Étendre la lascive (épisode 7) : une pause et une idée de résolution de l’intrigue

Au fait, me demanda Hubert, quelle est la raison de votre présence ici ? On ne rencontre que très rarement des étrangers, par chez nous. Mais je ne voudrais pas être indiscret, vous savez. (épisode 6)

                                                                  °°°°°°°°°°°°°°°

La question que me posa Hubert me surprit. C’était une personne très auto-centrée et je sentis poindre chez lui une pointe de curiosité malsaine. J’avais bien sûr une raison fallacieuse à lui exposer : mon journal m’avait dépêché dans cette région pour rédiger un article sur la campagne profonde française, avec mission de décrire le plus précisément possible les mœurs, l’environnement et les modes de vie des habitants. Les lecteurs américains du New York Telegraph étaient friands de ce genre d’article. C’était par hasard que j’avais opté pour ce petit coin, après avoir trouvé l’annonce que la famille Bougy avait passée dans le canard local. « Chambre à louer à la ferme, tarif attractif. Nous sommes membres du syndicat de l’agritourisme de Bourbon Lancy. Contact : 06…. »

Hubert eut un petit sourire : « c’est vrai que cela arrondit un peu nos fins de mois. Ce n’est pas avec vingt vaches, quarante brebis et quelques volailles que nous ferions fortune. Heureusement pour moi, la chasse nous fournit aussi un petit complément. » J’acquiesçai et pris congé, après lui avoir demandé l’autorisation de me balader entre les bâtiments d’élevage et les divers lieux de production qui composaient la ferme. Il me donna son accord et je retournais dans ma chambre faire une petite sieste. Deux heures de l’après-midi ce mercredi, temps couvert, vent léger idéal pour sécher les draps suspendus à la corde à linge. Cependant, vers trois heures, la pluie se mit à tomber. J’aperçus par la lucarne Joseph et Nadine ramasser à la hâte le linge avant qu’il ne soit trempé. C’était une après-midi tristounette qui n’incitait pas à mettre le nez dehors. J’en profitais pour ouvrir ma valise contenant quelques livres et carnets. Un peu de lecture pour une après-midi pluvieux. Je piochais au hasard un bouquin de Maupassant et un autre de Boris Vian, mais me ravisai. J’étais déjà à la moitié de mon séjour et ne possédais que peu d’indices pour mon enquête. Mieux valait, songeai-je, que je fasse le bilan de mes recherches. Pour ce faire, je pris mon carnet vert, celui à la couverture cartonnée imitant une peau de crocodile suisse. Je notais :

la question fondamentale, où était passée Marguerite, disparue sans laisser de trace il y a dix ans, et qui était le bébé abandonné dans sa poussette dans le jardin d’enfant ? Là, bernique ! Seul indice : les deux photos du poupon dans la poussette et la présence d’un chat. Plus deux chiens, Olaf et Amudssen, qui flairent et tourniquent dans la cour de la ferme d’une manière assez obsessionnelle. Quant à la famille, Louise m’a promis des révélations sur sa mère, mais nous avons été interrompus par nous-mêmes (penser à retourner le matelas la prochaine fois). Je dois entreprendre Joseph avec lequel je n’ai pas eu le moindre entretien. Il faut que je le chope juste avant qu’il n’apporte la soupe ou s’il va chercher du fromage râpé pour agrémenter les pâtes (cela lui prend parfois un bon quart d’heure). Nadine, quant à elle, m’intrigue avec son «  je vois que vous ne savez pas ce que signifie passer une douane ! » Y aurait-il un rapport avec le trafic de montres suisses qu’opérait Albert Marchall avant de décéder (Louise devait également m’en parler, mais bon il faudrait une nouvelle literie pour en discuter). Enfin, une visite complète de la ferme s’impose. Je suis persuadé que quelque chose, un objet, une trace (comme la griffure dans la rampe d’escalier que j’avais remarquée en arrivant avec mes deux valises).

J’entendis une engueulade dans la cuisine séjour et un fumet de soupe au lard vint me titiller les narines : c’était l’heure de passer à table. Comme dans Quai des Orfèvres : bon mes petits paysans, vous allez passer à table, foi de John Carpenter !

09 02 2020

AK

(à suivre !)

