les mardis de la poésie : Francis Ponge (1899-1988)

A chat perché

Je ne peux m’expliquer rien au monde que d’une seule façon : par le désespoir- Dans ce monde que je ne comprends pas, dont je ne peux rien admettre, où je ne peux rien
désirer (nous sommes trop loin de compte), je suis obligé par surcroît à une certaine tenue, à peu près n’importe laquelle, mais une tenue. Mais alors si je
suppose à tout le monde le même handicap, la tenue incompréhensible de tout ce monde s’explique : par le hasard des poses où vous force le désespoir.

Exactement comme au jeu du chat perché. Sur un seul pied, sur n’importe quoi, mais pas à terre : il faut être perché, même en équilibre instable, lorsque le
chasseur passe. Faute de quoi il vous touche : c’est alors la mort ou la folie.

Ou comme quelqu’un surpris fait n’importe quel geste : voilà à tout moment votre sort.’Il faut à tout moment répondre quelque chose alors qu’on ne comprend rien à rien;
décider n’importe quoi, alors qu’on ne compte sur rien; agir, sans aucune confiance. Point de répit. Il faut « n’avoir l’air de rien », être perché. Et cela dure!
Quand on n’a plus envie de jouer, ce n’est pas drôle. Mais alors tout s’explique : le caractère idiot, saugrenu, de tout au monde : même les tramways, l’école de Samt-Cyr,
et plusieurs autres institutions. Quelque chose s’est changé, s’est figé en cela, subitement, au hasard, pourchassé par le désespoir. Oh! s’il suffisait de s’allonger par
terre, pour dormir, pour mourir. Si l’on pouvait se refuser à toute contenance ! Mais le passage du chasseur est irrésistible : il faut, quoiqu’on ne sache pas à quelle force
l’on obéit, il faut se lever, sauter dans une niche, prendre des postures idiotes.

… Mais il est peut-être une pose possible qui consiste à dénoncer à chaque instant cette tyrannie : je ne rebondirai jamais que dans la pose du révolutionnaire ou du
poète.

 

Rhétorique

Je suppose qu’il s’agit de sauver quelques jeunes hommes du suicide et quelques autres de l’entrée aux flics ou aux pompiers. Je pense à ceux qui se suicident par dégoût,
parce qu’ils, trouvent que « les autres » ont trop de part en eux-mêmes.

On peut leur dire : donnez tout au moins la parole à la minorité de vous-mêmes. Soyez poètes. Ils répondront : mais c’est là surtout, c’est là encore que je
sens les autres en moi-même, lorsque je cherche à m’exprimer je n’y parviens pas. Les paroles sont toutes faites et s’expriment : elles ne m’expriment point. Là encore
j’étouffe.

C’est alors qu’enseigner l’art de résister aux paroles devient utile, l’art de ne dire que ce que l’on veut dire, l’art de les violenter et de les soumettre. Somme toute fonder une
rhétorique, ou plutôt apprendre à chacun l’art de fonder sa propre rhétorique, est une œuvre de salut public.

Cela sauve les seules, les rares personnes qu’il importe de sauver : celles qui ont la conscience et le souci et le dégoût des autres en eux-mêmes.

Celles qui peuvent faire avancer l’esprit, et à proprement parler changer la face des choses.

 

extrait du site : https://www.poemes.co/francis-ponge.html

(si vous les avez ratées) : ARTE « amusez-vous amusez moi! »

C’est superbement bien fait et plein d’humour. Deux exemples ici (Francis Barraud  » la voix de son maître » et Caravage, « Narcisse »)

https://www.arte.tv/fr/videos/084714-018-A/a-musee-vous-a-musee-moi/

https://www.arte.tv/fr/videos/084714-019-A/a-musee-vous-a-musee-moi/

 

un pote bergamasque!

 

 

Prométhée (m’en deux cents grammes)

Quand l’aigle rendit son foie à Prométhée

Des millions de travailleurs étaient déjà

Dans les jardins cultivant leurs six roses

Sauf qu’eux, dans leurs labours,

Avaient perdu la foi et dissout dans leurs corps

Tout espoir d’un monde meilleur.

Les roses en prirent ombrage ; alors épines et pinces

Au cousu des sutures sur la plaie solitaire, mince

Fil d’Ariane répandirent sur les lèvres le silence

Tu me diras ; qu’avaient-ils à dire

Et qu’avions à faire, nous qui étions partout

Dans ce nulle part quand l’Aigle en son aire

Regardait nos misères, comment s’élever ?

