Charles Juliet, court extrait de « Gratitude », journal IX (2004-2008), (chez POL éditeur)

Charles Juliet, « Gratitudes «  2004-2008, un journal plein de sensibilité et d’humanisme qui se lit sans difficulté (pour les paresseux comme Chinou)

Extrait:

page 158 :

23 janvier

« Geneviève m’a raconté un épisode de sa randonnée au Niger. Elle, une amie et trois Touaregs avaient passé la nuit en plein désert, dans un endroit à l’écart, loin de toute piste et de tout campement. Un matin, alors que la chaleur commençait à se faire sentir et qu’ils s’apprêtaient à lever le camp, ils avaient eu la surprise de voir arriver un 4X4 flambant neuf. En étaient descendus un homme portant costume-cravate, une femme élégamment vêtue -bijoux, escarpins à hauts talons – et deux petites filles qu’on avait briquées, l’une d’elle (sic) tenant à la main une sorte de violon. En ce lieu, rien ne pouvait être plus incongru qu’une telle apparition, et fort intriguée, Geneviève s’était demandé ce qui amenait ces gens. La réponse n’avait pas tardé. Autour des puits, les nouvelles s’échangent, puis se répandent plus rapidement qu’on ne croirait. Cet homme avait appris qu’une touriste possédait un polaroïd, et il venait se faire photographier avec les siens. Auparavant, il était allé prendre les deux petites qui vivaient avec leur grand-mère dans un campement de nomades. Ne sachant pas où se trouvaient les gens qu’il voulait rejoindre, il avait suivi leurs traces et fini par les trouver.

Un Touareg avait déroulé un tapis.Visages figés, l’homme, son épouse et les deux petites filles avaient pris la pose, et l’amie de Geneviève leur avait remis quelques clichés qui les avaient comblés. »

Dessins et peintures par Chinette

Les idées de Mars, les poisons d’Avril

Avril me filait, et bien que j’évitasse de marcher à découvert, je sentis pertinemment le froid m’enrober et me glacer le sang, semblable à un vieux discours mille fois répété: tu dois t’en sortir tout seul, ne compte sur personne. Les murs lépreux de la rue du Moulin descendaient dans la nuit et seule une tribu de chats persiflèrent à mon passage, narguant mon attitude fugitive. J’étais en proie à une accréditation mortelle à laquelle je n’osais faire face. J’avais peur. Une de ces peurs qui va remuer au tréfonds de soi des sentiments de panique et affuble de tremblements incontrôlés le moindre geste simple, comme allumer une cigarette ou pointer un cochonnet.

Cette impression d’engouffrer des ombres vivantes de souvenirs me vidant de toute humanité m’angoissait alors que le bringuebalement lointain d’un train se fit entendre au-delà du gave, en provenance de la Croix du Prince. Son bruit était caractéristique de celui des trains de marchandises, et je fus stupéfait de soudain me rappeler qu’il n’y avait plus ce type de rame depuis des lustres sur la voie Pau-Oloron. C’était de ma part soit une erreur d’aiguillage de mon jugement, soit un retard de plusieurs décennies pris par le convoi pour rejoindre sa destination. Pourtant, le bruit augmenta, que cadençait avec certitude mon oreille, et bientôt l’épaisse masse atteignit le pont de fer incurvé. Je la regardai avec tension, depuis le lavoir à l’angle de l’avenue Heid. D’où sortait donc ce train aux wagons pareils à des bétaillères, à une telle heure, après tant d’années de trafic interrompu? Était-ce un TER ayant subi une mutation génétique, un mirage qu’avril tendait comme un fil sur mon désarroi funambulesque pour m’ôter toute volonté de vaincre ma peur, je ne sais. Mais ma destination changea. Parti pour enjamber le pont du XIV juillet, je me tournai vers la gare que je gagnais à grands pas. Il me fallait savoir d’où provenait ce train, ce qu’il représentait.

