Étendu sur un banc que l’horizon dépeint
S’endort, le nez en l’air, un ouvrier rapin
Qu’une illusion perdue assassine en chemin.
Le ciel est son témoin, et lui, un moins que rien.
Moha regarde le ciel. Il travaille dehors, et le ciel fait partie de son métier. Mais aujourd’hui, c’est férié. Les ouvriers feignassent. Moha regarde le ciel limpide, céruléen, en triturant de son petit doigt le fond de ses oreilles pleines de cérumen. Son esprit est vide comme une journée sans solde, son corps déliquescent sous les premiers rais de soleil. Assis sur un banc de la place Clémenceau, il respire doucement l’espace qui lui fait face et comprend que ce monde ne lui appartient pas. Ce monde n’est pas à toi semblent dire les arbres, les fleurs des jardinières, les fourmis invisibles et les volets fermés, et il y a une bonne raison à cela: tu es fou. Depuis cinq minutes.
Depuis que cette fille est passée devant toi et t’a souri. Tu n’as vu qu’elle, et il n’y avait réellement qu’elle sur la place déserte à cette heure quand vos regards se sont croisés. Pourquoi t’a-t-elle souri? L’effet peut-être de deux solitudes qui émergent du néant de l’esplanade et s’étonnent de cette connivence d’heure et de lieu qui les unit en cet instant. Elle, marche, et toi tu respires à grandes goulées l’espace du repos, le parfum du jour férié, avachi sur le banc. Ce monde ne t’appartient pas car à ce moment précis tu voudrais te lever, courir après la fille en la hélant: « Mademoiselle! », mais tu ne le peux pas; la fille dans son élan a disparu dans un parcours précieux: sa vie, emportant avec elle ses bagages légers, chair et yeux, seins et cheveux, fugace réalité qui t’emmène au-delà, à ton tour mirage multiple, seigneur ubiquiste dans ce royaume des songes les plus intimes, les plus désirés.
Cependant, tu ne bouges pas. Impavide face au monde qui t’observe, déjà tu luttes pour effacer ces traces que la belle a laissées, en inventant d’autres pensées moins chastes. Les arbres, les fleurs des jardinières, les fourmis invisibles et les volets fermés évoluent au gré du jour qui déplace les ombres. Moha regarde le ciel. Ecoute plutôt tes pieds qui dansent, ce monde est d’outre-tombe qui veut t’oublier, toi, tel un ouvrier feignassant payé à ne rien faire les jours fériés. Baisse les yeux, Moha, regarde comme tes pieds battent la semelle, comme ils commencent à marcher seuls pendant que tu te vautres encore, hésitant à te lever, à bavarder avec tes orteils des paysages merveilleux que vous traverserez, eux et toi, dans votre périple citadin, si seulement tu te décidais à bouger ton gros cul en congé. Qui donc d’autre que toi comprendrait qu’en se levant il verrait, assise à l’opposé, la fille de tout à l’heure? Elle a vingt ans de plus, ses formes enrobées l’ont rendue plus charnelle, ses cheveux ont poussé qu’elle a noués en tresses mais ses yeux ont gardé leurs prunelles ardentes et c’est toi qu’elle observe, vieilli et ignorant que le temps avance plus vite que le ciel sur les bancs de la place. Elle ne te sourit pas. Les arbres, les fleurs des jardinières, les fourmis invisibles et les volets fermés se taisent. Désormais, ce monde t’appartient. Depuis cinq minutes. Depuis que tu es revenu, sur ce banc t’asseoir, seul.
AK Pô
22 05 09
Suspendue à un lustre une corde pendait
Que balançait un courant d’air frais
Une hulotte dans le grenier remontait
Sa culotte sans réveiller le coucou
Avec lequel elle avait passé minuit
L’heure zéro et les ultimes douze coups
Les pipistrelles crachotaient, le silence
Marmonnait autour des taons insomniaques
Les plaies du cadavre suspendu séchaient
Dans cette nuit réjouissante où les hommes
Les femmes sans maris les maris sans femmes
Suspendaient leurs chaussettes leurs chemises
A mon présent. A ma présence. J’en ai marre
Je ne suis pas si vieux, et je suis votre Dieu
Nom de Moi, pourquoi toujours parler au Passé
Les hommes sont des cons, pas vrai père Ubu ?
