« Il suffit parfois de piquer un petit somme sur un banc de salle d’attente de gare pour voler un rêve qui voyage gratis, dans la future station Métropolis… »
S’il suffisait d’avoir envie de marcher pour que poussent les jambes, de voler pour que poussent les ailes, de pousser la sortie vers les portes d’accès nous n’en serions pas là, mon petit Luino, à faire la charité dans ce hall de gare, au milieu de cette foule qui déambule en tous sens, qui virevolte sans nous voir, mais à quoi bon, sans doute n’existons nous que quand leurs yeux nous croisent par hasard pour mieux nous effacer. Pourquoi t’ai-je dit un jour: » viens, fils, allons faire un voyage », alors que dans mes poches vides ne restait pas un croûton de pain et que dans ta bouche silencieuse le métronome de la faim rythmait sa partition de dents sales en grincements d’archet? Pas pour te faire plaisir, non, juste pour te montrer le monde.
C’est dans les gares que tout commence et se termine, pas dans les cimetières. Ici les fleurs sont dans les bras des pakistanais, les parapluies dans ceux d’albanais et les sacs-à-main dans les plastiques des africains; c’est cela, la vérité des gares: on y croise toujours plus miséreux que soi, même si aujourd’hui je mangerais bien un parapluie ouvert, un sac-à-main contrefait, des roses décongelées, mais toi, Luino, que deviendrais-tu sans moi? Regarde ceux-là, ces vingt gros-lards en casquette rouge qui s’apprêtent à monter dans le train, avec leurs valises plus épaisses que notre détresse, ne sont-ils pas comiques, se bousculant les uns les autres pour prendre les bonnes places, et cette femme seule qui quitte son amant, observe son geste à la fenêtre, comme elle semble heureuse de le quitter alors que lui s’enfuit déjà vers la sortie, volant des ailes au vent, des jambes à l’air, des souvenirs à l’abandon.
Attention, cache ta sébile, passent les généraux de l’Ordre dans la travée, fais semblant de dormir, je te protège, Luino, derrière le journal où les nouvelles sont bonnes, sauf la météo, sinon nous serions allés sur le Boulevard, c’est un beau pays aussi, le Boulevard, avec ses chiens de luxe, ses mémés empapaoutées qui sentent la poudre de riz et nous en donnent parfois quelques grains, ses demoiselles et ses gaudelureaux hâbleurs qui se pavanent autour en dansant la javanaise, enfin, c’est un autre monde que celui d’aujourd’hui, Luino, remets-toi d’aplomb, prends ton air malheureux, voici de bons clients qui approchent, je le vois rien qu’en les sentant venir, ils sentent l’aïl et le confit de canard mais n’en ont jamais tué un de leurs mains, juste mangé les parties les plus fines en riant avec leurs congénères au « fin gourmet » , en face, vas-y Luino, pleure chaudement en regardant le plus rougeaud, là, le grand escogriffe aux oreilles d’épagneul.
Ah! quel doux bruit que celui de l’œuf dur dans l’étain de la timbale, quelle douce musique saltimbocca qui accélère ton métronome que cet euro entier, tout rond et luisant sous les néons. Je ne l’attendais plus, Luino, toi non plus je sais; c’est dur la peur au ventre pour celui qui a l’habitude d’avoir faim, de se faire voler son maigre pécule par d’autres indigents, cache vite cette pièce au fond de ton caleçon sinon tu vas la dépenser dans un de ces caissons plein de produits qui mettent en appétit, dans ce télématon qui reproduit à l’identique l’image de ta vie, avec des jambes et des ailes, et qu’hier encore tu regardais dans le reflet de la vitre, entre deux trains qui passent, qui passent pleins d’avenirs et de retours. S’il suffisait à notre envie de tous les arrêter, nous n’en serions plus là, mon petit Luino, à nous égarer dans nos rêves immobiles.