Étendre la lascive (épisode 6) : de la volupté du sommeil

Après le repas, durant lequel Hubert et Louise moquèrent la coupe de cheveux de Joseph, alors que Nadine restait le nez plongé dans son assiette, j’ai regagné ma chambre, pour y faire une petite sieste. Étendu sur le lit au sommier en fers plats croisés agrémenté d’un matelas à ressorts et coton pulvérulent tant il était antique, mais où nombre poussières d’étoiles s’étaient couchées sur la toile de jute, je regardais le plafond avant de clore mes paupières. Outre quelques taches d’humidité et des morceaux de peinture écaillées en rupture de cohésion sociale (le plafond de la sécu se situant au ras des pâquerettes, celui-ci avait conservé les traces de nombres luttes et vicissitudes, bien plus nombreuses que les sept ciels qu’aurait réunis un lit à baldaquin. Et les nubiens sculptés sur les poteaux du dosseret n’incitaient guère à de quelconques escapades dans les lupanars de Tanger ou des BMC.

J’allais fermer les yeux lorsque je découvris deux fils de soie arachnéenne tendus entre la lucarne et le plafonnier, qui scintillaient parmi les toiles d’araignées ancestrales que prisaient les comtes de Bohème, de Transylvanie, les costards de Villani. Je tentai vainement de savoir si une bestiole à huit pattes se trouvait dans la pièce, observant les angles tridimensionnels du haut des murs de la chambre. Une espionne, envoyée par la concurrence (le Daily Télécom), chargée de copier mes articles et de m’en usurper le copyright (in the web). Un genre parasitage russe dans la campagne américaine/française. Mais je sombrais dans un sommeil torpide, ayant cette vision fulgurante : Joseph versant dans le cruchon de vin du déjeuner quelques cachets de somnifère (en vente libre dans les para-pharmacies d’extrême orient). De fait, je me réveillais l’esprit embrouillé, comme ce récit, vers seize heures.

Dans la cour un tracteur qui devait dater de la révolution de 1917, pétaradait. Je me levais, légèrement vacillant, et allais jusqu’à la lucarne : Hubert, au volant de la machine, transportait dans les fourches du tracteur (qu’il avait bricolé) une meule de foin sur laquelle les deux gosses étaient juchés, riant en restant bien accrochés aux cordages liant la meule. Leur bonheur, jailli dans cette petite aventure, cet espace restreint et le minuscule trajet du voyage, me touchèrent. Les chiens tourniquaient en jappant, il faisait beau. Il était rare de voir des gens heureux dans cette contrée perdue, et je les observais depuis ma vigie quand Louise frappa à la porte.

Tenez, John, je sais que vous aimez le thé vers tea time, et j’ai préparé quelques biscuits secs en cachette pour vous. Elle déposa le plateau sur la table de chevet, et tout en parlant, s’assit sur le rebord du lit, commença à se déshabiller, déclarant d’une voix douce : j’ai encore des confidences à vous faire, sur Marguerite Marchall, son mari et Micromégas le petit chat. Mais à une condition, répondez-moi de suite, John Carpenter, j’ai beaucoup à faire.Je donnais mon accord. Elle posa alors son soutien-gorge rouge 105C sur la table noircie par le frottement de l’ennui, assez épaisse pour y poser les coudes du désespoir sans céder au suicide : s’il vous plaît, John, une fois encore, je vous prie d’étendre la lascive !

J’attendis mercredi pour tenter d’obtenir quelques éléments de la part de Joseph, qui paraissait le mieux placé quant au legs de sa grand-mère Margot. La veille, mardi, je rédigeais un court article pour le New York Telegraph, que j’allais poster moi-même dans la boîte à lettre du village. Ce village était un peu semblable à la mairie du XXIe parisienne : c’était un vieux commerce , on pouvait y boire un coup sans le dire aux technocrates, y déposer des lettres (qui seraient distribuées par la poste une ou deux semaines plus tard), y acheter des légumes du coin (bien que la grande majorité des habitants les y cultivent déjà dans leurs potagers). La mairie était ouverte au public deux jours par semaine, on pouvait y déposer sa trottinette, son acte de mariage ou de décès, mais souvent me raconta Hubert on y déposait des œufs pourris pour que les estrangers ne viennent pas nous emmerder, avec les anti-chasse, les anti-corridas, et les anti- lard de cochons qu’on nous accuse de donner à nos vieux quand ils ont cassé leur dentier sur des couniks rassis et ne peuvent plus mâcher. Enfin, monsieur, c’est insensé !