L’horloge du frontispice indiquait trois heures du matin. Dans l’espace désert et sombre se mêlaient d’étranges silhouettes, mi-ours, mi-démons, dansant au rythme des ronflements du chef de gare, qui logeait au-dessus du buffet de la gare. Des rats faisaient la java près de l’Ousse et le vent jazzait dans les branches hautes des platanes de l’avenue. Parfois un cormoran, insomniaque ou rêvant de pêche au lamparo, poussait un cri rauque et bref. Le convoi quant à lui se fit presque silencieux, glissant lentement sur la voie numéro cinq jusqu’au poste n°1, direction Lourdes, où il stoppa. La Micheline lâcha quelques borborygmes dignes d’un hôtel borgne en période estivale avant de s’éteindre. Les dix wagons semblaient également s’être endormis durant le parcours. Aucun cheminot ne parut sur le ballast et pourtant je ne rêvais pas: ce train avait une existence formelle, palpable, indubitable. Avril avait encore dans ses bagages un lot de nuits fraîches et brouillasseuses qu’il utilisa dans le dessein de me faire quitter les lieux, afin que la scène restât sans témoin. C’était sans compter sur mon opiniâtreté ordalique. Si, en cet instant, les chats de la rue du Moulin s’étaient présentés, aussi menaçants qu’ils puissent paraître, je les aurais sans vergogne transformés en gouttières dézinguées, tant ma détermination à élucider ce mystère dépassait les bornes de la compréhension humaine.

Comme un trou dans le temps. Un silence gagna l’espace environnant, silence pesant comme une masse de pierre se détache des flancs de la montagne, un silence tel que seule la comparaison avec cet instant unique et quotidien du passage de la nuit au jour peut révéler: immense et fugace.

Montèrent alors, l’un après l’autre, les bruits de l’intérieur. D’abord, se distinguèrent les sanglots d’enfants en bas âge, puis le raclement des ongles sur les parois, ensuite vinrent les lamentations des femmes, enfin les cris désespérés des hommes. Tout cela sourdait dans les boîtes closes que le convoi charriait, et la ville dormait de son sommeil profond. Qui pouvait entendre ces thrènes ferroviaires que soixante dix ans d’Histoire emportaient vers la Mort, cette nuit-là? Quel insensé tenterait-il de reboucher avec la poussière des jours les trous de mémoire béants, me demandai-je alors que l’aube pointait et que redémarrait le train. Avril y pourvoirait, désormais, je m’en fis le serment. Tant que reverdiront les feuilles aux bras tendus des branches, tant que se dissiperont les bulletins de vote dans les urnes fascisantes, je n’oublierai pas, je témoignerai, je lutterai pour que cela ne se reproduise jamais, ni ici, ni ailleurs.

AK Pô

27 03 10

de Maurice Chevalier à Areski et Fontaine (+Brexit 1974) : un dimanche de Mars

(les arbres ont des oreilles qui écoutent le vent)

Tout d’abord, pour ceux qui oublient ou ignorent une époque révolue, une chanson de Maurice Chevalier. A noter le passage « récité » s’adressant directement à Hitler. Une chanson d’avant-guerre (elle sera déclarée quelques mois plus tard) :

Ensuite, un live de 1973 d’Areski et Fontaine, couple que j’ai toujours plaisir à écouter, dédié à celles et ceux qui se léveront demain lundi pour aller bosser !

Synthèse : prenez le temps d’aimer, moi aussi ! (et nous, donc!)

Bon, la sieste est terminée? Alors, on se réveille (avant le Brexit) :

embarquement pour les îles Kerguelen

Ma chère Hélène,

Ça y est, enfin!

J’embarque ce matin sur l’UPPA-SALMEVOL, un beau navire à destination des Kerguelen. Nous appareillerons mi-novembre , ce qui me laisse juste le temps de t’écrire ce court billet. Nous sommes quatre (deux chercheurs, un ingénieur et un technicien, issus de l’UFR de Sciences et Techniques de la Côte Basque et du pôle -sud?- d’hydrobiologie de Saint Pée sur Nivelle) à poser nos havresacs sur le bastingage, sous l’œil bleu et profond du capitaine Achab, seul maître à bord; l’équipage est restreint, du fait de la Crise, et nous devrons participer aux manœuvres. J’ai pris de quoi peindre « Fac De Pau » sur le petit foc, ce qui, je l’espère, nous portera chance au niveau du passage du cap Horn.