A la corde pendue le hareng sort sa langue
Persifle le serpent et Grandgousier a soif
Mais que voilà les hommes aux gosiers secs
Les municipalités et les gouvernements
A tordre les serpillières pour un ruisseau d’argent
Quand aux lustres les cordes pendent et luisent
En rivières de diamants en couronnes déchues
Et que le vent tourne toutes ces vies en dérision.
AK
19 04 2019
Certes, ce ne fut pas une sinécure que de retrouver le balai pont au milieu des bagages, puis d’aller remplir un seau à la citerne et d’ensuite lessiver le parquet ciré sur lequel nos pas avaient laissé tant d’empreintes, mais, comme le soleil se levait à peine, nous jugeâmes que nous serions fins prêts pour l’arrivée du bateau. Mina aspergea la baie vitrée d’un produit à base de plantes et de jus d’épluchures de patates douces, et se mit à frotter les carreaux avec de grands gestes amples et décidés, son œil un peu vitreux scrutant la baie avec force inquiétude. La mer était basse, semblable à une table de salon prise de tremblements entre deux conversations ineptes, et des écueils émergeaient, brisant de lourdes et paresseuses lames d’eau salée, ainsi qu’il en est des discours de rupture entre deux amants, quand tout a été dit et que l’automne éloigne les navires des quais.
Le bateau s’apponta vers dix heures, et son flot de passagers, touristes en goguette, se répandit sur le quai comme une marée blanche aux teintes colorées. Nous les regardâmes, un peu comme s’il se fut agi d’un rêve, d’une invasion de mollusques revenant sur une terre oubliée pour se désagréger à jamais en cristaux de sel, en grains de sable, en panneaux publicitaires. Ce fut, pour tout dire, un choc mou, un retour à la civilisation que nous avions quitté cinq ans auparavant à bord d’un petit caboteur, que nous utilisâmes dès lors pour approvisionner ce chapelet d’îles perdues à deux heures du continent.
La raison, qui par ailleurs était multiple, pour laquelle nous avions décidé de déserter la civilisation dite moderne venait principalement d’un certain dégoût, de cette forme de résignation qui charrie chaque jour son absence de vivacité, nie la diversité des uns et l’attrait des autres, qui fait s’agenouiller face aux diktats ténébreux d’un petit nombre des populations entières, et finit par vous dégoûter vous-même d’être devenu ce qui vous environne, par manque de passion, de curiosité et, tout simplement, de désir.
Nous tombâmes rapidement sous le charme de cette île. Une centaine d’habitants la peuplaient, vivant chichement, et la langue vernaculaire qui ne souffrait pas de traduction possédait ce ton chaud des gens simples qui rendent possibles tous les échanges, tant économiques qu’amicaux. Nous y accostions une fois par semaine; selon la saison, suivant les brumes, le vent et les grains, ou encore sous un ciel pervenche. L’arrivée dans la petite rade créait un moment de liesse parmi les femmes et les enfants (une trentaine) venus nous accueillir. Nous commercions de produits basiques variés venant pour la plupart d’autres îles (vêtements, poissons, fruits, outils agricoles), ou du continent (bidons de gasoil, lait en poudre pour nourrissons, eau-de-vie, huile, filets de pêche, café, farine, roudoudous).
Un soir d’automne, alors que la mer était forte et le ciel grumeleux, une avarie se produisit et nous perdîmes nos réserves de gasoil; nous dûmes accoster au plus près et c’est ainsi que nous nous installâmes sur cette île. Une maisonnette en haut de la colline, surplombant la baie, se trouvait être depuis peu inhabitée. Son propriétaire, apprîmes-nous, venait de découvrir des terres australes et avait décidé d’y élever des kangourous, qui sont, comme chacun sait, très roublards, et plus avares que les écureuils (ceux-ci planquant dans des caisses ce qu’eux mettent simplement dans leur poche). Le chef du village, qui s’occupait de la gestion de la propriété (si l’on peut dire), nous remit les clefs contre le versement d’un loyer modéré indexé sur le cours des marées, comme cela se pratique dans toutes les îles et les oasis du monde.