Au fait, me demanda Hubert, quelle est la raison de votre présence ici ? On ne rencontre que très rarement des étrangers, par chez nous. Mais je ne voudrais pas être indiscret, vous savez.

(à suivre?)

07 02 2020

AK

municipales 2020 : votez pour moi, je suis tout seul!

Lu ce matin sur France infos :

(extrait de l’article):

Une vieille église, six maisons en pierre et une cabine téléphonique hors service. Voilà, vous avez fait le tour de Rochefourchat, minuscule village de la Drôme, situé sur les hauteurs de Saint-Nazaire-le-Désert. « Ici, il n’y a pas de querelles de clochers », prévient le maire, Jean-Baptiste de Martigny. Et pour cause : le village est le moins peuplé de France (à l’exception des villages « morts pour la France », totalement détruits lors de la Première Guerre mondiale), avec seulement un habitant, selon les derniers chiffres de l’Insee. Monsieur le maire, qui n’est pas un résident permanent de la commune, connaît une drôle de mandature et une campagne pas comme les autres, quelques semaines avant les élections municipales.

Jean-Baptiste de Martigny, avocat à Paris de 42 ans, a acheté sa résidence secondaire dans la petite commune en 2006. Ce village « très sauvage, très préservé de la ville » situé à plus de 600 km de la capitale est l’endroit idéal pour un citadin pressé. Deux ans après son arrivée, il est élu maire de la commune avec 100% des suffrages exprimés. Une ascension fulgurante due en réalité au fait que l’ancienne maire depuis 25 ans désirait prendre sa retraite politique. Ici, pas de campagne électorale, mais plutôt une discussion autour de la table. « Ce sont des fonctions de représentation et il y a beaucoup d’aspects juridiques, donc j’avais une prédisposition par mon métier », se contente d’expliquer le maire.

Une mairie… qui fait office de gîte

Au quotidien, la gestion de la ville n’est pas trop contraignante. Les quatre conseils municipaux de l’année (le minimum légal) se font dans la mairie, qui fait aussi office de gîte. Trois chambres doubles, un clic-clac, deux salles de bain… et une table en bois avec une toile cirée pour délibérer entre élus, autour d’un bon repas de préférence. Les sept conseillers municipaux ont le même profil que le maire : ils possèdent tous une résidence secondaire dans le village et sont inscrits sur la liste électorale locale. A une exception près : le seul habitant de la commune est aussi représenté, au poste d’adjoint. Mais cette personne préfère rester discrète sur son identité pour profiter de la vie paisible d’unique Rochefourchatien de France.

Avec ce nombre restreint d’administrés, les décisions semblent plutôt faciles à prendre.

article complet ici 

Dans les commentaires, il est dit que pour pouvoir voter dans une commune, il suffit d’y posséder un bien (résidence secondaire, terrain, etc) et de payer des impôts locaux (fonciers). Je vais acheter un terrain vague à Paris et me présenter à la mairie !  Tremblez, Griveaux, Dati, Hidalgo et Villani, j’arrive!

Etendre la lascive (épisode 5) : déjeuner en paix (et sans jeux de mots)

Le lundi qui ouvrait la deuxième semaine de ma présence dans cette ferme me couvrit d’embarras : je me réveillai à dix heures du matin, ce qui n’était pas le genre de la maison. Le bourdonnement d’une mouche avait fait office de réveil. Pas très vaillant, le John Carpenter, me dis-je. Il faut dire qu’un silence inhabituel régnait dans la maison, et quand je descendis il n’y avait personne. Un bol, du beurre, des tartines et de la confiture m’attendaient sur la table familiale de la cuisine séjour, et la télévision, sur le vaisselier rustique, n’offrait que des images. Quelqu’un avait coupé le son, que je remis pour remettre un peu d’ambiance (ce manque de bruit était sinistre). Le café était tiède mais il m’était permis de déjeuner en paix, comme le chantait Stéphane Eicher.

