les mardis de la poésie : Nazim Hikmet (1901-1963)

Les ennemis

 

Ils sont les ennemis de l’espoir ma bien-aimée
De l’eau qui ruisselle, de l’arbre à la saison des fruits,
de la vie qui pousse et s’épanouit.
Car leur front est marqué du sceau de la mort,
– dent pourrie, chair décomposée –
ils vont disparaître à jamais.
Et bien sûr ma bien-aimée, bien sûr,
Sans maître et sans esclaves
Ce beau pays deviendra un jardin fraternel!
Et dans ce beau pays la liberté
Ira de long en large
Magnifiquement vêtue
de son bleu de travail.
Ils sont les ennemis de Redjeb, tisserand à Brousse,
Les ennemis de Hassan, ajusteur à l’usine de Karabuk,
Les ennemis de la vieille Hatdjen , la paysanne pauvre,
Les ennemis de Suleyman, l’ouvrier agricole,
Les ennemis de l’homme que je suis, que tu es,
Les ennemis de l’homme qui pense.
Mais la patrie est la maison de ces gens-là,
Ils sont donc ennemis de la patrie, ma bien-aimée.
Nos bras sont des branches chargées de fruits,
L’ennemi les secoue, l’ennemi nous secoue jour et nuit,
Et pour nous dépouiller plus facilement, plus tranquillement,
Il ne met plus la chaîne à nos pieds,
Mais à la racine même de nos têtes, ma bien-aimée.

Nazim Hikmet
« Nâzım Hikmet est l’une des plus importantes figures de la littérature turque du xxe siècle, et l’un des premiers poètes turcs à utiliser des vers libres comme le fit Orhan Veli. Hikmet est devenu, de son vivant, l’un des poètes turcs les plus connus en Occident et ses travaux ont été traduits dans plus de cinquante langues.

Cependant, dans son propre pays, il fut condamné pour marxisme et demeura en Turquie, même après sa mort, un personnage controversé. Il passa quelque quinze années en prison et baptisa la poésie « le plus sanglant des arts ». Ses écrits soulignent la critique sociale. » (wikipédia)

une légende du petit pays (glanée dans la presse locale)

La retraite du cheval blanc d’Henri IV

Le cheval blanc d’Henri IV aurait pris sa retraite à Lescun. Selon la légende, le bon roi confia son fidèle destrier aux gens de Lescun pour qu’il puisse pâturer l’herbe du plateau  de Sanchèse. « Soignez-le. Prenez-en le plus grand soin. Si un jour ce cheval venait à mourir, je ferai trancher la tête de celui qui m’annoncera la nouvelle fatidique » aurait déclaré le roi.

Le cheval fut bichonné. Chaque jour, on se relaya pour le nourrir, le brosser, lui donner  à boire…

Mais le jour fatal arriva.Qui allait annoncer cette triste nouvelle au roi? Une vieille dame se proposa: « j’ai déjà bien vécu » dit-elle, « tant pis si on me tranche la tête ».

Au château de Pau, elle rencontra Henri IV.

« Mon bon cheval galope-t’il toujours? » demanda le roi.  »

« Il ne galope plus guère » répondit la vieille.

« Mais quand même, il pacage, il broute ? « s’inquiéta le roi

« Il ne pacage plus guère » répondit-elle.

« Et l’eau des torrents, il la boit toujours ? » relança le roi.

« Il ne la boit plus guère, Sire. »

« Mais il est mort, alors ! » déclara le roi.

« Sire, c’est vous qui avez déclaré les paroles fatidiques » répondit-elle.

Et la petite vieille rentra à Lescun.

(in « supplément Balades », la République des Pyrénées, 21 juin 2020.)

 

merle, alors?

Sur le bout de mon nez

Un oiseau s’est posé

Un merle noir qui faisait le point

Sur la peau grise et sale

De mes ailes nasales.

Il était enchanté

De trouver là tant de congénères,

Comédons assemblés jouant la crasse

En sifflant quelques vers poreux

Lorsque brutalement

Mon nez se transforma en cap,

En péninsule, en continent,

Effarouchant tous ces oiseaux noirs

Qui s’en allèrent picorer ma peau

Aux confins de la nuit.

