Jour d’asphalte (25)

C’est l’instinct des petites bourgades qui conservent leur mémoire en ne déplaçant rien de leur ancienne prospérité. John asperge involontairement quelques chalands benoîts en bordure des quais, avant de stopper le véhicule une dizaine de mètres plus loin., en face du bureau des messageries. Un gros bonhomme, qui doit faire office de lanterne signalétique vu sa rougeur extrême, se plante devant la portière avant du bus. Les vêtements qui collent à son corps comme une doublure de film comique désigne formellement l’une des victimes de John.

Celui-ci se décolle de son siège, ouvre la portière et descend en sifflotant, inconscient des dégâts qu’il a occasionnés. L’homme, évaluant la carrure de John, se ravise instantanément, grommelle deux secondes dans un jargon spécialement ardu, mélange d’écossais et de finnois, puis disparaît, se liquéfie dans la grisaille alentour. John regrimpe la première marche du bus, et saisit sur le siège avant une serviette éponge bicolore dont il recouvre ses épaules. Il se dirige ensuite en sautillant vers l’antre poussiéreuse que masque un panonceau en fer blanc sur lequel s’inscrit le mot réception. La porte vitrée tintinnabule de tous ses grelots exotiques sous l’impulsion de John. De l’air frais s’engouffre par la portière ouverte du Pullman,, renouvelant l’atmosphère lourde et ensommeillée qui règne dans l’habitacle. Je m’installe aux commandes pendant qu’il revient, après avoir claqué la porte des messageries avec un mélange d’enthousiasme et de fureur. Juste le temps d’ouvrir et refermer la porte à soufflets, et nous repartons.

« – Rien pour nous ! S’exclame-t-il en se vautrant sur la banquette avant. L’horloge du tableau de bord indique seize heures dix. Des panneaux indiquant Roccalito fleurissent à chaque coin de rue, germinations précoces dues aux abondantes pluies qui jonchent le macadam. Nous re-franchissons la porte saint Martin et obliquons vers la gauche. Roccalito, cent vingt kilomètres. La route dégringole maintenant vers le niveau de la mer en serpentant sous un ciel bas, qui semble avoir délaissé pour l’éternité l’orage qui enveloppe à présent la citadelle. Temps maussade, autant à l’extérieur qu’à l’intérieur du véhicule où je lorgne en grimaçant l’apathie générale des voyageurs, de John. Figurines de cire peintes de fatigue, la vie ignore ces marionnettes défraîchies qui hantent mon théâtre. Je connais à présent tous les individus que je transporte.

Dehors, la route franchit une multitude de petits ponts en pierres aux coloris cendreux, qui contraste avec l’eau écumante des cascades, qui semblent chuter directement des nuages tant le brouillard est épais. Des conifères plantés par la main humaine déguisent parfois en orgues gigantesques les collines escarpées, découpant leurs silhouettes de tuyaux ventrus. Des mousses rougeoyantes courent le long des des blocs erratiques, d’immenses champs de myrtilles éclairent de leurs tons purpurins les reliefs venteux des cols que nous franchissons l’un après l’autre. La route sinue, insidieuse malgré sa chatouillante bonhomie de caresseuse mondaine. Altitude bloquée dans mes oreilles qui changent d’octave, et ce silence qui gémit pour qu’on le laisse en paix, la tension maîtrisée par les contreforts d’une nourrice éthérée qui exacerbe sa nudité minérale et ventripotente en quatre dimensions de risques ; boucles bitumées qui ondulent et enlacent le spectaculaire immobilisme pluri-millénaire pour n’en extraire qu’une grandiose lascivité des sens. La montagne nous contemple nous, reptiles bruyants qui ne possédons plus de l’instinct que cette modalité linéaire balisée, comptabilisée, rentable. Un morceau de la serviette éponge de John placée sur le dossier de la banquette se flanque sur son front, le réveillant en sursaut.

« – Hein ? Ho ? » s’exclame-t-il en bondissant du siège, ce qui déclenche mon rire.

« – Tu ne tiens plus la distance, Beau Gosse ! Il est temps que tu jettes l’éponge !

« – Parle pour toi, vieux, j’ai une frite exceptionnelle rien qu’à l’idée de ce que je vais faire ce soir, quand on sera arrivés !

« – Encore des conneries ! Moi ce soir j’ai prévu d’aller à un combat de boxe. C’est devenu assez rare de par chez nous et je ne voudrais pas rater ça !