L’expédition qui nous conduit vers les terres australes a pour motif essentiel l’étude des populations de salmonidés, et plus particulièrement l’évolution et l’adaptation réussie d’une forte colonie implantée voilà une cinquantaine d’années, et dont nos connaissances actuelles permettent d’appréhender quelques perspectives intéressantes. Bien entendu, nos recherches engloberont bien des aspects techniques (démographie,génétique,comportement), visant à envisager de possibles et novatrices implantations de salmonidés dans de nouveaux environnements. Tu me diras, Hélène, qu’en général, toutes ces expéditions scientifiques débouchent sur l’amer constat d’une planète en perdition, et qu’il est difficile, de nos jours, de garder un optimisme qui ne soit de rigueur. Pourtant, nous avons espoir de découvrir quelques mécanismes, aussi rares soient-ils, permettant d’évoluer concrètement, et d’ainsi redonner un peu confiance à ceux qui persévèrent à croire en l’homme, respectueux de la nature et de ses nourritures terrestres.

A Port-aux-Français nous attend « La Curieuse », navire scientifique n’ayant rien à voir, je te rassure, avec la gabarre « le Gros Ventre », que Y.J. de Kerguelen de Trémarec (1734-1797) abandonna avec ses hommes à bord lors de sa première expédition (1772), alors que la tempête séparait les deux navires (il naviguait sur « La Fortune »). Ils survécurent, suivant les escales prévues initialement (Timor, côtes australiennes) dans des conditions effroyables. Mais c’est une autre histoire.

Hélène, ne te fais point de souci pour ma survie en ces îles de la Désolation: outre un petit ballon pour jouer avec les otaries et mon smocking pour séduire les manchots royaux (je passe sous silence les éléphants de mer), un cheptel de 3500 moutons, des animaux exogènes introduits involontairement (lapins, chats, rennes, rats) accompagneront parfaitement la soupe aux choux de Kerguelen (Pringlea antiscorbutica) et les légumes cultivés sous serre. Le vendredi, nous dégusterons, qui sait, un filet de légine, poisson très convoité, si celle-ci veut bien se partager en 120 portions (nombre de scientifiques en campagne d’été, hors ingénieurs et techniciens du CNES), sous les pentes du Mont Ross, volcan de type strombolien qui donne envie de relire Jules Verne et Jørn Riel (Groënland) en fumant du saumon.(*)

J’espère que ce billet te parviendra à temps afin que je puisse te voir une dernière fois, agitant sur l’embarcadère ton grand mouchoir blanc quand retentira la sirène.

Je t’embrasse.

Ton P.E. Victor

(*) les éditions Gaïa, qui publient Riel, ont les pages roses.

 AK Pô

11 11 09

les chanteuses méconnues : Marie Claire Pichaud

Trois poèmes mis en musique et chant de René Char :

 

J’ai un drôle de sentiment ce soir, celui de voir émerger la poésie comme une ultime force de l’esprit, comme si celui-ci sombrait au profit de je ne sais quels requins nourris d’a-priori, de vengeances stupides et de sang répandu. Juste une idée qui transperce ma nuit évanescente d’un couteau traversant mes rêves interdits.

 

un moment rare, une pépite télévisuelle : Laurent Terzieff récitant un poème de Rilke

Impressionnant de beauté, entre le charisme de Laurent Terzieff (1935-2010) et la catharsis des spectateurs et auditeurs. Un acteur gigantesque…

 

Le texte :

« Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas ( c’était une joie faite pour un autre ), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles — et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers. »

 

(Merci au Passant qui m’en a fait part en passant)

âneries

Comme vient aux hommes l’envie de courir

Quand ils sont à bout de souffle j’ai cru

Dans les vapeurs d’un cheval monté à cru

Bien gardé dans l’écurie de mes incuries

Le cheval que j’avais choisi encore en rit

Tu me reconnais bien, idiot, m’a t’il dit,

Ce n’est pas moi, c’est Mathilde qui t’as trahi

Mais tu n’étais qu’un cavalier sur l’échiquier

Un vieux clou dont elle a su tchéker le cher chéquier,

Il faut être un pur sang, ne rien abandonner

Et tu n’es qu’un vieux con, un château délabré,

Il n’est pas un pardon qui accueille ta croix

Tu as vomi sur tout, laissé ton vieux panier percé

Dans le supermarché, qui tient lieu de mangeoire

Tu en oublies l’histoire, te voici sur la paille,

Et le cheval hennit, te hait, saute et gagne le Grand Prix,

Pour se moquer de toi, de ta vie, de tes âneries.

