J’ai parfois pensé qu’écrire était comme un chant de nouveau né : le cri primal. Désormais, à l’approche de la mort, j’ai retrouvé la source de tous mes mots perdus, égarés par la jeunesse des brouillons, l’obsolescence des années. Disparaître dans le silence, la dernière aventure de l’épistolier, du désuet, du plumitif qui vole au ras des mots la poésie des laboureurs de temps, qui chaque jour à l’aube retournent la terre le sable et le vent des sentiments, des laboureurs de temps aux mains épaisses qui nourrissent les citadelles, ailes coupées comme des poules nourries de gazoline et de tracteurs serviles qui les empêchent d’entendre le chant des oiseaux, les brames tardifs des cerfs. Tout est rentabilité, tous sont sous contrats. Écrire un livre est en écrire un autre, semer et récolter un champ c’est replanter pour la prochaine récolte.
En fait, il n’y a aucun choix entre le berceau et la tombe. L’enfant est beau, il a du succès auprès des proches, déjà couvert de lauriers le petit braillard. A quinze ans on lui demande « qu’est-ce tu veux faire plus tard ? » Il répond « je voudrais me faire tatouer des plumes sur les bras pour m’envoler d’ici ». Les parents pensent qu’il faudrait lui faire un baptême de l’air en Montgolfière, mais l’ado regimbe et deux ans plus tard, prenant ses jambes à son cou, il s’évade du cercle familial et embauche dans une basse-cour de plumitifs parisiens, où il fait ses premières armes, plutôt à gauche, puis se discrédite car il a employé un mot de trop : silence. Déçu, il erre dans les rues de la capitale, harcelé par les pigeons et les piafs ainsi que par quelques individus qui tentent de lui dérober le petit manuscrit qu’il cache dans sa braguette. Les ailes du destin se réfugient où elles peuvent.
J’ai pensé qu’écrire était un chant de nouveau né, et la vieillesse n’a vérifié qu’un fait : crier donne des ailes.C’est pour ça qu’on les coupe. Mais les cris remplissent aussi les urnes. Rien ne s’envole, si ce n’est les maladies. Blouse blanche du papier sur la ligne éditoriale, silence du clavier sur les maux qui s’affichent à l’écran, plumes d’oiseaux trouvées dans les rotatives ou pilonnage des invendus, écrire un livre est en écrire un autre, semer et récolter un champ c’est replanter pour la prochaine récolte. Tous sous contrat, tous sous contrainte. Se soumettre au bon vouloir des éditeurs, des critiques (« le masque et la plume » que j’écoutais à Paris est devenu à vomir).
Il pleut il fait beau, on se les gèle aussi, les ailes. Mais tant que quelques un(e)s viennent se blottir contre ce petit blog tout chaud, ma foi, depuis bientôt dix ans, j’écris, je raconte, je photographie. En silence.
Quand tous les pays auront construit leurs murs, il n’y aura plus de bibliothèques !
20 11 2021
AK
Commençons par ce qui n’arrive jamais en Europe, et encore moins en Suisse :
Maintenant, en ce samedi jour sacro-saint de la piquette nommée Beaujolais, une petite vidéo pour trinquer entre les vieux potes (la plupart sont décédés après dégustation) :
Pour terminer ce tour d’horizon, la supplique d’une bouteille vide (ce qui a permis d’y placer un message au sec) :
https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i00006613/police-message-in-a-bottle
Pour les ronchons qui ne boivent que de l’eau, un Dutronc qui en dit long!