Le confort rudimentaire ne nous rebuta pas, au contraire: tout ou presque était à faire. Une grande cheminée à l’âtre noirci occupait l’espace, que complétait une cuisinière à bois en assez bon état. Les bois flottés que les marées rapportaient suffisaient amplement à alimenter tous les foyers de l’île. Une table, un lit, quelques ustensiles de cuisine, bref tout le fourniment nécessaire à la survie de deux individus désormais sans boussole ni curriculum vitae. Six éoliennes, sur l’autre versant de la colline, côté continent, et une roue à aube dans la rivière qui cascadait en amont, assuraient un courant électrique suffisant pour faire fonctionner le petit réchaud que nous découvrîmes dans la remise, avec les outils de jardin et les pots de lasure bleu azur.
Très vite, la terrasse donnant sur la baie, le ponton, la plage et son unique banc (le regard embrassait l’ensemble, et bien au-delà, d’autres îles) devînt notre séjour favori. Par contre, un temps d’adaptation fut nécessaire pour apprendre où poser les collets (l’île était généreuse en lapins, chats sauvages et autres animaux qui, bien cuisinés avec une sauce adéquate, permettaient d’en oublier la nature animale), comment poser les paniers pour attirer les écrevisses et les hameçons en file indienne pour les anguilles. Les poules des autres indigènes nidifiaient à la sauvette offrant leurs œufs au hasard, et les dix vaches du chef du village produisaient la viande et les laitages (il faisait venir le foin et les céréales par un caboteur qui liaisonnait les îles une fois par mois, apportant le courrier, l’electro-ménager sommaire (les réfrigérateurs notamment, qui claquaient très vite des dents et qu’il fallait changer souvent), des réserves plus conséquentes d’essence, de l’ameublement, de l’eau gazeuse pour le gin fizz et autres gâteries (dont le célèbre pastis des îles Amélie).
En général, le pilote débarquait accompagné d’un docteur et, plus rarement, d’un inspecteur d’Académie venu tester ses palmes. Jamais cependant ne l’accompagnait une belle femme cosmétiquée venue de la capitale, (mais personne ne lui reprochait car son homosexualité était connue de tous), ni aucun toutou tondu avec son petit collier incrusté de diamants. Il faut admettre que cet endroit perdu ne ressemblait en rien aux îles Caïmans où les vieilles richissimes mangent kangourous et écureuils en versant des larmes de crocodile. Ici, l’ennui n’avait pas de résidence secondaire.
Nous prîmes ainsi le rythme des saisons, jusqu’à ce jour où le balai pont et l’astiquage de la baie vitrée vinrent clore brusquement notre aimable situation. Le couperet tomba sous la forme d’un courrier austral: le propriétaire désirait prêter sa maison à des amis et nous demandait de dégager le plus rapidement possible. Demandait, ou plutôt nous intimait l’ordre. Son élevage de kangourous avait tellement prospéré qu’en échange d’une hacienda (vingt mille hectares environ) dans les plaines du pays où il avait émigré il proposait à ses amis de leur offrir l’île entière, si leur séjour ici-même faisait naître en eux l’envie (oh, mon cher, cet endroit est un vrai paradis) d’un vaste espace naturel où l’on peut organiser de grandes fêtes et se pointer en hélico ou en yacht, bien à l’abri des vicissitudes du monde réel, tout en fructifiant ses avoirs par le servage des autochtones (ce dont il nous excluait forcément, sachant d’où nous venions) et en déléguant aux majordomes les affaires courantes.
Ainsi ce matin-là, à dix heures, quand le navire répandit sa marée de mollusques bigarrés tirant leurs valises à roulettes, que de la soute surgirent les quads et que le bruit des conversations ineptes fit trembloter la table du salon, la maison était propre, rangée et vide. Nous y avions laissé l’absence.
AK Pô
27 08 10
Si les grenades étaient des fruits, crois-tu que nous fuirions à leur approche ? Si tes seins ronds et pleins de jus soudain explosaient sous ma main, crois-tu que nous serions en sang ? Et si le grenadier qui porte la grenade était un homme, refuserais-tu son baiser sur tes lèvres grenat ? Vivrais-tu sans amour comme on meurt au combat ?
