Le macchabée et le rat facétieux

Il ne respirait plus, semblait-il, mais son haleine fétide emplissait encore les murs de la petite église dans laquelle un épais curé officiait. Tous les proches, parents, les amis d’antan et les gosses de l’aumônerie portaient un masque. Le défunt n’en n’avait pas, et quand il rota et péta l’assistance crut à une soudaine résurrection. Y aurait-il donc une nouvelle pandémie dans le village, et faudrait-il que les masques s’enrichissent de silence dans le discours de l’abbé ? Le cimetière était proche, et cet emmerdeur viendrait-il troubler le silence des tombes par ses flatulences et ses hoquets malvenus ?

En fait il se trouva que c’était un petit rat, embusqué dans le caleçon du mort, qui poussait l’oraison, à sa manière. Ce genre d’animal que dans leur ataraxie les amateurs d’opéra imaginent en tutu blanc vaporeux, mais seulement bien plus tard, après la fin du spectacle. Quand la petite bête sortit son museau du cercueil toutes les grenouilles sautèrent du bénitier, suivies des bigotes et des bourgeois du village. Le cimetière, comme il a été dit, était proche, et le rat s’était réfugié dans cette caisse en bois molletonnée dans laquelle il avait fini par s’endormir.

Le curé tenta de l’estourbir avec son encensoir, lui jeta même ses burettes en hurlant « vade retro satanas », mais la bestiole alla se cacher dans la poche à montre à gousset du cadavre encore frais, ce qui provoqua un frétillement gai des moustaches du mort dont certains témoins dirent plus tard que c’était un miracle, car durant toute sa vie il n’avait souri qu’aux femmes et jamais aux maris. L’abbé fit appel aux quelques paysans présents dans son église pour l’aider à chasser ce démon. Pauvres hommes des campagnes, plus habitués à tuer les taupes à coups de pelle et à les suspendre sur les clôtures comme des trophées de chasse, les laissant sécher au soleil, elles qui vivaient à l’ombre de la terre.

Le jeune rat découvrit alors que dans le refuge de cette poche la montre à gousset avait disparu. Dans la doublure matelassée du cercueil il trouva une ordonnance du médecin du village et un mot écrit à la hâte de son épouse, lui signifiant qu’elle le quittait, pour toujours. Quant à l’ordonnance, elle était remplie de mots très compliqués pour son cerveau, neuroleptiques, somnifères, ne pas dépasser la dose prescrite (écrit en rouge), etc.

Dans ce village jadis prospère l’ancien maire, celui qu’aujourd’hui on enterrait, avait fait construire un petit opéra que l’on nomme de nos jours salle polyvalente et où les petits baronnets et les édiles des environs venaient festoyer lors de spectacles dispendieux dont les habitants disaient que l’art dans le village en augmentait la réputation en animant le cœur de la population dans le prestige pourtant désuet de la pièce qui s’y jouait chaque année et des soirées privées dont ensuite tous les habitants parlaient.

Mais ces excès de luxures et de vies dissolues que menaient les notables, les larmes de crocodile que versaient, avant l’apparition du rat, tous ces gens sur le cercueil de l’ancien maire, finirent par agacer la population. En effet, tout semblait se détériorer depuis des années : les tuyaux fuitaient, les radiateurs ne chauffaient plus, les chats envahissaient les canapés et les rats ouvraient les réfrigérateurs la nuit. Le beurre, le fromage, le pain et la tête de veau commencèrent à manquer. Un genre d’Holodomor* stalinien s’installa dans le petit pays. À l’instar de Mao Tsé Toung, on piégea les oiseaux pour se nourrir (soi-disant qu’ils dévoraient les semis), puis alors que le curé reprenait son prêche, une vierge apparut sur le parvis de l’église. Les grenouilles regagnèrent le bénitier, les ouailles leur missel. Le rat s’était enfui dans le presbytère, qui n’avait rien perdu de son charme, ni le jardin (de curé) de son éclat. Il regagna la ville, et vécut chez son cousin, où à son tour il fit ripaille en compagnie de jeunes rattes aux mœurs légères. Il ne sera pas raconté ici ni où ni quand il trouva la montre à gousset et à quel prix il la vendit !

24 11 2022

AK

*HOLODOMOR : https://fr.wikipedia.org/wiki/Holodomor

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