Allez, santé (le contraire de Beaujolpif)

L’hiver est sombre dans la nuit, quand ne s’y reflète qu’un cadavre solitaire, gardien pétrifié de souvenirs dans son balnéario. Panticosa…
Mais que dis-je ? Les promeneurs se sont faits nombreux le long des platanes en enfilade. Près du lac artificiel les familles goûtent un soleil frisquet sous lequel jouent les enfants emmitouflés.Les cascades effervescentes renouent le granite à l’éphémère instant de candeur et de calme. Le restaurant bar et le marchand de cartes postales sont ouverts. Des plantes verdoyent à l’intérieur des thermes clos, colorant d’espoir l’espace gris, terne. L’esplanade permet aux aux curieux nonchalants de flâner, dévoilant ses arrière-lieux et ses escaliers de pierres brutes. Un pont, entre les sapins épars, à un quart d’heure de marche, propose son suspens. Les couleurs bariolées des boutiques à vendre exposent leur gaieté lasse, et ce touriste qui me demande d’un ton badin « ¿ Qué hora es, por favor ? M’arrache un dernier sourire : « ¡Es la eternidad ! »
J’écrase mon mégot dans le cendrier encastré dans l’accoudoir. Quatorze heures cinquante. John s’est légèrement recroquevillé sur le volant. Il subodore la route plus qu’il ne la voit, conduit machinalement, bercé par les rugissements du moteur. Les places assises dévoilent leur amalgame de pieds, de bras, de visages éteints, membres qui pendent dans la travée centrale, en quinconce. Un jeune passager s’est installé près d’Eugène Misternal et dort, agité de soubresauts nerveux. Bras ballants sensibles aux moindres nids de poule qui jalonnent le parcours, Gilbert Wark laisse éclore en nuances sa peau, blanchâtre, jaunâtre, verdâtre, blanc-neigeuse, comme si un cyclone tropical avait ravagé sa cervelle durant la nuit. Le sang qui inondait le tapis devait certainement provenir de ses veines ouvertes car, en séchant, il prenait un coloris cendreux.
Gilbert Wark fêtait son vingtième anniversaire à sa façon ; personne ne lui en tiendrait grief, cela était sûr. Toute sa famille avait péri par ses propres mains. Il succombait à son tour, lentement, à la tentation du point de non-retour. Décidé à n’ouvrir les yeux qu’aux premiers bruits de l’extérieur, il imagina le spectacle des témoins pénétrant dans les lieux et découvrant l’horreur qui s’y étalait. Gilbert Wark était persuadé que l’aventure commence lorsque l’on arrive au bout du rouleau, et il venait de se le prouver. Ces intenses moments de cruauté repoussaient les limites de son désespoir et ce territoire d’idées sombres implantait maintenant sa réalité coagulée. Le meurtre était latent, la haine maladive, l’acte instinctif le guérirait instantanément de son mal-être. Les trois corps lardés, un dans le vestibule : son père ; un dans la chambre : sa grand-mère, et le dernier dans la cuisine : sa mère. Ces corps finalement ne représentaient dans son esprit qu’un étrange jeu de fête foraine. Il avouait dans son for intérieur n’avoir pris aucun plaisir à les tuer non, il avait agi dans un état somnambulique, plongé dans un univers de cannes à sucre, quelque part aux Caraïbes…Puis son corps s’était mis à frissonner, comme au contact violent de gouttes telles qu’elles tombent sous forme de hallebardes. Son visage prenait en rafales les coups d’oppression tirés à bout portant, balles rougissant le coton. Alors les machettes se dressèrent, typhon, pluies vengeresses d’esclaves, raz de marée humaine des ghettos. Il faisait une chaleur insupportable dans la maison coloniale.Gilbert ouvrit les yeux. Deux doigts l’aidèrent à relever ses paupières, puis les rabaissèrent sous le soleil torride. Un chant s’élevait dans la plantation, lent et plaintif.
John chantonne à voix basse, tapotant le volant au rythme lancinant de ses souvenirs d’enfant. Quinze heure vingt. Nous allons arriver à Barcanche sous les néons orageux, les acclamations diluviennes. Toute une fanfare divine accorde son allegro furioso dont John restitue les gammes en murmurant. Barcanche, aux remparts à la Vauban, grise sous la bourrasque, bleue sous l’azur, blanche sous son blason de ducale oppression, rouge durant la saison de chasse à l’ours, Barcanche la cité provinciale au cœur du massif montagneux nous voici, conquistadors modernes, montant à l’assaut de tes tours, déjouant l’huile bouillante que vomissent les mâchicoulis dans le moteur de notre invincible machine , nous voici, sous l’étendard joyeux de Beau Gosse, roi d’Abribus, venus semer désordre et barbarie sur ton sol hautain !