L’arbre était au pied du château et l’homme aux pieds d’une femme. Il faisait un temps splendide. Enfin, je crois. C’était il y a tant de décennies. L’homme était dans le château et la femme juchée à la cIme de l’arbre. Ou était-ce la femme qui était perchée au sommet du château et l’arbre posé sur les épaules de l’homme. En tout cas, le tuvoiement ne les dérangeait pas, bien qu’ils ne se connussent ni d’Eve ni d’Adam. Par contre, je me souviens très bien de la grenade, intervint le narrateur. Elle pendait comme la gonade d’Adolf Hitler dans un cimetière juif. L’homme dit : moi aussi, je me souviens de la grenade, et aussi de ma tenue militaire de l’époque. Tenez, mademoiselle, t’ai-je dit alors, voulez vous bien me tenir l’échelle pendant que je pars à la guerre cueillir des grenades. Tu te souviens, surenchérit la femme, l’arbre était plein de fruits : mais tu as tendu le bras vers celui qui était le plus accessible, sans chercher plus avant d’autres fruits plus mûrs. J’ai bien compris ton geste. Les fruits plus mûrs attendraient ton retour, et nous étions si jeunes.
L’échelle était haute ; nous étions éloignés l’un de l’autre. Elle appartenait à Desnos, qui venait parfois suspendre un hareng saur tout au sommet de l’arbre. Il nous l’avait laissée, avant de partir combattre et de connaître Auschwitz et Buchenwald, ( où, atteint du typhus, il mourra, à quelques encablures, à Terezin, le 8 juin 1945 ). Tu craignis alors que le fruit, si par malheur tu venais à le lâcher, ne tomba à terre et s’écrasa, éclatant en gouttes de sang éparpillées. Alors, tu me demandas ma main en secours, que je t’offris. Puis tu pris mes lèvres, mes seins, et toutes les rougeurs aux multiples lueurs dont mon corps et mon cœur s’embrasaient, sans véritablement demander.
Au pied du château, de l’autre côté, des charrettes stationnaient et une multitude d’ânes paissaient, une corde reliée à des pieux fermement plantés. La place du village, pavée par des forçats lusitaniens, luisait sous le soleil d’automne. Les sabotiers faisaient fortune, les tisserands et les cuisinières aussi, pendant que les serveuses, tabliers voltigeant parmi la populace, menaient dans un gai tintamarre gibiers, vins et danses chaloupées aux noceurs. On avait mis des coings dans le tajine et des vignes dans le vin. Quelques joyeuses chamanes avaient broyé de bizarres racines, puis les avaient séchées sur des braises ardentes, en lisière du village. Ces diablesses les offraient ensuite aux jeunes provinciaux pour, disaient-elles, leur apprendre la vie qu’ils n’auraient pas plus tard. Et les gosses riaient comme rient les idiots, avant de partir en fumée dans les statistiques du rêve convenu.
Si les grenades étaient des fruits, comme goûteux seraient les pépins de la vie. De la peau et des graines nous teinterions des tapis volants d’Orient sur lesquels, toi et moi, naviguerions sans contraintes, posant ici et là nos mains entrelacées et nos baisers fougueux sur l’haleine du vent. Impensable alors serait le parcours du vivre sans amour et du périr au combat, ma Belle. A contrario, de temps à autre mourir d’amour dans un combat vivace, les chairs en corps à corps poussant de petits cris, ça te plairait ? Oh, tu sais, ce genre de guerres je l’ai pratiqué moult fois, en suis sortie vainqueur quelques fois, vaincue souvent et ravagée parfois par la cruauté des légionnaires, mais voler au combat amoureux avec toi, pourquoi pas, si tu te révèles ardent par la teneur élevée en composants bio-actifs que tu voudrais m’offrir. Nous pourrions danser comme les indiens autour d’un totem, illuminés par un immense feu de bois, aux sons des tambours tendus de peaux de bisons, des chants lancinants des squaws et ensuite partir chasser les mufles dans l’archipel des Grenadines, puisque nous sommes armés de graines explosives. Ce serait un beau projet. Mettons-le de côté, c’est la fête au village.