AK Pô
21 04 09
Quand elle revenait de ses lointaines excursions, sachant que ni le temps ni mes moyens ne pouvaient l’y suivre, Lilou-Lilette me les racontait au présent de nos peaux. De son corps la cambrure des dunes sahariennes révélait quelques grains d’or que mes doigts délogeaient en crissements subtils, que mon souffle ensuite en sirocco lascif versait dans la djellaba bleue tombée au pied du lit. Elle me disait la faune, le chameau blatérant, la chèvre chevrotante, mêlant le geste à la parole, elle écaillait le ciel de myriades d’étoiles et le festin s’offrait sur notre lit défait.
Les voisins du dessous n’appréciaient pas du tout les récits de Lilou. Leur fils s’était enfui à l’âge de seize ans dans un bol de soupe aux choux et leur fille à la rosée des prés sur un cheval fougueux avait à son tour galopé. Depuis, n’osant sortir le bout de leur nez de peur qu’on leur volât, ils jugeaient le monde par l’écran plat de leur télé anté-Galilée. Nous l’entendions crépiter au travers du plancher, les soirs de matchs et d’élections. Lilou en profitait pour me raconter sa traversée du Bronx, ses nocturnes à Brooklyn au bras du grand Paul Auster, quand, pendant ce temps-là je bossais comme un nègre dans le coton des jours.
Sur sa cruauté feinte je plongeais dans ses yeux mon âme romantique et la regardais fondre en baisers sirupeux. Funambules amoureux sur le fil distendu d’un étendoir fragile, nous suspendions des dazibaos avec des pinces à linge aux saveurs crabesques en ignorant le vent qui violentait le monde au fond de ces paniers d’osier remplis de linge sale.
Jusqu’au jour où déboulèrent chez nous un commissaire-priseur, un huissier de justice, un sergent de ville, un garde-champêtre, un prélat anglican, un psychiatre de Marmottan, un maréchal des logis, et ma mère en pleurs qui hurlait « pourquoi as-tu fait ça mon petit ». Nous manquions de chaises pour tous les faire asseoir, mais m’ayant mis au ban de la bonne société ces messieurs trouvèrent de quoi poser leurs fesses. Sur plainte de nos voisins, ils avaient déboulé.
Ce couple si rangé soupçonnait qu’au-dessus de leurs têtes se tramait un complot terroriste (d’envergure internationale). Craignant, en bons gaulois, que le ciel ne leur tombât sur la tête, et nous avec, ils avaient tiré l’alarme dans l’œil du cyclone qu’ils subodoraient imminent. Des bruits intempestifs, rauques, aigus, aux variations dignes de la Callas dans Le Trouvère de Verdi, voire le raclement des chaussures sur le parquet, incitaient ces gens tranquilles aux certitudes les plus épouvantables quant à nos intentions. Leur expliquer, fût-ce en public, que l’imitation du chameau et de la chèvre faisait partie de nos jeux quotidiens, que l’emploi d’idiomes incertains mais savoureux sous la langue dorait nos lèvres de baisers chatoyants eut été peine perdue. Il est des paysages qui se limitent à l’entendement, et dès que l’on franchit quelque frontière imaginaire la rêverie devient sauvageonne, étrangère et migrante, en un mot condamnable. Comme dit le proverbe: »Duralex sed lex pour qui, à cinquante ans, n’ a pas au poignet sa Rollex ne mérite que de rudes menottes ».
Ces messieurs étant là pour, de toutes manières, exercer leur devoir chacun dans son domaine, je leur servis un Jurançon bien frais dans des verres mal lavés. Seule ma mère, les pommettes rosies, osa dire à voix haute: » chez qui l’as-tu trouvé? », question à laquelle je ne pus répondre sans la mise à disposition d’un avocat. Lilou, qui depuis déjà une bonne heure repeignait ses ongles -doigts et pieds- dans la salle de bain, n’avait rien supposé de la présence des intrus. Attendant la chronique quotidienne de Jean Louis Ezine sur France-Culture, elle défrisait ses dreadlocks avec une brosse à dents rapportée de Jamaïque.