AK
Photo d’illustration prise à Bourisp -saint Lary- en 2021 (festival photos exposées dans le village gratuit et festif)
Puis vint l’hiver, où les gosses alités mangeaient de grosses grippes en forme de cahiers. Beaucoup moururent. Lucrein aussi fut atteint par la terrible maladie. Des scarabées dorés dansaient devant ses yeux gonflés. Il convoitait sans cesse les astres lorsque, la nuit tombée, ses hypothèses géométriques s’unissaient à ses troublantes hallucinations. Cristoflinn convolait en justes noces avec l’Avenir. Du pubis de Lucrein les poils à son toucher frissonnaient. Véronique mourrait sans protection. Il se leva, et encore vacillant sous la fièvre, gagna une nouvelle fois l’ultime étage du bloc immobilier, puis par l’échelle de service, la terrasse. Un clair de lune franc et glacial régnait entre les cheminées et les antennes.
Deux ombres se découpaient, étrangères au lieu. Curieuse parenté, elles étaient là, assises en robe de chambre, contemplant les étoiles. Son vieux fauteuil, blanc de givre, cherchait l’éternité. Il s’y installa, sans mot dire.
Le visage de Cristoflinn, le regard de Véronique, étaient impalpables. Ce qu’il observait, à présent, c’était ces deux visages, et non plus les étoiles. Il comprenait qu’un monde immense secrétait d’encore magiques fleurs, espaces isolés d’une réalité nouvelle. Puis elles le regardèrent à leur tour ; et ce visage où, malgré la lueur blafarde de la lune d’hiver, éclosaient les éphélides, se métamorphosa en galaxie vivante, en errance amoureuse. Mêlant leurs regards dans la vaste prairie où couraient les désirs, ils surent que plus jamais la sécheresse des cœurs ne ferait couler leurs larmes.
Ils restèrent ainsi, jusqu’à l’aube, immobiles. Les gamins de l’immeuble ne troublèrent qu’un instant leur retour dans la cage d’escaliers. Déguisés en indiens ils poussaient de grands cris, sans savoir qu’eux aussi appartiendraient au génocide. Car la quinzaine d’enfants gesticulants, épargnés par la maladie dite des cahiers ne vivaient en fait que leurs derniers instants de joie. Lucrein lui-même doutait de son rétablissement. Les scarabées dorés firent place à d’étranges machines conduites par des hommes en gris. Au-dessus des nuages voltigeaient les satellites, au ras des eaux voguaient les porte-avions. Contre les murs des HLM s’écrasaient les premières rumeurs de la guerre. Cristoflinn un soir ne revint pas. Les gosses, une dizaine, finirent par violer Véronique, et succombèrent des suites de leur acte.
(fin épisode 19)

Lucrein ne descendit plus du haut de l’immeuble où, à présent, il croquait les étoiles. Il sentait bien la terre chanceler sous ses pieds, mais il était trop tard. Les avions s’écrasaient contre son cou, irritations, rougeurs nées du passage d’un rasoir sur ces parties sensibles. Lucrein avalait des constellations entières, et plus la raison lui manquait, plus se propageait la guerre. Il lui trouva certains reflets roussâtres lui rappelant sa mère, et son jardin d’enfant plein de boutons de roses, de scarabées dorés. Le printemps revenait, cela ne faisait aucun doute, mille éphélides sur trois années d’éphémérides ; les morts couraient après leur résurrection. Lucrein se persuadait que rien de tout cela se fut un jour réalisé, que des gosses teigneux se soient grisés de souffrance, que l’amour ait pu naître entre les bras de l’humanité, et qu’enfin la guerre soit finie. Pourtant, nulle étoile ne restait dans le ciel. Et puis il fallait bien qu’il continuât à laver les vitres sales des grandes tours afin que, de Manhattan à la Défense, l’Occident puisse voir qu’ hors de son carcan mouraient chaque jour des millions d’enfants au travail, à la guerre, des innocents de tous âges minés par la famine et l’oppression dictatoriale des bureaucrates.