J’attaquais ma seconde tartine lorsque Louise déboula, tenant dans ses bras vigoureux un panier d’osier rempli de légumes qui avaient fait toute leur croissance dans le potager pour désormais achever leur existence dans une grosse marmite, à l’image de ces missionnaires lointains qui confondaient un bon bain chaud avec un bain marie virginal préparé par des sauvageons affamés qui ne se faisaient pas prier. Elle m’expliqua qu’elle avait envoyé Joseph et Nadine chez la coiffeuse du village, qu’Olaf et Amudssen les accompagnaient, tenus en laisse, et que c’était l’occasion pour ces derniers de flairer l’air du temps et d’aller aboyer ailleurs.

Je subodorais, car des brins de paille collaient à sa robe, qu’Hubert et elle sur les balles de foin engrangées dans l’étable avaient batifolé, ou fait zig zig, comme on dit dans cette contrée reculée, aux collines roides souvent plus sombres qu’éclairées par un soleil joyeux. Elle haletait encore sous l’effort de je ne sais quels transports, sa poitrine enchâssée dans son soutien-gorge rouge vif (taille 105C). Je profitais de l’occasion pour lui demander de me parler d’Hubert, son mari, de son emploi du temps. Louise me dit qu’il se levait avant l’aube, s’occupait de la traite des vaches et des brebis, nettoyait avec l’aide de Joseph l’étable, et, en saison, partait à la chasse. Les vaches étaient en stabulation libre mais logeaient le soir, pour la traite vespérale, chacune dans un box. Il y avait six vaches regroupées dans un enclos couvert de race blonde d’Aquitaine, une race à viande dont Hubert, me raconta-t-elle, aimait à dire que s’il s’était agi de femmes c’est dans un boxon qu’on les installerait et non un box. Les autres bestiaux étaient des vaches à lait, des Holstein, qu’Hubert appelait ses grosses nourrices. C’était un homme assez spécial, comme vous pouvez en juger, un gars sans malice.

Je questionnai : mais quand Marguerite s’installa chez vous qui aviez déjà les deux tout-petits Nadine et Joseph, nés en 2000, comment prit-il la chose ?

Au début, ma mère ayant quelques ressources depuis qu’elle était veuve, son défunt mari (je vous expliquerai plus tard comment il passa de vie à trépas, encore une histoire de trafic de montres suisses mais Stéphane Eicher n’y est pour rien) lui permit de toucher une pension de réversion lui permettant de contribuer à la marche de notre foyer. Il lui donna le statut de cuisinière et la pauvre passa ses journées devant les fourneaux, préparant jour après jour des soupes et des plats de résistance morale qui finirent par la miner, la laminer. Ce fut pour elle une longue lutte.

La miner, laminé, à ce propos, avait-elle un animal domestique qui puisse la rassurer, un chien, un minet par exemple ?

Là, vous me posez une colle, monsieur Carpenter. Elle est morte il y a dix ans et des chats, on en a vu passer par ici. Cependant, si mes souvenirs sont bons, quand elle allait promener Joseph en poussette un jeune chat les accompagnait. Ah oui, ça me revient ! Il s’appelait Micromégas, vous savez, comme le héros de Voltaire à l’époque où celui-ci rencontra Zadig dans une boutique, avenue de la comtesse du Maine.

A cet instant Joseph arriva en courant et entra sans s’essuyer les pieds. Certes, il faisait de nouveau une belle journée, mais Louise l’arrêta en hurlant : « est-ce ainsi que je t’ai éduqué, salopiot ! Essuie tes pieds sur le paillasson, et avant, va appeler ton père qui doit ronfler dans la basse-cour ! Allez, ouste !

06 02 2020

AK

Etendre la lascive (épisode 4): de maigres indices!