Les enfants faisaient des rondes autour de la fontaine, déguisés en peaux-rouges. Un teinturier tannait un morceau de cuir comme jadis l’instituteur tannait les fesses des mauvais élèves sans craindre un procès des parents; les bergers descendus fraîchement des alpages exposaient leurs fromages savoureux, assis à l’ombre de leurs bérets. On avait mis des coins aux commissures des lèvres pour se fendre la gueule en bonne compagnie, et des canards dansaient sur la broche du chef cuisinier idiot mais toqué, venu de la ville pour l’occasion. Les vieilles femmes s’espionnaient au travers de mantilles en fine dentelle sombre, pendant que les plus jeunes sautillaient sur les bancs pour attirer qui le mari, qui l’amant. Le curé et le maire regardaient avec attention ces jeux innocents, sachant que bientôt ils publieraient les bans, une fois dite la messe.
Le châtelain, quant à lui, observait, du haut de la tour carrée ouest, le spectacle de ces campagnards. De la position stratégique qu’il occupait à plusieurs égards il contemplait un monde qui n’était plus le sien. Une certaine aigreur empourprait ses joues molles. Ces gens ripaillaient, hurlaient, dansaient, s’embrassaient dans les buissons, pissaient contre les arbres des futaies plantées depuis des siècles; bref l’agacement creusait son visage de sillons amers, ses mains tremblaient. Au loin, les bois coloraient le paysage de teintes radieuses; et ce ciel d’automne d’un bleu excessivement céruléen, sans autre nuage que celui qu’il avait dans sa tête, instilla en lui le désir irrépressible d’un grand feu d’artifice. Lui qui abhorrait Giono sentit le goût âcre traverser son esprit au souvenir des titres de cet auteur : un roi sans divertissement est un être plein de misère, le grand troupeau, un hussard sur le toit… N’était-il pas, justement, en cet instant, un hussard sur le toit ?
Il ouvrit en grand la fenêtre derrière laquelle il observait le monde, et se rendit à son bureau en chêne vernissé, d’où il sortit du tiroir le plus bas une grenade, qu’il dégoupilla et jeta par la fenêtre ouverte.
Si les grenades étaient des fruits, quel goût aurait la vie ?
AK Pô
01 10 2011
C’est l’heure fameuse où l’homme ne sait
S’il se fourvoie en d’inutiles rixes,
L’heure du dernier combat
Celui qu’enjoint la poésie
A poursuivre son chemin
C’est l’heure fameuse de la pause
Du café noir au pied des marches
Avant que sur le marbre
Les mots se gravent en feuilles libres
S’envolent et ornent les ruptures
C’est l’heure fameuse de l’homme seul
Face à sa vie, à ses rires d’enfant,
L’heure des mains qui dessinent
Ne tremblent plus, façonnent,
Étrangement vivantes
C’est l’heure des murs que l’homme perce
D’une vision pointue vers l’avenir des autres
Quand la vie ne lui appartient plus
L’homme des bois des chants et des abois
Orignal familier des forêts de lichens
C’est l’heure fameuse que l’homme allonge
De boucane aux senteurs de hétraies
Dans la forêt fument les saumons
Un chant remonte de la terre
L’heure du dernier combat espéré!
C’est l’heure où l’infini chemine au-dessus des étoiles.
Passant maussade l’homme gansé d’habitudes
Le nez rivé sur l’horizon se dessine
Comme un crayon vers la rature
Sans expression.
C’est l’heure où tout arrive, où tous se sont perdus,
Cohortes égarées joignant le même lieu
Que le marbre invite désormais
A poser ses silences en filigranes d’or,
Etrangement vivants.
C’est l’heure où l’abandon regagne
Sa garnison de chairs
L’heure fameuse des ombres dispendieuses
Espoirs des mains sur le corps gracieux
De femmes fermant leurs yeux
C’est l’heure fameuse qui renonce au temps
Le seuil des mots franchis, la frontière des jours
Qui séparent le rêve de la réalité,
Le monstre du sacré, la beauté de l’ordinaire,
La femme de mes bras.
C’est l’heure fameuse de l’homme seul
Qui perd tous les combats.