J’allume une cigarette. Nous sommes replongés dans la grisaille, où se distingue uniquement le maigre filet noir qui nous sert de guide : la route. La descete paraît vertigineuse, et le martèlement du grésil sur le pare-brise aiguise notre perception des gouffres béants que longe le bus. Le visage de John s’assombrit ; sale métier que de chevaucher de telles montagnes russes. Une vieillesse prématurée saisit se traits les plus tendres, et toutes les illusions d’une jeunesse vigoureuse. Il se débat dans le champ clos d’une rencontre intime, fugitive, à l’écart de sa vie. Lieu de rencontre intime comme le fut le Balnéario de Panticosa, à cette époque idéaliste où je pensais encore que l’homme se dévoilerait au profit de son devenir, que la peau de l‘autre accosterait sur un rivage d’exclusivité. L’erreur blessa plus tard ma conviction et dans le déclin se perdit mon identité. La peau témoigne d’un regard, la vision, d’une chair. Fable du chêne et du roseau. Le cannibalisme joue de subtilités : la station thermale fantomatique de Panticosa éclot de son fruit mûr, le fascisme. Car enfin, qui voudrait encore de ces immeubles en pierre de taille burinées par quarante ans de franquisme, sinon moi, vieux gardien des thermes désaffectés ?
Ne plus être fontaine, malgré mes rhumatismes, est-ce avoir perdu la source, la résonance d’un d’un torrent dans ce cirque triste égaré dans la torpeur séculaire ? Les clefs se sont dissipées dans le champ de vision où soixante années de ma vie égrenèrent leurs notes réconfortantes sur la maladie des nobles et des bourgeois. Certes, ma chair déserte les rêves ancestraux ; réjouir les pierres d’une présence monumentale, pour quelle notoriété ?
Architecture de rocs, thébaïde domestique, quand aux crocs font place les chicots, la peau de l’autre adoucit mon transfuge amoureux. Les eaux cristallines du labyrinthe modèlent mon chemin et la haute mer, tout en bas du Vignemale, cette haute montagne, habille mon cercueil de dérives nouvelles. Éléphants, loups, juchés sur les rochers marins, j’écoute les sirènes, chants ternes de la plaine.
Fort rarement du piémont quelques sifflets altiers. Noces de langues. Mes ongles désormais ne rongent plus que mes mes nerfs, tant je me morfonds des cabanons ensoleillés où échouaient nos marches lentes et passionnées dans le cœur des bergers aux rudes bergeries. « Nos », ai-je dit ? Mais à quoi bon gangréner l’ivresse d’amours adolescentes ? A chacun de mes efforts, elle feignait un indolent sommeil. Elle observait la progression de mes doigts sur ses hanches tranquilles. Son col immaculé par de neigeuses lessives m’offrait souvent des détours volontaires, troublant ici ou là un mamelon sur lequel passaient les isards. Puis l’orgueil et l’arrogance gravissaient les ultimes raillères de l’orgasme futile, comblant l’amant fourbu dans sa grandiose étreinte : atteindre l’entité. Alors, la chair tremblante, je redescendais en courant, effrayé de ma témérité, craignant que le spectre de la montagne ne me châtiât. Pourtant, en ces fièvres de sang et d’abruptes morsures, j’inscrivais ces traces de futur qui marqueraient l’avenir de mes pas.
Aujourd’hui, je sais le sens folâtre des vents sur l’horizon des passions. Les pluies diluent ma destinée. La peau de l’autre se gonfle d’un sang par trop traditionnel. Les bâtiments se dressent, issues bloquées sans devenir, lattes de bois cloués sur les chambranles, la citadelle se tait, animal furibond atteint de taxidermie. Ne plus être fontaine, est-ce avoir perdu la source ? Qui l’a asséchée, je ne vois plus couler le moindre filet d’eau. Mes articulations se bloquent, ma pensée vieillit. Les animaux tristes en cohorte s’installent boulevard Rochechouart. L’hiver est sombre dans la nuit, quand ne s’y reflète qu’un cadavre solitaire, gardien pétrifié de souvenirs dans son balnéario. Panticosa…
Mais que dis-je ? Les promeneurs se sont faits nombreux le long des platanes en enfilade. Près du lac artificiel les familles goûtent un soleil frisquet sous lequel jouent les enfants emmitouflés.Les cascades effervescentes renouent le granite à l’éphémère instant de candeur et de calme. Le restaurant bar et le marchand de cartes postales sont ouverts. Des plantes verdoyent à l’intérieur des thermes clos, colorant d’espoir l’espace gris, terne. L’esplanade permet aux aux curieux nonchalants de flâner, dévoilant ses arrière-lieux et ses escaliers de pierres brutes. Un pont, entre les sapins épars, à un quart d’heure de marche, propose son suspens. Les couleurs bariolées des boutiques à vendre exposent leur gaieté lasse, et ce touriste qui me demande d’un ton badin « ¿ Qué hora es, por favor ? M’arrache un dernier sourire : « ¡Es la eternidad ! »
AK
à Almanito, qui me pousse à la roue (du bus!) pour recopier ce texte !