Au matin revînt le merle,

Il était blanc comme neige

Chantait élégamment le temps des cerises

Sur le patch qu’il tenait dans son bec

Les corps secs et raides de ses amis séchaient

Mais quelle fut ma surprise

Quand je vis que mon nez

Avait disparu de mon visage,

Que celui-ci était d’un noir d’encre

Que le reflet du monde ignorait.

Sur le bout de mon nez

Un oiseau s’est posé

Un merle noir qui faisait le point

Sur la peau grise et sale

De mes ailes vassales.

J’aurais du le savoir

J’aurais du le sentir :

Demain, je retournerai à la mine,

Laisserai mes affaires dans un casier

De la salle des Pendus, et puis

Je descendrai, avec mes amis comédons

Dans le ventre de la terre

Où m’attend un merle, au bec jaune

Comme une lampe à acétylène…

AK

20 06 2020

on pourrait en rire, si rire rimait avec Syrie

Je ne sens rien

Sur les corps nus les corbeaux signaient

Avec leur bec la vérité des temps

Sang séché et peaux noircies,os blanchis

Métiers rudes mais nourrissant les damnés

Corbeaux, pies et passereaux becquetant la vermine

Ils aimaient à rire devant le festin des massacres

Se nourrissant à pleines ventrées de la misère

Et de la mort ambiante. Il ne fallait plus penser

Juste ingurgiter les sommes astronomiques

Vivre dans les palais offerts par la gueule béante des morts

Le goût de ces corps nus mutilés que leur offrait la guerre

Avait le parfum des ors, la volupté des monstres

Repus dans leur exil doré, ignorants que la terre

Toujours renaît en folles herbes que l’on nomme justice

Et que six pieds sous terre les pissenlits chatouillent

De leurs racines les êtres malfaisants qui régnèrent

A peine un temps, un petit temps qu’oubliera l’Éternité.

AK

19 06 2020

L’actu :

Paris (AFP). Biens mal acquis: Rifaat al-Assad condamné à Paris à quatre ans de prison, son patrimoine français confisqué

extraits de l’article  paru ici : https://www.lecourriercauchois.fr/actualite-253287-paris-afp-biens-mal-acquis-rifaat-al-assad-condamne-a-paris-a-quatre-ans-de-prison-son-patrimoine-francais-confisque

« Parmi les biens confisqués par la justice en France figurent deux hôtels particuliers dans les beaux quartiers parisiens, une quarantaine d’appartements, un château, des haras dans le Val-d’Oise Une propriété a aussi été saisie à Londres. »

« Ancien pilier du régime de Damas, Rifaat al-Assad fut le chef des forces d’élite de la sécurité intérieure, les Brigades de défense, qui avaient notamment réprimé dans le sang une insurrection islamiste en 1982. Il en garde un surnom, « le boucher de Hama ». »

« Lui qui n’avait aucune fortune familiale en Syrie avait alors bâti un empire immobilier évalué aujourd’hui à 800 millions d’euros, principalement en Espagne mais aussi en France et en Grande-Bretagne, qui a tardivement éveillé les soupçons. »

Un peu d’Histoire en ce 18 juin : Vera Lynn (1917-18 juin 2020)

Née le 20 mars 1917 à Londres, Vera Lynn était aussi connue pour avoir chanté The White Cliffs of DoverThere’ll Always Be An England et If Only I Had Wings pour donner du courage aux Britanniques pendant le Blitz, le bombardement nazi. Surnommée la « fiancée des forces armées », elle a été toute sa vie une fervente supporter des soldats, pour qui elle a chanté pendant la guerre, dans des pays comme l’Egypte ou l’Inde, souvent au péril de sa vie.

En mai, Vera Lynn avait exhorté la nation à « se souvenir des braves garçons et de ce qu’ils ont sacrifié pour nous ». « Ils ont quitté leurs familles et leurs foyers pour se battre pour notre liberté et beaucoup ont perdu la vie en essayant de nous protéger et de protéger nos libertés », avait-elle rappelé.