14 10 2018

Bureau de tabac, poème de Fernando Pessoa

J’ai eu l’occasion de me rendre à Lisbonne dans l’effervescence qui a suivi la révolution des œillets, en 1974, et d’être allé dans ce café, O Brazileiro, dans lequel semble-t-il, Pessoa  trouvait l’ivresse qui ensuite le menait, tel un clochard qu’il était, à vagabonder dans les rues, les ruelles de la ville. Un drôle de type. Dans ces années 70, il y avait encore dans ce café quelques gueules cassées, qu’un ami plus âgé que moi croquait avec talent. Trente ans plus tard, une statue de bronze est scellée devant le fameux bistrot : bourgeois et touristes s’y attablent, au soleil, les prix sont haut de gamme, les places rares. Les enfants jouent et montent sur la statue de l’homme assis. Mais il est absent de ces modes temporaires qui en ont fait un miroir de Lisbonne, lui dont la prose fut, paraît-il retrouvée dans une malle en bois de 27000 feuillets, dont très peu étaient signés de MA main (bon sang! je suis encore passé à côté des infortunés!)…

A écouter l’émission de ce dimanche 3 mars (pousser le curseur à 25 minutes et 35 papillons :https://www.franceinter.fr/emissions/remede-a-la-melancolie/remede-a-la-melancolie-03-mars-2019)

 

Voici un extrait de cet assez long et beau poème de Fernando  Pessoa, dont on peut lire la suite sur le lien (dont je me suis permis de copier une partie du texte) mis en bout de  l’extrait proposé :

 »

BUREAU DE TABAC, PAR FERNANDO PESSOA.

 

Je ne suis rien
Jamais je ne serai rien.
Je ne puis vouloir être rien.
Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde.

Fenêtres de ma chambre,
de ma chambre dans la fourmilière humaine unité ignorée
(et si l’on savait ce qu’elle est, que saurait-on de plus ?),
vous donnez sur le mystère d’une rue au va-et-vient continuel,
sur une rue inaccessible à toutes les pensées,
réelle, impossiblement réelle, précise, inconnaissablement précise,
avec le mystère des choses enfoui sous les pierres et les êtres,
avec la mort qui parsème les murs de moisissure et de cheveux blancs les humains,
avec le destin qui conduit la guimbarde de tout sur la route de rien.

Je suis aujourd’hui vaincu, comme si je connaissais la vérité;
lucide aujourd’hui, comme si j’étais à l’article de la mort,
n’ayant plus d’autre fraternité avec les choses
que celle d’un adieu, cette maison et ce côté de la rue
se muant en une file de wagons, avec un départ au sifflet venu du fond de ma tête,
un ébranlement de mes nerfs et un grincement de mes os qui démarrent.

Je suis aujourd’hui perplexe, comme qui a réfléchi, trouvé, puis oublié.
Je suis aujourd’hui partagé entre la loyauté que je dois
au Bureau de Tabac d’en face, en tant que chose extérieurement réelle
et la sensation que tout est songe, en tant que chose réelle vue du dedans. »

… la suite est  à lire ici : http://dormirajamais.org/bureau/

d’où j’ai sorti cet extrait…

 

 

 

 

De Pierre Dac (au Dac) à Desproges

En ces périodes de renaissance de l’antisémitisme, deux réponses :

 

«  »Je suis né en 1939. Je n’ai pas de souvenir de mes cinq ans ou de mes six ans, mais savoir que je suis né à cette époque-là, qu’il s’est passé ce qui s’est passé vis-à-vis des Juifs, c’est un truc que je n’ai tou- jours pas compris, au sens fort, comme je ne comprends pas Dieu. » P. Desproges