Demandant (au hasard) au sergent de ville quels étaient les risques encourus par mon comportement, celui-ci se tourna vers l’huissier de justice, qui balbutia: prison et amende; le commissaire-priseur renchérit: vu le mobilier, ce sera surtout prison. Le prélat anglican, rubicond après avoir franchi le verre de Jurançon, intervint à son tour: je vous assisterai, sur la chaise électrique, pour que le paradis vous ouvre ses portes, artifices du ciel s’offrant à l’innocence. Le psychiatre marmotta à son tour: après un long séjour d’enquête identitaire vous quitterez la terre angélique et serein. Me tournant vers le garde-champêtre je vis celui-ci crayonner d’une main malhabile ce qui ressemblait plus à une liste de commissions qu’à un discours à la population; je me tus, faisant semblant d’être préoccupé par la peine encourue.
Prenant alors la première sage décision de ma vie, je déclarai: » commençons par la prison, un des rares édifices de la ville où je ne me sois jamais rendu. Puisque la force publique m’y oblige, j’obéis. Je fais confiance à la justice pour m’en faire ressortir, car je suis innocent, malgré toutes les allégations portées contre moi. » Tous arborèrent un sourire en coin qui en dit long sur les trois autres angles du Droit au centre desquels j’allais croupir.
Le procès fut équitable: on me condamna au silence. Lilou, rentrant de Crète, m’apporta des oranges, que j’épluchais clandestinement sous son corsage, au parloir, sans mot dire ni maudire l’ombre de la cellule qui me noircissait pourtant. Dans le coton des jours, pour seul népenthès le souvenir aigu de ma Lilou callipyge, je purgeais ma peine pour délit d’opinion, outrage aux bonnes mœurs, incitation à la pornographie, crime contre l’humanité, désobéissance civile, corruption de fonctionnaire, trafic de drogue, pots-de-vins, fraude fiscale, déstabilisation d’un régime démocratique, politique historiquement étrangère à la Nation, falsification de documents internautiques, faux en écriture, bolchévisme, libre pensée, fuite des capitaux et des cerveaux…
Le seul qui fut correct, dans cette affaire, fut le maréchal des logis: il épousa ma mère et ne lui fit pas d’enfant. Comme quoi, la Morale est toujours sauve, même quand s’installe parfois la nuit sous les monts chauves et les chapeaux chinois.
AK Pô
22 02 09
Loin de Paris, les gros groupes industriels installent des usines de production animales dans les endroits perdus des régions où s’opposer à de tels projets semble impossible ou presque. Dans mon coin, à moins de dix kilomètres à vol d’oiseau, un projet de porcherie industrielle (6500 porcs/an) est en voie d’être mis en route, sous la tutelle d’un très gros groupe de la filière porcine Fipso. Une association est née (No porcharan), et une pétition circule, qui compte à ce jour presque 5300 signatures (dans un secteur géographique affecté par le projet qui doit dépasser les 5 ou 6000 habitants).
Sur son site Facebook, vous trouverez les infos (mais pas d’histoires cochonnes) .
Pour signer ou pas la pétition, c’est ici : non au projet de porcherie industrielle à Ossun (65)
Il existe déjà ce type d’exploitation à Caubios Loos, à 30 kms d’ici, qui suscite de nombreuses plaintes de riverains. A noter que les élevages porcins sont assez représentés dans le coin, mais avec un nombre limité d’animaux, et des méthodes d’élevage disons traditionnelles.
Quand on sait que le projet d’Ossun est porté par le groupe Fipso, il est fort à craindre qu’il aboutisse tranquillement. Pour empêcher cela, une mobilisation forte et résolue est nécessaire. Avons-nous réellement besoin de créer des usines de production animale, dont on a tous vu les conditions de vie de ces bêtes, est-ce vraiment un mal nécessaire? Non! (et cochon qui s’en dédit).