Elle me tend les bras, non, elle étend le linge
Sur le fil de l’étendoir, sans barbelés ; elle sourit.
Le fil de fer est rustique et je l’observe faire
Ce geste qui nous sépare, le parfum des lessives,
Elle de l’autre côté, moi ici prisonnier,
Séparés l’un comme l’autre par une simple réalité
C’est ainsi .
Dans le jardin ses enfants jouent, il est seize heures,
Le linge dans le vent clair séchera. Comme mes larmes.
Et de ce monde de jour en jour vécu je comprends
L’inaccessible possibilité de vivre libre et heureux
Dans l’autre partie de cet espace que mes yeux voient.
Elle me tendait les bras, l’image de cette femme
Comme je lui aurais donné ma chemise, sais-tu,
Puisque les gens heureux n’en ont plus besoin,
Mais peu à peu la nuit est devenue glaciale
Parfois un soldat, au travers de la clôture
Offrait des cigarettes avec ses doigts gelés.
Les enfants sont rentrés dans la petite maison
Un maigre feu de bois dans l’âtre les réchauffe
Bien plus loin, bien plus loin,
Discutent les sommités, la table est chaque jour dressée
Et vêtus de beau linge, ils négocient et ripaillent,
Des deux côtés du fil de l’étendoir
Instrument à une corde jouant la même musique
Médiator funambule sur les paroles du vent.
Murs et chemins de frise, répression incongrue
Le général Hiver s’installe à la tablée
Les dirigeants le connaissent bien, ils rient :
« S ‘il n’y avait qu’ici que se passent les choses
On n’en parlerait jamais. Alors, mes amis,
Laissons tous ces migrants mourir de froid,
Ainsi on ne pourra pas dire que nous les avons
Assassinés. »
Tous les convives levèrent leur verre
Et je vis dans le soir qui venait que le linge
Sur l’étendoir était encore dégoûtant
Étaient-ce des traces de sang, je ne sais pas.
16 11 2021
AK
Poème tiré du site : https://www.recoursaupoeme.fr/
J’use doucement l’amour
en frottant ma peau au papier
pour passer de l’autre côté
ouvrir les portes cachées
dans les plis du silence
Je n’éteins pas
Je m’enfouis
Ma parenté tourne la tête
aux alphabets
J’attends la décision des lampes
des flammes d’encre
Et ce que l’on prend pour un rêve
ou un cauchemar
c’est ce départ
Ceux que j’aime arrivent
à m’extraire
Ruines de l’air
glissées sous la lymphe
cachée des livres
C’est ici l’ailleurs
que l’on a toujours craint
dans le ventre de la nuit
Je gagne ma vie en transvasant
le sable pur des phrases
dans ce blanc de poche du néant
je gagne mon souffle de langue
à chaque mot
je perds mes yeux
dans mes veines
L’arbre du papier
pense à ma place
pas de preuve, aucune
ni sur la mort
ni sur l’infini
Juste un entassement de brindilles
la brindille des yeux, celle du corps
la brindille de l’âme
celle du silence
et un tas d’autres innommables
cueillies du bout des doigts
mot à mot, assis sur la paille morte
des chaises
Puis un grand feu
un grand vent bousculent
la chair de ces écorces
À chaque plein chaque délié
la cendre invite
sa part d’ombre et d’ortie
cachée dans la volonté grise
des ténèbres
L’air fredonne
des présences insoupçonnées
en les projetant dans le vide
de la page blanche
Nous craignons cette légèreté
qui attend notre corps
au détour d’un silence
Ne sachant plus où aller
ni ou finira le nuage de nos gestes
on supplie le poème d’écarter
les branches de l’ombre
au passage d’une phrase
On se faufile entre les herbes hautes
du mouvement d’écrire
on survit
On consent au mouvement d’ouverture
où tout se renverse à mains nues
À l’espérance, je préfère
le doux sentiment de la chute
Dans chaque mot, tombe
un peu de cet amour qui prend la forme
de ce qu’il regarde
Je ne vous oublie pas
j’apprends à
En dispersant le souffle
sous la peau blanche de l’ici
la danse des images
confie la volonté de nos atomes
à l’expérience crue de la matière
Chacune des phrases
soulève la sensorialité de la chair
Qu’allons-nous devenir
s’éteint doucement dans le cerveau du poème
qui pense la mort à notre place
nous soulageant
de son bourdonnement d’abeille
Les mots se souviennent que leur étoile
est une crémation consentie.