(voir dans le même ensemble de vidéos l’interview « Desproges s’explique »)

la grande angoisse de Jane

La grande angoisse de Jane était de faire tomber ses clés entre la porte et le vide de l’ascenseur, dans l’interstice qui permet au mastodonte de grimper au septième étage, d’en descendre, ou de se payer une tranche d’adrénaline entre deux paliers. Et en même temps, cette angoisse entretenait chez elle un fantasme agréable. Elle imaginait un beau Tarzan glissant le long du câble graisseux et ouvrant la trappe du plafond avec un pied de biche, avant de la saisir de ses bras vigoureux, alors que dans sa chute la machine infernale se rue dans la fosse aux crocodiles avec ses écrous, ses dents crénelées et sa surcharge pondérale.

Seulement voilà. Dans ce monde cruel qu’est la jungle urbaine, l’entourage de Jane n’est composé que de gens normaux, si l’on considère la normalité des peuplades urbaines comme une référence saine. A l’intérieur de ces cages d’ascenseur où fluctuent les cours de la Bourse ne se précipitent que de jeunes loups ambitieux enveloppés de costards cravates froissés dont les pattes griffues enserrent d’ingénieux instruments bipants, textotants, webants et accaparant toute leur vision du monde aveugle dont ils se nourrissent en se moquant du tiers comme du quart, mondes insoupçonnés dont les appels sont redirigés vers une boite vocale incluse dans le forfait.

Voilà pourquoi, depuis trois semaines, Jane a changé de mode de vie. Décidée à opérer sa reconquête des espaces corrompus, elle pratique la rapine copain-copine en volant ces cons finis. Une méthode simple, pas toujours efficace, mais gratifiante moralement: il s’agit de se faufiler dans le giron compact de ces enfants d’Attila aux yeux rivés sur leur I-Pod, d’appuyer sur le bouton menant au dernier étage, et de fureter à loisir parmi les tissus, doublures et sacoches à portée de main. Gestes répréhensibles certes pour la morale, mais tellement salutaire dans ce pandémonium.

Pendant que ces messieurs jargonnent en américain (blue chip, junk bond, go-go stocks, fallen angels*…), font du « scalping » en fumant le calumet des banquiers d’affaires, stressent en tirant sur le concurrentiel pianiste nippon, londonien, honk kongais, new yorkais, pékinois, à coups de transactions si mirobolantes qu’elles vident en simultané le bol de frichti du paysan sénégalais, laotien ou mexicain, Jane s’affaire à tirer les portefeuilles des poches, spéculant sur l’authenticité de leur contenu. La Grèce ici n’est qu’un paquet de fric, le manque d’eau en Afrique, en Asie, une source de profits à venir, la marée noire des uns commissionnera en liquide le bénéfice des autres, la destruction guerrière de nations générera une reconstruction pleine de promesses financières, tout comme la création de barrages, si elle détruit peuplades et forêts ancestrales, livrera des avantages spectaculaires aux Nemrod chasseurs de prime (in God we trust)…

Au septième étage, dit « la voie lactée des grouillots », Jane quitte l’ascenseur. Pour aller au-dessus (« over the sky »), un code doit être tapé sur un clavier spécifique (à Madrid, c’est ALT164). C’est le royaume des négociants, spécialistes, analystes et banquiers d’affaires. Les courtiers vaquent dans les paliers intermédiaires, entre les bureaux de monsieur Bull et monsieur Bear. Ce n’est pas un monde de femmes que celui des bourses, mais les emplettes de Jane suffisent, quand elle vide les corbeilles, à nourrir son petit monde. Car pour elle la Crise n’affecte pas ses nerfs; elle connaît les routines de la vie quotidienne, et dès le dernier sac poubelle fermé elle redescend par les escaliers (car c’est alors qu’elle angoisse au sujet de ses clés, et elle préfère de loin tenir bon la rampe que fantasmer sur un Tarzan traderisé).