Par ailleurs, et sans rapport direct, une entreprise de Lourdes a flambé courant janvier, mettant 80 personnes sur le carreau. Cette boîte est la troisième productrice mondiale de corned beef, enfin était, car il y a peu de chance qu’elle reparte en production. Elle exportait dans le monde entier, et hop ! plus rien! Si, aller prier à la grotte de Lourdes en espérant un miracle. l’entreprise :
Article du jour dans la Dépêche du Midi
c’était un dimanche (ensoleillé) à la campagne, servi avec ses petits crobards du jour!
Mais qu’est-ce qu’il m’a pris cette année là (2008) de faire des clichés à la Alexandre Rodtchenko, célèbre artiste russe (1891-1956) qui appartînt au mouvement dit constructiviste..
J’avais vu une expo dans laquelle il « apparaissait », au musée des Beaux Arts de Bilbao (sur Paris dans les années 1900-1930 je crois) et les photos de Rodtchenko (plus des collages) m’avaient attirées par les angles des prises de vue, qui donnaient à la fois le vertige et l’idée d’un effondrement pas tout à fait immédiat mais cependant très proche. Je me suis amusé à jouer le jeu des bascules lors de mon court séjour à Berlin. C’est très amateur, mais dix ans plus tard la question reste posée : le monde n’est-il pas en train de basculer?
(images très simplement recadrées, contrastées, mises en noir et blanc, sans retouches moi le dos entre les omoplates je sens mes vertèbres qui grincent plus vues de la tour Radio ex RDA (Berliner Funkturm…).
Berlin, Lou Reed…
Le ciel est gris, sombre. Gris comme la pellicule d’un film noir et blanc, sombre comme est obscure une salle de spectacle dans les toutes premières secondes qui précèdent le défilement des ‘images. Lanterne magique agitant ses ombres sur fond d’écran. Cinéma, é tutto cinéma, chantait Paolo Conté. Oui, tout est cinéma, même pour ceux qui n’y vont pas: il suffit de regarder le monde, les acteurs que nous sommes, les rôles que nous avons, et la vivacité de chacun donnant sa variété de style: drame, comédie, film noir, aventures…
Pour la plupart des citadins, qui ont connu la fermeture des salles du centre ville et leur migration en périphérie, le cinéma se dissout, phagocyté par de méga-bestioles sans nom évocateur, sans odeur, sans décor, sans histoire et surtout: sans âme. Ces temples du consumérisme pelliculaire dans lesquels le projectionniste devient un outil de la programmation plus qu’un génie de la manipulation cursive, où la publicité et les films à gros budget trônent en maîtres absolus, poussés par des campagnes de promotion souvent excessives (les acteurs se soumettant, cela doit sans doute faire partie du contrat, à des interviews tous azimuts sur les médias -qui sont souvent eux-mêmes producteurs-), bref toute cette cuisine réduit le spectateur à l’état de pop-corn, ou de potiche…
Voilà ce que pense le couillon moyen que je suis.
Et, un soir, par hasard, j’atterris au Louxor, à Oloron. (je ne citerai pas le nom du gros navet que j’y ai vu!). Et ce cinéma m’enchante. Comme ça. Un coup de foudre. Avec de bonnes raisons pour cela (mais allez-y vous-même, vous verrez bien). Dès lors, en me baladant, je découvre ici et là de petites salles, dans des bourgs pas très épais, de vrais cinoches de campagne, à cent lieues des multi-salles complexées aux sonos tonitruantes. Bref, je me retrouve comme le gosse que j’étais la première fois que je suis allé au ciné (le film était « les canons de Navarrone »…). Il existe donc d’autres lieux de diffusion, d’autres réseaux, plus intimes, plus liants, plus humains, qui font qu’aller voir un film recouvre d’autres dimensions, rencontres et partages entre spectateurs et animateurs.