 

Ce qui me parut très bizarre depuis le début de cette enquête, c’est l’absence totale d’un témoignage essentiel, comme il s’en trouve dans tout roman mal ficelé, quand le narrateur perd pied : la présence d’un chat. Ainsi, en ce dimanche qui achevait ma première semaine à la ferme, j’approchais Nadine. Les parents, Louise et Hubert Bougy, avaient quitté la ferme ensemble et s’étaient séparés, l’une allant à l’église, l’autre au bistrot. La cour était déserte, si l’on excepte les chiens Olaf et Amudssen, qui gambadaient en poursuivant les poules. Joseph était à l’étage, de corvée de repassage. C’est ce qui arrive aux enfants pas sages qui ne sont pas encore adolescents, lui avait soufflé aux oreilles sa mère, et que Nadine, sa cousine germaine, avait repris en chœur, répétant en chantant :

« Toi mon p’tit bonhomme

Moi ton p’tit verre de rhum

Chauffe le fer, chauffe la fesse

Repasse le chat et j’te caresse

Trala li lala etc »

L’expérience veut que lorsque quelqu’un meurt, son animal favori, très souvent un chien resté attaché à son maître une bonne partie de leur existence commune l’accompagne jusqu’à sa dernière demeure, puis hurle à la mort (raison pour laquelle on prend souvent les chiens pour des loups, tant l’aboiement diffère), et retourne sur la tombe du mort chaque année en début d’automne pour y déposer des chrysanthèmes, aux couleurs changeantes selon la saison et les offres de la mafia des pompes funèbres. J’interrogeai donc Nadine sur la présence d’un animal familier qu’aurait possédé Marguerite. Son rire fut spontané. Elle me regarda avec un accent que je qualifierai de provençal : elle me prenait pour un con. N’avais-je pas vu Olaf et Amudssen en arrivant ici, avec mes deux valises, ni comment ils les avaient reniflées en jappant. Oh, rajouta-t’elle, je vois que vous ne savez pas ce que signifie passer une douane !

Cette remarque m’intrigua. Je la laissais néanmoins de côté, et enchaînai sur la présence éventuelle d’un chat auprès de la grand-mère, les derniers mois précédant sa disparition. Nadine resta un moment silencieuse, remontant sa mémoire avec une clef de pendule style coucou suisse perdue dans le tiroir de sa cervelle. Cette réflexion que je me fis ancra un nouvel indice : y avait-il un rapport avec Albert Marchall, qui traficotait les montres suisses du temps où il vivait avec Marguerite, dite Margot, au 155 rue Dauphine. Ce hasard induisait une possible connexion généalogique, que je notais dans mon calepin, soulignant ma phrase et l’annotant ainsi : gare ! Nadine est soi-disant la cousine germaine de Joseph. Pas sa sœur.

Il était midi quarante cinq quand les parents rentrèrent. Quelques minutes plus tard, on entendit une engueulade dans la cuisine : c’était l’heure de passer à table. Joseph avait mis le couvert et la soupière, en équilibre sur le vaisselier rustique, était encore pleine de soupe, soupe où Joseph avait dû cracher car elle avait, en ce dimanche, un goût différent de la veille. Nous mangeâmes en silence, n’entendant que le vent du nord qui se levait de table pour enchanter de courants d’air tous les interstices des huisseries de la maison. Les vingt vaches et les quarante moutons batifolaient dans les prés, surveillés par les deux chiens qui couraient après les ombres et les premières feuilles mortes. In petto, je songeais que je n’avais pas récolté de quoi écrire un article pour le New York Telegraph, qu’une imprimante serait bienvenue car les pages internautiques de ce texte sans queue ni tête s’accumulaient et que j’avais du mal à en suivre le fil. Un détail cependant n’avait rien de fictif : deux photos du bébé resté seul dans sa poussette, coincées derrière le dos de lit sculpté de nubiens , époque Napoléon III. Et la présence de chats s’y révélait.

AK

04 02 2020

(à suivre ?)

les mardis de la poésie : Stéphane Mallarmé (1848-1898)

Aumône

Prends ce sac, Mendiant ! tu ne le cajolas
Sénile nourrisson d’une tétine avare
Afin de pièce à pièce en égoutter ton glas.

Tire du métal cher quelque péché bizarre
Et, vaste comme nous, les poings pleins, le baisons
Souffles-y qu’il se torde ! une ardente fanfare.

Eglise avec l’encens que toutes ces maisons
Sur les murs quand berceur d’une bleue éclaircie
Le tabac sans parler roule les oraisons,

Et l’opium puissant brise la pharmacie !
Robes et peau, veux-tu lacérer le satin
Et boire en la salive heureuse l’inertie,

Par les cafés princiers attendre le matin ?
Les plafonds enrichis de nymphes et de voiles,
On jette, au mendiant de la vitre, un festin.