Dominique Sampiero
https://www.dominiquesampiero.com/

Il y en a qui ne manquent pas d’air ! c’est lamentable!
Paru dans La dépêche du midi ce jour cet article :
Extrait :
« La Manche, département normand, est aussi touchée par la désertification médicale, comme nombre de territoires français. Jouant de cette pénurie, certains praticiens n’hésiteraient pas à demander de plus en plus de conditions à leur embauche.
Le maire de Barneville-Carteret, commune du département de la Manche, a en ce sens rapporté des demandes « abusives », note Actu Normandie. « Certains dans la Manche, d’autres de départements voisins. Notamment un médecin de Givors, dans le Rhône, qui déplore lui aussi les pratiques au sein des hôpitaux » déplore-t-il.
« Je jette le pavé dans la mare, comme un lanceur d’alerte », s’est-il insurgé suite à un mail reçu fin octobre. Dans celui-ci, un médecin parisien demandait, en échange de son embauche en Normandie, « une prime d’installation, un appartement gratuit pendant deux ans, une voiture de fonction, un terrain à bâtir offert dans la commune, et la garantie du maintien de ses revenus nets après impôt, à savoir 6 770 euros », rapporte le quotidien normand.
L’édile a refusé la candidature de ce praticien. « Vous vous rendez compte ! Il gagne chaque mois près de 7 000 euros net, peut bénéficier d’une prime de l’ARS s’il s’installe en zone blanche à hauteur de 50 000 euros, mais il exige aussi une autre prime, une voiture, un terrain…, a déploré le maire. Mais cela laisse pantois, jusqu’où faudra-t-il aller pour pouvoir se faire soigner ? Ils essaient ainsi de soutirer de l’argent public en quelque sorte. »( …/…)
Les nuits s’allongent en novembre,
Où seras-tu le 22 décembre,
Peut-être loin de ce monde qui plonge
Dans la sinistre obscurité
Quand tu te souviendras
Pour la dernière fois
De ces persiennes en contrevent,
Que tu disais génoises,
Parce que dans un hôtel
De Ligurie tu y aimas
Ventre contre ventre
Une belle femme
Aux cheveux blonds
Plutôt gitane que vénitienne
Mais la pénombre ignore les âmes
Dans la tendresse des lits grinçants
Les couples dansent sans cris d’enfant
A Gênes sur le port les sirènes
Ont des amours en queues de poisson
Mais la lumière éteint la sombritude
De tous les malentendus
Avant l’hiver, avant la fermeture
Des tristes nuits, des aventures
Les univers de Pavèse, de Paolo Conté,
Derrière les volets clos l’amour résiste
Encore un mot que j’ai volé aux hommes
Au dictionnaire de ta nuque
Couverte d’un tendre bavolet
Belle enfant sous les persiennes
Où serons-nous le 22 décembre
Peut-être loin de ce monde à l’agonie,
L’un contre l’autre, plongés dans
L’ultime soupir, souriants et heureux
D’embarquer pour Cythère…
Paul Verlaine
Un pavillon à claires-voies
Abrite doucement nos joies
Qu’éventent des rosiers amis;
L’odeur des roses, faible, grâce
Au vent léger d’été qui passe,
Se mêle aux parfums qu’elle a mis ;
Comme ses yeux l’avaient promis,
Son courage est grand et sa lèvre
Communique une exquise fièvre ;
Et l’Amour comblant tout, hormis
La Faim, sorbets et confitures
Nous préservent des courbatures.