Après avoir un peu galopé ici et là, je découvre ces espaces sensibles et, je l’espère, assez indépendants. N’étant pas un cinéphile averti (un cinéphile averti peut-il cacher un critique duraille?), je me contenterai ici de parler de ce que je ne connais pas, les mauvaises habitudes suivant toujours les bonnes intentions. Il me reste encore pas mal de façades à photographier, entre le Gers, les Hautes Pyrénées, les Landes et la cote Basque, pour étoffer ma recherche.
Un numéro très intéressant, comme souvent, du Festin (hiver 2011, n°76) est consacré au cinéma. Je remercie également les aimables bibliothécaires du village de Carrère (près Garlin) de m’avoir indiqué l’existence de l’ARPEL, qui permet (par l’intermédiaire de l’Ecla) la diffusion régulière dans les petites communes de films. Mais pour l’instant:
Entracte.
Un ours va nous distribuer des glaces rapportées du Vignemale (3298 m), à déguster sans modération.
AK Pô
09 01 11
petits poèmes en vers pilés
Le sourire aux lèvres,
Ne sachant trop quoi dire
Devant la porte close
De sueur et de fièvre
Il projette ses poings
Dans l’air lourd de senteurs
Près des lumières jaunes
Devient ventilateur.
L’entrée des artistes
Ne s’ouvre que
Pour les bons acteurs.
………
Un été sans moustiques c’est une mercière sans boutons.
Sous la porte cochère
Sommeille un phacochère.
Ses nerfs sont à bout, car il n’a plus de mère
Et que la vie est chère.
Mais ainsi sont les phacochères
Qui, cousins des cochons,
Finissent saucissons
(A l’aïl);
Rarement vous vîtes chanter chien si bien. C’était un chien chilien nourri de chili con carne, un bel animal aimant tango et bel Canto…
(conneries tapées sur ma petite Remington, vers 1980….déjà couillon!)
ce soir la lune est pleine et ronde, amoureusement rousse ; le ciel s’est débarrassé des nuages follets comme un rideau de fumée raviverait les planches d’une scène de théâtre, de verdure. Que le spectacle commence ! la nuit va tomber. Enfant, regarde la lune, demain sans doute elle aura disparu, tes yeux seront sortis de son orbite, inutile alors de la chercher, tout sera noir.
Comme dans le roman de Masuji Ibuse (1898-1993) intitulé « Nuit noire », qui relate qu’au lendemain de la bombe atomique tombée sur Hiroshima tomba une pluie noire sur les décombres de la ville ravagée. Tout comme ce que je lis dans le journal d’hier, en Sibérie est tombée une neige noire, due cette fois aux usines charbonnières.
Pendant que tout en bas, en bas de la planète, fond l’Antarctique, blanche comme une ombre dont les hommes diront : je regardais la lune rousse, enchanteresse, les dernières étoiles des écrans de télé, je regardais le monde tel qu’il me reflétait, Ce n’est pas de ma faute si TOUT, d’un coup, s’est éteint. Je n’avais sans doute pas payé ma facture EDF..
L’arbre (poème en suspension):
(mais toujours à la peine)
Je me souviens de l’arbre, il avait vu grandirDes centaines d’enfants, et mourir des vieillardsAux branches déjà mortes du temps des souvenirs.Ses feuilles racontaient le récit des vivantsPages tombées à terre comme lectures d’automneIl suppliait le vent de garder en mémoireTous les pendus, tous les enfantsSuspendus, joyeux, braillardsAutour des balançoires, toute cette sèveQui raconte les petites histoires, les éléphants roses,Et l’ivoire aveuglant des heures xénophobes,Les tromperies et les miroirs aux alouettesTant il savait qu’un jour à son tour comme au nôtreIl n’y aurait plus de paix ni d’apôtre,Juste une tronçonneuse qui ferait taire le glas.14 02 19AK
Le coup de vent passa si près que le béret tomba, roula et fut emporté jusqu’en Méditerranée. Si l’on sait que le béarnais est plus un drôle d’oiseau qu’un indien (les indiens, pour se diriger, suivent les flèches), on peut légitimement douter de sa capacité à récupérer son couvre-chef dans la journée, donc de son retour pour le repas du soir. Ce qui rajoutera, destinée aux enfants, une part de galette parisienne à la table familiale privée de son chef.