AK Pô
23 12 2010
Sans doute sont-ce les hommes qui parlent peu qui avancent à grands pas, ceux que l’on croise sans les voir, qu’on appelle parfois estrangers, qui connaissent le mieux les chemins de traverse, eux que nulle contrainte ne maintient mais que chaque découverte invite à gambiller, à se défaire d’improbables liens, lacets de montagne gravis avant l’aube pour franchir les frontières de la liberté, sans doute.
Mais celui qui cherche, qui cherche son pays sans en passer les cols, sans en culbuter chaque versant auprès de jolies filles, quel chemin suit-il?
D’hommes aux pieds ailés devenus zélateurs, disait Margot, j’en ai aimé jusqu’aux semelles de la honte. Tous m’ont traînée dans d’inutiles combats, muse, égérie, porte-parole, dame patronnesse, vierge aux mille vertus; tous m’ont dotée de trésors ancestraux, diamants de savoir-vivre; puis ils m’ont jetée dans l’auge d’un Savoir, d’une Histoire, et je me suis lavée dans l’eau claire des lavoirs, sous l’œil majestueux de vieilles femmes en noir. J’ai fui par les torrents pour découvrir la mer. Et la mer était grande, pleine de vagues et de bateaux. Disait Margot.
Moi aussi, j’ai cherché mon pays. Parce qu’il était parti, sans moi. Pour connaître son pays, il faut parcourir le monde. Et comme le monde est petit, forcément, mon pays est grand. A l’homme qui le cherche, j’ai dit: regarde devant toi. Où que tu sois, n’hésite pas: frappe à la porte, on t’ouvrira. Mais lui ne me crut pas: si j’entre, ils vont oublier qui je suis, d’où je viens, et me diront que mon pays, pour le trouver, il me suffit de suivre la lisière des bois, le cours des ruisseaux, monter jusqu’au pays des neiges, lever le nez à l’équerre, virer au compas des grues, et loger chez les ours du Vignemale, dans cette grotte qu’Alexander Taylor leur loue depuis des décennies alpines, que mon pays, me diront-ils, c’est dans les étoiles qu’il s’est enfui, sans moi.
Margot, près de moi, a souri. L’homme, a-t-elle dit, fais donc ce qu’il te plaît! Ici la soupe est chaude et parfumée. Des milliers d’estrangers y ont goûté, crois-moi. En y mettant le nez, la bouche et le cœur. Elle est bonne, c’est fait maison. Car ici, vois-tu, ce que tu appelles en ricanant ce logis trois épis, c’est le monde. Et toutes les langues se sont brûlées au contact de mes légumes, du bout de gras et des cuillerées fumantes. Quand descend la chaleur du gosier à l’estomac, un silence règne. Les vaches jouent de la lyre avec leurs cornes, les brebis allaitent et les cochons rigolent béatement. Les paysans regardent les nouvelles dans le ciel du soir, mais toi, quand ils te voient, ils regardent tes pieds quand tu leur parles: ils savent où se dressent les frontières de la liberté, eux qui n’en ont pas, ou si peu. Sans doute.
L’homme qui cherche, qui cherche son pays, a beaucoup d’amis.Il y a autant de clochers que de coqs dressés dessus, c’est vrai. Autant de vérités que d’abandons et de larmes, de palombes que d’hommes aux pieds ailés devenus zélateurs. Et puis le marbre. Celui des champs d’honneur. Des hommes qui avancent à grands pas, venus d’ici et d’ailleurs.
Des hommes qu’on appelle parfois estrangers, des hommes qui, tu le sais bien, ont appris à marcher en suivant les lisières, l’orée des bois et le cours des ruisseaux, le parfum chaud des soupes dans les villages en flamme, dont le pays sentait l’amour, la peau tendre des femmes, dont le cœur battait la chamade. Des femmes, aussi. Autant. Fortes et fières. Bravaches. Béarnaises, si tu veux. Belles avant tout et devant toutes les mers, grandes, pleines de vagues et de bateaux.
Ton pays.
Le nôtre.
Le pays de l’homme qui comprend
Que le monde est petit.
Avec ou sans cols blancs.
Le pays des hommes, des femmes, des enfants des animaux: tous vivants, beaux et généreux.
C’est ainsi.
AK Pô
24 12 10
Ce soir c’est promis j’enlève mes oreilles et je dors dans ton lit.
