A chat perché
Je ne peux m’expliquer rien au monde que d’une seule façon : par le désespoir- Dans ce monde que je ne comprends pas, dont je ne peux rien admettre, où je ne peux rien
désirer (nous sommes trop loin de compte), je suis obligé par surcroît à une certaine tenue, à peu près n’importe laquelle, mais une tenue. Mais alors si je
suppose à tout le monde le même handicap, la tenue incompréhensible de tout ce monde s’explique : par le hasard des poses où vous force le désespoir.
Exactement comme au jeu du chat perché. Sur un seul pied, sur n’importe quoi, mais pas à terre : il faut être perché, même en équilibre instable, lorsque le
chasseur passe. Faute de quoi il vous touche : c’est alors la mort ou la folie.
Ou comme quelqu’un surpris fait n’importe quel geste : voilà à tout moment votre sort.’Il faut à tout moment répondre quelque chose alors qu’on ne comprend rien à rien;
décider n’importe quoi, alors qu’on ne compte sur rien; agir, sans aucune confiance. Point de répit. Il faut « n’avoir l’air de rien », être perché. Et cela dure!
Quand on n’a plus envie de jouer, ce n’est pas drôle. Mais alors tout s’explique : le caractère idiot, saugrenu, de tout au monde : même les tramways, l’école de Samt-Cyr,
et plusieurs autres institutions. Quelque chose s’est changé, s’est figé en cela, subitement, au hasard, pourchassé par le désespoir. Oh! s’il suffisait de s’allonger par
terre, pour dormir, pour mourir. Si l’on pouvait se refuser à toute contenance ! Mais le passage du chasseur est irrésistible : il faut, quoiqu’on ne sache pas à quelle force
l’on obéit, il faut se lever, sauter dans une niche, prendre des postures idiotes.
… Mais il est peut-être une pose possible qui consiste à dénoncer à chaque instant cette tyrannie : je ne rebondirai jamais que dans la pose du révolutionnaire ou du
poète.
Rhétorique
Je suppose qu’il s’agit de sauver quelques jeunes hommes du suicide et quelques autres de l’entrée aux flics ou aux pompiers. Je pense à ceux qui se suicident par dégoût,
parce qu’ils, trouvent que « les autres » ont trop de part en eux-mêmes.
On peut leur dire : donnez tout au moins la parole à la minorité de vous-mêmes. Soyez poètes. Ils répondront : mais c’est là surtout, c’est là encore que je
sens les autres en moi-même, lorsque je cherche à m’exprimer je n’y parviens pas. Les paroles sont toutes faites et s’expriment : elles ne m’expriment point. Là encore
j’étouffe.
C’est alors qu’enseigner l’art de résister aux paroles devient utile, l’art de ne dire que ce que l’on veut dire, l’art de les violenter et de les soumettre. Somme toute fonder une
rhétorique, ou plutôt apprendre à chacun l’art de fonder sa propre rhétorique, est une œuvre de salut public.
Cela sauve les seules, les rares personnes qu’il importe de sauver : celles qui ont la conscience et le souci et le dégoût des autres en eux-mêmes.
Celles qui peuvent faire avancer l’esprit, et à proprement parler changer la face des choses.
extrait du site : https://www.poemes.co/francis-ponge.html
C’est superbement bien fait et plein d’humour. Deux exemples ici (Francis Barraud » la voix de son maître » et Caravage, « Narcisse »)
https://www.arte.tv/fr/videos/084714-018-A/a-musee-vous-a-musee-moi/
https://www.arte.tv/fr/videos/084714-019-A/a-musee-vous-a-musee-moi/

Quand l’aigle rendit son foie à Prométhée
Des millions de travailleurs étaient déjà
Dans les jardins cultivant leurs six roses
Sauf qu’eux, dans leurs labours,
Avaient perdu la foi et dissout dans leurs corps
Tout espoir d’un monde meilleur.
Les roses en prirent ombrage ; alors épines et pinces
Au cousu des sutures sur la plaie solitaire, mince
Fil d’Ariane répandirent sur les lèvres le silence
Tu me diras ; qu’avaient-ils à dire
Et qu’avions à faire, nous qui étions partout
Dans ce nulle part quand l’Aigle en son aire
Regardait nos misères, comment s’élever ?
Hommes multiples qui aimiez vivre dans la boue
Cessez de fuir, d’entretenir vos tabous
Asseyez vous quelque part et cessez ces jeux de hasard
Fermez les yeux … seule la mort vous appartient
Mais vous n’avez aucune envie d’en finir avec l’infinitude
Vous voulez vivre à n’importe quel prix le sans payer
Quand l’aigle rendit son foie à Prométhée
Sur la table des Dieux s’inscrivit le silence :
Ce que l’aigle voyait, perché au-delà de l’Olympe
Coïncidait aux idées nouvelles des humains :
Combien faudrait-il de Dieux dans l’Univers des Hommes ?
Un seul était déjà de trop, quel que soit son nom.
25 10 2019
Voilà ce que ça donne de voler le feu aux Dieux : Californie en ce moment
![]() |
C H A N S O N
Mon cheval arrêté sous l’arbre plein de tourterelles, je siffle un sifflement si pur, qu’il n’est promesses à leurs rives que tiennent tous ces fleuves. Feuilles vivantes au matin sont à l’image de la gloire)… Et ce n’est point qu’un homme ne soit triste, mais se levant avant le jour et se tenant avec prudence dans le commerce d’un vieil arbre, Mon cheval arrêté sous l’arbre qui roucoule, je siffle un sifflement plus pur…
Saint-John Perse |
|
tiré du site : https://www.poesie.net/perse1.htm
Biographie : https://www.bourse-des-voyages.com/guadeloupe/guide-culture-litterature-saint-john-perse.php
Merde, en plus il pleut!
Jackson, appelle donc Nike, on fera du feu dans ce putain de lundi qui nous calcine dès l’aube!
Oui mais Nike il pue des pieds et en plus il t’aime, Jenny. Le lit est trop petit blue Lady…
Alors passez à la maison, j’ai ma photo sur un écran, prise à Noirmoutiers en 1988, putain de blues qui dure tous les jours depuis, mais je m’en fous, finalement :
Qu’importe le devenir
Puisque nous avons été.
(sorti de ma petite machine à transformer les diapos en images numériques, et j’en ai un paquet!)
Jamais la plume perdue dans l’aile du canard
Jamais le chasseur qui tire par ennui
Ne seront ennemis. La mort est innocente
Tous meurent dans leur lit
Sans écritures et sans principes
Creusent leur nid dans l’éphémère
Pondent leurs balles dans leurs trous
Jamais est un horizon grandiose
Que tous les hommes atteignent
Au bout de leur fusil
Quand les feuilles et les plumes
Les femmes et les enfants
Ne portent que leur nom
Dans les entrefilets
D’une presse locale.
La plume cependant par les coups resplendit
Et le chasseur en joie de nouveau visa.
Ce n’était plus l’oiseau mais ces charmants détours
Que sont les oreillers aux contours des amours
Cette feinte anicroche que les hommes infidèles
Par défaite et orgueil drapent et s’entourent,
Loin de l’heure vermeille où sonne le réveil
Quand la plume devient pige et triste le canard.
(La Presse)
15 /10 /2019
Les agités du bocal :Gogol Bordello
et un petit truc sympa !
La vie des gens: Jeanjean (un repas dominical décisif)
Je me souviens très bien de ce dimanche. C’était un peu avant l’heure du déjeuner. Mon père lisait le journal, enfoncé dans un fauteuil en velours aux accoudoirs râpés, d’épaisses lunettes lui barrant le front. En réalité, il dormait. Ma mère, quant à elle, s’activait aux fourneaux. Le bruit provenant de la cuisine le suggérait. A l’époque, je me déplaçais souvent à quatre pattes et ma vision du monde, des adultes, de l’espace entre cuisine et séjour, donnait à tout ce qui est vertical un gigantisme que je ne maîtrisais pas sans vertige. Une odeur de poulet rôti m’attira vers la cuisine, où le bruit s’était transformé en bruissement. Mon oncle, le frère cadet de mon père, s’agitait dans des manœuvres délicates, les mains calées sur les hanches de ma mère quand, surprenant ma présence, il lâcha prise et saisit la friteuse qu’il secoua avec panache, me regardant d’un air satisfait et bonasse. Ma mère ouvrit précipitamment le four d’où un nuage de fumée sortit : « eh bien, Jeanjean, tu as bien fait d’arriver! le poulet grillait! » Nous rîmes tous les trois, ce qui réveilla mon père.