Est-ce dire du mal que de supputer l’idée que, pour rechercher son galure, le béarnais se dirigera vers les montagnes, sûr de son fait: seules les Pyrénées peuvent faire obstacle à l’envolée de son béret, à l’instar des cyprès, bouleaux, peupliers, pins et autres arbres à racines rampantes. Sous le déluge qui accompagne les fortes intempéries, notre homme prendra comme moyen de locomotion un cheval, l’électricité étant coupée, il n’aura pas le choix. La voiture électrique, qui était en charge dans le garage (à coté du congélateur, du radiateur à bain d’huile, de la radio-télé, et du ballon d’eau chaude) lui fera défaut, sans parler des machines à café, des pompes à finances, des distributeurs de billets et de l’éclairage urbain (on a déjà vu se balancer des bérets, accrochés en haut des candélabres, en 1999). Sur son fougueux destrier, il prendra la route du Pourtalet et changera de monture à Arudy. Arrivé à Laruns, il fera demi-tour: la route sera coupée (à hauteur de la centrale SHEM).
Le vent le poussera délicatement en haut de Louvie-Juzon et il gagnera Nay, où le musée du Béret sera fermé pour cause d’inventaire. Il ne pourra donc, ainsi que cela se pratique chez les pécheurs, rentrer chez lui en exhibant un béret qu’il dira avoir récupéré et qui ne sera pas l’original (d’autant que son tour de tête aura augmenté, avec le stress et l’idée qu’il se fait de lui-même). Le cheval, comme le cavalier, seront épuisés de cet infernal jumping entre les troncs, les palissades métalliques, les rivières en crue. Alors, découragé, il chantonnera « bête selle de peau » (au lieu de beth ceu de Pau, « beau ciel de Pau »), petit pays où la soupe est bonne pour les élus locaux dans leur gentil bocal…Puis, ayant rapporté le cheval aux haras nationaux de Gelos (en attente de vente depuis 2016?), le cœur gros il remontera la rue du XIV juillet, songera un instant à franchir le parapet du pont sur le gave, regardera ses eaux grossies et tumultueuses. C’est là, précisément, que je le croiserai et lui dirai:
« -Béarnais, il ne faut jamais désespérer d’une situation, ni n’oublier cette réalité fondamentale: dans les chapeaux de magicien se cachent toujours des lapins blancs, tu le sais. Eh bien, dans les bérets, sont nichés des pigeons voyageurs. Or, sache une chose: un pigeon voyageur peut faire dans la journée six cents kilomètres. Tu le déposes à Perpignan, il revient sur ta tête avant le repas du soir. N’est-ce pas présentement le cas? Rentre chez toi et, avant même d’avoir franchi le seuil, ton béret te couvrira le crâne. »
L’homme me regardera avec des yeux ronds, me prendra certainement pour un Etranger un peu typhonné, mais baste! Du coin de l’œil, j’observerai le pigeon sur la flèche de l’église Saint Martin, tenant dans son bec un béret. Quant au béarnais, en me quittant, il dira simplement: « pourvu qu’ils n’aient pas mangé toute la galette. »
Alors, d’un coup de vent, le béret restera et l’homme s’envolera.