Et quand tu sors, vieux dieu, grelottant sous tes toiles
D’emballage, l’aurore est un lac de vin d’or
Et tu jures avoir au gosier les étoiles !

Faute de supputer l’éclat de ton trésor,
Tu peux du moins t’orner d’une plume, à complies
Servir un cierge au saint en qui tu crois encor.

Ne t’imagine pas que je dis des folies.
La terre s’ouvre vieille à qui crève la faim.
Je hais une autre aumône et veux que tu m’oublies

Et surtout ne va pas, frère, acheter du pain.

Stéphane Mallarmé

tiré du site : https://www.poetica.fr/

Stéphane Mallarmé (wikipédia)

étendre la lascive (épisode 3): « ça se complique! »

(épisodes précédents : cf dans catégories  « écrits ici et pas ailleurs »,

Ma nuit fut blanche. Il me sembla que les draps que Joseph et Nadine avaient étendus la veille m’offraient pour tout malentendu l’absence de vertu, comme ces petits grains de poivre qui font, quand on dort seul dans un grand lit, les rêves érotiques que broie le réveil au matin. Je m’éveillais en sursaut. Comme un kangourou fuyant l’incendie, vous ne savez pas l’impact qu’un tel saut du lit peut avoir sur le cinquième continent, mais si les forêts brûlent ce n’est pas pour planter des croix en fer, aussi forgées soient-elles dans une logique absconse de créationniste.

Qui était ce bébé resté seul dans sa poussette au milieu du jardin d’enfants, alors que sa grand-mère Marguerite avait disparu sans laisser de trace de cette chambre qu’à présent je louais depuis une petite semaine. Où était la vieille, et qui occupait la poussette à cette époque ? Était-ce Joseph ou Nadine, ou un autre, lui-même disparu de la circulation ? Voilà bien ce qui m’interrogeait.

Une chose était claire : les deux moutards, Nadine et Joseph, de la famille Bougy avaient été élevés à la dure, et nul ne possédait le médaillon d’enfant gâté. Mon enquête résidait dans le fait de retrouver la grand-mère disparue et dans un second temps le ou la légataire de ses biens. C’était du moins ce que contenait le papier à en-tête du notaire que j’avais pu me procurer par ailleurs, mais dont un énorme pâté masquait le nom. Et ce legs était faramineux pour de tels bouseux. Selon mes sources, parmi ces deux lascars, un ou une deviendrait riche (inutile de préciser immensément riche) tant le mot déjà remplit les poches des désespérés immensément pauvres.

Louise fût la première à laquelle je posais mes questions, ne les définissant pas avec précision, pour qu’elle y réponde sans douter. C’est la méthode qu’emploient les chats quand ils n’ont rien d’autre à faire sauf à l’heure où les gamelles s’emplissent en tintant. Il me fallait commencer par le début : étendre la lascive. Au départ, coucher avec elle ne me parut pas très honnête de ma part, mais sur le matelas à ressorts et coton nous entamâmes des révélations qui encraient mes premières notes, assez illisibles il faut l’admettre car ponctuées de hiii haaa encooore ouiii et autres pâtés intraduisibles et délicieux sur l’instant, avant que le papier buvard n’intervienne pour remédier au flot de paroles incongrues non compatibles avec les aveux d’une ménagère dont le mari est chasseur et, peut-être, va-t’en guerre contre les amants de sa femme (je n’étais pas le premier, m’avoua t-elle entre deux soupirs).

Nous abordâmes un peu plus tard le sujet concernant sa mère, dont elle se rappelait quelques traits physiques et de caractère qui me furent très utiles par la suite, bien qu’il ne s’agît que de futilités cancanières. La mère de Louise se prénommait Marguerite, mais on la connaissait sous le diminutif de Margot. Elle était née dans les années trente à Bourbon-Lancy où elle avait passé son enfance et moindrement sa jeunesse, montant à Paris travailler à l’âge de dix sept ans. Un oncle garagiste lui avait dégoté ce boulot : femme de chambre chez un marchand de montres nommé Marchall, habitant au 155 rue Dauphine (prière de parler dans l’hygiaphone). Elle occupa ce poste durant cinq ans puis épousa Marchall, qui fricotait par ailleurs avec des gens peu recommandables et s’était lancé dans le trafic de montres suisses.Ils se marièrent à la mairie du XXIe arrondissement qui venait d’être inaugurée. On n’y avait uni que quelques inconnus célèbres, dont la fille d’un Hidalgo et un jeune godelureau du nom de Griveaux, dont Albert Marchall, qui était également grand chasseur de têtes, corréla le nom avec grives hautes, ce qui lui plu. Ils vécurent dans la capitale plusieurs années, et ce fut en 1965 que Marguerite, épouse Marchall, mit au monde à l’âge de trente cinq ans une fille : Louise.