Hommes multiples qui aimiez vivre dans la boue

Cessez de fuir, d’entretenir vos tabous

Asseyez vous quelque part et cessez ces jeux de hasard

Fermez les yeux … seule la mort vous appartient

Mais vous n’avez aucune envie d’en finir avec l’infinitude

Vous voulez vivre à n’importe quel prix le sans payer

Quand l’aigle rendit son foie à Prométhée

Sur la table des Dieux s’inscrivit le silence :

Ce que l’aigle voyait, perché au-delà de l’Olympe

Coïncidait aux idées nouvelles des humains :

Combien faudrait-il de Dieux dans l’Univers des Hommes ?

Un seul était déjà de trop, quel que soit son nom.

25 10 2019

Voilà ce que ça donne de voler le feu aux Dieux : Californie en ce moment

les masques de Chinette (pour les petits enfants)

Si tu n’es pas sage, je t’envoie en Afrique, mais si tu es sage, c’est l’Afrique de Chinette qui viendra à toi !

Métamorphoses des jours qui passent…

Par la magie technologique qui permet de transformer en photos des diapositives (c’était la mode) et des négatifs, de nouveaux et anciens paysages (qui ont maintenant plus de trente ans) se ré-ouvrent à mes souvenirs autant qu’au plaisir de vagabonder dans des lieux qui n’étaient pas encore ouverts au tourisme de masse, cette pollution gigantesque qui pourrit tous les lieux de rêves qui virent notre jeunesse s’épanouir.  Ce soir, juste quelques bribes touristiques…de Florence, 1989.

les mardis de la poésie : Saint John Perse

C H A N S O N

 

Mon cheval arrêté sous l’arbre plein de tourterelles, je siffle un sifflement si pur, qu’il n’est promesses à leurs rives que tiennent tous ces fleuves. Feuilles vivantes au matin sont à l’image de la gloire)…

Et ce n’est point qu’un homme ne soit triste, mais se levant avant le jour et se tenant avec prudence dans le commerce d’un vieil arbre,
appuyé du menton à la dernière étoile,
il voit au fond du ciel de grandes choses pures qui tournent au plaisir.

Mon cheval arrêté sous l’arbre qui roucoule, je siffle un sifflement plus pur…
Et paix à ceux qui vont mourir, qui n’ont point vu ce jour.
Mais de mon frère le poète, on a eu des nouvelles. Il a écrit encore une chose très douce. Et quelques-uns en eurent connaissance.

 

Saint-John Perse
Poésie/Gallimard
dessins de Robert Petit-Lorraine

 

 

tiré du site : https://www.poesie.net/perse1.htm

Biographie : https://www.bourse-des-voyages.com/guadeloupe/guide-culture-litterature-saint-john-perse.php

c’est lundi, j’ai le blues, chérie, restons couchés!

Merde, en plus il pleut!

Jackson, appelle donc Nike, on fera du feu dans ce putain de lundi qui nous calcine dès l’aube!

Oui mais Nike il pue des pieds et en plus il t’aime, Jenny. Le lit est trop petit blue Lady…

 

Alors passez à la maison, j’ai ma photo sur un écran, prise à Noirmoutiers en 1988, putain de blues qui dure tous les jours depuis, mais je m’en fous, finalement :

Qu’importe le devenir

Puisque nous avons été.

(sorti de ma petite machine à transformer les diapos en images numériques, et j’en ai un paquet!)

la triste plume des canards (et un gai agité du bocal)

Jamais la plume perdue dans l’aile du canard

Jamais le chasseur qui tire par ennui

Ne seront ennemis. La mort est innocente

Tous meurent dans leur lit

Sans écritures et sans principes

Creusent leur nid dans l’éphémère

Pondent leurs balles dans leurs trous

Jamais est un horizon grandiose

Que tous les hommes atteignent

Au bout de leur fusil

Quand les feuilles et les plumes

Les femmes et les enfants

Ne portent que leur nom

Dans les entrefilets

D’une presse locale.

La plume cependant par les coups resplendit

Et le chasseur en joie de nouveau visa.

Ce n’était plus l’oiseau mais ces charmants détours

Que sont les oreillers aux contours des amours

Cette feinte anicroche que les hommes infidèles

Par défaite et orgueil drapent et s’entourent,

Loin de l’heure vermeille où sonne le réveil

Quand la plume devient pige et triste le canard.