AK Pô
25 01 09
Ce soir, je regarde la télé. Demain, j’aurai soixante quinze ans. Mes enfants m’ont téléphoné, ils vont me faire une surprise. Chaque année, c’est pareil. Chaque année, depuis que j’ai arrêté de travailler, les cadeaux se sont succédés. Au début, c’était une bouteille de whisky hors d’âge, puis une bouteille de vin grand cru, puis quelques cigares de Mauléon et ensuite, depuis que je ne les vois plus qu’à Pâques et à Noël, des photos de famille, dans des cadres bon marché, des albums de famille, des familles plein les albums qui m’enfoncent sans souvenirs car les photos grandissent avec leurs gosses et moi la vie m’emporte vers l’oubli.
Alors, le soir, quand je branche la télé, je regarde la publicité. Sans doute le son est-il plus perché que dans les émissions qui endorment le spectateur. Il faut réveiller le consommateur. Ainsi, je me sens vivant. Surtout et avant tout pour les pubs concernant les voitures, aux noms courts, un peu exotiques, aux acronymes sans humour (sauf « Kona »). De mon temps, on jouait avec les mots (Citron, Pigeot, Rhino, Ladêche -pour Lada-), on s’amusait : « je suis allé aux Indes en Citron », « tu ne devais pas être pressé ! », il y avait des Chrysler roses au fond des cours, qu’elles fussent en ville ou en pleine campagne. Mais ce que j’aime par dessus tout, ce sont les voyages dans lesquels ces voitures nous entraînent. Tous les voyages, qu’ils soient urbains, paysagers, désertiques, on entre sous le charme et il n’est pas une seule seconde dans les trente que compte la publicité qui ne soit un vertige, un transport exceptionnel, ataraxie sans taxi, brousse sans brushing, esbaudissement, maravillosidad sin edad, tout n’est que calme, silence et volupté.
Le film, l’émission de variétés redémarre: je m’endors. Sieste de vingt minutes avant de reprendre le volant des bagnoles rutilantes, équipées comme des gonzesses(!), dont l’œil caresse l’habitacle, les clignotants, équipées comme des mecs, le GPS, le pommeau du changement de vitesse, pour un peu on ferait l’amour avec ces culbuteurs que masque le capot ; silence, calme, volupté, avant le grand coup d’accélérateur , la petite mort érotique et, ô toi qui sent monter le plaisir, freinage assisté par ordonnateur de pompe funèbre électronique : un enfant traverse, tu ne vas pas nous faire un gosse, mon gros Chou? Je rêvais d’en écraser un, pour être sûr que ce ne soit qu’un accident de parcours dans notre vie commune, Chipette. Génial, cette assistance à la conduite, les pneumatiques ont résisté au drame d’enfanter un minot play mobil sur le siège arrière (mais c’était en option, mon homme, et tu as oublié de signer, pour une fois, merci).
Finalement, je m’endors, mes doigts sur la zapette appuient sur la touche stop, ça suffit, vas te coucher Papi. C’est tous les soirs pareil, à l’heure des dernières informations. Mes rêves refluent vers les paysages traversés par tous ces véhicules qui justement véhiculent mes rêves vers le précipice ultime, celui qui n’a besoin de rien et désire tout, s’inscrit dans le silence le calme la volupté du dérisoire, fabrique ses histoires sur un consentement omniprésent. Plus de rêves d’enfants, juste un besoin de néant.
Dix heures du matin. La sonnette me réveille. Mes enfants sont à la porte, j’ouvre, je suis encore en robe de chambre. Ils sourient. C’est pas grave Papi, viens comme tu es. (vont-ils m’inviter au Mac Do pour mon anniversaire ?) ; regarde, on vient de l’acheter !