Paul Verlaine,
Fêtes galantes
(tiré du site https://www.poetica.fr

Mon père avait la vessie prolétarienne, et disait souvent il faudrait pisser sur l’incendie pour éteindre le feu qui couve. Ma mère quant à elle voyait souvent un éléphant dans le couloir qui, disait-elle, l’empêchait de sortir de la précarité pour aller à l’église allumer quelques cierges qui mèneraient la petite famille au paradis dès qu’ils auraient payé le denier du culte. Parfois, nos parents se disputaient. Mon père criait sapristi ! Et ma mère lui renvoyait un sacristie ! de derrière les cagots. Gina, ma sœur, et moi, Jean, observions depuis notre chambre les discussions qui se mutaient bien vite en chants patriotiques et liturgiques, faisant résonner dans la maison l’amour filial et la dévotion que tous deux nous portaient, jusqu’au moment où il fallait mettre la table, donc sortir de notre cachette et remplir la tâche ménagère qui nous incombait..
Gina, qui avait huit ans, avait cette maladresse enfantine de placer la fourchette à droite de l’assiette quand elle mettait le couvert et un sapristi tonitruant emplissait la cuisine où nous prenions les repas, sauf dimanches et fêtes, où les amis de mon père et les amies de ma mère étaient reçus dans le séjour, une nappe étalée sans faux plis sur la table en bois. Or, ce jour-là, était férié, donc table dressée dans le séjour.
« -Yolande, appelle Jean, qu’il vienne mettre le couvert comme il faut, avant que je m’énerve ! Et qu’il ne confonde pas les cuillères à soupe avec les cuillères à moka ! »
En général, à ladite heure, j’étais sur le trône, chantant à tue-tête un salmigondis de chansons révolutionnaires autant que religieuses, mêlant les paroles et les sons au rythme de mon intestin. A l’époque je n’avais pas encore la vessie prolétarienne ni les oraisons dévotes de ma mère. La seule loi, civile comme divine, qui régnait dans la maison était l’obéissance, et ce, quelle que soit son obédience, aussi monastique fût-elle. Chacun sait l’importance pour une famille d’accueillir quelques convives pour se sentir vivants au milieu de gens qu’au fond de soi on méprise, pour de multiples et parfois d’étranges raisons. Ainsi, mon père invita trois amis et ma mère trois bigotes. Gina et moi étions les seuls enfants. Une tablée de dix, où chacun, en se serrant un peu, prendrait place. L’horloge franc comtoise sonna les douze coups de midi. Une demi-heure plus tard, tout le monde s’installa à table. Yolande servit un verre de vin blanc aux adultes en guise d’apéritif. Elle s’était pomponnée et avait ceint ses paupières d’une ombre turquoise de maquillage, et ses yeux d’un filet de rimmel. Le père avait peigné sa barbe et les quelques cheveux que son crâne supportaient encore. Mais ce qui me parut étrange, c’est que tous les hôtes assis autour de la table étaient également barbus. Hommes comme femmes, une barbe qui poussait au fur et à mesure de leur conversation ennuyeuse. Et quand ils se levèrent pour se rendre au salon boire un café, ils commencèrent à se marcher sur les pieds, tant leur pilosité avait pris de l’ampleur. Une bigote renversa un vase, un petit fils de Jaurès écrasa une grenouille en plastique qui fit crôa sous ses pieds, et très vite le repas dégénéra. Ils se mirent tous à se tenir par la barbichette, puis roulèrent dans le sofa et les deux fauteuils recouverts de tissu aux motifs ésotériques, et s’entremêlèrent les uns aux autres. Notre mère, il faut le dire, avait sur sa table de chevet une photo dédicacée de Maradona , juste en dessous d’un Christ en croix acheté rue de la Grotte à Lourdes ; elle nous fit soudain le geste fatidique de la main de Dieu, celui qui ordonne aux gamins un peu footeux d’aller se coucher de suite, sous la menace de représailles divines s’ils n’obéissent pas.
De toute façon, le spectacle ne nous intéressait pas. Nous tentâmes de couper un peu de barbe à papa, pour le côté sucré, mais le bougre besognait une ouaille et avait ses poils en soutane. Une autre tentait d’enlever le caleçon d’un laïc pour vérifier s’il était ou non circoncis, une fois le jésus exhibé. Le fait est que nous allâmes nous coucher, Gina et moi, sachant pertinemment que demain nous incomberait la tâche de faire table rase sur ce qui s’était passé et de taire tout ce que l’on avait entendu lors de cette grande messe.
12 11 2021
AK
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