Les rues sont dehors, qui l’attendent aux carrefours. Dans ces rues, l’agitation fourmillante qui danse un étrange forro jusque dans les faubourgs, où Jane retrouve ses compagnons: les chats. Son armée de l’ombre, son combat personnel. Ces quatre cents cinquante félins qui parsèment la ville, qui semblent à première vue lascifs et paresseux, sont en réalité de la pire espèce: comploteurs, sournois, affamés, sans logique, nés des amours dissolues des uns et des autres, estourbis, castrés parfois, traînant la patte ou griffant, sifflant les minettes ou feulant, hérissés, ronronnants, battant la queue de colère ou s’arrondissant, hirsutes et menaçants, d’un caractère teigneux, osons le dire, tirons leur la langue plutôt que de la leur donner à manger, tant qu’il est temps, car c’est par eux que viendra la fin du règne des traders innocents, quand Jane et ses ami(e)s les auront organisés pour la lutte finale, quand l’économie des ascenseurs déchoira en économie d’échelles, qu’il suffira, pour voir Montmartre, de sauter sur un monte-là-dessus tu profiteras de la vue… Que du bonheur!

Rue de la Fontaine-aux-fées se tient le grand rassemblement de la gent féline. Pierrette, Jocelyne et Léopold achèvent la distribution de pâtées, croquettes, soupes de pâtes et de croûtons. Jane est en retard. Dans la rue Mulot les portefeuilles délestés dégringolent dans le caniveau. En trois semaines le trésor de guerre passe la barre des quatre mille points, à détrousser les yuppies on rentabilise son trousseau de clés. Ce soir sera mise en place la stratégie militaire de maître Sun, sauce béarnaise. Jane, tout en trottinant, révise son discours.

Dans la cour des anciens ateliers municipaux sont réunis: les chats palois du cimetière urbain, de Bessières,de l’agglo (saint Julien, saint Laurent,de la Saligue, des Sources, de Californie, etc) représentant le gros des troupes et la majorité des officiers, ainsi qu’une dizaine de bipèdes en gabardine verte et cheveux blancs. Jane fait face à l’assemblée, dont les yeux luisent, et annonce la tactique: tout d’abord, notre cause est juste et morale. Ensuite, il ne faut pas détruire l’ennemi; il peut être utile par la suite, après notre victoire, pour conforter notre quotidien (certains traders sont d’excellents cuisiniers, paraît-il).

Psychologiquement, l’ennemi est déjà vaincu par lui-même ( troubles obsessionnels compulsifs), physiquement il est soumis à l’enfer climatisé plusieurs dizaines d’heures par jour, ce qui le maintient dans une bulle fragile et enivrante (champagne), topographiquement, ses déplacements sont réduits (bureau-cabinets), ce qui réduit la masse musculaire et tétanise le cerveau. Il est donc indéniable que la victoire est au bout de nos coussinets, que nous gagnerons sans même utiliser nos griffes. Pour cela, nous appliquerons la méthode de l’encerclement et du sac à puces. Chacune de nos brigades sera bardée de puces kamikazes, et attendra mes ordres. Je possède les clés des trois quarts des appartements, lofts et résidences de nos ennemis. Il suffira donc d’ouvrir la porte afin que vous puissiez pénétrer et répandre vos armadas. La contamination gagnera le lendemain leur lieu de travail et se transmettra des uns aux autres en toute transparence. Les puces dressées pour la seconde phase investiront les logiciels des ordinateurs, téléphones satellitaires, et autres outils informatiques afin de hacker toutes les informations et de réduire le monde spéculatif au néant.

Une fois la victoire remportée, nous organiserons une journée portes ouvertes dans les locaux de la haute stratégie financière, où vous pourrez retrouver en toute simplicité vos racines: manger les souris et rire comme le chat du Cheshire de Lewis Carroll, jouer aux cartes ou boire du thé au lait, griffer les rideaux et les canapés, laisser vos poils voleter au-dessus des tapis, bref, être des chats bien nourris, soignés, pansés, que personne n’enquiquine. Et, de plus, les répercussions sur le genre humain deviendront semblables à vos idéaux: lascivité, paresse, siestes au soleil, tâches ménagères remplies vaillamment par nos prisonniers enclins aux TOC et aux toques, ou recyclés dans la culture maraîchère des stocks à gogos.

AK Pô

08 05 10

* blue chip, junk bond, etc: termes utilisés dans l’argot des traders de Wall street

 ci-dessous, des chats de Tomi Ungerer, qui s’est éteint très récemment: