La vie des gens : Fanzy et Emilio.
Plus les autoroutes de l’Information se développent, plus les temps de parcours physiques s’allongent. De la plage d’un disque à celle de l’océan, un souvenir de galets et de galettes, dans un aller-retour à bord de l’Avant-Après.
Ils n’avaient pas gardé leurs caractères de cochons ensemble, mais Fanzy fût ravie d’arriver à la plage et le dit à Emilio. Tant il est vrai que de la campagne à la mer la distance est longue, en comptant la traversée des villes littorales. Un grand beau temps régnait. Fanzy déballa promptement son sac-à-dos. Elle en extrait une table de logarithmes afin d’installer le pique-nique. Ce trajet sans fin lui avait donné de l’appétit, avivé sans doute par l’air marin et le vert bouteille des fucus qui jonchaient la grève, pareils à une rangée de foin fraichement coupé. Emilio songeait, la regardant procéder, à toutes ces correspondances existantes entre la terre et l’eau, l’océan et la campagne. Il suffisait de rajouter « de mer » après les noms suivants: concombre, veau, étoile, anémone, ver, gorgone, lièvre, cône, berceau, couteau, serpent (*) pour s’apercevoir de la communauté de l’un et de l’autre, comme le nautonier pourrait nommer merlan, maquereau, thon, baleine, crabe, (police des) morses, ou puce les éléments marins qui vivent aussi sur terre, sous d’autres formes certes, mais avec la même conviction.
Emilio déplia un grand parasol qu’il fixa dans le sable, créant un gros trou d’ombre sous le soleil au zénith. Deux gobelets furent remplis d’eau claire, et, une fois les couverts en plastique dressés, ils s’embrassèrent. Depuis combien de temps n’étaient-ils venus s’étendre face à l’océan? C’était bien avant la création de la voie Nord-Sud, bien avant qu’Orthez ne devienne la banlieue de Bayonne et que Tarbes, Lourdes et Pau ne forment la première métropole du Sud Aquitaine-Midi Pyrénées. Oui, cela remontait à des décennies! la A65 était certes achevée, et la LGV suivait en parallèle la piste d’aviation Pau Uzein- Biarritz Parme, rallongée en 2020 pour les besoins d’un potentat dont l’ avion n’avait pas de freins, ce qui était, à l’époque, un signe de richesse et de pouvoir absolu. Le potentat était mort, ayant sauté en vol avec un parachute doré, mais l’océan était toujours là, calme et serein ce dimanche, pour accueillir Fanzy et Emilio, venus de leur campagne lointaine admirer l’écume et les rouleaux, l’horizon ouvert sur l’infinitude.
Fanzy se souvenait vaguement de leur dernière visite océane. Elle évoqua le sable lisse tavelé d’empreintes de pieds nus, des traces de pneus des véhicules (qui fonctionnaient au gasoil, antique!) nettoyant dès avant l’aube l’espace désert, les touffes d’oyats qui frémissaient sur les dunes, les sentiers bordés de barrières en bois, les bois flottés, les lèches de plastique et les cordages imputrescibles multicolores battus par l’onde, et Emilio l’écoutait, attentif, distrait parfois par ses propres souvenirs de petits galets lisses, brillants sous l’humidité des vagues mourantes, des coquillages qu’ils ramassaient pour en faire plus tard des parements qu’ils ne firent jamais, et cet air iodé qui battait leurs narines, les pénétrant de rêves exotiques, de visions lointaines et pourtant si proches.
Dans la flaque obscure de l’ombre, ils s’endormirent. A l’abri du soleil. Ce soleil qui, désormais, frappait dur à travers la couche d’ozone déchirée. Qu’elle était loin, l’époque du bronzage, le temps des écrevisses, l’ère des crèmes solaires au monoï, à l’aloès et au chevrotant légionnaire. L’océan lui-même déclinait en couleurs, prenant un ton grisâtre sous le grand ciel bleu vaporeux. Les surfeurs avaient disparu, les cargos filaient à la queue leu leu d’un estuaire à l’autre, et les oiseaux posaient sur des cartes postales leurs plumes numérisées. Les enfants jouaient toujours, regroupés sous d’immenses tentes, manettes en main. Certains, rares, construisaient de petits pavillons en béton, armés et contraints, concourant sous un chapiteau de toile vernissée pour le prix de l’Imagination Enfantine Durable, sponsorisé par un descendant du potentat mort en plein vol.
Quand ils prirent le chemin du retour, leur ombre les précédait, immense dans le crépuscule. Ils retraversèrent les villes littorales, empruntèrent les routes goudronnées (il n’y en avait pas d’autres), suivirent les panneaux publicitaires (qui leur indiquaient le temps de parcours pour s’y rendre), se trompèrent de marques, de réseaux, d’enseignes, se perdirent dans le piémont entre les exploitations gazières, agricoles, les laiteries, les champs de maïs, trouvèrent une auberge, dépense imprévue mais nécessaire, et finirent par rentrer chez eux, là-bas, aux confins de la campagne, où le chat les attendait.
AK Pô
13 06 09
(*) pour les noms originels en latin, se référer au livre de John Steinbeck: « Dans la mer de Cortez » journal de bord, éditions Babel (l’Oued)
Aujourd’hui c’est l’automne. Les enfants ont grandi. Ils offrent à leurs parents âgés des sonotones pour écouter le bruit des feuilles qui tombent dans le square, des gamins qui hurlent sur les balançoires et le pépiement des oiseaux en partance pour un long voyage vers le sud. Ainsi outillés, trois vieux sur un banc déglingué n’entendent plus le bruit des camions et des voitures, du trafic urbain qui assiège les rues, ils restent là, écroulés, à regarder les feuilles rabougries qui descendent des arbres presque nus depuis la sécheresse et les années perdues. Les gosses dans le petit bac à sable jouent à la guerre et s’envoient des pelletées de crottes comme si il s’agissait de missiles, criant pan, t’es mort ! Et leurs parents discutent des conflits qui agitent le monde depuis dix mille ans. Personne ne lève la tête, tous regardent devant eux, s’évitent parfois, se scrutent du coin de l’œil. Une brise légère soulève la jupe de deux femmes, assises sur le banc qui fait face aux vieillards. L’appareil auditif dont ceux-ci sont munis semble faire naître une étrange et douce musique ou, pour être plus précis, un chant murmuré entre de drôles de lèvres.
Aujourd’hui c’est l’automne. Les vieilles branches commencent à craquer, la sève cesse peu à peu de remonter jusqu’à la canopée. Les trois pépés en savent quelque chose, assis sur le banc tagué aux planches disjointes par l’usure des fesses de nombre fumeurs de joints. Qu’il fait bon être là, à renifler les odeurs des deux donzelles qui parlent de leurs amours que le vent soulève en souriant, et cette intime chant qui bourdonne d’entre leurs cuisses et recueille les fruits de vacances en Grèce ou au Pérou, là ou migreront les oiseaux qui s’impatientent dans le square, fientant sur les enfants qui jouent à la guerre dans le bac à sable, sur les balançoires qui grincent et toutes ces feuilles qui tombent, submergées par le bruit si calme de la mort.
Aujourd’hui c’est l’automne. Les petits vieux se regardent en coin, ils voudraient bien humer et écouter cette charmante musique que les deux copines en face d’eux exhalent, mais ces sales gosses font un boucan du diable, les sonotones sont proches de l’apoplexie, les oiseaux tourniquent dans les airs, si seulement c’étaient des martinets, peut-être pourraient-ils les aider, mais ce sont des étourneaux jacassiers en partance pour le ministère du printemps austral. Et puis, sous-jacente, la question essentielle : lequel d’entre eux ne passera pas l’hiver, qui récupérera le sonotone ; les voici maintenant tous les trois qui s’agitent, pourquoi les enfants ont-ils leur goûter avant nous, qui mourons de faim et sommes les seuls à compter les feuilles qui tombent ? L’injustice de ce monde est intolérable, les braillards sont les mieux nourris, les oiseaux fientent sur nos têtes chenues, et nous sommes oubliés sur un banc vermoulu, alors que le soir tombe doucement dans le square. Encore une heure et nous entendrons grincer les serrures, le grignotage des rats, le bruit des klaxons et le clapotis de la pluie dans les flaques tant l’orage approche et notre désespoir grandit.
Aujourd’hui c’est l’automne. Le moment exact où le drame arrive. Les deux copines regardent leur montre, pendant que les gamins terminent de boulotter leur goûter et laissent les papiers s’envoler comme de tristes cerfs-volants. Les sonotones sifflent, plus de batterie. Les oiseaux lèvent le camp, en direction du soleil couchant. Un des vieux fait un AVC, un autre en lui portant secours se casse l’os du fémur et le troisième l’assomme pour lui voler son appareil auditif. Mais sa canne se bloque dans le portillon du square et il trébuche, se faisant écraser par le véhicule du SAMU (alerté par les deux copines qui ont par mégarde composé le 112). Les deux sonotones, qu’il tenait dans sa main roulent sur le macadam ainsi que celui qu’il avait dans l’oreille et les trois outillages filent dans une bouche d’égout qui fait le trottoir à proximité.
Aujourd’hui c’est l’automne. Et les vieux sont encore plus cons que quand ils étaient jeunes, à fumer des pétards sur les bancs des squares ou à jouer à la guerre dans les bacs à sable jonchés de missiles canins. Vivement l’hiver !
AK
20 09 19
automne : 23/09/19
le naï est le nom roumain de la flûte de Pan, dont Gheorghe Zamfir (né en 1941 en Roumanie) est le magistral joueur depuis plus de cinquante ans. J’étais parti à la recherche de Raùl (Barboza) et je suis tombé sur Gheorghe, dans un somptueux enregistrement d’un concert à Bucarest. Tout le monde a déjà entendu cette musique (bande son de plusieurs films) qui reste malgré tout très prégnante et universelle. (Quant à la flûte de Pan, c’est un autre sujet…voir plus bas)
Quant à la flûte de Pan, c’est un autre sujet…

Bon, pas de mauvais esprit, et puis si!
La taule , quelle tuile!
Ce soir encore je ne dormirai pas
La nuit est trop courte et le loquet
De la porte sautille au moindre bruit
Le silence a écrit dans le noir absolu
Je ne sais quelles menaces, le lit grince
Et je suis immobile, une sueur glaciale
Inonde les draps, je pète dans la soie
Mon cerveau s’asphyxie, mes dents tremblent
Pourtant, dans cette peur grandiose
Courent les frissons et l’air tiède d’un souffle
Personne ne viendra mais l’haleine putride
D’un ou deux mots sortis de ma gorge lasse
Comme un baiser charnu me parleront de toi
Et le pire sera de les entendre encore.
AK
27 08 19
la vie mouvementée de la campagne gersoise :
ça barde en Finlande!
De quoi se gratter dans le Pas-de-Calais:
Apéritif
Les grands spahis tout rouges
Confesseurs de diablesses
Un soir d’été à
Montrouge
M’ont conté leurs prouesses.
«
Un jour, dit l’un, le négous
Me fit cadeau d’un burnous
Et d’un grand plat de couscous.
Ses femmes qui étaient laides
Allaient à vélocipèdes. »
L’autre est pour l’autre sexe un cruel mousquetaire.
La taille d’un grenadier
L’allure d’un gabier
Les grâces d’un gondolier
Ce qu’il faut pour le gibier.
Haut dignitaire de l’adultère
Il nomme les femmes « panthères ».
Mêlons aux feuilles d’automne
Les mâles récits du désert :
La coupole des astronomes
Luit au loin dans le ciel clair.
Ils commandent deux vermouths :
Les spahis sont gastronomes
Et pour distraire le raout
Ils me parlent de
Beyrouth
Et du grand sultan
Mahmoud.
Site de référence : http://www.wikipoemes.com/poemes/max-jacob/aperitif.php
Les scientifiques du monde entier se posent la question. Certes, il n’avait aucun mérite hormis ses siestes crapuleuses avec mamie Chinette qui ont révélé l’universalité du rentre dedans dans les mégapoles les jours de grève du métro, l’indépendance des chats face aux cris de souris des hommes pour sauver la planète (ce fut le sujet de sa thèse sur Steinbeck), et beaucoup d’autres recherches, scientifiques et littéraires, qui lui ont permis d’être peinard dans son jardin, et de ne gagner qu’en tranquillité ce que d’autres perçoivent en renommée (mais ils l’ont bien cherché!).
Bon dimanche!
La vie des gens: Mominette
Contrairement à ce que l’on raconte aux enfants les contes de fées ne s’élaborent pas à la Cour des Comptes. Il faudra quand même leur dire un de ces quatre matins que seule la vie quotidienne en invente chaque jour, à écouter dans son quartier, le quartier des désirs et des malentendus, parfois. Et avec les mots, la musique…
Thomas s’était marié jeune, et lorsqu’il s’en aperçut, la barbe à papa sur son menton durcissait déjà en cristaux sirupeux. Seule se refléta dans la glace sa face blême de fêtard enchaîné comme un canard dans une fosse d’orchestre.
Son épouse était certes parfaite et leur rencontre, sur la placette qui forme carrefour entre la rue du XIV juillet et celle du général Tocsin, un soir de liesse populaire, resta longtemps un des meilleurs souvenirs de bal qu’il conserva, surtout par le fait qu’il n’y eut pas cette nuit-là de bagarre ni de concurrent déclaré à ses conquêtes potentielles. Il est vrai aussi, d’autre part, que Clara, dite Mominette, avait limité l’usage de ses charmes à une seule intention: trouver le couillon qui serait son mari.
L’union fut scellée quelques mois plus tard. La guerre en Irak perdurait, le devenir du monde allait faire chambre à part avec les beautés plastiques, et la Silicone Vallée faire implanter des puces dans les soutien-gorges obusiens des starlettes. Le repas de noces fut préparé sur place par le Roi de l’Andouille, et les invités, après moult libations, se quittèrent ivres et pleins de querelles brestoises (le curé ayant uni les fiancés se revendiquant homosexuel, un conflit éclata entre les convives en fin de repas, moment où l’on aborde ce genre de questions cruciales).
Le couple s’entendait bien, Mominette était radieuse et Thomas sifflotait en partant travailler à l’atelier de mécanique où il était apprenti carrossier.
Lorsque, six mois plus tard déboula Debby, la sœur expatriée à New York de Clara, Thomas se cassa un doigt. Etait-ce par stupéfaction ou volontairement, rien ne l’atteste. Mais à voir ses yeux tournebouler quand il vit la frangine pour la première fois et le manège que dès lors il mena l’air de n’y pas toucher révéla son attirance indéniable pareille à celle d’un gamin pour la queue du Miquet dans une fête foraine.
Debby, qui s’appelait Delphine dans le civil, était stagiaire (conception de lutrins pour orchestres philharmoniques) dans une école située sur Columbus avenue, entre l’Hudson et Central Park. Bien que plus petite et plus corpulente que sa sœur, il émanait d’elle ce parfum exotique des métropoles, mélange savant de mixité sociale brassée aux rotatives des enjoliveurs et des gaz délétères pommelés remontant des égouts vers le ciel délavé. Ses hanches musicales hypnotisaient Thomas qui se tortillait alors comme un serpent dans son panier d’osier au son de la nira.
Mominette flaira très vite le danger. Elle avait ensorcelé Thomas un soir d’été rue du XIV Juillet, et n’avait aucune intention de s’en séparer. Elle poursuivait un dessein dont son mari représentait la phase pratique. On peut, sans divulguer l’histoire, la résumer ainsi : Mominette préparait un braquage. Elle avait en tête le plan suivant: Thomas se présenterait au guichet de la Caisse d’Epargne de la rue du XIV et menacerait l’employé avec un casse-noisette. La conception dudit casse-noisette était en cours d’élaboration et de nombreuses esquisses en attestaient, planquées sous les moutons du lit de la chambre nuptiale. Quant à Debby, sa sœur, Clara lui avait trouvé un vol low cost avec escale de deux jours à Rome-Fiumicino (zone de transit) pour le surlendemain. L’entre temps étant dévolu aux rituelles visites familiales -papa Tsarko maman Tségo tata Titine tonton Bérou et le chien Toutouzouzou de Papi Denoix et Mamie Nadette-, Mominette pensait avoir les mains libres pour mener à bien ses intentions criminelles. Or il est bien connu que le Destin ne suit jamais les lignes de la main d’un écrivain quand celui-ci tape avec seulement deux doigts de whisky dans le nez sur un clavier qwerty.
Ainsi donc se passa la suite.
Mominette mit au point son casse-noisette, aussi redoutable qu’un ballet de Tchaïkovsky*. Alors qu’elle le manipulait afin d’en vérifier l’efficacité surgit face à elle CdB, Coeur de Braise, le Roi des Ponts et des Soupirs. Il n’apparut pas par hasard mais uniquement parce que nous étions au tout début Mai, le mois des Ponts (et des chaussées colorées de milliers de pieds mécontents) et qu’entré en rébellion depuis le fameux appel « travailler plus le dimanche pour gagner moins la semaine » il cherchait un casse-noix dans l’armoire de la cuisine politique pour mettre le charivari chez Papa Tsarko et Maman Tségo. Mominette, surprise, lui lança sa pantoufle magique… et s’évanouit. CdB alors disparut dans les limbes. Quand elle se réveilla, son casse-noisette avait pris l’apparence d’un beau prince. On connait la suite. Les princes, beaux, laids, ne sont pas des mendiants et ont généralement une petite fortune personnelle. Quand, de plus, ils s’appellent Thomas et dansent comme des dieux sur le macadam des placettes du XIV Juillet les soirs de bal, il ne reste plus qu’à en trouver un, se marier et avoir beaucoup d’enfants, que l’on mettra à la crèche (contiguë à la fameuse placette) pour vivre heureux comme un écureuil dans son arbre…généalogique.
Ainsi en fût-il du destin de Thomas et Mominette, aussi futile que la rencontre d’une baguette de pain et d’un pot de confiture sur l’harmonie du bonheur conjugal.
AK Pô
01 05 09
pour une meilleure compréhension du texte (à partir de cette astérisque et à votre péril!) se référer à l’intrigue du ballet de Tchaikovsky (sur le Web), dont ceci est une variation.
(Le roi de l’Andouille était une boucherie charcuterie paloise réputée)
c’était trop marrant, alors je l’ai piqué à Chachashire (son commentaire sur un autre blog) qui va certainement me faire un procès😜🏃♂️🛀. En plus il est certain qu’il va le gagner, car c’est un pote à Bernard (qui n’est pas un saint et ressemble plutôt à un tonnelet de rhum).
merci surtout à Lina, sa grande sœur, qui garde en mémoire toutes ces élucubrations!
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