– « Héloïse, je crois qu’on a raté la messe, non? » lança-t-il depuis son fauteuil.
– « Pas grave, on ira à vêpres! » lui répondit-elle.
– « Et toi, Hubert, tu viendras aussi? » enchaîna le père
– « Impossible, Jacques, ce soir je fais mes valises, je pars en vacances. »
– « T’es pas fonctionnaire pour rien, toi! Moi, les dernières vacances, c’était pour mes noces avec Héloïse, il y a cinq ans. Tu t’en souviens, chérie? »
– « Ah ça, oui! C’est l’année où Jeanjean est né! »
– « Sacré Jeanjean! » renchérit mon oncle en souriant de travers.
Ce fut sans aucun doute ce dimanche-là que, pour la première fois de ma jeune vie, je compris que la terre était composée d’une trilogie: le père, la mère, et le malsain d’esprit. Qu’à partir de ce constat pouvait découler une myriade de situations cocasses ou tristes, et que mon existence avait du pain sur la planche pour en déceler le goût, les couleurs et le sens giratoire de la famille sempiternellement reproduite à l’identique.
Mais les adultes sont futés. Un poulet rôti-frites annihile illico toutes les velléités enfantines. Je me jetais donc à corps perdu dans le consumérisme, optant pour un blanc de volaille à la traçabilité irréprochable, et décidais tout en mâchant que Ralph Nader serait mon héros pour les décennies à venir. Je dois souligner, pour être honnête, que j’avais découvert Ralph sur la une du journal de mon père, après un long décryptage entre voyelles et consonnes.
Le déjeuner s’acheva vers le milieu de l’après-midi, et la conversation, bien qu’entrecoupée de rires gras et de fines allusions, s’acheva dans la dégustation silencieuse d’un armagnac vieilli en fût de canon datant de 14-18. Je constatais, quand ma mère se releva pour débarrasser la table, que ses mollets rougeoyaient, comme sous l’effet d’un frottement intense. Sans doute s’était-elle brûlée par un jet de gras de poulet en le sortant du four (je n’eus la réponse que bien des années plus tard). Les hommes allumèrent un cigarillo (à l’époque, on avait le droit de fumer à table), et se toisèrent du regard.
» -Tu crois peut-être que je ne sais pas ce que tu manigances? » lança mon père.
Hubert fit les yeux ronds, puis bégaya: » -ce que je manigance? »
» -Oui! Avec notre mère, pour l’héritage. Tu sais très bien de quoi je parle, Hubert. »
» -Ecoute, Jacques, on ne va pas remettre ça sur le tapis! A chaque fois que je viens, c’est pareil! On fera le point à mon retour de vacances, si tu veux. »
» -Des vacances! T’es pas fonctionnaire pour rien, toi! »
Un silence pesant s’allongea comme un nez devant une assiette vide. La pendule de la cuisine pépia (c’était une pendule avec dessins et chants d’oiseaux fabriquée en Corée du Nord) quatre heures. Héloïse terminait la vaisselle. La fin d’après-midi montrait son museau noir. Hubert prit congé. Il balaya mon crâne d’un « sacré Jeanjean! » avant de quitter les lieux.
Mon père regagna son fauteuil et entreprit la lecture d’une nouvelle sieste. Ma mère balaya le perron jusque vers le parvis de l’église et rentra vers l’heure d’après l’angélus. C’était dimanche. Dans ma tête Nader céda la place à Nadar, et je changeais de héros pour les décennies à venir, je serai photographe, comme Gaspard Félix Tournachon.
AK Pô
25 07 09
Commentaires récents