Une Kona(r) rouge luisante de salubrité publique. Il paraît qu’elle se nettoie seule et que les chiens ne pissent pas dessus (un concept développé dans les métropoles sino-japonaises). Monte, Papi, on t’emmène faire un tour. Ils me mettent à la place du mort et mon fils se met au volant ; il roule lentement, s’arrête aux feux et laisse passer les piétons. Ils ont mis des caméras partout, nous dit-il. Dans le rétroviseur latéral, j’aperçois ma fille. Elle semble crispée. Puis le rythme s’accélère, le Kona(r) rouge atteint les cinquante kilomètres heure, et soudain je sens mon pied gauche responsable de cette accélération, je sens le pommeau, je sens la pomme du verger de mon oncle dans la Drôme, je sens que mon fils ne tient plus la route, que ma fille est perfide car nous prenons la route du cimetière, oui je sais que c’est leur but mais moi, j’ai soixante quinze ans, je ne veux pas retourner à l’EHPAD, je veux rouler sur les voies sinueuses du bonheur de suivre , suivre les artères des métropoles, les routes enneigées des montagnes, les pistes ensablées des déserts, fichez moi la paix, je veux conduire une de ces bagnoles acronymes !
Quitte à crever d’un AVC .
AK
13 02 19
Quand l’océan se perd dans les montagnes…
Le petit Jonas, assis en haut de la falaise, contemplait la mer. Il ne vit pas arriver cette vague gigantesque, plus impressionnante que la baleine Moby Dick, vague qui vînt claquer sur le rivage et l’avala tout cru. Le soleil faisait la sieste au sommet des montagnes, comme la font les chats perchés dans les branches nues des châtaigniers l’hiver, quand le ciel est plus bleu que l’ogresse Marine. Mais l’enfant surfait déjà sur internet quand il était bébé, et il se débarrassa aisément du flow qui voulait le manger crew dans son bel équipage.
Il se trouva qu’un paysan passait par là, un vieux païs chevauchant un âne plus intelligent que lui, mais cela n’avait rien d’exceptionnel, car les gens d’ici sont des ânes, comme vous le savez. Le vieux, cheminant sur la verte prairie, ramassa le gosse endormi. L’un avait les yeux bleus, l’autre marron (ici on dit « il a les yeux castagne »). Le vieux s’appelait Jean Pierre, il était corpulent, un grand gaillard capable d’arrêter avec ses mains la vague mythique de Nazaré au Portugal, mais il n’en avait cure. Son troupeau de moutons l’attendait dans le ciel. Deux cents brebis à traire avant de s’endormir. Un mouton de plus, en comptant Jonas qui ronflait déjà sur le dos de l’âne.
Ils arrivèrent au coucher du soleil dans une cabane qui sentait le santon de Provence, mais non, je plaisante, ça sentait le produit ménager, la cigarette froide et les pets de moutons, différents des pets de nonnes mais moins parfumés. Jean Pierre tira le lait des brebis puis revînt dans la cabane, où il mit à chauffer une marmite d’eau. Quand l’eau commença à tendrement frémir il y plongea Jonas. La peau du gamin était encore couverte de grains de sel marin, ce qui accélérerait le bouillonnement de l’eau. Jean Pierre avait faim, et quelques légumes ajoutés manu militari feraient pour lui une excellente soupe bio. Un peu comme « la soupe à la baleine » de Jacques Prévert. Une soupe que l’on nomme ici, dans le petit pays, garbure.
Quand il eut fini de dîner, il rota, se déshabilla et comme chaque soir, se mit à braire devant la glace que croisent chaque jour ses yeux marron. Jonas est encore et âme dans la marmite, délicieux jacuzzi, dans les vapeurs du ciel bleu comme ses yeux, il rêve que viennent des nonnettes pétaradantes se joindre à lui, dans le grand bain divin. La nuit est belle, les étoiles scintillent dans le ciel, et je réalise que toutes ces conneries que j’ai écrites ce soir en direct live n’étaient qu’un prétexte pour mettre en valeur quelques photos prises aujourd’hui, sous un ciel sans nuages, et que voici:
AK
14 02 2019
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