« – Mais tu as une sacrée idée, là ! Surtout que la boxe, ça me connaît ! Avant de pratiquer la voile mon meilleur pote était un putching-ball tout de cuir vêtu. »- A l’époque tu cherchais déjà un coq pour lui voler dans les plumes, ouais ! »

John sautille à mon côté, échauffé par l’idée d’une participation physique au pugilat de ce soir. Il s’amuse à balancer des coups dans ma direction, faisant saillir biceps et pectoraux de son T-shirt moulant.

« – Regarde-moi ce jeu de jambes, cette allonge, plaf plaf !

« – Calme-toi, John.

« – Une vraie danse tribale dans la jungle du ring que j’offrirais à mes sparring partners, si je montais là-haut ! Les cordes, mec, je les laisse à Tarzan ! »

John s’excite de plus belle, sous l’œil pantois de quelques passagers qui cèdent peu à peu à l’inquiétude l’amusement fourni par ce grand singe.

« – Ça suffit, merde, John ! Rrête de me chicaner dans les virages bon sang, regarde ! T’as dévié le rétroviseur ! »

Mes berfs se rebellent sous ma peau, alors que d’un geste maladroit John détourne de nouveau le rétro. Un silence soudain s’instaure. Je regarde vivement John. Il s’est figé : marmoréen, il articule avec difficulté :

« – Rudolf, vite, rétrograde ! Sa voix reprend tout à coup sa puissance coutumière. Tu vas nous tuer, ralentis ! Tu abordes le virage trop vite, merde ! »

Il s’accroche à moi, tente par tous les moyens de saisir le volant, les pédales, le frein à main. Je l’en empêche du mieux possible, salaud ! Traître ! Des coups de poing et de pieds fusent, voltigent dans l’air assombri du crépuscule.

« -Rudolf ?

« -… »

(fin de la première partie)

AK

10 commentaires sur “Jour d’asphalte (25)

  1. Je comprends ce que tu veux dire. Il m’est arrivé de lire un tapuscrit que j’ai beaucoup aimé, une écriture un peu comme la tienne, dense, très fournie, des idées qui partent dans tous les sens, un truc délirant .
    Son auteur a gagné un concourt et a édité.
    Je te jure que je baillais en lisant le bouquin qui avait perdu toute sa saveur et son souffle. Par contre oui, plus facile à lire…

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    • Il est une chose totalement imbécile, un genre de cadavre exquis surréaliste : écrire les yeux fermés. Quand l’œil nouveau s’ouvre. quels regards sur le monde, sur sa petite vie ?

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      • Non c’est pas ça, mais l’éditeur lui a demandé tant de corrections qu’au final son truc était chiant et sans relief. C’est ce que tu disais, s’il faut que ça plaise au plus grand nombre, ça devient un truc insipide.

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    • Si tu n’as pas de peigne (spécial myrtilles ou girafes) les ours des Pyrénées les mangeront avant toi !
      (Merci pour ta réflexion sur le bicorne de Napo, très apprécié mais non relevé sur le moment).
      PS: j’ai reçu ce matin le bouquin de Simoniu, Finalement le livre est de bonne facture et le délai de parution assez court. C’est peut-être un filon à exploiter. Enfin, quand je dis exploiter, disons un truc qui ne rende pas trop nunuche celui ou celle qui s’y engage…

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      • Ha tant mieux ! J’en ai commandé en librairie, ça fait une semaine que j’attends.
        Oui pourquoi pas mais tu ne peux pas essayer quelques vraies maisons d’éditions avant ?

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      • Peut-être que toutes ces imperfections qui jalonnent mon écriture ne me satisfont pas . C’est une éternelle fuite en avant et les textes anciens (Jour d’asphalte) sont pleins d’imperfections. Les faire corriger par des experts littéraires c’est abandonner l’esprit que j’avais mis dedans quand ils ont été écrits.(en 1982)
        J’ai reçu d’une maison d’édition (il doit y avoir trois ou quatre ans) une réponse comme quoi je ne prenais pas en compte le lecteur potentiel qui lirait mes nouvelles.
        Mais hier soir encore sur un petit calepin ronflotant sur ma table de chevet, j’ai écrit:
        « il entra dans le magasin où il avait vu un long manteau d’hiver avec lequel il ressortirait fringant, beau, transformé, mais la vendeuse lui dit cette taille a été vendue au client précédant.  »
        Alors, vas savoir, aimable ilienne.

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