Louise me sembla-t’il, avait de nombreuses similitudes avec sa mère. En effet, à dix huit ans, elle rencontra Hubert Bougy monté à Paris pour chasser illégalement les araignées dont un pote à lui du nom de Villani faisait la collection. Leur rencontre eut lieu dans un reptilarium des quais de Seine un vendredi soir, alors qu’Hubert venait s’approvisionner en souris et petits rats d’opérette parisiens pour ses prochaines captures.

Ils se marièrent également à la mairie du XXIe arrondissement qui venait d’être reconfigurée en garage à vélos et trottinettes pas encore électriques, mais l’on pouvait également y refaire cartes grises et actes de mariage, retirer des colis et des baguettes de pain de chez Poilâne. Au bout de quelques années Louise et Hubert ressentirent l’appel du grand large, qu’on appelle communément odeur de bouse de vaches, ou vent caramélisé au purin dispersé dans les champs, les bois et les plaines d’un autre pays, d’une contrée fleurant la liberté à condition de porter une pince à linge sur le nez et des bottes aux pieds. C’est ainsi qu’ils acquirent cette ferme, aux confins du monde, oubliant la ville lumière et Marguerite, tout au moins pour un certain temps.

(à suivre?)

03 02 2020

entracte !

Rien n’est venu tout est parti

Les restes, le chien abruti

A mangé à sa faim ventre plein

Et toi qui me serre la main

Je ne te souhaite nul lendemain

Le chien est parti la nuit sur lui

Est tombée que reste t’il sous le toit

Un homme une femme et deux gosses

Et toi tu voudrais prier un bon dieu

Plein de grâce, ô miséricordieux

Dont chaque jour se noie de crasse

Ta vie

Rien n’est venu des hommes

Tout est parti des hommes

Il n’y a plus de plumes d’indiens

Sauf dans les oreillers des sachems

Qui trônent en Amérique

Et le chien abruti qui hurle jour et nuit

Que c’est un beau pays que sa niche (fiscale?)

Mais quand viendra la curée, l’os à  moelle

Seront plus rudes les coups de bâton

D’où tout est parti, d’où rien n’a survécu.

02 02 2020

étendre la lascive (épisode 2)

(suite 2, pour les gourmands exclusivement)

La chambre était sobrement meublée. Une lucarne ouvrait son point de jour et son panorama sur la cour principale et les bois environnants. De cette vigie l’on pouvait observer Olaf et Amudssen gambader, Joseph et Nadine s’amuser à étendre les draps sur la corde à linge qui séparait la basse-cour du jardin potager.

Quant à Louise et Hubert, son mari, on les entendait s’engueuler entre la cuisine et la salle à manger, ce qui constituait pour cette famille l’heure de passer à table.

Je posais mes deux valises sur le lit, les faisant rebondir. C’était un lit que l’on dirait à l’ancienne, un sommier en fers plats croisés soutenant un matelas constitué de ressorts et de coton, une antiquité coloniale avec deux nubiens ridicules sculptés dans les poteaux du dosseret. Un plumard où des générations de petits paysans avaient été conçus depuis la révolution de 1848, si mes souvenirs sont bons. La couette par contre était un produit local et parfaitement durable, si l’on considère que ce devait être la même depuis celle d’octobre 1917 (entre Martinez et les Fossiles à faux cils), et sera certainement encore la même quand viendra la révolution de 2035.

