ouvriers mangeant de leur côté à la gamelle ou dans des restaurants bruyants au prix de 8 à 12 euros. Il faut, pour tenir la route, à certains métiers de s’alimenter en conséquence. D’accord, à pioncer dans la fourgonnette, j’étais privilégié.
Dans ma table de chevet, le carnet tremblote. Il veut que je lui raconte une histoire, une vraie ou une imaginée, il s’en fiche (moi aussi). Cependant, méfiance ! Et ceci est directement adressé aux personnes qui ont ce genre de carnet près de leur lit : si vous n’êtes pas intimes avec eux, ils viendront dans votre sommeil vous infester de cauchemars, de nuits blanches, de souvenirs horribles avec lesquels vous n’avez rien à voir, mais c’est ainsi : les carnets des chevets sont organisés pour déceler vos mensonges et en tirer profit, par devers vous et votre compagne, qui vous tourne le dos à l’heure tendre des amours.
Mais il faut vivre avec son intimité, qui quand elle ne regarde personne, tous la dévisagent et l’exploitent. C’est ainsi que parfois les mots se condamnent aux expressions, c’est ainsi qu’à l’heure de ma sieste ces mots sont venus, pas joyeux :
Quand de la poudre aux yeux naissent les larmes
Il est trop tard ; la saison sera sèche et viendra la famine.
Cela n’était pas l’écriture de mes doigts, le papier était celui du carnet, la table de chevet veillait et mon sommeil soulevait des ronflements plus gigantesques que les vagues de Nazaré (comme si ma compagne y surfait), non cela était étrangement l’écriture d’un écran qui reflétait l’abandon d’une femme dans son miroir, une femme qui se maquille, séduisante, attirante auprès des hommes, qui n’ouvre pas le tiroir de la table de nuit d’une chambre d’hôtel où la bible se planque, il ne faut pas brusquer le client. Dans les intitulés je trouvais trace des manquements de logique qui avaient bâti ma vie, mon sommeil légendaire et ma guerre des nerfs. Ce carnet voulait ma peau, et aussi se venger de l’avoir fait exister. Ses mots vengeurs : « l’invendable : un courant de pensées qui donne de l’air aux (pauvres) diables », ou encore : »j’en ai rempli des Caddies dans les super et hypermarchés qui me disaient « chéri donne moi tes gros billets ». Ou encore celui-ci ; « ce ne sont pas les hommes qui gagneront la guerre, mais bien la Guerre qui gagnera les hommes. »
J’avais beau orner mon sommeil de rêveries, le carnet m’excitait. Mon amie m’offrait dans le mitan du lit ses fesses un peu abandonnées qu’un pauvre diable dans mon genre aurait bien asticotées. La nuit suintait de noir à la Soulages. Alors, m’approchant d’elle, je glissais à son oreille : « tu es ma puce, je suis ton pou. »
La gifle que je pris alors fait cette nuit encore battre mon pouls tel un carnet de santé posé sur une table d’opération !
29 11 2019
AK
Ce matin dès l’aube grise mon pote Lucien
A traîné ses blagues sur le canal saint Martin
Avec ses hauts talons son air du vas-y donc
Accrochant le pavé et les couleurs du temps
Qui n’a comme palette que celle d’un rapin,
Lucien cherchait les bagues, les fafiots d’un rupin
Dans la musique des jours et des petits larcins
C’était un drôle de bonhomme, blague à part,
Un homme devenu femme, peut-être
Entre deux mondes, entre les hauts talons
Les bas talus et l’enfance des fossés du périph
Un drôle d’adolescent, turlupin en guenilles jouant
Trois notes sans musique mais au rythme certain
Quand sans battre tambour son cœur éclaboussait
La ville de lumière sous les arches bruyantes
De la Chapelle à Stalingrad, Paris oublié sans sirènes
Sans sandales ni horizon, seule la voix métallique
D’une gare annonçant le retard d’un train
Qui ne part pas et Lucien dans ce monde
Remuait ses fesses, jouait de fausses maladresses
Pour plumer le rupin, le provincial providentiel
Mais ce matin mon pote Lucien, au coin d’une rue
S’est fait alpaguer par la bande d’un autre Lucien
Qui vola tout et ne lui demanda rien, ni sandales
Ni horizon, la ville de lumière inventait la distraction
Les flonflons de Noël et ces drôles de bonhommes
Que l’on croise souvent au seuil des grands magasins
Avec leurs rennes qui effraient les toutous délaissés
Et les enfants distraits qui ne croient plus qu’en Dieu
Tant l’avenir les plombe de croire en d’autres choses.
09 12 2019
AK
Chanson pour se laver
Un pied
Le ciel et la nuit
Mexique et
Brésil
Le ciel et la nuit je l’entends qui fuit
Mexique et
Brésil c’est un chamois vert
Le ciel et la nuit le ciel et l’hiver
Mexique
L’autre pied
La neige et le vent la pierre à fusil
La neige et le vent
Qui frappe à l’auvent
La pierre à fusil c’est un chasseur mort
La neige et le vent la neige et le sort
La pierre
Le cul
La glace et l’effroi l’aurore ou l’horreur
La glace et l’effroi le signe de croix
L’aurore ou l’horreur à chacun son tour
La glace et l’effroi la glace et le jour
L’aurore
Louis Aragon
in le site : https://www.poemes.co/louis-aragon.html
C’est ahurissant de voir où en est arrivé la marchandisation de l’art! Mieux vaut en rire qu’en pleurer!
Maurizio Cattelan est par ailleurs un artiste très reconnu et intéressant dans son œuvre multiple parfois provocatrice.
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