Tu me liras des vers de Daphné du Maurier et mes doigts franchiront
La lisière du bois où tel un cerf oublié des guerres religieuses
Auprès de toi le brame les blâmes et toutes les peines d’âmes
Se confondront quand seuls sous l’édredon les murs nous entendront.
Tu me liras des vers qui rendent solidaires qu’ensuite je boirai
Dans des verres solitaires, répétant à l’envi que foutue pour foutue
Telle fut ma vie, mon logis et le doux pavillon de mon gramophone
Chuintant et couinant lorsque j’avais vingt ans des oreilles et du vent
Qu’un lit s’offrait sur la beauté d’une belle étendue admirant l’horizon
Un vent s’égosillant dans les cris vulnérables des ailes du printemps.
Tu me diras alors de remonter les draps, d’embrasser ton cou pâle
Et de ne plus goûter aux fruits que ton corps de Vestale sous l’édredon
Offrait à ma faim ancestrale, au goût salé de l’horizon défait et unanime
De nos corps enchevêtrés ; je reprendrai alors mes oreilles souillées
La symphonie de nos amours meurtries, pour enfin dormir seul dans mon lit.
AK
12 05 2019
Je sais, tu me diras toute ma vie je l’ai suivie
A la recherche du camembert
Que dans ma plume je croyais
Transporter transfigurer par la salive
De mes mots de grand taiseux et puis
A force de renifler mes pieds, tu me diras
Que l’odeur était là mais aussi
Qu’elle ne plaisait pas à tout ce monde
Rassemblé au pied de l’arbre
Où j’étais suspendu.
AK
11 05 2019
Un tantinet d’exotisme, à fond les manettes…
Octavio, pourquoi n’as-tu rien dit? Tu sais bien que ta mère va s’inquiéter, peut-être même appeler la police, contacter la presse, alerter les médias. Non, Octavio, ce n’est pas sérieux. Tu es jeune, écervelé, beau garçon, tes parents sont riches, qu’est-ce qui n’allait pas dans ta tête pour décider soudain d’agir ainsi, pour prendre le premier autobus venu, traverser la ville, descendre à Winnipeg, marcher trois jours durant puis voler un camion, Octavio; des camions il y en avait plein chez toi, dans ta gigantesque chambre, camions de pompiers hurlants, semi-remorques, grumiers, que sais-je encore, certains aussi vastes que ton petit monde de grand gamin. Bien sûr, ton père, avec ses mauvaises habitudes, te faisait conduire tout gosse la berline en te plaçant sur ses genoux et toi, tenant le volant, tu ne rêvais qu’au moment où tu pourrais accélérer avec tes propres pieds, on le lisait dans tes yeux, ce désir de foncer, foncer droit devant. Mais aujourd’hui, te rends-tu compte, vingt six chiens et chats, deux caribous scotchés aux pare-chocs tu déboules à toute berzingue, tu exploses le portail avec ton gros bahut, tu martèles la porte avec une clé à mollette et, quand j’ouvre, tu m’embrasses, me déshabilles du regard et me caresses avec langueur, Octavio, comment veux-tu que je résiste, comment veux-tu que je puisse même en avoir l’idée, alors que je t’attends depuis cinq jours dans ce cottage vermoulu, en tricotant, en comptant les billets de la Yellow Bank de Denver que nous avons braqué ensemble la semaine dernière et depuis, rien, pas le moindre signe de vie, Octavio, tu saisis mon inquiétude, tu comprends que ta mère n’est pas la seule à se faire du souci, mais qu’elle, contrairement à moi, n’a plus dix sept ans, est pleine aux as, et vit dans l’angoisse des fluctuations du Dow Jones, que le moindre incident peut la conduire en réanimation. Vraiment, Octavio, ne me dis pas qu’un simple coup de fil à donner était un geste impossible, que ta mémoire défaillante ne parvenait pas à recomposer le numéro, ne me dis pas que ce camion c’était l’enfer à conduire et qu’il accaparait toute ton attention, toute ton énergie d’ennemi public. La vie n’est pas un film, Octavio, tu es coriace, écervelé, beau garçon, mais ma patience a des limites, moi aussi j’ai une vie, moi aussi j’ai des envies. Mais… mais non, ne pleure pas, ne pleure pas, Octavinho, je suis là, regarde, en face de toi, frémissante de désir, mais oui, mon chéri, je vais l’appeler, ta mère, va te coucher, je te rejoins.