(La Presse)

15 /10 /2019

Les agités du bocal :Gogol Bordello

 

et un petit truc sympa !

la vie des gens : Jeanjean (un repas dominical décisif)

La vie des gens: Jeanjean (un repas dominical décisif)

Je me souviens très bien de ce dimanche. C’était un peu avant l’heure du déjeuner. Mon père lisait le journal, enfoncé dans un fauteuil en velours aux accoudoirs râpés, d’épaisses lunettes lui barrant le front. En réalité, il dormait. Ma mère, quant à elle, s’activait aux fourneaux. Le bruit provenant de la cuisine le suggérait. A l’époque, je me déplaçais souvent à quatre pattes et ma vision du monde, des adultes, de l’espace entre cuisine et séjour, donnait à tout ce qui est vertical un gigantisme que je ne maîtrisais pas sans vertige. Une odeur de poulet rôti m’attira vers la cuisine, où le bruit s’était transformé en bruissement. Mon oncle, le frère cadet de mon père, s’agitait dans des manœuvres délicates, les mains calées sur les hanches de ma mère quand, surprenant ma présence, il lâcha prise et saisit la friteuse qu’il secoua avec panache, me regardant d’un air satisfait et bonasse. Ma mère ouvrit précipitamment le four d’où un nuage de fumée sortit : « eh bien, Jeanjean, tu as bien fait d’arriver! le poulet grillait! » Nous rîmes tous les trois, ce qui réveilla mon père.

– « Héloïse, je crois qu’on a raté la messe, non? » lança-t-il depuis son fauteuil.

– « Pas grave, on ira à vêpres! » lui répondit-elle.

– « Et toi, Hubert, tu viendras aussi? » enchaîna le père

– « Impossible, Jacques, ce soir je fais mes valises, je pars en vacances. »

– « T’es pas fonctionnaire pour rien, toi! Moi, les dernières vacances, c’était pour mes noces avec Héloïse, il y a cinq ans. Tu t’en souviens, chérie? »

– « Ah ça, oui! C’est l’année où Jeanjean est né! »

– « Sacré Jeanjean! » renchérit mon oncle en souriant de travers.

Ce fut sans aucun doute ce dimanche-là que, pour la première fois de ma jeune vie, je compris que la terre était composée d’une trilogie: le père, la mère, et le malsain d’esprit. Qu’à partir de ce constat pouvait découler une myriade de situations cocasses ou tristes, et que mon existence avait du pain sur la planche pour en déceler le goût, les couleurs et le sens giratoire de la famille sempiternellement reproduite à l’identique.

Mais les adultes sont futés. Un poulet rôti-frites annihile illico toutes les velléités enfantines. Je me jetais donc à corps perdu dans le consumérisme, optant pour un blanc de volaille à la traçabilité irréprochable, et décidais tout en mâchant que Ralph Nader serait mon héros pour les décennies à venir. Je dois souligner, pour être honnête, que j’avais découvert Ralph sur la une du journal de mon père, après un long décryptage entre voyelles et consonnes.

Le déjeuner s’acheva vers le milieu de l’après-midi, et la conversation, bien qu’entrecoupée de rires gras et de fines allusions, s’acheva dans la dégustation silencieuse d’un armagnac vieilli en fût de canon datant de 14-18. Je constatais, quand ma mère se releva pour débarrasser la table, que ses mollets rougeoyaient, comme sous l’effet d’un frottement intense. Sans doute s’était-elle brûlée par un jet de gras de poulet en le sortant du four (je n’eus la réponse que bien des années plus tard). Les hommes allumèrent un cigarillo (à l’époque, on avait le droit de fumer à table), et se toisèrent du regard.

 » -Tu crois peut-être que je ne sais pas ce que tu manigances? » lança mon père.

Hubert fit les yeux ronds, puis bégaya:  » -ce que je manigance? »

 » -Oui! Avec notre mère, pour l’héritage. Tu sais très bien de quoi je parle, Hubert. »

 » -Ecoute, Jacques, on ne va pas remettre ça sur le tapis! A chaque fois que je viens, c’est pareil! On fera le point à mon retour de vacances, si tu veux. »

 » -Des vacances! T’es pas fonctionnaire pour rien, toi! »

Un silence pesant s’allongea comme un nez devant une assiette vide. La pendule de la cuisine pépia (c’était une pendule avec dessins et chants d’oiseaux fabriquée en Corée du Nord) quatre heures. Héloïse terminait la vaisselle. La fin d’après-midi montrait son museau noir. Hubert prit congé. Il balaya mon crâne d’un « sacré Jeanjean! » avant de quitter les lieux.

Mon père regagna son fauteuil et entreprit la lecture d’une nouvelle sieste. Ma mère balaya le perron jusque vers le parvis de l’église et rentra vers l’heure d’après l’angélus. C’était dimanche. Dans ma tête Nader céda la place à Nadar, et je changeais de héros pour les décennies à venir, je serai photographe, comme Gaspard Félix Tournachon.

AK Pô

25 07 09