Retour à la maison du fromage qui pue.

Je suis sorti de cette vaste maison mais n’ai pas retrouvé mes traces sur le chemin du retour pour rentrer chez moi, où femme et enfants m’attendaient. La neige avait ce soir-là mis ses pas dans les miens, mais elle, contrairement à moi, effaçait les marques de son passage en nivelant le sol et les buissons chétifs. Dans l’allée de cette grande demeure que je quittais les arbres posaient leur inquiétude sur leur avenir et l’ombre devint très vite nuit, alors que la neige charmait de ses flocons le linceul des conifères, des hêtres, masquant les limites du chemin que j’empruntais. Les buis portaient des toisons épaisses que la lune gibbeuse n’éclairait que peu. Dans les chaumières c’était l’heure où l’on battait les blancs en neige pour préparer la mousse au chocolat, noire comme une nuit d’hiver . L’air était froid, semblable au regard d’un dictateur aux yeux bleus. Tout comme les grues perdues dans les lourds nuages d’automne, les pigeons voyageurs ne trouvant pas leurs repères terrestres, je m’orientais par ce que ma cervelle embrumée par les alcools les rires et les discussions stériles que la fête avait prodigués dans la grande demeure d’où je sortais, en titubant, je l’admets, fier et ivre, décontenancé mais plein d’orgueil. Je descendis les premières marches, plein d’un enthousiasme qui eut pu réveiller un mort, avec cette nuance que les traces de mes pas avaient bel et bien disparues. En pleine journée, il est vrai, il suffit de suivre son ombre, quitte à marcher à reculons, mais la nuit ?

La peur trahit l’instinct, le réconforte souvent. Une brindille qui craque, un renard qui passe dans les taillis un camembert en bouche et un hululement de chouette qui surprend, avertissant du danger chevreuils et cerfs et cent bestioles du bois, pour celui qui marche à l’aveuglette dans l’obscurité en ces lieux est terrorisant. Curieusement,je n’avais nulle crainte. L’heure avançait et je sentais le parfum de mon épouse, qui m’accompagnait malgré elle, et cette odeur de soupe dont tous les animaux des parages respiraient les délicieuses effluves. Où donc serait alors la peur ? Nous marchions ensemble, loin de la grande demeure, moi et les animaux, laissant craquer sous nos empreintes distinctes la neige qui durcissait. Plus les odeurs devinrent sensibles à nos museaux plus l’engouement d’un bon repas se précisa pour tous.

Une lanterne pendait devant le seuil de la maisonnette. Des flocons s’accrochaient avec timidité sur le chapeau d’icelle, mais je vis avec stupéfaction que d’autres individus avaient utilisé le paillasson, et deux paires de bottes séchaient dans l’entrée, dont l’une sentait le camembert et l’autre le maroilles. Je reconnus instantanément l’origine des visiteurs : ils venaient de la grande demeure ! Je compris qu’ils avaient suivi leurs parcours sur la traçabilité de l’AOP (Appellation d’Origine Contrôlée). J’en conclus que le renard nous avait trahis, car ce qu’il tenait dans sa gueule n’était qu’un leurre : une hostie, une galette de pain azyme, une soucoupe volante, bref j’étais fou de colère et remuais tant mes bras que les animaux des bois retournèrent d’où ils venaient, mais restaient vénères question vénerie et c’est autour d’un feu de camp qu’ils décidèrent de mettre le feu à la grande demeure. Le renard fut désigné pour porter la charge explosive devant l’entrée principale, tenant dans ses mâchoires une pizza quatre saisons.

Ce fut une parfaite réussite. Quant à moi, qui suis le vrai héros de ce récit, je ne parlais plus de cet hiver rigoureux durant lequel ne vint chez moi nulle tartiflette, nulle fondue savoyarde, ni raclette ainsi que les camemberts fabriqués loin de chez Marie Harel, et qu’ils rôtissent, ces drôles, dans la grande demeure !

26 11 2022

AK

PHOTO ILLUSTRATION : festival photo reporters BOURISP 2021 (?)

2 commentaires sur “Retour à la maison du fromage qui pue.

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