AK Pô
08 05 09
(une histoire d’avions…)
Désormais tournée vers d’autres destinations que le simple plaisir de voler, l’Aviation reste un des fondements du rêve. Par la folie des inventeurs, l’ingéniosité des concepteurs et la bravoure des pilotes décolle encore en nous l’émotion d’un survol au-dessus de la terre. Franchir la mer de nuages et contempler, bleu immense et profond, un ange qui repeint le céleste plafond.
Icare, qui était un gentil garçon, n’avait pas exactement le sens de l’aéronautique, qui tomba au large de Samos. Robur le Conquérant (roman de Jules Verne 1884) initie le passage de l’aérostat à l’aéronef (en y incluant l’électricité comme force motrice), mais disparait dans l’Erébus, volcan de l’Antarctique. Puis arrivent les fous raisonnables, les vrais: Clément Ader, qui vole à 20 cm du sol sur 50 mètres, sur son « avion » Eole(1887), puis sur 300 mètres avec son Avion III, Otto Lilienthal (400 m avec son aéroplane), et enfin les frères Wright, aux prénoms rigolos (Wilbur et Orville), qui révolutionneront ce que l’on n’appelle pas encore l’ « aviation » dans son sens générique (terme qui sera employé à partir de la première guerre mondiale). La documentation concernant les deux frères est riche et facilement accessible pour ne pas s’étendre dessus ici. A la même époque, Santos Dumont vole à Bagatelle, Louis Blériot traverse la Manche en 1909 (il créera à Pau, comme les frères Wright auparavant, une école de pilotage), et sera l’initiateur par la suite des premiers transports de passagers (7) avec son Aérobus, pilote Léon Lemartin. Des femmes également participent à l’aventure: Elise Deroche, Marthe Niel…
Fin 1918, l’aviation est entrée dans sa phase adulte. Latécoère entame une série de vols à destinations moyennes (Barcelone, le Maroc) et crée sa société, dont il cédera les parts (93%) en 1927, suite à des problèmes financiers et divers, à Bouilloux-Laffont, un homme d’affaires audacieux qui crée la Compagnie Aéropostale, entrée dans la légende avec les noms prestigieux des pilotes qui la composent: Mermoz, Guillaumet, Saint Exupéry, pour les plus célèbres. La Crise de 1929 et le non soutien de la classe politique française de l’époque entraînera la liquidation de l’Aéropostale en 1931, recomposée par la suite de différentes petites entités, qui formeront le noyau d’Air France (1933), tel que nous la (la Compagnie) connaissons actuellement (le noyau s’étant réduit à quelques pépins pour les usagers). Quant à Bouilloux-Laffont, il mourra ruiné dans une chambre d’hôtel de Rio de Janeiro, oublié de la vieille Europe et de ses contemporains.
Un autre aspect rapide de l’aéronautique au sens large (de Abbas Ben Firnas qui sauta en 852 d’une tour de Cordoue avec un énorme manteau en guise de parachute, en passant par l’ornithoptère de Léonard de Vinci et le ballon des frères Montgolfier, piloté par Pilâtre du Rozier) est l’art de la voltige (aérienne, ne nous méprenons pas!). C’est un spectacle stupéfiant que seule une maîtrise parfaite du pilotage autorise. La plupart des figures sont révélatrices de la folie de leurs acteurs: boucle, vrille, tonneau, déclenché, torque roll, ruades, cloches. Que des froissements d’air dans le frisson des ailes. Faire tourner la tête a toujours ravi l’imagination des pilotes et des spectatrices. Les meetings y contribuent.
Il n’est pas fait mention ici de l’aviation civile et militaire, qui nécessiteraient également un long développement. Néanmoins, pour les curieux qui aiment avoir le nez en l’air, si jamais les « tiltrotor » devaient être absents de ce grand meeting aérien, au moins verra-t-on voler des « Tigre », des « Puma », et des Cerfs-volants, qui sait?
Mais l’on peut aussi préférer le vol silencieux des anges.
AK Pô
17 05 09
Commentaires récents