L’ameublement se composait, hormis le plumard, d’une armoire aux battants vermoulus, d’une table noircie par le frottement de l’ennui, assez épaisse pour y poser les coudes du désespoir sans céder au suicide, d’un chevet avec sa lampe qui n’éclairait que la foi des aveugles à recouvrer la vue et, magie, le tout entouré de murs aux papiers peints défraîchis, mais pas que. L’humidité y avait joué son rôle d’artiste de l’usure et du temps, décorant ce papier de taches plus ou moins sombres, formant des dessins surréels, fantomatiques à souhait, parfois érotiques pour le dormeur insomniaque. Du plafond, dans les angles surtout, pendaient des toiles d’araignées ancestrales, une collection digne d’orner un costard de Villani, ou les châteaux hantés de Bohème ou de Transylvanie.

On frappa à la porte. « Oui, c’est pourquoi ? »

« Le repas est servi, monsieur John Carpenter. Nous vous attendons, mais dépêchez-vous, ce soir notre père Hubert a récité le Bénédicité plus tôt que prévu et la soupe, pour une fois, n’était pas mauvaise ! »

Je reconnus la voix de Nadine et m’étonnais qu’elle soit si calme. Le silence ambiant amenuisait-il les cris et les regimbades, ou la porte close amenuisait-elle le son de sa voix, comme quand meuglent au loin les vaches de Savoie qui ont perdu leurs lourdes sonnailles, je ne sais et me tus. Je savais qu’Hubert Bougy était chasseur, et mon silence prévalait quant à la suite de mon enquête, dont, je l’admets, je n’ai pas évoqué le moindre motif de ma présence en ce lieu.

Il faut tout de même que je révèle le but de mon enquête au lecteur, par déontologie plus que par le mal qu’il aurait lui-même à s’endormir dans ce pucier aux ressorts retors (ce qui ne serait, ma foi, que le meilleur moyen de le tenir éveillé, voire attentif, à la lecture de ce récit inepte mais pas encore vindicatif, ce qui ne saurait tarder si Joseph tout à coup refuse d’étendre la lessive ou fait tomber et brise la soupière restée en équilibre sur le vaisselier rustique. Heureusement, Louise est présente, je dirais même plaisante (comparée à Hubert), je dirais encore que Louise et moi dans cette chambre avec lucarne ouverte sur le paysage, la basse-cour, la forêt sauvage telle que la vit Walden, moi puissant comme un Thoreau bondissant sur elle…

La soupe était froide quand je m’attablai. Le pain avait fondu, ne restait que le counik, un mot local pour désigner le croûton, l’autre bout de la baguette, celle que l’on réserve, dans les campagnes, aux vieux qui s’y cassent le dentier et restent, durant les jours ou les semaines nécessaires à la réparation de cet outil à croquer, de moindres bouches à nourrir, notamment quand de jeunes imbéciles cassent la soupière et qu’il ne reste que du lard dur comme un pneu à mâcher, ce qu’on appelle ici la couenne.

Pour être franc, j’ignorais encore si cette enquête irait jusqu’à la fin et si j’en sortirais vivant, si le New York Télégraph appuierait mes investigations, tant ce qui n’est pas sensationnel n’apparaît jamais dans les journaux. Pourtant, la cause est noble. C’est sur ce sentiment que je regagnais ma chambre, m’étendis sur le lit, regardant vaguement les toiles d’araignées de la collection Villeni, et m’endormis.

31 01 2020

AK

dieu, que tu me barbes !

Très certainement l’idée de Dieu est le fléau des hommes

Comme le sera toujours celles que l’on nomme filles de joie

Mais tous n’ont pas la clairvoyance, la raison pure des murs

Les citadelles modernes s’entourent de périphériques

Comme jadis les murailles , murs de lamentations, huile bouillante

Versée depuis les mâchicoulis sur les envahisseurs barbares

Et cet homme qui maintenant rase ma barbe le rasoir à la main

Je ne me pose pas la question de qui il est, ni d’où il vient

Cet homme qui glisse sa courte faux sous mon menton ne ment pas

C’est un type comme moi, un archétype de ce que serait Dieu

S’il n’existait pas. Et quand le barbier fait passer son miroir

Derrière mes oreilles, encore présentes comme toujours, elles sifflent,

Et mettent en joie les filles qui tapinent sur le fil de l’horrible

Pendant que queues dressées les dieux se paient l’espoir des gueux

Prostituant non seulement femmes et argent, nombre enfants

Si ce vivre à genoux est l’espoir des hommes alors finissons-en !

30 01 2020

AK