 

les mardis de la poésie : Sonia Elvireanu

Sur le sable de mon île 

 

Je veux que le cauchemar cesse,
la culbute  de la boule malade
qui nous a  éloignés,

pour te parler de mon  île
où j’ai fait un brin de causette
avec la solitude et le ciel de dedans,

je priais que tu sois plus près,
que tu nages dans ma mer,

ici, les arbres bleus,
alignés le long du sentier,

ondoient le sable coloré
de leurs ombres lumineuses,

le souffle de l’onde est pur,
le bord de quartz nacré,

le ciel secoue ses étoiles
sur ma chaumière,

dans le silence, tout autour,
seuls mes murmures,

et le sable sur lequel je t’écris,
de l’amour, de la solitude,

du silence de mon rivage
où tu arriveras un jour. 

 

                         25.04.2020

 

sur l’auteure :

Sonia Elvireanu. Poète, romancière, critique littéraire, essayiste, traductrice, membre de l’Union des écrivains roumains. Études : Université Babeş-Bolyai de Cluj-Napoca, Faculté de lettres. Doctorat en philologie avec une thèse sur l’exil. Professeur de français associé à l’Université technique de Cluj-Napoca, Roumanie. Membre du Centre de recherche de l’imaginaire « Speculum » et du Centre de recherches philologiques pour le dialogue multiculturel, Université « 1 Decembrie 1918 », Alba Iulia, animatrice culturelle dans l’association franco-roumaine AMI, membre de la Fédération internationale des professeurs de français (FIPF), fondatrice du cénacle littéraire « Jacques Prévert » d’Alba Iulia.

Sonia Elvireanu, Clarté intérieure et autre poèmes

Le bâtisseur de villes (de Bertold Brecht)

Un court texte de Bertolt BRECHT (1898-1956), auteur entre autres de l’Opéra de quat’sous, Mère Courage et ses enfants…

« Le bâtisseur de villes« 

« Quand ils eurent bâti la ville, ils se réunirent et se conduisirent les uns les autres devant leurs maisons et se montrèrent le travail de leurs mains.-Et l’ami des hommes les accompagna, de maison en maison, toute la journée,et fit l’éloge de toutes.

Mais il ne parlait pas lui-même du travail de ses mains et ne montrait de maison à personne.-Et le soir approchait quand, sur la place du marché,ils se rencontrèrent tous de nouveau, et chacun s’avança sur une estrade et rendit compte du style, des dimensions de sa maison et du temps qu’avait duré sa construction, afin qu’on pût déterminer lequel d’entre eux avait bâti la plus grande maison, ou la plus belle, et en combien de temps.

Quand vint son tour dans l’ordre alphabétique, l’ami des hommes fut appelé lui aussi.-Il apparut au bas et en avant de l’estrade, traînant un grand montant de porte.-Il présenta son compte rendu.-Ce montant de porte était tout ce qu’il avait bâti de sa maison.-Il se fit un silence.-Puis le président de l’assemblée se leva.-« Je suis étonné », dit-il, et un rire général fut sur le point d’éclater. Mais le président continua: « je suis étonné qu’on n’aborde ce sujet qu’aujourd’hui. Cet homme-là, pendant tout le temps de la construction, a été partout, sur tout le chantier,et a partout apporté son concours. Pour la maison là-bas il a édifié le pignon, là-bas il a posé une fenêtre, je ne sais plus laquelle; pour la maison d’en face il a dessiné le plan. Rien d’étonnant après cela qu’il se présente ici avec un montant de porte (lequel d’ailleurs est beau), mais ne possède pas lui-même de maison. Compte tenu des nombreuses heures qu’il a consacrées à la construction de nos maisons, la construction de ce beau montant de porte est un véritable prodige, et c’est pourquoi je propose de lui décerner le prix de la bonne construction. »

texte tiré des « visions » de Bertolt Brecht in « HISTOIRES INEDITES -1913/1948-« 

Editions L’ARCHE (1967)

le piano du pauvre

 

Le piano était nu, il fallait l’habiller.

Les petites mains du quartier

Reprisaient bas et socques des noceurs

Les guinguettes viraient, le piano pleurait.

Ce samedi-là la pluie tomba, à cordes déployées

Et pas un parapluie qui ne soit, sous l’averse, percé .

On appela du secours, et l’aveugle du quartier

Vint avec son chien retendre des cordes de pluie

le son aigrelet, sec et gai des musettes

La pluie cessa et l’accordéon se remit à jouer.

Le piano n’était plus nu, il portait des bretelles.

AK

12 10 2018